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Full text of "La Réforme en Italie [microform]"

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MASTER 

NEGA TIVE 

NO. 91-80045 




MCROFILMED 1991 
COLUMBIA UNIVERSITY LIBRARIES/NEW YORK 



as part of the 
Foundations of Western Civilization Préservation Project" 



Funded by the 
NATIONAL ENDOWMENT FOR THE HUMANITIES 



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Columbia University Library reserves the right to refuse to 
accept a copy order if, in its judgement, fulfillment of the order 
would involve violation of the copyright law. 



AUTHOR: 



RODOCANACHI, 

EMMANUEL PIERRE 



TITLE: 



LA REFORME EN ITALIE 



PLACE: 



PARIS 



DA TE : 



1920-21 



COLUMBIA UNIVERSITY LIBRARIES 
PRESERVATION DEPARTMENT 



Mas ter Négative # 



BIBLIOGRAPHIC MICROFORM TARGET 



Original Material as Filmed - Existing Bibliographie Record 



Restrictions on Use: 




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V 




Pierre 
946 Vois Rodooanaohi, Emmanuel /\ 18597 19 34« 

• •• La réforme en Italie .♦. Paris, Pioard, 

1920-21. 

2 V. 20om. -^H^ 



At head of title: E. Rodooanaohi. , 
Bibliography, v.' 1, p. £4493-462; v. 2, p. c667f 
579. . 



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Silver Spring, Maryland 20910 

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E. RODOCANACHl 



LA 



REFORME 



EN 



ITALIE 



PREMIERE PARTIE 



AUGUSTE PICARD, ÉDITEUR 

Librairie des Archives nationales dt de la Société de l'École des Chartes 
32, Rue Bonaparte, PARIS 

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LA 



REFORME 



EN 



ITALIE 



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OUVRAGES DU MÊME AUTEUR 



Cola di Rienzo, histoire de Rome de 1342 à 1354, 1 vol. in-8», 1888. 

Le Saint-Siège et les Juifs, histoire de la communauté juive de Rome 
sous la papauté, i vol. in-S», 1891. 

Les Corporations ouvrières de Rome depuis la chute de l'Empire 
Romain, analyse des statuts et histoire des corporations romaines^ 
2 vol. in-4'', 1894. Couronné par V Académie française. 

Courtisans et Bouffons, 1 vol. in-18, 1894- 

Renée de France, duchesse de Ferrare, une Protectrice de la Réforme 
en Italie et en France (Montargis), 1510-1575, 1 vol. in-8°, 1895.' Couronné 
par l Académie française. 

ToUa, esquisae de la vie Romaine en 1700, 1 vol. in-16, 1897. 

Bonaparte et les Iles Ioniennes, histoire de la coyiquète et de l'occu- 
pation de l archipel, 170G-i8ii, siège de Corfou, 1 vol. in-8°, 1899. 

Les derniers temps du siège de la Rochelle, relation du nonce apos- 
tolique qui y assista, 1 vol. in-8'>, 1899. 

Aventures d'un grand seigneur italien à travers l'Europe en 1606, 
résumé de la relation du voyage écrite par son secrétaire, 1 vol. 
in-16, 1899. 

Elisa Napoléon en Italie, souveraineté d*Elisa Baciocchi a Piombino. 
à Lucques et à Florence, 1 vol. in-16, 1900. 

Les institutions communales de Rome, histoire de l'organisation 
communale de Rome et analyse des divers statuts communaux, 1 vol. 
in-8*>, 1901. 

Marguerite d'Orléans, grande duchesse de Toscane, petite fille de 
Henri IV, sa vie en Italie et en France d'après les relations secrètes 
des envoyés florentins, 1 vol. in-8°, 190-2. 

Un ouvrage de piété Inconnu de la grande Mademoiselle, repro- 
duction d'un traité sur les Huit Béatitudes resté inconnu, 1 vol. 
in-18, 1903. 

Le Capitole Romain Antique et Moderne, histoire du monument et 
des principaux événements dont il a été le théâtre, établissement 
des musées, 1 vol. in-4", 1904. 

La Femme Italienne à l'époque de la Renaissance, mœurs, coutumes, 
habillement, 1 vol. ia-4°, 1907. Couronné par l'Académie française. 

Boccace, poète, conteur, moraliste, 1 vol. in-8, 1908. 

Le Château Saint-Ange, Sièges, Prisonniers, Transformations, 1 vol. 

in-4», 1909. 
Rome au temps de Jules II et de Léon X, la Cour Pontificale, Ar- 
tistes et Gens de Lettres, la Ville, le Sac de 1527, 1 vol. in-4o, 1911. 
Les Monuments de Rome après la chute de l'Empire, 1 volume 

in-4», 1914. 
Etudes et fantaisies Historiques, V série, 1914; 2« série, 1 vol. in-12, 

1919. 
Les Monuments de Rome encore existants, 1 vol. in-12, 1920. 
Leopardi, traduction et notice biographique. 1 vol. in-12, 1920. 



E. RODOCANACHl 



LA 



REFORME 



EN 



ITALIE 



PREMIERE PARTIE 



AUGUSTE PICARD, ÉDITEUR 

Librairie des Archives natioriales et de la Société de l'école des Chartes 
32, Rue Bonaparte, PARIS 

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LA 



RÉFORME EN ITALIE 



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I 



CARACTÈRE DE LA RÉFORME EN ITALIE 

L'Italie qui, plus qu'aucun autre pays, a été 
fertile en hérésies, n'a pas produit de révoltes reli- 
gieuses; l'hérésie y fut concentrée, humble et 
inéditative ; elle y conserva toujours la modération, 
sinon dans les idées, du moins dans les actes ; elle 
s'attaqua plutôt à la discipline qu'aux dogmeg', aux 
représentants de l'Église qu'à l'Église elle-même. 
Les spirituels, les cathares, les arnaldistes, les 
minorités, les patarins, les césarins rêvaient le 
retour du clergé et des chrétiens aux vertus pri- 
mitives, conseillaient et pratiquaient souvent la 
désappropriation, voulaient la transformation de la 
hiérarchie, mais se contentaient de répandre leurs 
doctrines par leur exemple et leurs exhortations 
et ne cherchèrent nullement à imposer de force la 

LA RÉFORME EN ITALIE. . 



2 LA RÉFORME EN ITALIE. 

réalisation de leurs vœux. Ce furent surtout d'ex- 
quis rêveurs, remplis de douces pensées envers 
leur prochain et que leur imagination berçait de si 
enivrantes ituages qu'ils ne souhaitaient rien autre 
chose que de vivre dans leur rêve. L'esprit d'agita- 
tion et de combat était bien loin d'eux et ils ne 
furent jamais pour FÉglise romaine de fougueux 
ni d'intraitables adversaires'. 

Ils pouvaient, au reste, d'autant mieux s'aban- 
donner à leurs tentatives sans se mettre en 
opposition avec le Saint-Siège que les dogmes 
théologiques et les principes de la discipline ecclé- 
siastique n'étaient pas déterminés d'aussi rigou - 
reuse façon avant le concile de Trente qu'ils le 
devinrent par la suite; il fallait oser beaucoup pour 
être exclu du scinde l'Église ; on pouvait se mou- 
voir dans l'orthodoxie. 

L'agitation réformiste, bien que l'impulsion en 
soit venue du dehors et qu'elle ait été entretenue 
par des influences extérieures, ressemble cepen- 
dant par certains traits aux mouvements précé- 
dents. 

Elle revêt assurément des caractères très divers 
selon les diverses régions où elle s'est développée . 
Les partisans de la Réforme à Naples se compor- 



1. FëlicbTocco, L'Eresia nel Medio Evo, Florence, 1884. Cawtu, 
Gli Eretici d'itaiia, Turin, 1865. Emilio Comba, Storia délia 
Riforma in ItaUa, Florence, 1881. Gebiiart, L'Italie mystique, 
Pari», 1890. Ch4iilbs Dejob, La Foi religieuse en Italie, Ptris, 
1906. F. RocQUAiN, La Cour de Rome et l'Esprit de Réforme 
avant Luther, Paris, 1897. Antonino de Sti-fano, / Tedeschi e 
VEresia mediavate in Italia, 1916. 



CARACTÈRE DE LA RÉFORME EN ITALIE. 3 

tèï^nt de toute autre façon que ceux de Venise et 
s'attachèrent à d'autres conceptions, et il en fut de 
même de ceux de Fer i are, de Sienne, de Rome, de 
Modène ou du Piémont*. Il n'y eut, dans la Réforme 
italienne ni unité dans le temps, ni uniformité dans 
les aspirations. L'esprit particulariste italien s'y fait 
fortement sentir. Toutefois un caractère commun 
domine ces dissemblances, c'«st que, pendant an 
fort long temps, les protestants ne mirent pas ea 
Italie cette vivacité dans la discussion ni cette vio- 
lence dans les moyens d'action qu'ils apportèrent 
ailleurs ; la Réforme fut conciliante au début et 
ne se montra point du tout hostile au Saint-Siège et 
à rÉghse ix>maine. Ses premiers et ses plus fer- 
vents adeptes furent, pour la plupart, de pieuses 
personnes iovi dévouées à la papauté, des moines 
attachés à ieur foi première, des ecclésiastiques 
dont le seul objet et le plus vif désir étaient d'empê- 
cher p«Tr la réforme des abus la ruine de la catho- 
licité qu'ils voyaient imminente ; s'ils cherchaient 
aussi des éclaircissements sur quelques points de la 
foi, c'est que l'examen ne leur en paraissait pab 
incompatible avec le respect très grand dans 
lequel ils tenaient les enseignements du clergé. 

On était très éloigné de penser qu'une réforme 
de l'Éghse ne pouvait s'accomplir qu'en suppri- 

1. On trouTera au cours de cet ouvrage quelques Indications sur 
le mouvement réformiste dans diferses régions d'Italie; ces aper- 
çus n'ont d'autre objet que d'en marquer l'allure générale. L'his- 
toire locale de la Réforme en Italie, éladiée dans son détail, entraî- 
nerait à des déTcloppements infinis, car die est partout fertik en 
incidents, en figures caractéristiques, en retours imprévus. 



4 LA RÉFORME E> ITALIE. 

mant le t.ône apostolique et en bouleversant les 
dogmes. Ce ne fut que plus tard que la rupture se 

produisit. , , -^ 

C'est ce qui explique que, durant la première 
moitié du siècle, on rencontre chez un grand nom- 
bre d'esprits, parmi les plus éclairés, les plus sin- 
cères et les plus sagaces, Tespérance de voir 
rénover les pratiques aussi bien que quelques- 
unes des doctrines de FÉglise ainsi qu'une extrême 
déférence pour la papauté et une foi catholique 
qu'ils croyaient entière i. 

La souplesse italienne sait concilier ce qui sem- 
' ble inconciliable et se joue des antinomies. Non 
seulement les femmes chez qui la subtilité des 
sentiments l'emporte sur la rigueur des raisonne- 
ments et qui, lorsqu'elles veulent admettre des 
choses contradictoires, excellent à découvrir d'ha- 
biles accommodements ou bien passent outre tout 
simplement, mais même les hommes les moms 
portés aux chimères, ne voyaient rien de decisit 
qui les empêchât d'accorder leurs désirs avec leurs 

respects. ,,,. . 

Cette finesse de sentiments et ces délicates nuan- 
ces d'intention expliquent suffisamment la con- 
duite en apparence équivoque de bien des parti- 

1 L'imprimeur Gabricle Giolilo, par «temple imm ^^^ 
l «.al niiiRÎPurs ouvrages contraires au Sainl-biege, aes 

Terre es d^uX d e de Cologne ; il fut un auditeur assidu des 
scrmoTs d^'^i^ino et cependant resta, il le crut du moins, un ser- 
vUeur fidèle et obéissant de l'Eglise. BoNCi, Annab di GiolUo, 
Rome, 1890-1895, vol. I, p. xlii. 



CARACTÈRE DE LA RÉFORME EN ITALIE. S 

sans de la Réforme ^ Pendant longtemps il n'y eut 
pas de délimitation bien tranchée entre les adeptes 
de la réforme et les fidèles de l'Église, et il serait 
très injuste de taxer de duplicité les protestants 
italiens ; leur erreur fut de ne pas comprendre le 
désaccord foncier qui existait entre leurs aspirations 
et les nécessités qu'imposait au Saint-Siège le souci 
même de son existence 2. 

Le respect que chacun professait pour les 
anciennes traditions, le sens politique si avisé des 
Italiens, leur attachement au passé et la persuasion 
où ils étaient, grâce à une longue expérience histo- 
rique, qu'il eût été impolitique et maladroit de 
renverser des institutions que leur antiquité seule 
suffisait à rendre utiles, tous leurs instincts enfin, 
les éloignaient des solutions brutales ; il leur répu- 
gnait aussi de supprimer l'une des causes de la 
grandeur et de la richesse du pays. Rome devait 
rester la métropole de la chrétienté. Depuis long- 
temps il n'était personne qui ne fût persuadé que le 
maintien du Saint-Siège avec son appareil de pompe 
et de puissance importait à la prospérité de l'Italie 
et nul n'aurait travaillé sciemment à en amoindrir 
le prestige. Le vœu général fut donc qu*il fallait 
opérer, non « une réforme de l'Église catholique » 
mais « une réforme catholique de l'Église », sui- 

1. Vittoria Colonna, Renée de France, Marguerite de France, 
duchesse de Savoie, Valdès, Carnesecciii, Vergerio... BaUistella les 
appelle d'un nom assez plaisant ; Ereticaloldi. 

2. On a accusé Curione d'avoir dit qu'il fallait parler avec la 
foule et penser avec le petit nombre. Le philosophe Cesare Cre- 
monini disait plus tard : Foris ut mores, inlus ut libet. 



6 LA RÉFORME EN ITALIE. 

vant une habile formule fournie plus tard pn;r les 
jésuites. 

Le spectacle peu édifiant qu'offrit la \ille éter- 
Delle à la fin du xv' siècle et au commencement 
du XVI*, n'inspira pas aux Italiens les mêmes sen- 
timents dïtonnement et de réprobation qu'à un 
Luther, à un Bonivard^ ou à un llrich von Hutten 
qui visitèrent Rome au temps de f^on X. 

Luther est souvent revenu dans ses écrits sur 
l'impression que lui fît son court séjour à Rome. 
« Je n'y puis penser sans frémir, dit-il. Entre 
autres infamies débitées à table par les courtisans, 
je les entendis se vauter en riant de la façon dont 
on disait la messe. En consacrant le pain et le vin, 
plus d'un prêtre prononçait ces paroles : « Panis 
es et panis manebis; vinum es et vinum manebis » 
(Pain tu es, pain tu resteras ; vin tu es, vin tu res- 
teias...). Je ne puis me rappeler sans dégoût Im- 
décente prestesse avec laquelle les prêtres italiens 
débitaif'nt leurs offices. Je n'en étais pas encore à 
l'Évangile que le prêtre, officiant à côté de moi, 
me criait : Pasm, Passa, A Rome, dit-il encore, 
toutes les iniquités deviennent licites; on délie des 
voux; on légitime les enfants; l'infamie est enno- 
blie, le vice armé chevalier. Quelle avidité, quelle 
avarice! Les lois canoniques sont àe^ chaînes que 
l'argent délie. Satan lui-même est saint 2. » 

« J'ai vu, disait Ulrich von Hutt^en, les murailles 

1. Advis et Devis, Genève, 1856. 

2. F. KuHN, Luther, Paris, 1883, vol. I, p. 98. On verra plus loin 
que ces accusations et les suivantes étaient en partie fondées. 



CARACTÈRE DE LA RÉFORME EN ITALIE. -) 

à moitié détruites de la ville ausonienne où Dieu 
se vend avec tout ce qui est sacré; j'ai vu ceux 
qui commettent le mal et ceux qui souffrent vi- 
vant dans l'orgie et ceux qui négligent de dis- 
simuler leur mauvaise vie... toute cette popu- 
lace de Romaines, je ne dirais pas de Romains 
abîmés dans le luxe et les plaisirs ^ » 

C'est lui qui, dans la Trinité Romaine, enseigne 
qu'on emporte de Rome trois choses : une cons- 
cience viciée, un estomac délabré, une bourse vide ; 
qu'on s'y prend à douter de trois choses : de Tim- 
mortalité de Fàme, de la résurrection des morts, 
de l'enfer ; qu'on y trafique de trois choses : de la 
grâce divine, des dignités ecclésiastiques, des 
femmes... 

Un peu plus tard, Roger Ascham écrivait dans le 
Scholemaster- : « Je fus en Italie une fois, mais je 
remercie Dieu que mon séjour n'y dura que neuf 
jours; cependant je vis dans ce peu de temps, 
dans une seule ville, accomplir plus de péchés 
que je n'en ai entendu raconter à Londres pen- 
dant neuf ans. » Robert Greene parle de même 
vers la fin du siècle, mais il avoue qu'il profita 
quelque peu de la corruption générale^. 



1. De statu romnno epigrammata. Voir Zeller, p. 66. Il avait 
écTil ailleurs : « Mobilis Italia est, nobilis ante fuit. » Hutten 
fut deux fois à Rome en 1515 et 1516. 

2. The Scholemaster..., Londres, 1570, Ed. 1863, p. 87. 

3. The Repentance of Robert Greene, cité par Ad. Symonds, 
Renaissance, vol. I, p. 371. On connaît le proverbe : « Inglese 
italianato, diavolo incarnate. » 

Dans le Voyage en Allemagne de Vettori, qu'a traduit récemment 
Louis Passy [François Vettori, sa Vie et ses Œuvres, 1914), un 



8 



LA RÉFORME EN ITALIE. 



CARACTÈRE DE LA RÉFORME EN ITALIE. 



9 



1 I 



! 



Pour les Italiens, raccoutumance atténuait le 
scandale de ces excès, joint que la morale n'avait 
pas tout à fait le môme canon en Italie qu'ailleurs. 
On ne se choquait pas trop de voir les plus hauts 
dignitaires de l'Église de même que ses plus hum- 
bles représentants, prendre part activement aux 
divertissements du carnaval, se travestir, se mêler 
à de folles réjouissances, se permettre des man- 
quements à la morale d'une espèce plus grave. 

Les Italiens savaient trop bien faire la part entre 
la qualité d'une institution et l'indignité de quel- 
ques-uns de ses représentants pour que, même s'ils 
avaient jugé plus sévèrement ces fautes, leur foi 
en eût été sérieusement ébranlée. Elle ne fut pas 
plus assurée au temps où des souverains pontifes 
d'une haute piété dirigeaient un clergé qu'ils ani- 
maient de leur zèle et qui se modelait sur leur aus- 
térité, que lorsque le trône de saint Pierre était la 
proie d'aventurières qui accordaient ou reprenaient 
la tiare à des enfants S quand Innocent VIII ou 
Alexandre VI déshonoraient le Vatican ou bien 
quand Léon X lui donnait les allures quelque peu 
désordonnées d'une cour princière. 

Ce n'est pas à dire que le désir de voir imposer 



allemand, aide du secrétaire du cardinal Guillaume Briçonnet 
(mort en 1514), dit à VeUori : « Je suis resté à Rome plusieurs 
années, j'ai observé la vie qu'y mènent les prélats et les personnes 
de qualité et il en est résulté que j'ai craint, si j'y restais davan- 
tage, non seulement de perdre la foi du Christ, mais de devenir 
épicurien et de tenir l'âme pour mortelle... » Toutefois la suite 
montre qu'il était malveillant. Vol. H, p. 63. 
1. Theodoraet Marozia au x* siècle. 



an clergé une existence plus conforme à ses devoirs 
ne fût très général et des plus vifs, mais on tenait 
surtout à mettre un terme à ses exactions dont on 
souffrait en Italie plus qu'ailleurs. 

Les querelles religieuses venaient en second 

lieu. 

On ne s'en désintéressait pas, certes ; de tout 
temps, les Italiens s'étaient plu à diriger leur 
esprit vers ce genre de spéculations dont la gran- 
deur et ce qu'elles ont de mystérieux les atti- 
raient ^ 

Le xv^ siècle s'en était un peu détaché mais à 
l'époque de la Renaissance, on s'y passionnait 
plus que jamais comme de toutes les controverses. 

Lorsque l'agitation réformiste commença, une 
fureur prit à chacun de discuter sur les questions 
qu'elle soulevait; on en disputa aussi bien dans 
les boutiques que dans les salons, dans les cercles 
littéraires que dans les monastères. Il fallut tirer 
sept éditions du Trattato del Amoredi Jesti Chris to. 
Plus de quarante mille exemplaires du Beneficio 
délia Morte di Cristo furent vendus, en peu de 
temps, assure-t-on. Les éditions de la Bible se 
succédèrent nombreuses depuis celle de Venise et 
celle de Rome de 1471. Cette passion pour la polé- 
mique religieuse eut pour résultat que les bou- 

V 1. « Il y a beaucoup de cordonniers et de fourreurs, dit Gior- 
dano de Rivalto en 1301, qui n'entendent rien à leur état et qui ne 
s'en piquent pas moins de disserter sur l'Ecriture... Que dire du 
même travers chez les femmes.^ » Cité par Dejob, La Foi reli- 
gieuse en Italie, Paris, 1906, p. 333. Cf. Sermoni di Franco sac- 

CIIETTI. 



10 



LA RÉFORME EN ITALIE. 



tiques des libraires italiens étaient pleines de 
livres sur la foi dont beaucoup sentaient Thérésie. 
Le catalogue d'un libraire de Naples, Cappello, en 
est la preuve ^ 

Pietro Nelli, qui éciivait dans la première moitié 
du xvi« siècle, raille ce penchant dans ses satires^ : 

Pas seulement en Allemagne où est vieux 

Ce fardeau, où le moine Luther 

A mfs au monde cette puce à l'oreille, 

Mais aussi en Italie, il n'est personne 

Qui ne songe à se charger de ce poids, 

Nui docteur qui ne veuille expliquer 

Quelle opinion le conduit, le siiniule; 

Le batelier, le forgeron, l'apprenti menuisier 

Vous aident à porter votre faii. 

Les taquins, la servante, l'esclave 

Font Tanatomie du libre arbitre » 

Et disputent de la prédestination. 

Celui-ci le veut boiteux, cet autre qu'il soit 

Un char conduit pcjr des bœufs 

Qui s'épuisent à le tirer 

En haut et le tirent en bas. 

Ainsi la théologie devient matière 

A conversation dans les cuisines. 

1. BoNCi, Annali..., vol 1, p. xlui. On pourrait donner au** 
comme preuve de l'extrême imporlance qu'avaient à cette époque 
les questions religieuses, l'ainuence aux prédications que Ion 
constate paittut; tant éé moines passent i)Our aïoir eu da î»uccès 

aussi bien à Venise qu'à Naples, à Rome qu'à Milan, qu'il faut 
bien admettre que le public y mettait du sien et s'enlbousia^mait 
parte qu'on lui pariait de choses qui le passionnaient. 

2. 11 publia ses Satires sous le nom de Aidiea da Bergamo aTec 
le titre 6atire alla Carlona (sans gêne), à Venise, en 1546. L'édi- 
tion citée est celle de Londres, 1786, p. 60. 

3. Il parut vers ce teiop* un ouvrage portant le titre de Anato- 
mie de la Mes^ (voir p. 169) et plusieurs traités sur le Libre 
Arbitre. 



CAUACTÈRE DE LA RÉFORME EN ITALIE. 



11 



Les prêcheurs ont rendu la foi bien malade 

Car, au lieu d'être des biens suprêmes 

La trompette et d'apprendre aux hommes le chemin 

Ils ne s'occupent que de « bocaciser » [de l'éternité, 

EtveulentparaîtrcfamiliersavecQuintilien et Cicéron. 

U point essentiel pour les Italiens était néan- 
moins l'abolilion pins ou moins complète des exi- 
gences financières du clergé. Tous leurs efforts ten- 
daientverscebut. Or Lutheret Calvin se proposaient 
également de supprimer le mal dans son principe 
en anéantissant la croyance à l'efficacité des 
bonnes œuvi^es, mais Lutber trouva infiniment 
plus de partisans en Italie que Calvin. Il n'en pou- 
vait être autrement. 

Les rapports étaient plus fréquents entre Tltalie 
du nord et FAllemagne qu'entre la France et la 
vallée du Pô; Venise par son commerce, Padoue, 
Pavie, Bologne par leurs universités, entretenaient 
d'activés relations avec les centres allemands et ce 
fut, en efTet, en Vénétie et dans le Milanais que 
s'insinua d'abord le « venin protestant ». Le luthé- 
rianisme avait déjà fait de sensibles progrès quand 
apparurent les premiers messagers de la doctrine 
calvinienne. En outre, les conceptions de Lutber 
convenaient beaucoup mieux aux idées italiennes 
que celles de Calvin. Luther se proposait dans Iqs 
commencements d'amender l'Église romaine, d'en 
retrancher les abus, tandis que Calvin en entreprit 
tout de suite avec vigueur la destruction, catas- 
trophe que les Italiens voulaient, bie» au contraire, 
écarter à tout prix. U s'élevait aussi contre des 



12 



LA RÉFORME EN ITALIE. 



cérémonies auxquelles on tenait essentiellement 
en Italie par tradition et par goût. Enfin, il y avait 
la question de la prédestination et celle du libre 
arbitre, dont l'importance fut capitale en Italie. 

« Nous appelons prédestination, dit Calvin au 
livre III de VInstitution chrétienne, le conseil 
éternel de Dieu par lequel il a déterminé ce qu'il 
voulait faire d'un chaque homme, car il ne les crée 
pas tous en pareille condition, mais préordonne les 
uns à vie éternelle, les autres à éternelle damna- 
tion. » Dans les Articuli de Praedestinatione, il 
insiste sur cette répartition divine des hommes, 
antérieure à toute création . « De ce même décret 
résulte la différence entre les élus et les réprouvés 
parce que Dieu a adopté les uns pour le salut, et 
qu'il a destiné les autres à une perdition éter- 
nelle. » 

Ainsi le décret de réprobation est aussi irré- 
vocable que le décret d'élection, car Dieu ne saurait 
revenir sur une de ses décisions prises dans sa 
pleine sagesse, u Dieu ne peut prendre et retirer sa 
grâce, dit Calvin, rendre le chrétien alternative- 
ment l'objet de son choix et de sa réprobation. » 
Les élus ne sauraient démériter la faveur dont ils 
ont été l'objet, leur foi n'y contribue en rien; ils 
« perçoient par la foi la grâce de l'adoption, cepen- 
dant l'élection ne résulte pas de la foi ». En 1552, 
dans son traité intitulé : De la prédestination 
éternelle de Dieu par laquelle les uns sont élus à 
salut, les autres laissés en leur condamnation..., il 
répète : « D'entre les hommes, Dieu choisit à salut 



CARACTÈRE DE LA RÉFORME EN ITALIE. 



13 



ceux que bon lui semble et rejette les autres sans 
que nous sachions pourquoi sinon qu'il en a la 
raison cachée en son conseil éternel. » 

Calvin ne reculait pas devant les dernières consé- 
quences de sa doctrine; il acceptait qu'elle était 
la négation du libre arbitre. La Confession des 
Écoliers contient ce passage : « Je déteste ceux 
qui nous attribuent quelque franc arbitre pour 
nous préparer à être en la grâce de Dieu ou coopé- 
rer comme de nous-mêmes à la vertu qui nous est 
donnée par le Saint-Esprit... et tiens pour une 
présomption détestable que les hommes s'attri- 
buent aucun mérite pour y mettre une seule goutte 
de la fiance de leur salut. » Admettre le libre 
arbitre était aux yeux de Calvin se ranger parmi 
les papistes, et un Hollandais, Albert Pigghe, archi- 
diacre de l'église d'Utrecht, s'étant élevé contre la 
thèse de Calvin dans une Apologie * qu'il publia à 
Paris en 1543, Calvin y répliqua sur-le-champ ^ 
avec sa fougue habituelle, par une Réponse aux 
calomnies d'Albert Pighius contenant la défense 
de la saine et sainte doctrine contre le franc arbitre 
des papistes, par laquelle est montré que la volonté 
de l'homme est naturellement serve et captive de 
péché et aussi est traité par quel moyen elle vient 
à être affranchie et mise en liberté, « C'est par la 
seule grâce de Dieu, y lit-on, que les hommes 



1. Martin Bucer y est mis en cause mais, de fait, c'étaient les 
idées de Calvin que Pigghe attaquait. 

2. Le texte latin est de la même année 1543, la traduction fran- 
çaise de 1560. Cf. De jEterna Dei Prœdestinatione, Genève, 1552. 



14 



LA RÉFORME FIN ITALIE. 



sont allraochis de la servitude du péché et sans 
elle ils ne font du tout aucun bien, ne quant à la 
pensée, ne quant au vouloir et affection, ne quant 
à l'effet. » Et encore : « La foi, et pour le commen- 
cement et pour raccomplissement, est don de 
Dieu... tant il y a que c'est lui qui fait que les 
hommes fassent les choses qu'il a commandées et 
non pas eux font qu'il fasse ce qu'il a promis. 
Autrement il s'ensuivrait (jue Taccomplissement 
des paroles de Dieu dépendrait des hommes et non 
pas de Dieu^ » 

Calvin admettait que l'homme « veut quant il 
veut », mais avec cette restriction que c'est « Dieu 
qui fait que nous voulons ce qui est bon ». 

L'objection que l'on ne pouvait manquer de 
faire à cette négation de toute décision volontaire 
chez l'homme, à savoir que Dieu ne sauiait punir 
le mal qu'il aurait lui-même ordonné, Calvin la 
pose très nettement dans Vlnstitntirm chrétienne : 
« Pourquoi Dieu impuferait-il à vice aux hommes 
les choses desquelles il leur a imposé nécessité par 
sa prédestination? » Seulement il n'y répond pas 
autrement que saint Paul dans la célèbre compa- 
raison du va?e d'argile : c hommes, qui êtes-vous 



1. P. 187. Pins loin, il dit encore : « Toutes les grâces de Dieu 
nous sont conférées gratuitement et non pas données en récom- 
pense de noire reconnaissance comme si nous les avions de nous- 
mêmes infirilres en bien usant des grâces précédentes. Or saint 
Augustin le confirme..., U a démontré bi^n clairement (|ue la grâce 
ne nous est pas baillée de Dieu selon nos mérites, mais nous est 
donnée selon sa volonté..., car ceux qu'il a prédestinés, il les a 
aussi appelés. » 









CARACTERE DE LA REFORME EN ITALIE. 



tft 



pour contester avec Dieu... »* et se borne à invec- 
tiver contre ceux qui veulent « soumettre les 
œuvres de Dieu à cette condition que, lorsque nous 
n'en pouvons entendre raison, nous les osions 
vitupérer ». 

Dans VInstitutiony il prend de même à parti 
« ceux qui osent gazouiller hardiment de ce haut 
mystère », ceux qui prétendent « intenter procès à 
Dieu, tancer et geigonner contre lui^ ». « Quand 
on demande pourquoi est-ce que Dieu a fait ainsi? 
Il faut répondre : Parce qu'il Ta voulu. Si on passe 
outre en demandant : Pourquoi l'a-t-il voulu? C'est 
demander une chose plus grande et plus haute 
que la volonté de Dieu, ce qui ne se peut trou- 



ver 



» 



Cependant, il tente de lever l'obstacle quand, 
dans sa Réponse, il écrit : « Nous ne nions pas que 
l'homme n'ait été créé ayant son franc arbitre, vu 
qu'il était doué et de saine intelligence en son 
entendement, et de droiture en sa volonté ^. Vrai 
est que nous affirmons que maintenant notre franc 
arbitre est tenu captif sous la servitude du péché, 
mais d'où vient cela sinon d'autant qu'Adam, 



1. « O hommes, qui êtes-vous pour contester avec Dieu? Un vtsc 
d'argile dit-il à celui qui l'a fait : Pourquoi m'avez-vous fait ainsi? 
Le potier n'a-l-il pas la liberté de faire de la même masse d'argile 
un vase destiné à des usages honorables et un autre destiné à des 
usages viles et honteux? Qui peut se plaindre de Dieu... » Epltre 
aux Romains, ix, il. 

2. Institution, 111, 22, 1. 

3. Institution, 111, 23, 2, 5. Ochino use des mômes arguments 
dans son sermon intitulé : Pourquoi? Voir plus loin, appendice. 

4. C'est aussi ce que pensait Savonarole. Voir plus loin, p. 214. 



w 



16 



LA RÉFORME EN ITALIE. 



CARACTÈRE DE LA RÉFORME EN ITALIE. 



t7 



lorsqu'il avait son franc arbitre, en a abusé? » 
Que l'on songe que Tltalie a toujours été le 
pays où l'action personnelle s'est le plus librement, 
le plus fièrement et le plus activement exercée, 
que l'énergie individuelle , allât-elle au crime , 
y était prisée et récompensée plus que partout 
ailleurs, qu'il devait paraître inadmissible de re- 
noncer au franc arbitre et Ton comprendra qu'une 
pareille doctrine ait rencontré une vive résistance. 
Tout autre se présentait aux Italiens la doctrine 
luthérienne. Pratiquement elle laissait quelque 
place à Faction personnelle. Luther n'admettait 
pas rinamissibilité delà grâce; l'homme d'après 
lui avait une part dans son salut ; il pouvait y 
travailler dans une certaine mesure ou le démé- 
riter. « Au lieu que Luther, dit Bossuet, voulait 
simplement que le fidèle se tint assuré, d'une 
certitude infaillible, qu'il était justifié, Calvin 
voulut qu'il tint pour certaine, avec sa justification, 
sa prédestination éternelle, de sorte qu'un parfait 
calviniste ne peut non plus douter de son salut 
qu'un parfait luthérien de sa justification. » 

Ce n'est pas que Luther acceptât, du moins en 
principe et au début, pas plus que Calvin, le libre 
arbitre ^ ; tous les réformateurs étaient à peu 
près d'accord sur ce point; il composa, en 1525, 
son traité De servo arhitrio pour réfuter le livre 
De libero arhitrio dans lequel Érasme soutenait la 
thèse contraire. La liberté humaine lui semblait 

1. « La doctrine de Luther qui est aussi la nôtre », dit Calvin 
dans la Réponse aux Calomnies, Genève, 1559, p. 65. 



attentatoire à la puissance divine. « L'homme est 
incapable de se sauver lui-même, dit-il, le salut 
vient du Christ et c'est un don de Dieu. Si nous 
croyons que Jésus-Christ nous sauve par son 
sacrifice, n'est-ce point anéantir son œuvre de 
grâce que d'en re vendit] uer une part quelconque 
pour nous? » 

Si Dieu adonné des commandements à l'homme, 
avait dit Érasme, c'est apparemment parce que 
celui-ci pouvait les accomplir. A quoi Luther 
répond que, par ces commandements mêmes, Dieu 
veut le convaincre de son impuissance. « La 
volonté de l'homme, dit-il, est une bête de somme 
que mènent tour à tour le diable et Dieu. Qui- 
conque n'est pas saisi par la main puissante de 
Dieu demeure dans le péché et la perdition. De 
qui dépend cet affranchissement ou cette servi- 
tude? De la volonté seule de Dieu. » 

Toutefois, Luther ne soutint pas ce système avec 
la même intransigeance que Calvin; il ne s'y 
attacha pas exclusivement et y trouva ou y laissa 
pénétrer des atténuations. Une distinction est éta- 
blie entre la volonté secrète de Dieu et sa volonté 
révélée et patente. La première a disposé d'avance 
et irrévocablement du sort de tous les humains, a 
décidé quels devaient être ceux qui seraient sauvés 
et ceux qui seraient irrémissiblement condamnés 
aux souffrances éternelles. La seconde peut donner 
à croire que Dieu a ordonné le contraire de ce 
que sa volonté cachée a décidé; on ne saurait 
donc préjuger de l'une pa? l'autre et l'on doit 

LA RÉFORME EN ITALIE. 2 



y 



,j< LA RÉFORME EN ITAUE. 

agir en' conséquence et fréquenter le? sacrement» 
car, par ces- moyens, Dieu atteste sa volonté de- 
sauver le pécheur. 

Ce fut sur ce point de sa doctrine que Luther 
insista le plus dans la suite ; il recommanda aux 
méditations des fidèles l'efficacité des sacrements 
et de la parole. La prédestination, en ce qu'elle 
avait d'absolu, demeura dans l'ombre^ Dans le 
X\ 111* article de la Confession d'Augsbourg, il est 
dit : « Qu'il faut reconnaître le libre arbitre dans 
tbiis les hommes qui ont Uusage de la raison nom 
pour les choses de Dieu que l'on ne peut com- 
mencer ou du moins achever sans lui, mais seule- 
ment pour Ifes œuvres de la vie préseinte eti pour 
les dêvoire de la vie civile ». Les disciples de 
Luther allèrent plus loin. Mélanchton, qui avait 
d'abord adopté les mêmes idées que Luther en ce 
qui concernait le libre arbitre et la grâce, en 
abandonna peu à peu la rigueur; soit que les Pères 
grecs, défenseurs de la liberté, l'eussent persuadé,, 
soit qu'il reculAt à anéantir la responsabilité 
humaine et à charger Dieu de tout Ib mal commis 
dans l'univers, il finit en 15'+6 par accepter la défif 
nition du libre arbitre donné par Érasme : Facili- 
tas se applicandi ad gratiam. Ces atténuations 
devaient nécessairement contribuer à faire ad- 
mettre les doctrines luthériennes de préférence à 
celles de Calvin. C'est pour toutes ces raisons, que 
le luthérianisme l'emporta. Les protestants furenti 

1. Commentaire sur la Genèse, 1536J 



CARACTÈRE DE LA RÉFORME EN ITALIE. 



i^ 



m 



longtemps qualifiés de luthériens en Italie quelles 
que fussent leurs opinions. 

La liste des ouvrages prohibés à Lucques en 1545 
ne contient guère que des livres allemands, an- 
glais, hollandais ou italiens ^ A Venise, dans la 
seconde moitié du xvi' siècle, il y eut 808 procès 
faits à des luthériens et seulement 5 à des calvi- 
nistes. 

La seule ville où le calvinisme pénétra fut Fer- 
rare en raison de la présence de Renée de France; 
un petit groupe de calvinistes français se groupa 
autour d'elle, mais il n'essaima pas '\ Plus tard, 
v«rs la fin du siècle, l'influence calviniste se fit 
sentir en Savoie et en Piémont^. 

Le terme huguenot ne fut employé que tardive- 
ment; il apparaît, en 1563 pour la première fois 
dans les correspondances des nonces et des inqui- 
siteurs. 

Servet eut quelques partisans. Son traité de De 
Trinitatis erroribus est de 1531, le Dialoghi de 
Trinitate de l'année suivante et, dès 1538, Mélanch- 
ton considénait que ses doctrines n'avaient fait que 
trop de progrès en Italie^; subtiles, inaccessibles 
au commun, elles devaient au contraire séduire de 
faiçon: toute particulière les membres des acadé- 
mies si nombreuses dans le nord de l'Italie. C'est 

1; Sommario délia Storia cli Lucca, dans A rchivio Stor. Un- 
liano, 1847, Documenti et RfeiscH, Indices librorum prohibilo- 
7um.., Tiibingen, 188C. Voir chapitre Inde<x- 

2; Voir chapitre relatif à Renée de France. 

3. Voir chapitre relatif à la Savoie. 

4j Voir chapitre relatif à Venise. 



jQ LA RÉFORME EN ITALIE. 

à Vicence que les idées de Servet rencontrèrent 
le plus d'adeptes. Le socinianisme en est sorti , 
mais il fit des i^rogrès surtout hors d'Italie. 

En fait, les protestants italiens prirent dans le 
protestantisme les opinions qui convenaient le 
mieux à leurs aspirations et négligèrent les autres. 

Il est assez facile de connaître ces opinions. 

A propos d'une querelle survenue à Asti entre 
un moine augustin et un frère mineur, en 1532, 
le pape fit établir un résumé des principales asser- 
tions hérétiques et des réponses qu'il convenait 

d'y faire : 

— Si la prédestination éternelle n'existait pas 

aucun homme ne pourrait bien agir. 

Réponse : Les Écritures nous appr<-nnent que 
certains réprouvés ont été reçus en grâce et ont 
pubien agir; les hommes peuvent bien agir sans 
avoir été prédestinés. 

l^a divine prédestination est cause de toutes 

les bonnes œuvres. 

Réponse : La divine prédestination, pour les 
mômes raisons que plus haut, n'est pas cause des 

bonnes œuvres. 

— Ceux qui disent qu'il ne faut pas parler au 
peuple de la prédestination ignorent la vertu de 
Dieu et sont ennemis de sagràce. 

Réponse : Cette proposition est fausse, car elle est 
en contradiction avec un passage de Paul (non cité). 
Les diOicultésqui se trouvent dans la foi catholique 
ne doivent pas être livrées aux discussions du 
peuple; il est clair que la question de la prédesti- 



CARACTERE DE LA REFORME EN ITALIE. 



21 



<• 



y 



nation est parmi les plus difficiles ; elle n'est pas 
propre à la prédication populaire. 

— Nous ne pouvons sans la grâce de Dieu faire 
quoi que ce soit de bien par notre libre arbitre, 
mais seulement pécher. 

Réponse : L'auteur de cette proposition, qui doit 
être repoussée, est Grégoire de Rimini^; il se met 
en contradiction avec l'opinion commune, car sans 
la grâce nous pouvons accomplir quelque bieu 
moral, mais non quelque bien méritant la vie éter- 
nelle. 

— Le dogme d'Aristote que l'homme est maître 
de ses œuvres, est faux. 

Réponse : Cette proposition sent l'hérésie, car 
être maître de ses actes et posséder le libre arbitre 
sont une même chose. 

— Tout ce que font les hommes sans la grâce 
ou la foi ou la charité est péché, car sans la foi il 
est impossible de plaire à Dieu. 

Réponse : La parole de Pierre est contraire à cette 
opinion. Même explication qu'au paragraphe 4. 

— Les hommes justes vivent dans le péché. 
Réponse : Cet article est faux, car les hommes 

justes peuvent être pendant quelque temps sans 
pécher, ainsi que l'a affirmé le Christ en parlant 
de ses disciples. 

— Les enfants mourant sans autre souillure que 
le péché originel sont condamnés aux flammes 
éternelles. 

1. Moine augusUn, général de son ordre en 1357, mort en 1358* 
Voir TiRABOSCHi, voL V, p. 144; Bavle, vol. Xll, p. 531. 



22 



LA RÉFORME EN ITALIE. 



CARACTÈRE DE LA RÉFORME EN ITALIE. 



23 



-Réponse : Cet article^ne doit pas être prêché,. car 
il est contraire à l'opinion commune de l'Église, 
bien que son auteur soitGpé^oii?e de Rimini, auteur 
non iDéprou-vé. Le passage de saint Augustin «qui 
semble confirmer cette opinion estexpliqué par les 
docteurs ; il convient donc de s'abstenir. 

— Le précepte relatif à l'amour ie Dieu ne 
p«ut être suivi, conformément à ila loi, que par 
celui qui est parv^enu au plus haut degré de la 
charité. 

Réponse : Les ordres de la loi sont donnés pour 
être exécutés « sur la route de la perfection », car 
Dieu, a dit saint Jérôme, n'a rien ordonné d'impos- 
sible. 

— Les hommes les plus saiots pèchent iparce 
qu'ils manquent de charité. 

Réponse : Les justes en charité méritent la vie 
éternelle ; s'ils pèchent dans leur amour de Dieu, 
ils méritent la damnation ^ 

En 1545, GianiPictro>Ferrelti, sufiragantde Bres- 
cia, puis évêque de I^avallo, énumérait ainsi les 
erreurs des hérétiques ^ : 

«Parler contre les décisions de l'Église, les canons, 
les résolutions des conciles. 

Posséder des livres défendus. 

Penser que la foi seule peut justifier et:proourer 
Je salut sans les œuA^xes. 

jNier la confession. 



1. FoNTANA, Documenti, p. 132. 

a. TAccHi-VemuRi, Storia délia compagnia di Jesu in Ilalia, 
Rome, 1910, p. 517. 






Nier refficacité des indulgences. 

Nier la présence réelle. 

Nier l'utilité de la messe. 

Nier le libre arbitre. 

Nier le purgatoire. 

Protester contre le culte des saints et soutenir 
que ce cuUe porte atteinte à la souveraineté divine. 

Prétendre que le culte des images est une ido- 
lâtrie. 

Manger de la viande en tout temps. 

"Ne pas jeûner. 

:S'élever contre les vœuxinonastiquies. 

Affirmer qu'on ne peut vivre qu'en péché mor- 

itel. 

Affirmer que le Christ étant mort pour expier les 

péchés de ious les hommes, il est superflu que 

chaque homme expie en son particulier. 

Affirmer que le pape m'est pas le chef de l'Église. 

« Ilsdisent, écrivait-on à.Loyola le 15:mai 15i8, 
que point n'est besoin de jeunes et d'oraisons ni de 
tant se fatiguer, car le Christ a répandu son sang 
pour nous tous'. » 

lUn moine milanais, Sereno de Pontrenioli, coJi- 
fessait devant l'Inquisition en 1550, qu'il avait pro- 
fessé que : 

Le corps de Jésus n'est pas dans l'hostie puisque 
UÉcrituiC dit qu'il siège à la droite du ^Père, que 
son esprit seul et nom son corps se trouve dans 
l'hostie ; 

1. Tacchi-Ventlri, p. 343. 



24 



LA RÉFORME EN ITALIE. 



Que celui qui adore l'hostie d'un culte de latrie 
commet une idolâtrie ; 

Que Jésus n'a pas imposé d'observer les Qualre- 
Temps et le vendredi, mais la sobriété en tout temps, 
que les bonnes œuvres étaient un don de Dieu et ^ 

un mérite ; 

Que les vœux monastiques étaient sans valeur ; 
Que les apôtres ne célébraient pas la messe ; 
Que les Écritures ne disaient nulle part qu'il 

fallait adorer les saints; 

Que la foi seule suffisait au salut et que, lors- 
qu'on a la foi, on fait nécessairement le bien, que 
le manque de foi était la seule cause de damnation ; 

Que la confession auriculaire était une invention 
des papes et que jamais Dieu ne l'avait ordonnée, 
et il ajoutait que ses pensées lui étaient venues en 
lisant les saintes Écritures ainsi que la Tragédie (du 
Libre Arbitre) et celle intitulée Capofinto', 

En 156ii, un hérétique napolitain, Giovanni Micro, 
fut convaincu d'avoir déclaré que les jeûnes étaient 
inutiles, qu'on peut manger de la chair le vendredi, 
le samedi et autres jours défendus, qu'on ne doit 
ni vénérer ni invoquer les saints, exception faite 
pour la Vierge, ni faire des oraisons, ni adorer les 
reliques, ni croire au purgatoire ; il avait égale- 
ment soutenu que « les œuvres ne sont pas méri- 
toires et ne sont pas nécessaires au salut » et que 
la justification est due uniquement au sang du 
Christ. 

1. FiMi, L Inquisizione Romana, dans Archiv, Stor. Lombardo, 
an. XXVll, Milan, 1910, p. 195. 



CARACTÈRE DE LA RÉFORME EN ITALIE. 25 

Marco de Bergame, dont la sentence f^it lue le 
16 septembre 1565 dans Téglise délia Minerva, lieu 
habituel de ces cérémonies, avait publiquement 
professé que ce n'était pas pécher que de s'abs- 
tenir d'aller à la messe, de jeûner, de révérer les 
images ; il s'était élevé contre les pèlerinages et le 
culte de la Croix, avait nié le purgatoire et affirmé 
que les œuvres ne servaient à rien puisque le Christ 
s'était dévoué pour tous les hommes, que le pape 
était sans autorité, que Tonne devait pas se confes- 

ser. ... 

Dans un de ses traités, Pietro Cittadella de Padoue ^ 
nie le purgatoire et s'élève contre la confession 
auriculaire, les prières pour les défunts, Tinvoca- 
tion des saints, les indulgences, les compositions^, 
la primauté du pape. 

D'une manière générale, parmi les chefs d'accu- 
sation qui figurent le plus souvent dans les réqui- 
sitoires du Saint-Office, on relève les propositions 

suivantes : 

La foi est le seul moyen d'obtenir la justification 



1. Voir Pontificat de Pie IV. 

2. Voici quelques vers du Pœan de Cittadella qui montrent com- 
bien il penchait vers les idées protestantes : 

Beatus qui crédit Evangelio. 

Sine Christo cœci sumus. 

Fides bonos fructusparit. 

In munJo nullus te sine mundus homo est. 

Cum bonus Deus non adest 

Nulla sunt bona. 

Cittadella est aussi l'auteur d'un poème intitulé De Redemptore. 
3. Voir Pontificat de Paul IV. 



26 



LA RÉFORME EN ITAUE. 



CARACTÈRE DE LA REFORME EN ITALIE. 



>X1 



.. 



!■ 



et le salut, lepurgatoiffe ii:existe:i)as, il ny aque 
deux sacFements, le baptême et la cène, la- confes- 
sion est sans utilité, l'intervention des saints n'a 
point d'efficacité, le prêtre ne peut absoudre, -il 
peut simplement déclarer absous, l'adoration des 
images est criminelle, les troi^ essences divines sont 

réunies dans Thostie. 

Ainsi les croyances contre lesquelles les -dissi- 
dents italiens se irévoltaient le plus étaient pré- 
cisément celles dont liÉglise tirait le plus d!avan- 

tages directs. 

La question de la présence réelle qui passionna 
l'Allemagne et la France semble avoir beaucoup 
moins occupé les protestants italiens. 

Les doctrines protestantes gagnèrent toutes les 
classes de la société. « Celui-là n'était pas esUmé 
homme de mérite qui n'avait pas quelque teinture 
d'hérésie », rapporte un moine que cite Caracoioloi. 
•C'est bien à tort que'Quinet a dit dans les Révo- 
lutions cU Italie, que « la Réforme ne fut en (Italie 
qu'une fanlaisie de lettrés, de poètes et de gen- 
tilshommes ». Au contraire, les plus humbles 
artisans y prirent une part souvent active et éner- 
gique, allant jusqu'au martyre. Paul lïl se plai- 
gnait {( que des gens ignorants et s'occupant 
d'arts mécaniques » osassent disputer à Mantoue 
sur des questions de foi. Dans certains procès 
d'inquisition comparaissent à la fois des libraires, 
des ferrons, des hommes de loi, des gentils- 

1. CARvccioLo ANT., De Vitu Pnuli IV, Cologne, 1612. 



«hommes. A Modène, au dire de l'ovéque, non 
seulement les «personnes éclairées, mais les ou- 
•vriers, les gens de petite condition, discutaient 
publiquement et jusque dans les. églises « sur la 
Loi du Christ, les Écritures saintes, les Pères de 
l'Église ». Les médecins furent parmi les plus 
ardents zélateurs des doctrines protestantes. 
Paul IV disait d'eux qu'ils guérissaient les corps 
mais perdaient les ûmes. Nombre de moines et 
de prélats se passionnèrent pour la Réforme; deux 
cardinaux et plusieurs évêques furent arrêtés et 
subirent des détentions plus ou moins longues à 
cause de leur sympathie pour la cause protestante 
et combien devinrent suspects! Au temps de 
Pie V, un inquisiteur fut envoyé aux galères comme 
hérétique ainsi que le doyen des chapelains du 
pape ; au temps de Grégoire XHI, l'Inquisition fit 
arrêter un notaire de l'Inquisition; au temps de 
Clément VIII, un secrétaire du cardinal Mattei 
fut condamné du chef d'hérésie. Les femmes s'as- 
socièrent au mouvement : des grandes dames 
comme Giulia Gonzaga, comtesse de Fondi, Cate- 
rina Cibo, duchesse de Camerino, nièce de Léon X 
et Vittoria Golonna; des érudites comme Olimpia 
iMorata; des femmes du peuple comme celles de 
Faenza. Seuls les habitants des campagnes res- 
tèrent en dehors de l'entramement général; c'est 
le propre des pagani de demeurer longtemps 
attachés à leurs vieilles croyances. 

Toutefois, dans la région de Mantoue, l'hérésie 
envahit même les campagnes; dans les plus petits 



:| 



il 



28 LA RÉFORME EN ITALIE. 

villages se rencontraient des gens qui niaient 
l-eucbaristie, la confession, l'autorité pontificale, 
qui n'allaient pas à la messe; les dénonciations 
dont ils furent l'objet en sont la preuve'. 

1 h. FuMi, p. 358. Voir aussi l'alValre Lupetino et les procès 
d'inquisilion'dont il sera parle plus loin. 



11 



CAUSES QUI FAVORISÈRENT LE DÉVELOPPEMENT 

DE LA RÉFORME 



KTAT GÉNÉRAL DU PAYS. - PEU d'aUTOR.TÉ 
ET DIVISION' DU CLKRGÉ. 

La Réforme put se développer avec rapidité et 
évoluer librement grâce à un concours de circons- 
tances singulièrement favorables. 

Tout d'abord l'extrême division politique et 
morale du pays, les rivalités et les jalousies 
locales, empêchèrent longtemps toute repression 
concertée. Ainsi Lucques se gardait de sevir 
contre les prédicateurs protestants pour ne pas 
paraître subir la loi de Rome et pour faire pièce 
à Florence ; il en était de même à Sienne et à la 
Mirandole; le duc de Ferrare, soucieux de ména- 
ger le roi de France presque autant que de ne pas 
[«disposer le pape son suzerain, fermait volontiers 
les veux sur les menées des calvinistes qui ve- 
naient chercher refuge auprès de sa femme, Renée 



30 



CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 



de France*; la République de Venise, afin de ne 
pas s'aliéner rAllemagne et parce qu'elle était 
extrêmement jalouse de son indépendance, ne se 
prêta guère aux mesures de contrainte envers les 
luthériens; les ducs de Savoie, en raison de leurs 
rapports avec Genève, Lyon et le Languedoc, se 
refusaient à exercer les rigueurs que voulaient leur 
imposer les nonces et Tlnquisition. 

D'une façon générale, l'action de l'Église, puis 
celle du Saint-Oifice furent constamment entravées 
par la grande crainte qu'avaient les principautés 
italiennes de laisser s'établir une juridiction étran- 
gère sur leur territoire, joint qu'il n'en était pas 
une qui ne vit avec quelque satisfaction la cour 
de Rome diminuée et aux prises avec de nouvelles 
difficultés. 

Un hérétique, chassé d'une ville du Nord*, vivait 
en paix à Rome; un autre, condamné à» NapleSj 
était appelé par un évéque à professer dans les 
écoks de son diocèse. Il suffisait souvent de fran- 
chir une frontière voisine pour être à l'abri de la 
justice ecclésiastique. 

Le clergé, mal recruté, ne jouissait pas de l'au- 
torité qu'il acquit par la suite; il était désuni^ 
sans influence et peu respecté. Ne résidant point 
dans leurs diocèses, les évoques n'y exerçaient 
aucune action; l'administration et la direction 
spirituelle se trouvaient aux mains des chapitres 
ou des vicaires; on pourrait citer des évèques qui, 

1. Elle était fille de Louis XII et belle-sœur de François I"' qui 
avait épousé sa sœur Claude. 



ÉTAT GÉNÉRAL DU PATS. 



31^ 



ne pouvant se résoudre à quitter Rome, ne paru- 
rent dans leur ville épiscopale qu'une fois ou deux 
et pour peu de temps. Ainsi Cervini raconte qu'il 
ne vint jamais dans son diocèse de Nicastno et que, 
dans celui de Reggio^ il ne coucha qu'une fois. 
A Gaserte, qui était ville épiscopale, il s'écoula 
quarante ans sans qu'on y vit d'évêque; aussi les^ 
choses de l'Église étaient-elles en fort mauvais; 

état^ 

Sous le pontificat de Paul III, plus de quatre- 
vingts évêques vivaient à Rome sur deux cent 
soixante-dix qu'il y avait en Italie. Vers la fm du 
siècle, le nonce à Venise ne pouvait obtenir d^un 
évoque qu'il s'occupât personnellement de son 

diocèse. 

Il y avait hostilité entre le clergé et l'Inquisition;, 
le pape Pie V, alors qu!il était inquisiteur à Côme, 
eut un conflit des plus violents avec le cliapitre de la; 
cathédrale; il faillit y perdre son avenir et même 
lai vie. LeS' démêlés de saint Rorromée avec le 
clergé de son diocèse sont caractéristiques 2. 

Le patriarche de Venise ne pouvait s'accorder ni 
avec son propre clergé, ni avec le sénat et le doge, 
ni avec le nonce; il s'éloigna en 1535 et mourut 
à Vicence en i55i sans être rentré dans son 
diocèse. 



1. Lettre du cardinal Cervini (1554); Buschbell, Re formation 
ùnd Inquisition in Italien... Paderborn, 1910, p. 7. Le cardinal 
Délia Rovere, plus tard Jules II, fut simultanément évêque ou 
archevêque de Carpentras, Coulances, Mende, Bologne, Verdun, 
Bologne, L:iusanne, Gatane, Oitie et de la Sabine (1475-1 50a). 

2. Voir le chapitre qui lui est consacré. 



32 



CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 



Il y avait couttli aussi entre le cardinalat et l'épis- 
copat, entre l'épiscopat et les ordres réguliers 
Sous le pontificat de Léon X, les évoques voulurent 
profiter du concile du Lalran pour réduire leurs 
adversaires. « Une tcuipôte formidable s'est ab- 
batue sur nous, écrivait alors le général des au- 
eustins, Egidio Canisio ; l'assaut des évèques contre 
nous et tous les ordres mendiants fait rage depuis 
tantôt trois ans et, pendant tout ce laps de temps, 
nous n'avons pas eu un jour de repos m une seule 
suspension d'armes. Tous les jours nous sommes 
assignés, nous devons répondre». » I^es mornes 
protestaient contre la bulle « Marc Magnum » de 
Sixte 1V2 qui les soumettait à l'épiscopat; pour 
montrer combien cette sujétion était injuste, ils 
exposèrent sans ménagements les vices du cierge 
séculier et surtout du haut clergé ; en outre ils sou- 
tenaient qu'eux seuls prêchaient et faisaient con- 
naître le no.n du Christ. Pico prit parti pour eux; 
il fit une peinture elfrayante des mœurs des mem- 
bres du clergé; il ne demandait pas, disait-il, qu'ils 
fussent savants, mais simplement qu'ils connus- 
sent les obligations de leur ministère ; peu lui im- 
portait, ajoutait-il, qu'ils fissent pénitence, pourvu 
.rn'on ne les vit pas mener une vie de sybarites, 
couvrir leurs servantes de bijoux , revêtir leurs 
chevaux de harnachements superbes et faire de 
leurs demeures de somptueux palais. Le clergé 

1 PiCTOR Histoire des papes, trad., vol. VIII, p. 245. 
; lZuss^mœ gratis., quœ propterea Mare Magnum nun- 
cuponiur, 31 août 1471. La suivante porte le même titre. 



ETAT GÉlNÉRAL Y)\} PAYS. 



33 



répondit en énumérant les faits d'immoralité re- 
prochés aux moines qui n'étaient que trop nom- 
breux et avérés^. On se querella longtemps. Les 
moines défendirent désespérément leurs privilèges, 
franchises de taxes, droit sur les indulgences, in- 
dépendance spirituelle, et les évoques, l'intégrité 

de leur autorité 2. 

Le concile de Trente dut plus tard reprendre 
la question. Cette animosité contribua sans nul 
doute à l'ardeur avec laquelle certains moines 
luttèrent de concert avec le parti protestant contre 

le haut clergé. 

Les grands ordres des capucins, des jésuites, 
des théâtins, des somasques, dont le concours 
devait être si précieux au Saint-Siège, n'entrèrent 
en scène qu'au milieu du siècle. 

Le Saint-Office n'acquit que vers le même 
temps l'organisation qui le rendit formidable. 

Ainsi tout ce qui fit par la suite la force et as- 
sura le triomphe du Saint-Siège lui manquait au 
début de la crise. En outre, loin de pouvoir s'ap- 
puyer sur une foi profonde et docile, la papauté 
devait compter avec un mouvement littéraire et 
philosophique qui n'était rien moins que favorable 
à l'esprit du catholicisme tel qu'on l'entendait à 
Rome. 

1 IMBART DE La Tour, Les OrigiiiBs de la Réforme, Paris, 1905- 
1909, vol. II, p. 281. GuGLiA, Studien zur Geschichte.,. Latran 
Konzils, Vienne, 1906. Pastor, vol.X, p. 281. 

2. Voir Pontificat de Léon X. 



LA RÉFORME EN ITALIE. 



■I 



34 CAUSKS DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 



l'humanisme. 

L'humanisme contribua pour une bonne part à 
la diminution de la foi, non pas tant de façon 
directe que par les idées et les doctrines qu'il fit 
prévaloir et l'état d'esprit qu'il engendra. Kt son 
action fut d'autant plus forte que, depuis les papes 
humanistes de la seconde moitié du xv« siècle, il 
était devenu tout-puissant à Rome. 

On avait beaucoup de pente dans les milieux 
humanistes à évoquer, même dans les exercices 
pieux, les souvenirs païens. C'était d'ailleurs un 
retour aux origines. Les mosaïques de Ravenne 
montrent Jésus sous les traits d'Apollon. Il entra 
donc beaucoup de mythologie dans le langage 
chrétien, si ce n'est dans les rites. Dieu devint 
Jupiter, et reçut l'épithète de aliitonans; la Vierge 
fut Diane; le Saint-Esprit, un zéphir céleste; le 
paradis, les Champs Élysées; le consistoire, le col- 
lège des augures ; les prêtres prirent le nom de 
flamines ; les anges se transformèrent en génies ; 
les saints, en héros ou en demi-dieux. Le pape 
Clément Vil qualifie le sacré collège du nom de 
sénat. La description de l'enfer de Paolo Cortese, 
qui était protonotaire apostolique, rappelle à s'y 
méprendre celle de l'Érèbc; il y place le Styx, le 
Tarlare et le Cocyte. Dans le Jug entent dernier de 
la Sixtine figure Gharon et sa barque. Le paradis 
se trouve transformé en un empyrée dans lequel 
étaient admis les grands hommes de l'antiquité 



L'HUMANISME. 



35 



païenne auxquels Dante, deux siècles auparavant, 
n'osait accorder que les honneurs d'un séjour ex- 
quis sans doute mais tout voisin de l'Enfer. Pulci fait 
recevoir au paradis Cosme l'aîné par Cicéron, 
Fabius, Curius et Fabricius. Les élus n'étaient plus 
seulement les humbles et les pieux comme jadis 
mais, d'après les idées antiques, ceux-là aussi qui 
avaient soutenu de grandes luttes et accompli de 
grands travaux. L'admiration des Italiens pour 
l'énergie personnelle, l'activité audacieuse et indé- 
pendante, reprenait le dessus'. 

Le poème de Sannazar sur l'enfantement de la 
Vierge commence par ces vers ; 

Que l'enfanlement de la Vierge et la progéniture 
Envoyé du haut des cieux [d'un illustre parent 
Pour effacer l'antique souillure des mortels 
Et aplanir la route obstruée de l'Olympe 
Soit, célicoles, mon premier ouvrage. 

Ailleurs, il qualifie la Vierge « d'espérance des 
dieux ». Érasme le raille sur son énumération des 
Néréides qui environnent le Christ à sa naissance, 
sur la Vierge consultant les livres sybillins, sur 
les nymphes, Protée et les nombreuses divinités 
païennes qu'il met en scène. Plus tard, le fils de 
Racine devait lui adresser le même reproche 2. 

Lorsqu'en 1526, la cité de Sienne subit l'attaque 

1 Pastor, Histoire des Papes, vol. V, p. 98 et suiv. J. Burcr- 
HARDT, La Civilisation en Italie, Paris, 1900, vol. H, p. 266 et 
suiv. VoiGT, Il Risorgimento delV Antichita..., trad. Florence, 
1888-1897, 2« part., p. 115 et suiv. Gomba, Storia délia Riforma, 
p. 425 et suiv. . 

2. Préface de la traduction de l'abbé Délateur, Paris 1830. 



W: . 



«■ 



3ti CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

des bannis, le chanoine Tizio prononça contre 
eux, dans la forme antique, une obsécration qu'il 
tira' des Saturnales de Macrobe^ Seulement au 
lieu de « Tellus mater teque Jupiter obtestor », 
il dit : « Tellus teque Ckrlste obtestor » ; après 
qu il eut répété cette formule deux jours de suite, 
les assiégeants se retirèrent 2. 

Érasme fut révolté d'entendre l'humaniste Fedra, 
chargé de glorifier le Christ le Vendredi Saint, le 
comparer à Curtius, à Épaminondas, à Aristide et 
à Iphigénie; mais les Romains prenaient un goût 
extrême à ces rapprochements 3. En juillet 1522, 
on sacrifia suivant le rituel antique un taureau 
au Golisée pour mettre fin à une épidémie^. 

Peu ^ peu les idées païennes pénétrèrent la 
religion ; on a pu dire que le christianisme devint 
un système de formules et de traditions idolâtres ; 
dans la VIII^ églogue de Mantovano (Battista Spa- 
gnuoli) la Vierge est considérée comme la patronne 
particulière des biens ruraux. 

Que si l'Église ne s'opposait pas à ces fantai- 
sies, c'est que ses ministres n'y répugnaient pas, 
car ils n'en apercevaient nullement le danger. Les 
humanistes ne passèrent que bien plus tard, au 

1. Livre m, 9. ^ ,. .. n •* 1 

9 DELL4 Valle, Lettere Sanesi, 111, 18. On lisait au Capitole 
sur une citerne de création moderne l^nscription suivante que rap- 
porte FoRCELLA, Iscr., vol. I, p. 32, n. 38. 

Nos vas condidimus, pluvia tu Jupiter, impie, 
Praesidibus tux Rupis adesse velis. 

3 II raille finement ces manies dans son dialogue Ciceronianus. 
4. Sanuto, Diari, vol. XXXUI, œl 402. 



L'HUMANISME. 



37 



temps des papes rigoristes, pour des ennemis de la 
foi. Cependant il est bien évident que, devenus 
presque païens sous des noms payens, les per- 
sonnages de l'Écriture et les choses de la foi ne 
pouvaient manquer d'être attaqués avec moins de 
scrupule et raillés avec plus d'audace que lorsqu'ils 
étaient revêtus de noms vénérables ^ . 

C'est ainsi que Vergerio s'excuse d'avoir dit que 
des images de piété étaient des idoles, en alléguant 
qu'il n'y avait dans cette expression qu'une tour- 
nure littéraire. 

L'humanisme porta en outre les Italiens à con- 
sidérer avec un certain dédain la latinité, à la 
vérité médiocre, des écrits saints et leur crédit ne 
pouvait que s'en trouver diminué. Le cardinal 
Bembo engageait, raconte-t-on, Sadoleto à ne pas 
lire les épitres de saint Paul, de crainte que leur 
style ne lui corrompit le goût-. 

Ce qui est infiniment plus grave, on s'habituait 
à avoir recours en métaphysique comme en morale 
aux écrits des philosophes anciens de préférence 
aux auteurs sacrés. Érasme raconte qu'un savant 
prêtre italien, dissertant avec lui sur l'immorta- 
lité de l'âme, s'appuya uniquement sur l'autorité 
de Pline l'ancien^. Dans son oraison funèbre de 

1 Grecorovils, Geschichte der Stadt Rone, liv. XIV, chap. iv. 

2* Bayle, Dict., éd. 1820, vol. III, p. 301. D'après Vittorio Sln- 
"elio (1524-1569), théologien protestant, Commentario dei Salmi, 
psaume IV, Bembo, étant allé voir Sadoleto et layant trouve 
occupé à lire l'épîlre de saint Paul aux Romains, lui aurait dit : 
« Omitte has nugas, non décent gravent virum taies meptix. » 

3. J. DK BtRir.Nv, Vie d'Vrasme, Paris, 1757, vol. I. p. 147. 



88 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

Francesco Sforza, Filelfo cite les Grecs, les Latins, 
même les Arabes et presque pas les Pères de 
l'Église. Pétrarque fonde ses espérances d'outre- 
tombe sur le Songe de Scipion et sur le Phédon de 
Platon, sur le témoignage de Caton et sur celui 
de Pythagore, et il se borne à ajouter : « Pourquoi 
n accepterais-je pas comme catholique une convic- 
tion que me donnent les païens^?. Marcile Ficin, 
s'efforçant do consoler une femme d'un deuil, lui 
tient un langage uniquement emprunté aux doc- 
trines de Platon. Bien plus, du haut de la chaire, 
il recommandait aux fidèles la lecture de ses 

œuvres 2. 

Les souvenirs païens l'emportaient sur les con- 
victions chrétiennes sans les effacer cependant. 

Le dernier entretien que Pietro Paolo Boscoli 
eut avec Luca délia Robbia après qu'il eut tenté 
d'assassiner Julien de Mcdicis en mars 1513, en est 
une preuve 3. 

Il avoue ignorer les éléments de la religion, se 
rappeler à peine le Pater et VAve et avoir accompli 
son régicide presque uniquement sous l'inspira- 
tion des exemples anciens, il n'en regrettait pas 
moins avec amertume de n'avoir plus assez de 
temps pour faire sa paix avec le Ciel, se désolait 
« qu'ayant mangé trop de choses salées, il ne 

1. Epist. de Rébus fam., liv. IV, ép. m, au roi de Sicile. 

2. Franck, Dictionnaire des Sciences philosophiques, Pans, 

1885, p. 538. ^ . ^ , 

3. Sanlto, Diari, voL XVI, coL 26. La confession est dans 
Varchi. Storia Fiorentina, voL III, p. 283-295. Cf. G. Cvpponi, 
Storia délia Repubblica di Firenze, Florence, 1875. vol. II, p. 312. 



L'HUMANISME. 



39 



pourrait unir son esprit à Dieu » et il suppliait 
ceux qui l'assistaient « de lui débarrasser l'esprit 
de Brutus » parce qu'il voulait mourir en chrétien. 

Quand Lorenzino assassina, en 1536, son cousin 
Alessandro, il invoqua, comme Boscoli, les maxi- 
mes et l'exemple des anciens. 

On pourrait citer assurément des humanistes 
très attachés à la foi catholique tels que Pétrarque, 
le camuldule Ambrogio Traversari, Giannozzo 
Mannetti, Vittorino de Feltre, Bembo^ et les papes 

Nicolas V et Pie II. 

Néanmoins, la plupart d'entre eux furent non 
pas sans doute des adversaires de l'Église, mais 
de bien tièdes serviteurs. Dans les lettres où Pogge 
raconte à ses amis italiens le supplice de Jérôme 
de Prague qu'il compare à Mucius Scaevola et à 
Caton, il ne montre aucune réprobation à l'égard 
de son attitude envers l'Église. Cette indifférence 
se rencontre fréquemment. 

Quelques réformateurs célèbres, tels que Fla- 
mino et Spinola, furent des humanistes convain- 
cus. 

L'Académie romaine, qui fut un foyer d hu- 
manisme, se montra hostile à la papauté sinon au 
catholicisme; son fondateur Pomponius Laetus était 

1 \ial«ré son grand goût pour rantiquité classique et un effort 
continuel pour ffire revivre le passé, Bembo avait «ependant une 
foi qui ne paraît pas avoir été entamée par ce penchant B. Mor- 

ecclésiastique. Cf. A. Ferr4.,oli dans Archiv. délia Soc. Rom 
dt Storia Patria, vol. XXXVII (1914), p. 307 et smv. ; p. 453 et 
suiv. 



40 CAUSES DU DÉVELOPPBMENT DE LA RÉFORME. 

un admirateur passionné de l'antiquité qu'il aurait 
voulu à tout prix ressusciter. Les cérémonies dont 
ses disciples et lui donnèrent le spectacle avaient- 
elles pour objet simplement d'évoquer le passé ou 
bien de tourner en dérision le culte catholique 
ainsi qu'on l'a prétendu, cela reste en doutée 
Mais ce qui ne saurait être contesté, c'est que Laetus 
fut un adversaire acharné du Saint-Siège contre 
lequel il conspira ; ses partisans partagèrent son 
sentiment 2. 

La durée de FAcadémie fut courte, il est vrai, 
mais l'esprit dont elle était animée lui survécut. 

D'une façon générale les humanistes furent favo- 
rables, dans les commencements, au mouvement 
réformiste ; il y avait sans doute au fond de cette 
sympathie un souvenir de l'animosité qui avait si 
longtemps dominé dans l'attitude des humanistes 
envers la papauté et qui ne s'atténua que lorsque 
des papes humanistes montèrent sur le trône de 
saint Pierre. Plus tard, il en alla tout autrement. 
L'humanisme devint l'adversaire du protestan- 
tisme, car ses tendances allaient directement contre 



1. La profession de foi que Lietus fait dans son commentaire de 
la Tliéhaïde de Slace à propos du passage : ch. iv, v. 512 : « Je 
sais le nom du souverain du triple monde qu'il est défendu de pro- 
noncer, mais je le tais...», marque une religiosité qui ne semble 
pas affectée; toutefois, il est bon de noter que ce commentaire 
fût rédigé après le procès de 1468. Voir Zaui (.hin, Pomponio Leto, 
Rome, 1909-1912, vol. I, p. 214. H ne faut pas oublier que dans 
le mêine temps, le pape Paul II donnait des fêtes toutes païennes, 
telles que le triomphe d'Auguste. F. Rocqlain, La Cour de 
Rome et l Esprit de la Réforme, vol. 111, p. 398. 

2. PvsTOR, vol. IV, p. 38. 



LE MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE. 



41 



les idées, les goûts, les préférences des admirateurs 
de l'antiquité païenne. Ce fut surtout après que 
la réforme fut devenue doctrinaire. 



LE MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE. 

On prisait trop en Italie la vie active, l'énergie, 
les réalisations pratiques, pour y estimer à sa juste 
valeur la pure méditation. La destinée étonnam- 
ment agitée, incertaine, sujette à toutes les ex- 
trémités du sort qui était le lot de chacun, éloi- 
gnait de la spéculation sereine et désintéressée. 
Aussi la littérature italienne fut-elle longtemps 
une littérature d'action et de passion. On y voulait 
trouver des récits, des exemples, des conseils, un 
divertissement; les historiens, les conteurs, les 
moralistes abondent tandis qu'on ne compte que 
peu d'auteurs qui se soient attachés à Fétude des 
idées abstraites. Les poèmes sont presque tous 
épiques; pendant des siècles, il n'y eut pas de 
poètes élégiaques. 

Les grands rêveurs du moyen âge ne se conten- 
taient pas d'élever très haut leur pensée, ils 
prétendaient tirer de leurs spéculations une mé- 
thode pour rénover le monde et des préceptes de 
conduite. Leur recueillement leur eût paru sté- 
rile s'il n'avait profité à autrui. 

Il ne serait donc pas étonnant qu'il y ait eu 
peu de philosophes en Italie ; il s'en est rencontré 
pourtant un certain nombre à la fin du xv^ siècle 
et pendant le xvi% non pas éminents à coup sûr, 



42 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

mais subtiles, habiles à éclaircir les obscurités des 
anciennes philosophies, à faire de l'éclectisme, à 
présenter clairement les idées des autres. La 
profondeur et Toriginalité leur manqua le plus 
souvent. L'esprit italien de la Renaissance avait 
bien d'autres qualités. 

On s'attendrait d'autant moins à voir se déve- 
lopper un mouvement philosophique en Italie à 
cette époque qu'il n'était pas avantageux et qu'il 
était même parfois fort dangereux d'être philo- 
sophe. Les Mécènes, sans l'assistance desquels 
l'existence des écrivains et des érudits était ardue, 
leur préféraient des protégés plus brillants ou 
dont ils avaient plus à craindre. Dans les cours 
lettrées de Modène, de Mantoue et de Ferrare, à 
Naples comme à Milan, on aimait la belle litté- 
rature et les beaux esprits, les aimables discus- 
sions, les élégants dialogues, les superbes épopées, 
et point du tout les âpres controverses philoso- 
phiques. Les femmes y gouvernaient l'esprit, y 
réglaient la mode, et elles sont rarement enclines 
à la philosophie. Les pires aventures, les catas- 
trophes étaient souvent le lot des philosophes. 
Pomponazzi faillit être massacré, Nifo courut de 
grands risques, Giordano fut brûlé vif et Campa- 
nella longtemps enfermé et cruellement torturé. 
Les philosophes ne trouvaient à mener une 
vie encore précaire que dans les universités, à 
Padoue, qui fut un grand centre philosophique, 
à Bologne, à Pise ou bien encore à Florence. 
La cour florentine diffère, en effet, des autres 



LE MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE. 



4S 



cours princières. Les Médicis sont les seuls bour- 
geois qui aient réussi de façon durable. Il est 
surprenant que dans ce pays où les marchands, 
la classe moyenne, le peuple jouissaient de tant 
d'avantages et où la noblesse était tenue à l'écart, 
au point qu'à Florence un noble devait, pour 
exercer ses droits politiques, s'inscrire dans un 
métier, où la féodalité ne put s'établir, on ne voit 
presque aucune famille bourgeoise se hausser au 
pouvoir. Partout les gouvernants sont d'origine 
noble et ancienne ou issus de condottieri. 

Les Médicis gardèrent longtemps l'empreinte et 
l'orgueil de leur origine; ils ne prirent de titre 
qu'assez tard. Sans taxer les autres cours de 
frivolité, on peut assurer cependant qu'on était 
à la cour de Florence plus réfléchi, plus appliqué, 
plus porté à favoriser les études sérieuses. Seuls 
les Médicis contribuèrent à fonder une académie. 
Celle de Rome s'établit en dépit du Saint-Siège 
et dura peu faute de ressources ; celle de Ferrare 
fut très éphémiire ; le duc d'Esté qui l'avait créée 
pour complaire à Théodore de Gaza, ne pourvut 
pas longtemps à son entretien. Aussi est-ce à 
Florence que se forma la plus importante des 
écoles philosophiques italiennes du xv^ siècle. 
Le grec Georges Gémistos Pléthon^ y avait été 

1 Les deux surnoms de Grmistos et Pléthon lui fuient donnés 
narre qu'il était jdein (de science). Georges de Trébizonde l'avait 
orécédé , il professa à Vicence et à Venise ; c'était un rhéteur 
plus qu'un philosophe et il ne fit pas école. Il mourut à Rome vers 
1485 II avait composé, entre autres traités, une comparaison entre 
Aristote et Platon où celui-ci est fortement maltraite. 



44 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

accueilli des mieux quand il y arriva de sa 
retraite déjà légendaire de Mistra (Sparte), à 
roccasion du Concile de 1^*38. La philosophie 
qu'il apportait était confuse ; elle se ressentait du 
rûilieu où elle avait été conçue et des influences 
diverses qui agissaient en Orient sur les esprits. 

On n'a jamais su démêler exactement s'il pen- 
sait faire renaître le paganisme comme le tenta 
peut-être un peu plus tard Pomponius Laetus, 
fonder une religion nouvelle dans laquelle il 
aurait mêlé aux grâces des doctrines platoni- 
ciennes la profondeur des spéculations orientales, 
ou simplement enseigner aux Italiens la philoso- 
phie qu'on professait dans les écoles de l'empire 
d'Orient. Quoi qu'il en soit, ses doctrines parurent 
une merveille de clarté et de logique et transpor- 
tèrent d'admiration les lettrés et les érudits flo- 
rentins. 

Tout de suite on y chercha ce qu'il fallait penser 
du libre arbitre; ce devait être là, l'un des thèmes 
favoris des discussions philosophiques en Italie, 
car leur pente d'esprit portait les Italiens à cher- 
cher la solution de ce problème. Or, dans son 
traité sur le Destin, De Fato, Pléthon conteste non 
seulement le libre arbitre de l'homme, mais aussi 
celui de Dieu. Il portait ainsi une atteinte grave 
aux dogmes catholiques et préparait les voies à la 

Réforme. 

Côme l'Ancien, ne voulant pas laisser perdre 
les leçons du maître, fît instruire de ses préceptes 
le jeune Marcel Ficin dont l'aptitude aux sciences 



LE MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE. 



4& 



philosophiques s'était révélé de bonne heure et 
quand il eut trente ans, en 1463, il le plaça à 
la tête de l'Académie florentine qui devint sous 
son influence purement platonicienne. Pierre de 
Médicis lui continua ses subsides ^ Ficin adopta, 
comme Pléthon, les idées platoniciennes auxquelles 
il mêla des doctrines, des pensées prises dans les 
systèmes les plus divers sans jamais faire œuvre 
personnelle. A la différence de Pléthon, Ficin ne 
soutint pas de thèse réprouvée par l'Eglise ; au 
contraire, à l'âge de quarante ans, le 18 décem- 
bre li74, il se fit ordonner prêtre ; l'année sui- 
vante, ses convictions religieuses se manifestèrent 
hautement à la suite d'une grave maladie'-. Mais 
il n'admettait pas que l'on pût être véritablement 
pieux sans le secours de la philosophie. La « disci- 
pline platonicienne » lui paraissait la plus sûre et 
presque l'unique méthode pour devenir un bon 
chrétien en même temps qu'un bon citoyen. Dans 
son traité De Religione Christiana, dont la pre- 
mière édition datée porte le millésime de 1484-, il 
établit que la philosophie et la religion sont 
sœurs; or, comme d'après lui la philosophie n'est 
autre chose que « l'amour et l'étude de la vérité 
ainsi que de la sagesse et que Dieu seul est vérité 
et sagesse », il en tire comme conclusion que la 

1 n appela et fit professer à Florence également Jean Argiro- 
pulô qui avait traduit quelques-unes des œuvres d'Aristote, mais 
ne se fit pas l'apôtre de la philosophie péripatéticienne. 

2. G. Balbino, L'Idea religiosa di M. Ficino, Cengnola, 1904. 
Leopoldo Galbotti, Saggio intorno alla vita di M. Ficino. Ar- 
ticle Am^Archiv.Stor. Italiano, Nuova Ser., vol. IX, 1859, p. 48. 



Il 



46 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA REFORME. 

philosophie est l'étude de Dieu et il en fait une 
sorte de religion. Cette idée se retrouve dans sa 
correspondance ; en envoyant ses ouvrages à Fi- 
lippo Controni de Lucques, il lui dit : « Je veux 
que vous connaissiez que mon amour est rehgieux 
et que ma religion est pleine d'amour. Sans doute 
la nature a voulu qu'il n'y eût point d'amour 
honnête qui ne fût religieux ni de vraie religion 
sans amouri. » Par cet ingénieux artifice, Ficm 
trouvait ainsi moyen de soumettre la foi à l'exa- 
men et d'en contester certains points. S'il n'avait 
pas adopté toutes les idées de Pléthon, Marcel 
Ficin tenait de lui le culte de Platon ; il réunis- 
sait dans sa viUa de Carezzi des gens de lettres, 
des prêtres, des médecins, des savants pour dis- 
cuter avec eux, en termes choisis et suivant les 
formes platoniciennes; parfois un banquet rassem- 
blait le maître et les disciples. Ficin était d'ail- 
leurs d'autant plus porté à imiter Platon qu'on 
assurait autour de lui qu'il lui ressemblait physi- 

quement^. 

Les doctrines de Platon ne pouvaient manquer 
de faire fortune, à cause de leur élégance et de 
leur subtilité, parmi ceux qui se piquaient de 

1 Letlere del gran Marsilio Ficino Iradotte... per Felice 
Ficoucalm. L Venise, 1546, p. 19, 32, 41, 60 G7, 102.. Chez 
Marcel Ficin comme chez Pic de la Mirandole, la contemplation 
E devient souvent de la spéculation philosophuiue. L oeuvre 
de Hein est immense; il publia quantité d'études, de traductions, 
des commentaires de Platon, de Plotin, de Porphyre, de Jambhque, 
et môme des traités sur l'hygiène, l'astrologie et la volupté 

2 ARN4LD0 DELLA ToRRE, StoHa délia Accademia dt Ftrenze, 
Florence, 1902. 



LE MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE. 



47 



penser; les délicats, les littérateurs, les familiers 
des cours se passionnèrent de philosophie platoni- 
cienne. Bembo, Sannazar, Castiglione en emploient 
souvent le langage, en paraphrasent les idées; 
FArétin parle, au début de son adaptation de la 
Genèse, « des idées dont la nature tire l'exemple 
des choses ». H y eut des résistances. Tandis que 
des philosophes très écoutés tels que Bernardino 
Telesio, créateur de l'école dite Gosenza à Naples 
(1508-1588) et Francesco Patrizzi (1527-1597) atta- 
quaient violemment Aristote, d'autres s'appli- 
quaient à maintenir son prestige. L'Église tint 
longtemps et fermement pour lui et lutta contre 
le platonisme tant qu'elle ne fut pas débordée, car 
le culte de Platon lui semblait suspect comme 
venant d'Orient, de la Grèce orthodoxe et elle 
estimait dangereuses les conséquences que les 
philosophes tiraient de ses doctrines. Ce qui mar- 
que en Italie plus nettement qu'ailleurs la tran- 
sition entre la scholastique du moyen âge et la 
philosophie moderne, c'est l'émancipation de 
l'autorité despotique d'Aristote et une tendance 
de plus en plus marquée vers les idées platoni- 
ciennes et néo-platoniciennes ^ 

Pic de la Mirandole s'efforça de concilier les deux 
systèmes, bien qu'il fût platonicien au fond. 



1. Cf. G. VoicT, vol. Il, p. 115. Renaudet, Préréforme et Hu- 
manisme, Paris, 191G, p. 139 et suiv. J. Roger Charbonnel, La 
Pensée italienne au xvi" siècle et le Courant Libertin, Pans, 
1919. John Owen, The Skeptics of the Italian Renaissance, 
Londres, 1908, 



48 



CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 



Les disciples d'Aristote, étaient, au reste, tout 
aussi dangereux pour l'Église que ceux de Platon 
et comme eux, préparaient les esprits à accueillir 
les idées nouvelles, tout au moins à discuter les 
idées anciennes. Les universités de Padoue et de 
Bologne, entre autres, où la doctrine péripaté- 
ticienne demeura longtemps en honneur, procla- 
maient l'égalité entre la religion et la philosophie ; 
les conceptions des maîtres qui y professaient 
étaient en opposition complète avec les dogmes 
canoniques ; théistes et panthéistes niaient Fexis- 
tence d'une divinité teUe que TÉglise catholique 

la définissait. 

Les péripatéticiens se partageaient en deux 
écoles : les uns n'entendaient Aristote qu'à travers 
les commentaires d'Averroès; les autres ne le com- 
prenaient que par l'enseignement d'Alexandre 

d'Aphiodisie. 

Depuis longtemps Averroès faisait autorité en 
ItaUe; ses ouvrages y étaient lus avidement i. Or 
les doctrines averroïstes étaient en contradiction 
absolue avec les dogmes chrétiens; elles ne niaient 
pas à proprement parler l'immortalité de l'âme, 
mais considéraient toutes les âmes comme formant 

1 Dès 1473 furent publiés ses Commentarii in Libros Aristotelis 
ainsi aue les In Aristotelis Parva Naturalia ; en 1474, les Com- 
ZntaHi 7n Ubros Quattuor Aristotelis de Meteoris; en 1484, le 
Tommentarium in Cantica. Jacob de M-/«- ^^' P^";^ ^ 
Venise en 1550-1552 une édition des œuvres d Averroès sept vo- 
* lûmes in-folio. U avait publié en 1521 le Commentaire d Averroès 
sur le traité de l'âme d'Aristote et en 1539, un ouvrage intitulé 
Averlois Paraphrasis super libros de Repul>hca Platoms 
(dédié à Paul 111). 



LE MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE. 



49 



une seule âme, un être universel se manifestant 
de façon distincte chez les divei^ individus sans 
être individualisé. L'âme est, aux yeux des aver- 
roïstes, tout entière dans Fintelligence ; or il n'y 
a qu une seule intelligence, par conséquent il n'y 
a qu'une âme non seulement immortelle, mais 
éternelle. D'autre part Averroès ou tout au moins 
ses disciples mettaient en doute à un certain point 
de vue le mérite de la vertu. « Parmi les fictions 
dangereuses, disaient-ils, il faut compter celles 
qui tendent à ne faire envisager la vertu que 
comme un moyen d'arriver au honheur. La vertu 
n'est rien si l'on s'abstient de la volupté unique- 
ment dans l'espoir d'en être dédommagé avec 
usure. » C'était rendre l'exercice de la vertu 
bien difficile et préparer les esprits aux affirma- 
tions de Calvin et de Luther touchant les bonnes 

œuvres. 

D'altérations en altérations, la philosophie 
d' Averroès aboutit, comme le dit Renan S à la 
négation du surnaturel, des miracles, des anges, 
des démons, de la puissance divine. C'est la thèse 
que soutint dans la première moitié du xvi*^ siècle 
à Padoue, à Naples et même à Rome, mais là avec 
circonspection, le médecin littérateur Agostino 
Nifo (14.73-1538 ou 1545). 

Ceux qui suivaient l'interprétation d'Alexandre 
d'Aphrodisie, les Alexandristes, arrivaient à des 
conclusions bien différentes mais tout aussi con- 

1. E. Renan, Averroès et V Averrolsme, Paris, 1861. Alfred 
Weber, Histoire de la philosophie, Paris, 1914. 

I,A RÉFORME EN ITALIE. ' 4 



50 CAUSES.DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

traires à la foi. Le fondateur de l'école de Bologne, 
Pietro^ Pomponazzi (1^62-1526), qui fut l'esprit le 
plus philosophique de son temps bien qu'il manque 
absolument d'originalité, envisagea lui aussi la 
philosophie au point de vue, si Ton ose dire, utili- 
taire. Les trois questions qui l'occupent sont celles 
de rinimortalité, des « enchantements », c'est-à- 
dire des rapports du monde spirituel avec le monde 
matériel et du libre arbitre. 

Il s'attache de préférence à la destinée de 
l'homme, à son rôle et sa philosophie est presque 
une morale. Le monopsychisme des Averroïstes 
lui semble inadmissible, mais il se déclare inca- 
pable de prouver que l'âme existe; jamais, à son 
sens, aucun philosophe n'est parvenu à en démon- 
trer la réalité par un raisonnement rigoureux; le 
seul motif d'y croire est que l'Église l'ordonne 2. 
S'il admet l'immortalité, ce n'est pas d'ailleurs sans 
restrictions; à bien pénétrer sa pensée, l'âme 
selon lui est mortelle et l'on peut croire que 
si parfois, il semble lui accorder l'immortalité, 
c'est pure déférence envers l'Église. Il soutient que 
l'âme et le corps sont inséparables et que « Tune 
dépend de l'autre ». Dans son éloge de la Trinité, 
il démontre, en s appuyant sur saint Thomas, 
Terreur des pythagoriciens en ce qui concerne la 

1. Ou PereUo, à cause de sa petile&se. 

2. Le traité où Pomponazzi expose ses idées fut condamné par 
l'Eglise à Venise; U e* appela à Rome où, grâce A l'intervention de 
Bembo, il fut décidé que le procès n'aurait pas de suite. 

Ermolao Barbaro se rattache à 1 école de Pomponazzi. Il profes- 
sait à Padoue et à Venise. 



LE MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE. 



SI 



métempsychose et en déduit que la croyance en la 
résurrection est également inadmissible. Elle lui 
paraissait, au surplus, « une insulte à la dignité 
humaine ». L'espoir d'une récompense, écrit-il, et 
la crainte d'un châtiment sont les signes d^un 
esprit servile et une offense à la vertu. — Et encore : 
« Que l'âme soit mortelle ou immortelle et quoi 
qu'il puisse arriver après la mort, il faut mépriser 
celle-ci et persévérer dans le chemin du bien. » Au 
fond, Pomponazzi considère que la religion fait 
œuvre utile en donnant à croire aux âmes simples 
qu'elles seront punies ou récompensées selon leurs 
mérites, mais il lui répugne de voiries âmes élevées 
partager cette erreur. Il abandonne â la religion 
la direction de la vie pratique, réservant â la philo- 
sophie la connaissance des problèmes de la méta- 
physique. C'est pourquoi la religion lui semble 
indispensable à chacun, tandis que la philosophie 
n'est utile qu'au petit nombre. Il va même jusqu'à 
contester la valeur absolue des dogmes. « Les lois 
religieuses, dit-il, comme tout ce qui existe sur la 
terre, sont sujettes au changement et à la destruc- 
tion. Souvent les effets de la foi ne semblent pas 
différer de ceux de l'imagination. » La religion ne 
doit pas entreprendre sur la science naturelle et il 
faut en récuser le témoignage quand elle affirme 
la vérité des miracles. <^ Il serait absurde de mépri- 
ser le visible et le naturel, écrit-il, pour recourir à 
un invisible dont la réalité ne nous est garantie 
par aucune démonstration sérieuse. » 

Sur la question du libre arbitre, Pomponazzi se 



52 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT PE LA RÉFORME. 

prononce dans un sens contraire au dogme chrétien ; 
il déclare que, entant que philosophe, il lui parait 
que la liberté n'est pas plus démontrable que Fexis- 
lence de lame et, s'il l'admet comme chrétien, 
c'est que, dit-il, Platon range parmi les impies ceux 
qui n'acceptent pas ce que les dieux enseignent, 
même si la vraisemblance semble y contredire K 
Les partisans de Luther qui, avec d'autres argu- 
ments, apportaient en Italie la négation de la 
liberté, allaient donc trouver le terrain tout 

préparé ! 

Alessandro Achillini, qui était averroïste, et 
le cardinal Gasparo Contarini prirent Pomponazzi 
à partie. Contarini^ rédigea trois traités sur 
l'immortalité de l'âme, le libre arbitrée! la prédes- 
tinalion. Nifo à son tour l'attaqua ainsi que le moine 
Augustin Ambrogio Fiandino (évêque en 1517) 
qui traita Pomponazzi de « vieillard délirant, 
d'homme maudit, de fléau et d'opprobre de sa 
patrie^ ». Pomponazzi réponditpar des pamphlets^. 
Sperone, qui était fort écouté, le soutint. Ainsi la 
dispute taisait bruit, sortait de Técole et le public 
s'en mêla avec passion et incompréhension. 

Les querelles dogmatiques Tauraient laissé 
indifférent, mais il importait à chacun de savoir 



1. Aussi ses ennemis disaient-ils qu'il fallait Texalter comme 
chrétien et le brûler comme philosophe. 

2. TiHABOscni, vol. VII, p. 254. A.Franck, Philosophes et Mora- 
listes, Paris, 1893. 

3. Apologia adversus Contarenum, Bologne, 1517. — Defenso- 
riicmsive Responxiones ad ea quse ISifus ad rersus ipsum scripsit, 
Bologne, 1519. 



LE MOUVEMENT PmLOSOPHlQUE. 



53 



s'il avait une âme et si elle était immortelle, s'il 
était libre d'agir à sa guise ou esclave et point 
responsable. Dans les universités, quand un profes- 
seur s'apprêtait à traiter d'un autre sujet, ses 
élèves l'interrompaient en lui criant : « Parlez-nous 
de rame ». Le poète Pulci raille cette manie dans 
l'un de ses sonnets^ : 

11 en est qui mènent grand bruit de l'âme 

Et expliquent comment elle entre et comment elle sort 

Du corps de même qu'un noyau dans une pêche; 

Ils citent et Aristote et Platon 

Et font une danse qui nous rompt le cerveau. 

l 'ànie dit l'un, est comme un pignon dans du pain blanc; 

Non dit l'autre, c'est une escarbille dans du pain frais. 

Les traités sur le libre arbitre et l'immortalité 
de l'âme se multiplièrent, habituant les esprits à 
aborder librement ces questions 2. 

Déjà, en 1468, lors du procès des académiciens 
romains, la discussion avait été très vive relative- 
ment à la nature de l'âme ; Filippo Callimaco (Buo- 
naccorsi) avait attaqué violemment le dogme de l'im- 
mortalité. On s'enhardissait à d'extrêmes audaces. 

Le savant botaniste Andréa Cesalpini, médecm 
de Clément VII, voyait dans l'univers un orga- 
nisme vivant et dans l'âme un mode de la substance 
divine=^. — La doctrine d'une âme commune et 

1. Galeotti Leop., Saggio intorno alla vlta... di Marsilio 

^s'^l'un de! premiers est celui de Lorenzo Valla, publié en 1482. 

^"^^""du moins, ses adversaires l'en accusèrent mais comme le dit 
TiLoscw! n est aussi dùricile de comprendre les réfutations que 



54 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA REl OKME. 

indivise était celle qui jouissait de plus de vo^ue; 
c'est la doctrine que soutenaient ouvertement Gar- 
dano et Nicoletto Vernia de Chieti à l'exemple des 
Averroïstcs. Le Saint-Siège l'avait réprouvée. Le 
19 décembre 1513, Léon X publia une bulle 
« Apostolici Regimine » dans laquelle il déclarait 
hérétiques ceux qui considéraient Tâme comme 
mortelle et non individuelle car, dit-il, (( non 
seulement Tâme existe par elle-même, mais elle 
a la forme du corps humain ainsi que l'a éta- 
bli le concile de Vienne au temps de Clément V; 
elle est immortelle et se multiplie selon la multi- 
plicité des corps qu'elle doit animer ». Réfutation 
étrange et qui montre k quel point les polémiques 
des cinquante dernières années avaient troublé et 
rendu confuses les idées sur ce point capital. 

Les théologiens s'épuisaient de leur côté à ré- 
futer les pliilosophes. Le cardinal Adriano di 
Gorneto* composa un traité sur la vraie philoso- 
phie - pour prouver que l'Écriture sainte contient 
seule la véritable science et que la raison humaine 
est incapable de s'élever par ses propres forces à 
la connaissance des choses divines et de la méta- 
physique. L'argumentation se résume dans cette 
phrase : (c Toute la science humaine est folie ; 
en Dieu seul résident la sagesse et la vérité. » 



le texte de Cesalpini. « C'est un labyrinthe de paroles, écrit-il, qui, 
ou bien ne s'entendent pas ou se comprennent comme on le veut » 
(vol. VU, p. 560). J. Bruno et Oampanella reprirent cette thèse. 

1. Castellensis. 

2. De vera philosophia ex quatuor doctoribus Ecoles. ^ Bologne, 
1509. 



LK MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE. » 

Ceux qui auraient dû se réjouir du concours 
involontaire que leur apportaient les philosophes, 
les dénigraient. « Croyant être sages, s'ecriait 
Savonarole, ils deviennent fous parce qu'ils ont 
abandonné la simplicité de VÉcriture et se sont 
tournés vers le paganisme. Us ont falsifié la parole 
de Dieu et ils couvrent le papier de phrases sonores 
mais obscures, de discours achevés de style mais 
vides de sens. Ils prétendent cependant employer 
la philosophie pour défendre la vraie foi et pour 
mieux comprendre TÉcriture sainte qu'ils ne veu- 
lent jamais lire sérieusement... Oh î philosophes, 
combien d'érudition mais combien peu de sens ! >> 
Cinquante ans plus tard, Mélanchton les accusait 
tout aussi injustement de détourner les bonnes 
volontés de la voie où il souhaitait de les voii 
s'engager. « Les théologiens d'Italie, écrivait-il le 
31 mai 151^5, sont imbus de théories platoni 
ciennes; il sera difficile de les amener à aban 
donner cette science vaine dont ils se sont épris t 
de les conduire à la vérité et à la simplicité du 
raisonnement. » Cependant à cette époque, le 
grand mouvement littéraire de la Renaissance 
tirait à sa fin et l'étude des classiques commençait 
à être délaissée * . 

1 A la fin du xv« siècle Galeotto Marzio de Narni avait soutenu 
dans son traité De Incognitis vulgo, qui est demeuré manuscrit, 
aûe celui qui vit selon les lumières de la raison et a loi naturelle, 
s assure le salut éternel. Poursuivi par llnquisition il fut con- 
damué à être exposé publiquement et jeté dans une dure prison. 
Sixte IV lui accorda sa grâce. Tihvboschi, vol. VI, p. 351. 



66 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 



LES ETUDES JUIVES. 

Le développement des études juives eut aussi sa 
part dans la préparation du mouvement réfor- 
miste. 

Les études juives avaient toujours été fort] culti- 
vées en Italie ^ ; Poggio Bracciolioi apprenait l'hé- 
breu pour distraire ses loisirs pendant qu'il était 
à Constance à l'occasion du concile -; il dût même 
s'en justifier auprès de Leonardo Bruno qui trou- 
vait que cette occupation était inutile et blâ- 
mable^; Gianozzo Manetti, qui joua un rôle poli- 

1. D'une façon générale : Monatsschrift fiXr Geschichte des Ju- 
demtums (1898-1899;. Article sur Die Italienische Litteratur der 
Juderiy par Moritz Steinsciineider. Allgemeine Gesc/ticte, Zweile 
Haiiptabteilung, achter Teil, Renaissance und Humanisimts in 
Italien, parLiDwic Geiger, Berlin, 1882, Cf. du même auteur, Die 
Juden in der deutschen Litteratur et Studium der hebraischen 
Sprache..., Breslau, 1870. Moritz Steinschneidkr, /fofter^ vom An- 
jou und die jddische Litteratur dans Vierteljahrschrift fUr Kul- 
tur... der Renaissance, Berlin, 1886, vol. II. A. de Gdbernvtis, 
Matériaux pour servir à l'histoire des Etudes Orientales en 
Italie, Paris, 1876. Article de Soave dans le Bullettino italiano 
degli Studi Orientali, vol. I, 178 ss. Hild, Les Juifs à Rome de- 
vant l'opi7iion et dans la littérature. Revue des études juives, 
1884, 1885. BuRCHARDT, La Civilisation.,., vol. II, p. 243 et Appen- 
dice, p. 369 et suiv. 

2. « Je ne crois pas, écrivait-il à Nicolo Nicoli en 1416, que l'hé- 
breu me soit jamais d'un grand secours pour me perfectionner en 
philosophie, mais l'acquisition de cette langue contribuera à mes 
progrès en littérature et je crois déjà en savoir assez pour démêler 
les principes suivis par saint Jérôme dans sa version de l'Ecriture 
Sainte. » Pocgi Florentim, Opéra, Bâle, 1538, p. 298. Cf. M. W. 
ScuEPHERD, Vie de Pogge, Irad. Paris, 1819, p. 59. 

3. Les seuls maîtres qu'il y eût alors étaient les savants juifs; 
or ceux qui n'avaient pas abjuré étaient généralement instruits de 
leur langue et de leur littérature, mais ils ignoraient le laUn et, en 
outre, il n'était pas sans danger aux yeux de l'Eglise de les fré- 



LES ÉTUDES JUIVES. 



57 



tique à Florence et fut un de ces esprits brillants 
et universellement instruits comme l'Italie en pro- 
duisit tant au xV' et au xvi* siècles, s'initia à l'hé- 
breu pour réfuter les arguments de ceux qui dis- 
cutaient la foi ; il chercha dans les livres hébraïques 
des allusions à la naissance du Christ et des révé- 
lations relatives à ses doctrines et traduisit les 
psaumes. 

Le but de presque tous ceux qui entreprenaient 
ainsi l'étude alors si ardue de l'hébreu était en 
effet, au commencement, de découvrir dans les 
écrits hébraïques des arguments pour appuyer la 
vérité de la doctrine chrétienne et attaquer, en 
connaissance de cause, le judaïsme. Pietro Kossi, 
de Sienne, se fit enseigner l'hébreu dans l'unique 
dessein, il l'a dit, de composer avec plus de com- 
pétence des commentaires sur la Bible et sur les 
Pères de l'Église, commentaires qui ne furent d'ail- 
leurs jamais publiés. Le fameux camaldule Am- 
brogio Traversari ne s'initia à la langue juive 
qu'afm de mieux pénétrer le sens des livres saints. 
Un personnage énigmatique du nom de Palmieri, 
ayant voyagé longtemps en Orient, s'y familiarisa 
avec le grec, l'hébreu, le chaldéen et l'arabe et 
profita de sa science pour composer un traité sur 
l'Incarnation du Fils de Dieu. Mais bientôt on s'at- 
tacha, au contraire, à montrer, en remontant aux 



quenter; ceux qui, au contraire, avaient abandonné la synagogue 
passaient, en revanche, pour posséder moins de scipnce. Poggio 
disait de celui qui lui avait donné des leçons qu'il était « bête, luna- 
tique et ignorant comme tous les juifs qui se sont fait baptiser ». 



SS CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

sources, que Tinterprétation de l'Écriture sainte, 
admise jusqu'alors par l'Église, était en partie fau- 
tive. 

Lorenzo Valla composa des Annotationes in 
novum Testamentiim dans lesquelles il signale les 
lacunes et les inexactitudes du texte latin tenu par 
l'Église pour sacré. Valla travailla sur le texte grec 
qu'il soumit lui-même à une critique sévère, com- 
parant les divers manuscrits et discutant les leçons. 
Le moine mineur Antonio di Bitanto l'attaqua en 
chaire, à ce propos, mais le roi Alphonse le pro- 
tégea. Après lui, Niccolo Malerni ou Malerbi de 
Venise, moine camaldule^ donna la première tra- 
duction italienne intégrale des Livres Saints qui, 
auparavant, avaient été traduits par fragments et 
généralement de façon assez erronée. Son ouvrage 
parut en deux gros in-folios en 1471 ; dans la suite 
il fut plusieurs fois réimprimée 

Durant tout le xv" siècle, on se passionna pour 
l'hébreu. Les papes Nicolas V et Sixte IV firent 
copier des textes hébreux ; les manuscrits se 
trouvent encore dans la bibliothèque vaticane. 
Nombre d'écrivains s'initièrent à la langue juive, 
tels que Marco Lipomanno, Jacobo de Reggio, 
Danielo Rinieri, Raimonde Mitriato de Rome, Paolo 
Albertini et bien d'autres 2. Pic de la Mirandoie ne 
se contenta pas d'étudier des textes bibliques et 
des écrits talmudiques, il voulut, et ce fut même 
son principal objet, pénétrer les mystères de la 

1. TiRABOSCHI, VoL VI, p. 287. 

2. T1RA.BO8CHI, TOL VI, p. 287 et 721. 



LES ÉTUDES JUIVES. 



S» 



Cabale qu'il étudia grâce aux écrits du philoso- 
phe Eliah del Medigo et où il s'imaginait trouver 
des lumières nouvelles et inconnues; il en tira, 
ou crut à tout le moins en tirer, des preuves de 
l'Incarnation, du péché originel et de la Trinité ^ 
Son livre des Neuf cents Propositions fut néan- 
moins condamné par Innocent VIII; toutefois 
Alexandre VI le déclara orthodoxe. 

Dès l'introduction de l'art typographique en 
Italie, on se mit à imprimer des ouvrages en 
hébreu; le texte du Psautier fut imprimé en 1477; 
la première Rible en hébreu sortit des presses d'un 
juif de Rologne en 14.88". Les imprimeurs de 
Padoue et de Reggio en Calabre firent paraître des 
livres hébreux vers la même époque^. 

Ce fut surtout grâce à Reuchelin que la connais- 
sance de l'hébreu se répandit dans la péninsule* ; 
d'autre pari, il est certain qu'il dut beaucoup aux 

1. Eo 1494, Reuchelin publia également un traité sur la Cabale, 
Capnion vcL de verbo mirifico, dédié àl'évéque de Worms, dans 
lequel il prétend révéler les mystères de la plus ancienne philoso- 
phie. Le mot Capnion est la forme grecque du nom de Reuchelin. 
En 1517, parut son traité De Arte cabbalistica libri très LeoniX 

dedicati. 

2. Cette Bible devint rapidement très rare. Reuchelin chargea 
son frère de hii en procurer une en 1491, il n'y put réussir. Con- 
rad Pellikan considéra comme une singulière fortune d'en trouver 
une en 1500. Actuellement il n'en subsiste plus qu'une douzaine 
d'exemplaires. D'autres éditions parurent : Naples, 1491 ; Brescia, 
1494; Venise, 1517 ; Pesaro, 1517; Venise, 1547. 

3. Dans le Songe de Polyphile (1499) se rencontrent deux pas- 
sages en hébreu, deux en arabe. 

4. Reuchelin se servit aussi des travaux d'un des plus fameux 
grammairiens et lexicographes du moyen Age, David Kimchi, acces- 
sibles seulement à ceux auxquels la langue hébraïque était déjà 
familière. 



60 CAUSES DU DÉVELOPPEMEIST DE LA KÉFORME. 

liébraïsants italiens et particulièrement à Pic de 
la iMirandole. 

Quand Reuclielin vint à Rome, en l/*98-1500, il 
se lia avec un juif, médecin et philosophe, Obadja 
Sforno de Gésène, qui lui fournit des livi'es et des 
manuscrits et lui donna des leçons qu'il payait 
pro singulis horis singulos aureos. A la cour de 
l'empereur Frédéric III, il connut un médecin juif, 
probablement italien, Jacob Loano, des enseigne- 
ments duquel il profita également. 

Il correspondait en hébreu avec un juif de Rome, 
Bonetde Lattes, de son vrai nom Jacob ben Emma- 
nuel , qui était médecin du pape Alexandre VI en 
même temps que chef de la communauté juive. 
Reuchelin lui demanda son appui auprès du pape 
pour son livre. Le Miroir des Juifs , dans lequel il 
prenait la défense de la littérature juive contre 
les dominicains de Cologne. Ce fut au cours de sa 
grande lutte avec Pfefferkorn. 

Il était de nouveau en Italie au moment où, en 
1506, il publia son traité, Rudimenta Hebraica, 
Conrad Pelikan l'avait devancé de deux ans en 
donnant en 1504 un Manuel sur la manière de lire 
et de comprendre l'hébreu et en expliquant dans 
une autobiographie la méthode dont il s'était servi 
pour s'y initier lui-même, mais ces traités n'eurent 
point du tout le même retentissement que ceux de 
Reuchelin. 

Deux ans après la publication des Rudimenta, 
en 1508, Reuchelin imprimait un second traité 
qui en était le complément : De accentibus et 



LES ÉTUDES JUIVES, 



61 



orthographia. Or Reuchelin prend comme texte 
d'exercice les passages les plus connus de la Bible, 
mais toutes les fois qu'il rencontre une discordance 
entre le texte original et la leçon des traducteurs 
sacrés, il se garde bien de conclure, car il ne pré- 
tendait pas faire œuvre d'exégèse; il se borne à 
remarquer que « le texte de l'Église dit ainsi, mais 
le texte hébraïque est très différent^ ». 

D'autres que lui s'efforçaient de répandre en 
Italie la connaissance de l'hébreu. Il en fut ainsi 
de Eliah ben Ascher ha Levi, appelé par les chré- 
tiens Elias Levita; né à Neustad près Nuremberg 
en 1472, il passa la majeure partie de sa vie en 
Italie et son influence y fut grande. Dès 1504, il 
enseignait l'hébreu à Padoue où il rédigea à 
l'usage de ses élèves une exposition de la gram- 
maire de Moïse Kimchi^, qui fut publiée en 1508 
à Pesaro, sous le nom d'un de ses élèves. Benjamin 
ben Judas, qui lui avait volé son manuscrit^. Quand 
Padoue eut été pillé en 1509, Elias s'en fut à Rome 
où le cardinal Edigio de Viterbe l'accueillit; il 
demeura treize ans dans son palais et lui enseigna 
rhébreu's il publia, sous sa protection, une gram- 
maire qui fît longtemps autorité (1517), un traité 
sur les mots irréguliers et un traité sur les accents, 
ouvrages dont se servirent ceux qui, dans la 

1. n eut entre autres élèves hébraïsants Johannus Eck, le cham- 
pion ardent du catholicisme. 

2. Frère de David. 

3. Levita la publia sous son nom quarante ans plus tard. 

4! Egidio rut également pour maître un juif tripolitain du nom 
de Michael ben Sabbatai Lemat. 



62 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

suite, enti^epriroBt de reviser les textes bibliques^ 
Llmpulsion était donnée; plusieurs universités 
ouvrirent des cours d'hébreu. En 1488, l'hébreu 
commença à être enseigné à Bologne-. A partir 
de 1518, Agaio Guidacerio, un Calabrais, le pro- 
fessa à Rome^. 

Des leçons d'hébreu furent instituées à Vérone 
et à Venise. A Pise, vers 1523, un juif converti, 
Francesco Benedetti, commentait la Bible, d'abord 
à titre privé, ensuite aux frais de l'université. 
Puis un maronite du Liban, Gabriele Gracia, y 
enseigna l'hébreu et le chaldéen. 

Matthaus, qui professa à Tubinge, à Bâle, à 
Wittenberg, à Louvain et en Italie entre 1510 et 
1520, se proposa, comme tant d'autres, de rectifier 
les traductions de la Bible et surtout de la Vulgate 
et il n'hésite pas à affirmer que le texte en est sou- 
vent fautif, négligé et plein d'omissions : « Saint 



1. Mon seulement il venait des étrangers en Italie pour y appren- 
dre l'hébreu, mais on y cherchait des professeurs pour les univer- 
sités étrangères. Le Génois Agostino Giiiâtisiani, évèque de Nebbio 
en Corse, fut appelé à Paris par le roi François V^ pour y ensei- 
gner l'hébreu; après lui, le roi fit venir Paolo Paradisi, juif con- 
verti de Venise, qui fut, dit-on, le maître de Marguerite de Navarre. 
Il composa un petit dialogue De modo lejendi hebraice (Paris, 
1534). Pagnini professa à Lyon, il y publia Institutionea Hebraicae 
(1520), une traduction de la Bible et aa Thésaurus linguœ sonctx 
(1529). Il mourut en 1541. Francesco Stancori de Mantoue fut 
professeur à Cracovie, puis à Kœnigsberg. Emanuele Tremellio 
de Ferrare fut professeur à Strasbourg, en Angleterre et à Metz. Il 
publia une traduction latine de la traduction syrienne du Nouveau 
Testament et une traduction personnelle du Vieux Testament. 

2. L. SCAR4BELLI, Dclle CosHtuztoni... deliantico studio bolo- 
gnese, Plaisance, 1876. 

3. Plus lard, il se rendit à Paris. En 1550, le juif Gobbia ensei- 
gna l'hébreu à la Sapienza. 



LES ÉTUDES JUIVES. 



ea 



Jérôme n'était après tout qu'un homme, dit-il dans 
une lettre adressée à J. Amerbaeh et son œuvre 
ne peut être parfaite. » Saint Jérôme d'ailleurs n'a- 
vait-il pas écrit que la composition des Livres saints 
était une opération du Saint-Esprit, mais que leur 
traduction était œuvre humaine. 

Chacun voulait maintenant puiser aux sources 
mêmes la connaissance des Écritures, car on se 
défiait des intermédiaires Israélites. Luther allait 
jusqu'à dire que, dans l'état de leurs connaissances, 
les juifs étaient incapables de connaître la valeur 
des mots, viiHutem omnium vocabulorwriy de même 
que le sens des figures et des idiotismes. « Seuls, 
disait-il, les chrétiens ont l'intelligence du Christ 
sans laquelle il ne sert de rien de posséder la 
langue. » C'était donc aux chrétiens qu'il appar- 
tenait de chercher dans les textes originaux la 
vraie leçon des livres saints. 

Ils n'y manquèrent pas. D'ailleurs deux gram- 
maires juives parurent en Italie presque simul- 
tanément afin de leur faciliter la tâche; Tune, 
publiée en 15213 par Abramo Balmes, l'autre en 
1525, due à Stancari de Mantoue qui embrassa 
plus tard la religion réformée ^ 

Gio. Battista Folengo, le fils du fameux Coccaie, 
entré dans Tordre des Bénédictins en 1506, 
publia des commentaires sur les psaumes de David 
et sur les épitres de saint Pierre, de saint Jacques 

1. Maccru:, Histoire des pragrès et de l'extinction de la 
Réforme en Italie, trad., Paris, 1831, p. 62. Tiraboschi, vol. Vil, 
p. 1261 n. 



''^^nff 



64 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

et de saint Jean dont Torthodoxie ne laissait pas 
d'être contestable puisqu'ils furent inscrits plus 
tardàFlndex. Cependant Folengo ne fut pas in- 
quiété, il mourut en 1557, visiteur de Tordre des 
Dominicains. 

Érasme avait donné en 1516, à Bâle, la pre- 
mière édition du texte grec du Nouveau Testament 
avec une version en latin et cet ouvrage, importé 
en Italie, y fut lu avidement. En 1528, Santé 
Pagnini, un Lucquois qui appartenait à l'ordre 
des frères prêcheurs, éditait à Lyon une traduction 
latine du vieux et du Nouveau Testament qu'il 
avait mis vingt-six ans à achever ^ 

Le cardinal Nicola Caietano de Sermoneta con- 
sacra onze ans à rédiger une traduction de la Bible 
en s'aidant du texte hébreu et du texte grec. 

Toutes ces tentatives avaient ébranlé la con- 
fiance qu'on avait dans les textes et le Saint-Siège 
comprit la nécessité d'une révision. 

Peu avant le sac de Rome (1527), Clément VII 
forma une commission composée de six savants 
juifs et de six chrétiens hébraïsants auxquels fut 
commis le soin de rédiger une nouvelle traduction 
de la Bible. Ce projet fut, au reste, abandonné tout 

aussitôt '-. 

L'introduction de la Réforme donna une nouvelle 



1. TniABOscHi, vol. vil, p. 370. Macchir, p. 52. Comba, p. 524. 
Léon X se plaignait du grand nombre de livres hébreux, arabes 
et chaldéens traduits en latin et imprimés. 

2. Berliner, Geschichfe der Juden, Francfort, 1893, vol. II, 
p. 104. 



LES ÉTUDES JUIVES. 



65 



impulsion à ces études. Antonio Brucioli publia, 
en 1532, une traduction des Saintes Écritures 
« tirée de la vérité hébraïque et du fond grec » , 
pour laquelle il s'était servi de la traduction inélé- 
gante mais exacte de Pagnini et des conseils « d'un 
rabbin nommé Elia^ ». Le parti protestant accueillit 
avec joie cette traduction. « Les yeux de tant de 
captifs aveuglés vont être enfin dessillés » écrivaient 
les docteurs de Genève à Févêque de Lucques. 
Brucioli envoya un exemplaire de son livre au roi 
François Y% mais le roi, ayant quelque soupçon 
que c'était là une œuvre hérétique, ne répondit 
même pas à l'envoi de ce présent, ce dont FArétin 
ne manqua pas de railler Fauteur dans une lettre 
adressée à Vittoria Colonna en 1538 (9 janvier) ^ : 
« Mon compère Brucioli, écrivait-il, a dédié son 
livre au roi qui est très chrétien et voilà cinq ans 
qu'il attend sa réponse; peut-être la traduction 
était-elle mauvaise ou la reliure insuffisante. Ma 
Courtisane avait mérité au contraire la grande 

chaîne^.» 

En 1533, BrucioU fit également paraître une 
traduction annotée des Proverbes de Salomon et, 
en 1534., une traduction du livre de Job, puis 
encore une « pieuse exposition des dix comman- 

1. TiRAROscHi, vol. VII, p. 318. n y eut une seconde édition en 
1542-1546, six volumes in-folio. Elia est probablement cet Elias 
Levita dont il a été parlé ci-dessus. 

2. Carteggio di Vittoria Colonna; publie par E. Ferrero et 
G. MuUer, Turin, 1889, p. 151. 

3. Voir ce que dit Mazzuchelli, Vita di Pietro Arettno, Milan, 
1830 p. 118, sur ce présent du roi au pamphlétaire. 

LA RÉFORME EN ITALIE, • 



66 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

déments, du symbole apostolique et de l'orai- 
son dominicale ». Isidore Chiari, du Mont-Cassin, 
archevêque de Foligno, publia en 1542 le texte 
de la Vulgate d'après la version hébraïque et la 
version grecque; il avait secrètement utilisé les 
remarques et les corrections laites par des érudits 
protestants. Cependant il resta jusqu'à la fin de 
sa vie (18 mars 1556) en possession paisible de 
son siège épiscopal * . 

Les recherches hébraïques se poui^uivirent ainsi 
pendant toute la durée du siècle, ayant unique- 
ment jK)ur objet l'étude de la Bible. Isaac Abra- 
vanel publia, soit en latin, soit en hébreu, quantité 
de commentaires sur les prophètes; il composa 
en hébreu un commentaire sur le Pentateuque 
qui parut à Venise en 1579, un traité De Creatione 
(Venise, 1592) et un traité De Capite Fidei^. Jacopo 
de Mantoue (ben Samuel), médecin de Paul III 3, 
rendit accessible aux chrétiens l'introduction de 
Maïmonide aux livres s^icrés en la traduisant en 

latin. 

Défenseurs et détracteui^ du catholicisme s'éver- 
tuaient également à chercher dans la connaissance 
de l'hébreu un moyen de poursuivre la lutte. Le 
cardinal Sirleto (1513-1584) apprit Thébreu à cette 

1. TiRABOscHi, vol. VII, p. 275, 347, 370. P. de Long, Biblia 
Sacra, Paris, 1723, vol. I, p. 2<S6. 

2. Quelques-uns de e«s ouvrages portent la mention « Constanti- 
nople » qui est évidemment fausse. Le sacrifice de Pâques est de 
150»; il tut réimprimé à Venise, eu 1545. 

3. Marini, Archialri, cite parmi les méderins de Paul III Giaco- 
mo Mantini, « savant linguiste », qui semble être ie même person- 
nage. 



LES ÉTUDES JUIVES. 



§7 



fin comme l'avait fait le cardinal Egidio de Viterbe. 
En 154-7, la municipalité milanaise accordait à 
Abramo de Turin la licence d'enseigner la gram- 
maire hébraïque « ad laudem Dei ))^. Les écrivains 
protestants tiraient de leur côté d'infinies consé- 
quences des erreurs d'interprétation qu'ils rele^- 
vaient. Ainsi, dans le Compendio d'Errore'^^ l'au- 
teur infère d'un contresens constaté dans la 
traduction de l'Ecclésiaste que la signification du 
passage est l'opposé de celle qui lui a été donnée 
et que la doctrine catholique est ainsi viciée. 

Les défenseurs de l'orthodoxie expliquaient les 
erreurs des textes canoniques qui devenaient incon- 
testables en disant, comme saint Jérôme, qu'entre 
la parole de Dieu et ces textes s'était introduite 
l'intervention d'un traducteur. 

Cependant l'Inquisition protestait contre cette 
solution, car comment serait-il possible de condam- 
ner des hérétiques sur leur interprétation des 
livres saints si le texte pouvait en être discuté et 
si pour l'établir il fallait recourir aux originaux 
grecs et hébreux ? 

Le concile de Trente s'occupa, dès sa réunion, 
de mettre un terme à ces difficultés. Les commis- 
saires chargés d'étudier la question divisèrent les 
« abus » en quatre catégories (séance du 17 mars 



1. Il est vrai qu'on peut faire quelques réserves sur le sens de 
cette expression. Ettore Rotta, Le Reazione caiholica in Milano, 
dans RolUlino delta Soc. Pnvese di Stor, Pat., an. V, tasc. IV, 
Pavie, 1905, p. 502. 

2. Voir plus loin, p. 165, l'analyse de cet ouvrage capital. 



68 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

154^6) ^ Le premier « abus » consistait à avoir plu- 
sieurs éditions des Écritures Saintes. Les commis- 
saires conseillaient de s'en tenir à la Vulgate sans 
rejeter la Septante. Le deuxième abus était l'incor- 
rection de certains textes de la Vulgate. Les com- 
missairo« suppliaient le souverain pontife d'en 
faire rédiger un texte grec et un texte hébreu aussi 
exacts que possible et de les imposer à la chrétienté. 
Le troisième abus était la facilité avec laquelle cha- 
cun interprétait l'Écriture Sainte sous le prétexte de 
la rendre plus accessible, sans s'inquiéter d'entrer 
en contradiction avec le sens admis par l'Église. Les 
commissaires proposaient de punir de peines que le 
concile déterminerait ceux qui, à l'avenir, expli- 
queraient de la sorte les textes évangéliques. Le 
quatrième abus était la licence que certains impri- 
meurs avait prise de donner des éditions des Écri- 
tures sans en demander l'approbation à l'autorité 
ecclésiastique. Les commissaires conseillaient d'in- 
terdire la publication des Écritures sans une auto- 
risation qui ne serait accordée qu'après examen. Le 
cardinal Pietro Pacecco, l'un des membres les plus 
actifs du concile, porta le débat sur la traduction 
des Écritures dans les langues vivantes. 

La discussion des « Quatre abus » se prolongea 
longtemps, car elle impliquait des questions déli- 
cates. Était-ce un abus d'avoir des livres nonaccep- 



1. Ehses, Concilium tridentinum, Fribourg, 1904-1911, vol. V, 
p. 27. Pallavicini, Sioria del Concilio di Trento, Rome, 1656, 
vol. I, p. 560. Fra Paolo Sarpi, Histoire du Concile de Trente, 
trad. s. 1., 1627, p. 14 



LES ÉTUDES JUIVES. 69 

tés par l'Église ou de s'en servir? Quels étaient les 
livres canoniques et les fragments qu'on inclurait 
dans la liste ? Que fallait-il penser de la traduction 
des Septante. Le 8 avril (1546), dans la quatrième 
(( session » (séance solennelle), des décisions furent 
prises conformément aux vœux de la commission. 
En ce qui concernait la révision des livres à impri- 
mer, il fut proposé de la confier aux inquisiteurs 
car, les envoyer tous ;\ Rome pour que le Saint-Siège 
les approuvât, ainsi que certains le proposaient, 
parut impraticable. 

Conformément au vœu du concile, une nouvelle 
édition de la Vulgate fut préparée ; elle parut en 
1590 : Biblia mdgativ editionis a Sixto recognita. 
Mais il se trouva qu'elle était si fautive que le pape 
en fit rechercher soigneusement et détruire les 
exemplaires. Clément VIII en donna deux ans après 
un texte amendé : Biblia latina démentis VIII 
auctoritate recognita^ Rome, 1592. Les Papes Pie V 
et Grégoire XIII avaient songé à faire paraître une 
édition de la Septante ; une commission fut chargée 
d'en assurer la publication ; elle comprenait des 
cardinaux comme Sirleto et Carafa, des savants 
comme FulvioOrsiûi, le jésuite Bellarmino, le théa- 
tin Antonio Agelli... Cette édition parut en 1586. 
Vêtus Testamentum grœciim juxta Septuaginta ex 
auctoritate Sixti V, — Vêtus Testamentum secun- 
dum LXX latine redditum, 1587. 

Ainsi l'étude de la langue juive avait finale- 
ment eu pour résultat de faire admettre par tous 
que les textes sacrés étaient sujets à révision. La 



70 CAUSES DV DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

constatation des erreurs quî y étaient contenues, 
l'habitude de discuter de choses qui passaient jus- 
que-là pour inattaquables, furent assurément pour 
une bonne part dans la diminution de la foi et 
partant dans le succès du protestantisme en Italie. 

LA FOI. 



Les manifestations de la foi n'avaient jamais été 
si nombreuses ni si exubérantes. La foule se pressait 
aux cérémonies que l'Église multipliait et rendait 
aussi fastueuses que possible, elle encombrait les 
sanctuaires, elle s'associait avec dévotion aux pro- 
cessions, elle accourait aux sermons des moines, y 
pleurait avec eux sur la misère du genre humain, 
se prêtait aux sacrifices qu'ils exigeaient ; à Rome 
ainsi qu'à Florence on vit des femmes brûler sur 
les places publiques, au sortir d'un sermon, leurs 
bijoux, leurs vêtements trop luxueux, leurs faux 
cheveux ; les hommes détruisaient leurs tables à 
jouer et leurs dés. Le culte et la recherche des reli- 
ques dépassaient tout ce qu'on peut imaginer. Le 
seigneur de Villamont en vit d'innombrables dans 
les églises italiennes et surtout à Rome^. Galeazzo 
Sforza se vantait de posséder un morceau de la 
verge de Moïse, un os de Judas Machabée, une frac- 
tion de la gorge de l'un des Innocents. Il se faisait 
un trafic important de ces reliques, surtout par 

1. Le» Voyages du Seigneur de Villamont dont les édition?» se 
succédèrent à la tin du xvr siècle. Cf. Descriptions de Rome, par 
Fulvio, Biondo, D«seine. 



LA FOI. 



71 



l'intermédiaire des juifs ; Vergerio commença sa 
carrière comme chercheur de reliques*. On les 
payait fort cher. Venise avait offert en 1455 la somme 
de 10.000 ducats pour la tunique sans couture de 
Jésus-Christ ; quand on annonça à Bologne que les 
reliques des compagnes de sainte Ursule, cédées 
par la ville de Cologne grâce à l'intervention de 
l'évêque Gampeggi, allaient arriver, la ville fut 
dans une joie débordante ; un peu auparavant, un 
sacrilège l'avait plongée dans une consternation 
indicible et dans lestranses^. L'Italie entière fut en 
émoi à l'occasion du transport de la tête de saint 
André qui fut amenée de Patras en 1462 3. Cette 
grande passion des reliques amenait parfois de 
fâcheuses rivalités ; une abbaye voisine de Sienne 
et une église des Grisons prétendaient toutes deux 
posséder le corps de saint Guillaume ; on montrait 
en Italie plusieurs têtes de saint Jean-Baptiste ; 
Arles ot Vicence étaient en dispute touchant le corps 
de saint Antoine. Les protestants tiraient avantage 
de ces contestations*. On vénérait presque avec 
une égale ferveur les reliques païennes. Le tom- 
beau supposé d'Aristote était à Palerme l'objet d'un 
culte dans lequel les musulmans ne le cédaient pas 
aux chrétiens; lorsqu'on raconta que le cercueil 



1. Voir plus loin sa monographie. 

2. Battistella, Il SanV Officio... in Bologna, Bologne, 1905, 

3 Âdoington Symons, yyie iîcnaissancc m /^a/t/, Londres, 1904, 

vol. I, p. 361. Tacchi-Venturi, Stato délia Âeligione in Italia, 

Rome, 1908. 
4. Antonio di Adamo, Anatomia delta Messa, p. 85. 



72 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFOKME. 

de Tite-Live venait d'être retrouvé dans l'église 
S. Giustiana de Padoue, la population courut lui 
rendre hommage, les étudiants arrachèrent les 
dents du squelette et dérobèrent une partie de ses 
os pour en faire des reliques. Le prétendu tombeau 
de Virgile au Pausilippe était un lieu de pèleri- 
nage ^ 

Les fondations pieuses se multipliaient ainsi que 
les donations-. En Piémont, le clergé détenait 
presque la moitié des terres. Chacun voulait obtenir 
le droit de posséder une chapelle privée. Les statuts 
des corporations ouvrières constituées ou réfor- 
mées vers ce temps sont empreints d'une religio- 
sité particulière. De nombreuses confréries d'hom- 
mes et de femmes se constituaient^. A Vicence, 
à Vérone, à Crème, se créaient des sociétés qui 
avaient pour objet le réveil de l'esprit religieux; 
elles prirent pour patron saint Jérôme et en portè- 
rent le nom; à Milan, il s'en fonda une qui se 
dénomma « la Sagesse Éternelle ». Les auteurs 
profanes, suivant la vogue, entreprenaient d'écrire 
des œuvres d'édification; Sannazar composait son 
poème sur l'Enfantement de la Vierge qui eut un 
si retentissant succès; Sadoleto donnait un traité 
De Peccato originali ; Vida un poème sur le 
Christ, Christiados; l'historien Paolo Giovio se 
tournait vers la méditation mystique et se propo- 



1. Voir notre étude sur des Légendes relatives à Virgile, dans 
Études et Fantaisies, série IL 

2. QuiRiNo-QuERiNi, La Beneficenza Romana, Rome, 1892. 

3. Ce fut surtout vers le milieu du siècle. 



LA FOL 73 

sait de composer à ce sujet une « belle lettre » i. 
Il n'était pas jusqu'à l'Arétin qui ne se prodiguât 
en œuvres édifiantes ; il écrivit des commentaires 
sur les psaumes, un arrangement de la Genèse, un 
traité sur Thumanité du Christ, des hagiographies ^. 
Tiraboschi recule, dit-il, à énumérer les gloses, 
explications, traductions de textes, livres de piété 
qui parurent dans la première moitié du xvi" siècle. 
Isotta Nogarola, fille de Leonardo, morte en 1466, 
avait appris la Bible entière par cœur 3. 

Mais cette foi, très sincère chez beaucoup, se 
bornait bien souvent aux signes extérieurs^; on 
pratiquait avec zèle, avec fracas, mais on n'accep- 
tait pas toujours la discipline morale qu'impose la 
religion, ni les croyances qu'elle implique ; à côté 
des indifférents qui ne se cachaient pas, il y avait 
les pratiquants sans foi. L'ébranlement des convic- 
tions religieuses semble avoir été alors profond. 

Il n'y avait guère de vrai respect pour les choses 
saintes. Les Pazzi accomplirent leur forfait dans la 



1. Solmi, La Fuga di B. Ochino, dans Bulletino Sanese di 
Stor. Pat., an. XIII, Sienne, 1908, p. 28. 

2. Il Genesi con la Visione di Noe, Venise, 1538. 

/ Quattro libri de la humanità di Cristo, Venise, 1539. 
La Passione de Giesii con due canzoni una alla Verglne et 
l'altra al Christianissimo , Venise, 1539. 
/ sette Sabni delta Penitentia, s. 1. 1545. 
La vita de Catherina vergine, Venise, 1540. 
La vita di Maria vergine^ Venise^ 1545. 

3. Dissertation sur les hommes et les femmes qui ont appris la 
Bible par cœur, dans D. Jean Liron, Singularités historiques et 
littéraires, Paris, 1738-40, vol. III, p. 177. 

4. Et cela lui donnait sans doute plus de force ; on ébranle une 
conviction, mais l'attachement aux traditions, aux habitudes est 
quasi indéfectible. 



74 



CAUSES DU DÉVKLOPPEMENT DE LA RÉFORME. 



LA FOI. 



75 



cathédrale de Florence au moment de l'élévation. 
Deux prêtres portèrent les coups. Les membres du 
clergé eux-mêmes ne se laissaient pas arrêter par 
la sainteté du lieu où ils se trouvaient^. U défé- 
rence aux prescriptions de l'ÉgUse et la crainte de 
ses menaces allaient s'afl'aiblissant. L'excommuni- 
cation avait perdu beaucoup de son efficacité ; on 
en avait trop abusé; c'était presque une formule 
de style; elle était insérée dans la plupart des actes 
pontificaux portant une défense quelconque souvent 
comme complément à une amende extrêmement 
basse ; ainsi défense est faite d'imprimer un ouvrage 
dont le privilège est concédé à un libraire sous 
peine de 100 ducats d'amende et de l'excommuni- 
cation; un enfant est excommunié pour avoir 
acheté du sel ailleurs qu'au dépôt prescrit. L'effet 
de ces sentences était souvent nul. Galeotto délia 
iMirandola mourut, en n99, entouré de l'estime 
de tous après être resté seize ans excommunié ; la 
ville de Mirandole était demeurée tout ce temps 
frappée d'interdit sans que la population en fût 
autrement affectée. Il est vrai que cette ville devint 
plus tard un centre de protestantisme -. Gismondo 

1 Voir le chapitre sur la moralité du clergé. 

2 La Mirandole devint presque une place de refuge pour les 
protestants, tant le comte Galeotto Pico y accueillait avec ferveur 
les hérétiques, français pour la plupart, qui y venaient chercher 
asile. On racontait que lorsque la duchesse Renée devait renoncer 
à garder un calviniste à Ferrarc, elle l'envoyait à La Mirandole. H 
en fut ainsi d un médecin que se disputaient les inquisiteurs de 
Ferrare de Modène et de La Mirandole même et que Renée, avec 
l'aide du comte, sauva de leurs mains. Le pape finit par envoyer à 
La Mirandole un commissaire spécial, Stella, qui réussit à triompher 



Malatesta fut brûlé en effigie pour avoir nié la 
résurrection des corps et l'immortalité; c'était 
un feudataire de l'Église; il finit ses jours en paix. 

A Ravenne, pendant un sermon, un hérétique, 
homme fort considéré dans la ville, osa crier au 
prédicateur : « Tu en as menti par la gorge ! » 11 
y eut une enquête et il s'en tira en disant qu'il 
avait entendu accuser le prédicateur de citer inexac- 
tement le texte de l'Écriture (18 mai 1548) ^ 

Pour l'enfer, on n'y croyait plus guère ; l'Italie 
n'a jamais eu, à vrai dire, même au temps de Dante, 
cette terreur des peines infernales qui a troublé 
les autres nations ; on n'y voit pas de danses maca- 
bres; l'art religieux a surtout recherché ce que la 
piété offre de gracieux, de charmant et de con- 
solant et ne s'est presque jamais complu, excepté 
à Pise, à ces images effrayantes que l'on retrouve 
sculptées dans nos cathédrales ou représentées 
dans les tableaux des écoles espagnoles, flamandes 
et allemandes. La satisfaction d'avoir vécu selon 
le but qu'on s'était proposé l'emportait sur le 
regret et la crainte des châtiments. Girolamo 
Cardano, en racontant sa vie, affirme qu'il ne se 
repent d'aucun de ses actes, même de ceux qui ont 
mal tourné, sans quoi, dit-il, il serait le plus mal- 
heureux des hommes 2. 

de l'hérésie. Voir les extraits des livres de Comptes de Renée qui 
sont à la bibliothèque de Turin, notre ouvrage Renée de FrancCy 
duchesse de Ferrare et Fontana, Vita de Renata, vol. II, p. 242. 

1. BuscHBELL, Reformation und Inquisition in Italien, PideT- 
born, 1910, p. 302. 

2. De propria vita Liber, Paris, 1643. 



76 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

Dégagés de ces craintes, les Italiens donnaient 
libre cours à leur scepticisme, voire à leur hostilité. 

Érasme entendit à Rome bien des gens proférer 
en public « d'abominables blasphèmes contre le 
Christ et ses apôtres » et cela impunément ^ Le 
chanoine Angelo PoUziano (1454-1494), philoso- 
phe, poète et historien, fut accusé par Mélanchton 
d'avoir dit qu'il n'avait jamais tellement perdu son 
temps qu'un jour où il s'était mis à lire la Bible 2. 
<c J'ai gaspillé les meilleures années de ma vie, dit 
Pic de La Mirandole, en étudiant Thomas d'Aquin, 
Jean Scott, Albert le Grand et Averroès; que de 
veillées laborieuses durant lesquelles j'aurais pu 
m'initier aux humanités. Cette pensée m'est venue, 
toutefois, en guise de consolation, que si quelqu'un 
d'entre eux revenait parmi nous, il trouverait 
apparemment d'excellentes raisons pour défendre 
sa cause et montrer que le Dieu de l'éloquence 
était dans leur cœur et non sur leurs lèvres, que 
si le talent de parler d'un style fleuri leur man- 
quait, la sagesse ne leur faisait pas défaut, que la 
sagesse toute nue vaut mieux que la sagesse dégui- 
sée sous de faux ornements ^. » 

Les mômeries de certains ordres monastiques 
n'étaient pas étrangères à ce scepticisme; leur 
exploitation des légendes, leurs miracles fictifs, 
leurs supercheries souvent éventées, les cérémo- 
nies tapageuses qu'ils imaginaient pour en tirer 

1. De Nolhag, Érasme en Italie, Paris, 1888, p. 78. 

2. Cf. Tacchi-Ventuki, p. 248. 

3. Lettre à Ermolao Barbaro (1485), cité par Sïmonds, vol. 11, 
p. 241. 



LA FOr. 



77 



profit, révoltaient les esprits sains. Des légendes 
vénérables s'en trouvaient en outre discréditées 
et l'on se prenait à douter du caractère sérieux de 
tout l'appareil de la religion. 

Voici un exemple entre beaucoup. 

Le dimanche 25 janvier 1534, un ermite de 
l'ordre de Saint-Augustin vint prêcher dans le 
dôme de Milan, écrit Burigozzo. Le dimanche sui- 
vant, il annonça qu'il avait des bulles lui conférant 
le droit d'accorder l'absolution entière, même pour 
des cas où elle avait toujours été refusée. Des 
feuilles imprimées furent répandues contenant le 
texte de ces bulles, et ce « pardon » fut, en outre, 
annoncé en public dans les églises le 2 février, 
jour de la Chandeleur. Le clergé fît une procession 
dans le dôme portant avec solennité les bulles qui 
finalement furent placées sur une table près de la 
chaire où prêchait le moine; à côté de la table était 
assis un commissaire amené par le moine qui se 
mit à vendre des indulgences; aidé du moine, il 
inscrivait sur des bulletins le nom des nombreuses 
personnes en faveur de qui on achetait une absolu- 
tion. Cette vente dura huit jours, non sans provo- 
quer beaucoup de protestations, car on trouvait ce 
trafic excessif. Une enquête provoquée par ces mur- 
mures, fit découvrir que le moine et le commissaire 
avaient forgé les brefs. Ils furent emprisonnés, mis 
à la torture et ils avouèrent. Le Saint-Siège informé 
ordonna qu'on les envoyât aux galères (avril 1534)i. 

1. Giovanni Maria Burigozzo, Cronaca di Milano, dan^r Ar^ 
chiv. Slor, Jtal.y vol. III, Florence, 1842, p. 516. 



1 



78 CAUSES DU DÉVELOPPKMENT DE LA RÉFORME. 

Des moines napolitains donnèrent aux Floren- 
tins un bras de sainte Répamde qui accomplit des 
miracles; plus tard on s'aperçut qu'il était en 

bois ^ . 

Combien de pareilles aventures devaient com- 
promettre la confiance qu'on avait dans les repré- 
sentants de TÉglise et dans les pratiques qu'ils 
recommandaient ! 

Un honnête citoyen comme Vettori, qui avait 
occupé de hautes situations dans la République 
Florentine, met au premier rang des trompeurs 
les ecclésiastiques ; les astrologues ne viennent que 
bien après^. Bien des gens se demandaient même 
si le christiauisme était réellement supérieur aux 
autres religions. La fable fameuse des trois anneaux 
que Boccace présentait déjà au xiv* siècle comme 
le symbole d'une profonde sagesse, et dont on tira 
celle des Trois Imposteurs, montre par sa popula- 
rité combien elle répondait à un sentiment géné- 
ral^. Quelle que fut la prévention contre le 
judaïsme et sans doute par suite des études hé- 
braïques, on n'hésitait pas à mettre en balance les 
trois religions chrétienne, juive et musulmane*. 
La fréquentation de l'Orient ne fut pas étrangère à 
cet éclectisme ; les Italiens avaient appris à connaî- 

1. Voir dans lo chapitre consacré au Piémont, la supercherie 
imaginée par certains moines pour se proeurer de 1 argent. 

2. Lous Passy, Vettorh Paris, 1914, vol. II, p. 73. 

3. G. Paris, Poésie du moyen âge, deuxième série, Paris, 
1895, « La Parabole des trois anneaux ». Le scepticisme est bien 
plus'accentué dans la forme italienne. Voir aussi Roceu Chah- 
BONNEL, La Pensée italienne au xvi» siècle, p. 6%. 

4. BuRCKiiARDT, La Civilisation^ VP partie. 



LA FOI. 



79 



tre des hommes professant d'autres religions qu'eux 
et aussi convaincus qu'ils Tétaient eux-mêmes de 
rexcellence de leur foi. Pulci fait dire à l'un des 
personnages du Morgante que toutes les religions 
se valent et que les mahométans auraient accompli, 
si l'occasion leur en avait été donnée, les mêmes 
choses que les chrétiens ^ Pomponazzi remarque 
que si les trois grandes religions qui partagent 
Thumanité ne sont pas fausses toutes les trois, il y 
en a au moins deux qui le sont, en sorte que, ou 
hien la totalité ou la majorité des hommes sont 
indubitablement dans l'erreur^. 

D'aucuns allaient même beaucoup plus loin. 
Pulci dit au xviii*= chant du Morgante : « Je ne 
crois pas plus au noir qu'au bleu. ~ Mais je crois à 
la cervoise et, quand j'en ai, au moût. —Sur toute 
chose, j'ai confiance au bon vin. Et je suis per- 
suadé que celui qui y croit est sauvé. » Le géant 
Margutti dit, dans le même chant, qu'il se rit de 
toutes les religions et n'entend avoir d'autre but 
dans l'existence que de vivre en joie, ni d'autre 
devoir que de se montrer loyal. Tel était au fond 
la règle de conduite que se proposaient un grand 
nombre d'Italiens. 

1. Chant XVIII, st. 112. Cf. Chant xxvui, st. 38. 

2. Bonivard, après avoir été en Italie, écrivait : « Ainsi est es 
affaires de religion ; l'un veut être sanctifié par la loi mosaïque, 
l'autre par la mahométique, Tautre par la papistique, l'autre par 
l'évangélique et tout compté et rabattu, en quelque loi que nous 
▼ivion», nous denaeurons tonjours hommes, enfants d'Adam et de 
péché conséquemment, n'y a différence que de la profession de 
créance. » Advis et Devis de la Source de V Idolâtrie... suivis des 
difformes Réformateurs, Genève, 1856, p. 148. 



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80 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

Le pape Pie IV, auquel on présentait l'écrivain 
Speroni, lui dit que le bruit courait à Rome qu'il 
ne croyait guère aux choses de la foi. <( C'est donc 
que j'ai gagné en route, répondit-il, car à Padoiie 
on est persuadé que je n'y crois pas du tout », et 
sur le point de mourir, il dit : « D'ici une demie 
heure, je saurai si Tàme est périssable ou immor- 
telle*. » Dans un de ses sonnets (xxxiv), Arioste 
donne comme maxime : « Non creder sopra il 
tetto, — Ne pas croire plus haut que son toit. » 

Non seulement on s'éloignait de la foi chrétienne, 
mais on commençait à lui reprocher d'avoir énervé 
l'humanité. Machiavel écrivait dans ses Discorsi- : 
« Notre religion nous ayant montré la vérité et la 
vraie voie, nous fait estimer moins les honneurs du 
monde, alors que les gentils, les estimant beau- 
coup et mettant dans leur acquisition le souverain 
bien, étaient plus portés et plus ardents à agir... 
La religion antique accordait la béatitude céleste 
aux hommes qui avaient acquis la gloire mondaine ; 
la nôtre glorifie les humbles et les contemplatifs 
plus que les actifs. Elle a placé la vertu dans l'hu- 
milité, l'effacement, le mépris des choses humaines ; 
l'autre religion la mettait dans la grandeur d'âme, 
la force corporelle et dans les qualités qui rendent 
les hommes très forts. » 

Et Machiavel en conclut que la religion a con- 
tribué à affaiblir la société et à la livrer aux scé- 
lérats qui acquièrent d'autant plus de force que le 

1. C4NTU, Gli Eretici d'Italia, Turin, 1865, vol. I, p. 183. 

2. Liv. Il, ch. II. 



LA FOL 



81 



reste des hommes songe plus, pour gagner le 
paradis, à supporter patiemment leur tyrannie 
qu'à s'en venger. 

Toutefois des hommes d'État tels que Guicciar- 
dini ^ considéraient la religion comme une nécessité 
politique, mais peu leur importait qu'on s'attachât 
à pratiquer la religion dans son essence , pourvu 
que les apparences et le respect dont on l'entou- 
rait subsistassent. Machiavel pensait de même. « 11 
est impossible, dit-il, que celui qui commande 
obtienne l'obéissance de gens qui mépriseraient 
Dieu » et il ajoute que dans les États bien ordonnés, 
les citoyens observent plus volontiers leurs ser- 
ments que les lois parce qu'ils redoutent plus la 
puissance divine que celle des hommes 2. Néan- 
moins, il n'était pas hostile à une réforme; tout 
au contraire, il pensait « que les corps composés 
tels que les républiques ou les religions » ont 
besoin de changements, de renouvellements cons- 
tants « qui les ramènent à leur principe ». « Il 
existe, écrit-il encore, dans le principe des reli- 
gions, des républiques et des monarchies, une 
certaine bonté au moyen de laquelle elles peuvent 
ressaisir leur premier éclat... Si saint François et 
saint Dominique n'avaient ramené notre religion à 
Tesprit de son institution, elle serait aujourd'hui 
entièrement éteinte... Leurs règles nouvelles ont 
conservé un tel crédit que la corruption des pré- 

1 . Considerazioni sui Discorsi del Machiavelli. Opère inédite, 
Florence, 1857, chap. xi et suiv. 

2. Opère complète, Florence, 1834, p. 914. 

LA. RÉFORME EN ITALIE. fj 



82 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉl OBME. 

lats et des chefs de la religion n'a pu en causer la 

ruine ^. » 

Le protestantisme ne pouvait que profiter de 
cette disposition des esprits; d autre part, l'ar- 
deur même de leur foi devait pousser certains 
esprits pieux à chercher satisfaction dans le mou- 
vement réformiste alors que leurs aspirations se 
trouvaient froissées par les errements de l'Église. 
Ces fidèles du Saint-Siège contribuèrent [au moins 
autant que ses ennemis déclarés, comme on l'a dit, 
à faire triompher pour un temps la Réforme. 

ATTAQUES CONTRE LE SAINT-SIÈGE ET LE CLERGÉ. 

Le Saint-Siège, la Curie et les gens d'Église 
étaient généralement en grand décri. Il y avait 
dans les sentiments de beaucoup d'Italiens autant 
de colère que de mépris envers le clergé; à leur 
déférence traditionnelle pour l'institution ponti- 
ficale s'opposait un désir ardent de la voir ré- 
formée « dans son chef et dans ses membres ». 

Depuis les temps les plus lointains, les laïcs et les 
ecclésiastiques eux-mêmes censuraient à l'envi et 
avec une incroyable liberté, la Cour romaine et le 
clergé tant régulier que séculier. Il y avait sans nul 
doute beaucoup de passion et parfois peu de sin- 
cérité dans les accusations qu'ils portaient ; leur 
bien-fondé n'est pas ici en question ; on verra plus 
loin ce qu'il en faut retenir. Ce qui est important, 



1. Discours sur Titt'Live, liv. III, chap. i". 



ATTAQUES CONTRE LE SAINT SIÈGE. 



83 



c'est qu'elles aient été proférées, répandues et 
accueillies sans grandes protestations. Masuccio et 
Bandello dans leurs nouvelles, Platina et Valla dans 
leurs chroniques, Firenzuola dans ses sermons et 
dans ses œuvres badines, saint Bernard, sainte Ca- 
therine, le camaldule Traversari dans leurs impré- 
cations, n'avaient point ménagé à l'Église les plus 
violentes censures. Dans ses lettres << Sans titre », 
Pétrarque qualifie la cour pontificale de la plus 
dure façon. « La vérité, dit-il, y passe pour folie; 
la continence pour rusticité ; le péché pour une 
marque d'indépendance... Je passe les adultères, 
les femmes violées, rendues mères et abandonnées, 
la simonie et tant d'autres crimes... » Avignon à 
ses yeux est la cité des larves et des démons, la 
sentine de tous les vices et le pape, Nemrod*. 

Dans ses sonnets, emporté sans doute par l'œs- 
tre poétique, il éclate en invectives plus furieuses 
encore contre la cour pontificale ; 

Fontaine de douleur, auberge de colère, 
École d'erreurs, temple d'hérésie, 

1. Cf. Rerum Senil..., VII, I. De Sade, Mémoires pour la vie 
de Pétrarque..., Amsterdam, 1864, vol. I, p. 120. La plupart des 
« Lettres sans titre » sont d'ailleurs des diatribes d'une extrême 
amertume contre la Cour pontificale; il en est de même des églo- 
gues VI et VII; Fiamma dal Ciel et Avara Babilonia. Alvaro 
Pelayo, de l'ordre des frères mineurs, De Planctu Ecclesiœj cité 
par F. Rocquain, La Cour de Rome et V Esprit de la Réforme, 
Paris, 1897, vol. II, p. 433, disait vers le même temps : « Jamais 
je ne suis entré dans le palais du pape sans y trouver des clercs 
occupés à compter des pièces d'or qu'on voyait amassées en mon- 
ceaux devant eux sur des tables. » « C'est l'Eglise de Rome, dit-il 
ailleurs, qui par son avidité et son orgueil, a corrompu toute 
l'Eglise; c'est elle la cause de cette haine (|ue les laïques montrent 
à l'endroit du clergé. » 






84 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA KÉFORME. 

Jadis Rome, aujourd'hui Babylone fausse et perverse, 
Cause de tant de plaintes et de soupirs». 

Et il accuse de tout le mal les richesses que 
Constantin fut le premier à déi)artir à l'Eglise 2. 
Dante avait écrit de même. 

Ohl Constantin, de combien de maux fut mère 

Non ta conversion, mais cette dot 

Que de toi reçut le premier pontife qui fut riche 3. 

Dans un autre sonnet, Pétrarque quallHe en ces 
termes le Saint-Siège : 

Nid de trahison dans lequel couve 

Tout le mal qui aujourd'hui se répand sur le monde, 

Esclave du vin, du lit, de la nourriture 

Où la luxure atteint son comble^ 

« Les ministres de Dieu ont souillé d'immondices 
la face de l'Église, écrivait un peu plus tard 
Catherine de Sienne (13^7-1 380). Ils ont abandonné 
le soin des âmes, ils vendent les dons du Samt- 
Esprit. Tout leur désir est de bien vivre et ils 
n'ont pour Dieu que leur ventre. Ce que le doux 
Verbe, le Fils unique, a acquis au prix de tant de 
souffrances sur le bois de la croix, ils le dépensent 
avec des courtisanes, ils dévorent les âmes rache- 
tées par le sang du Christ. Dieu vous a placés sur 

1. Petrarca, Le Rime, Florence, 1867, p. 484. 

2 Jean Huss reprit cette thèse, ainsi que Lorenzo Valla. 

3'. Enfer, chant XIX, v. 115. La strophe précédente dit de même : 
vous vous êtes fait un dieu d'or et d'argent. 
Quelle différence y a-t-il entre l'idolâtre et vous 
Si ce n'est qu'il adore un dieu et vous cent? 

4. Le Rime, p. 432. 



ATTAQUES CONTRE LE SAINT-SIÈGE. 



85 



la terre pour que vous en soyez les anges, vous 
en êtes les démons. Ils jouent leurs âmes comme 
ils jouent les biens de TÉglise. Us s'approchent 
immondes du divin mystère ; ils font pire encore... 
ils surpassent le diable... La vigne du Seigneur 
est devenue un hallier d'épines. » Et encore : 
« Oh vain orgueil fondé sur l'amour-propre ! Les 
cornes de votre superbe ont percé l'œil de votre 
intelligence, la pupille de la sainte foi*... » 

De semblables paroles se retrouvent souvent 
dans les œuvres de la sainte. On les crut inspirées 
de Dieu. 

Ambrogio Traversari écrivait au pape Eugène IV, 
le 10 mars 1431, c'est-à-dire au lendemain de son 
élection (3 mars), que tout était à réformer dans 
l'Église car le clergé s'était singulièrement dé- 
tourné de son ancienne honnêteté et sainteté pour 
s'adonner à la luxure et, avec plus de force que 
d'élégance latine, il lui affirmait que « tout le 
corps de la religion était malade a planta pedis 
usqiie ad verticem capitis » : de la plante des pieds 
au sommet de la tête. Des moines, il disait : « Bien 
peu persistent dans la règle ; ils se laissent en- 
traîner dans la licence ; on voit le même relâche- 
ment dans leurs vêtements ; leurs tuniques sont 
ouvertes de tous côtés. Nul ne s'occupe des jeunes. 
Que dirai-je de leur chasteté? » (avril 1433)^. 

1. Lettres de sainte Catherine, trad. E. Cartier, Paris, 1886, vol I, 
p. 190, 204, 215. CoMBA, Storia délia Riforma inllalia, Florence, 
1881, p. 405. 

2. Traversari, Epistolx et Orationes, Florence, 1759, vol. II, 
col. 2, 56, 73. 107, 139, 239, 467, 545, 557, 562, 664, 695, 776, 820, 



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86 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

Il composa une relation de voyage^ où il est lon- 
guement question de la licence du clergé séculier 
et régulier^. 

Le même langage se retrouve dans bien d'autres 
auteurs. « N'est-il pas évident à tous, écrivait 
Benedetto Accolti, (U15-U66) que la principale 
occupation des cardinaux, des évèques, bref de 
la Curie entière, est la luxure, l'acquisition des 
richesses, l'abus du pouvoir, la gourmandise. 
On trompe les chrétiens, on les entraîne dans des 
procès sans fin. Le jour ne me suffirait pas si je 
voulais raconter en détail les adultères, les com- 
promissions, les trahisons, les querelles, les actes 
d'improbité des prêtres, des frères et des moines. 
Je me contenterai de dire que tous les grands 
crimes ont été commis ou par eux ou avec eux 3. » 
Pogge, qui mena une vive campagne contre les 
moines, va jusqu'à raconter que l'un d'eux prêchait 
nu pour attirer plus de femmes^. 

Lorenzo Valla, non moins hostile àlapapauté^ 
conclut ainsi son traité fameux sur La Donation 
de Constantin : 

(( Le pape a soif du bien des autres et dévore 

845 888, 934. C'est vers ce temps (1402) que Nicolas de Clamanges, 
archidiacre de Bayeux, composait son fameux traité De Corrupto 

1. Hodoeporicon, De Cleri Uccntia et corruptis mortlms, 

publié à Florence, 1G80. 

2. Dialogus de Praestantia virorum sui aevi, publie à Parme 

en 1692, p. 53. 

3. G. VoiGT, deuxième partir, chap. vi. 

4. Ce qui ne lempécha pas d'en solliciter et, qui plus est, d en 
obtenir des faveurs. 



ATTAQUES CONTRE LE SAINT-SIÈGE. 



87 



le sien ; il ne se contente pas de faire argent du 
domaine public, ce que n'avait osé ni un Verres, 
ni un Catilina, ni aucun autre concussionnaire ; 
il tire profit des choses d'Église et de l'espoir du 
salut, action que Simon lui-même aurait détesté. 
Et quand les gens de bien dénoncent ces abus, 
il ne les nie pas mais se vante hautement d'avoir 
le droit de reprendre de n'importe quelle façon 
à ceux qui le détiennent le patrimoine que Cons- 
tantin a laissé à l'Église. Comme si, l'ayant recou- 
vré, l'Église devait jouir d'une béatitude com- 
plète et ne pas être accablée plus encore des pires 
fléaux, de luxure et de dérèglements! Si toutefois 
elle peut être accablée plus qu'elle ne Test et s'il 
y a place pour de nouveaux forfaits... Le souve- 
rain pontife ne comprend pas, crime abominable, 
qu'en travaillant à dépouiller les séculiers de ce 
qui est à eux, il les pousse par un exemple funeste 
à s'emparer à leur tour, pressés par une nécessité 
souvent imaginaire, des biens des ecclésiastiques. 
Il n'y a plus de religion, plus de sainteté, plus 
de crainte de Dieu et, je frémis en le disant, 
les impies tirent du pape lui-même l'excuse de 
leurs forfaits ^ » 

Massuccio, qui à vrai dire est très sévère à l'en- 
droit des moines, écrit vers 1460 : « Us trompent, 
volent et paillardent et, quand ils sont k bout d'ex- 
pédients, ils prennent des mines de saints et font 

1. La Donation de Constantin, trad. Alcide Bonneau, Paris, 
1879, p. 321. Cf. (i. Mancini, Vila di Lorenzo Valla, Florence, 
1891. 



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88 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

des miracles... Il n'y aurait pas de meilleur châti- 
ment pour eux que si Dieu supprimait le purga- 
toire i. » C'est d'ailleurs ce que les protestants 
allaient tenter de faire. 

La littérature italienne est pleine d'attaques 
dans le goût de celle-ci. Parmi le peuple, les 
extorsions des moines, leur ladrerie et la licence 
de leurs mœurs provoquaient des haines qui re- 
tombaient sur l'Église. Pontanus raconte les 
plaintes d'une sorcière de Ga(^.te dont les moines 
usurpaient les profits : « Depuis la mort de mon 
mari, je vis de mes incantations, disait-elle, et 
j'aurais la vie facile, car les femmes de Gaëte sont 
fort crédules, si les moines ne me faisaient une 
dure concurrence; ils expliquent les songes, se 
font donner de l'argent pour apaiser la colore des 
saints, promettent d'assurer des maris aux filles, 
révèlent aux femmes enceintes le sexe de leurs en- 
fants, enseignent aux femmes stériles des pratiques 
pour devenir mères et y contribuent en allant voir 
la nuit, pendant que leurs maris sont à la pèche, 
celles auxquelles ils ont donné rendez-vous étant 

à l'église \ » 

Au temps de Sixte IV, en 1V82, le P. Paolo 
Toscanella prononça à la cour pontificale, mais 
en l'absence, d'ailleurs accidentelle, du pape, un 
sermon d'une violence inouïe contre les cardinaux, 

1. Si davenlure, dit-il dans son Prologue, parmi mes lecteurs 
se trouvait quelque Inpocrito sectateur des religieux, de ceux 
dont je me propose, dans mes dix premières nouvelles, de conter 
la vie scélérate et les vices abominables... » 

2. Pontanus, Dialoghi, Florence, 1520, col. 62. Cf. col. t7, 37. 



ATTAQUES CONTRE LE SAINT-SIEGE. 



89 



le haut clergé et le pape lui-même. L'assistance en 
fut profondément émue et beaucoup se réjouirent 
de lui entendre dire si fortement ce que chacun 
pensait ^ 

Un prêtre, membre de l'académie romaine, 
Pietro II Marso, tenait lemêmelangage en présence 
du pape Innocent VIII : « Honte à ceux qui, ayant 
fait profession de chasteté, s'abandonnent nuit et 
jour à la volupté comme des porcs dont le ventre 
est le dieu et dont des appétits sans frein sont la 
gloire-. » 

Dans son Canzoniere, Antonio Tebaldeo, qui 
écrivait vers la fm du xv® siècle, disait : 

Que fais-tu, Curie romaine, morte de vices, 
Auberge ou nid de mauvaises mœurs, 
Toi qui devrais être aux autres un guide ? 

Tu ne penses qu'aux plumes chaudes, 

Aux vains appareils, aux victuailles. 

En loi il n'y a plus l'étincelle de l'antique lumière. 

toi, Saint-Père, ceci te regarde. 

Ne vois-tu pas le loup la gueule ouverte? 

Au wV siècle, ce sont des ecclésiastiques parmi 
les moins suspects d'hostilité préconçue, qui s'em- 
portent contre la Curie et la hiérarchie entière. 
Un carme, Battista Spagnuoli, dit Mantuanus (Man- 
tovano) parce qu'il était originaire de Mantoiie, 



1. Mliutork R. Italie. Script., Diarium Romanum, vol. XXIII, 

col. 173. 

2. VladimihoZabughin, Pomponio Leto, Rome, 1909-1917, vol.I, 

p. 231. 



90 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

général de son ordre de 1513 à 1516, consacra 
quelques-uns des cinquante-neuf mille vers dont 
il est Fauteur, à reprocher âprement à rÉglisc 
l'oubli de ses traditions i : « Trois fléaux, dit-il, 
désolent l'Italie, la guerre qui l'inonde de sang, la 
Curie, couverte de venin et qui répand la conta- 
gion sur tout le pays, la foi opprimée exposée de 
toutes parts aux rapines. » Ailleurs il raille les 
évêques, se plaint que la charité se soit enfuie, 
déplore la diminution de la piété. H fit aussi un 
traité étrange qui montre à quel point les idées 
religieuses s'étaient déformées, voire perverties en 
Italie par suite de l'abus des discussions subtiles et 
captieuses ; le titre, qu'on ne saurait mettre dé- 
cenmient en français, en est : De loco conceplionis 
Christi Tractatus. Un chanoine régulier, Pietro 
de Lucques, avait naguère soulevé, parait-il, la 
question dans un sermon prononcé à Mantoue-. 
En 1516, un ermite, Girolamo, prêcha à Milan 

1. F. Baptistae Mantiani Opéra, Lyon, 151G, sans pag. DelUiae 
poetarum hungaricorutiiy Francfort, 1619, p. 243, 273... F. 
Baptistae Mantlani BuccoUca seu adolescentia in decem neglo- 
cas divisa, Paris, 1505. Cf. Bart.kllotti, Itnlia mistica, Rome, 

1891, p. 43. 

2. Nuper, predicante in Ecclesia Cathedrali Mantue Petro 
Lncensi canonico regulari nata est questio quomodo nalum 
Ji. Virgo Maria in precordiis, an utero Christum conceperit.... 
Manluanus a également attaqué les moines dans l'égloi^ne sui- 
vante : AegJoga décima qu.r dicitur Bemhvs, de fratrum 
observantinm et non observaniium. Controversia Colloqutores 
Cnndidus, Bemhus, Batracus et Mirmyx, post religionis ingns- 
sa)n. 

Candidus ouvre le débat : 

Maxima pastores agitât discordia, liembe, 
Qui Solynias colles Galileaque rara célébrant. 



ATTAQUES CONTRE LE SAINT-SIÈGE. 



91 



avec violence contre les prêtres et les moines qui 
(( au lieu d'obéir aux vœux de pauvreté, de chasteté 
et d'obéissance et de s'exposer à la faim, au froid 
et à la fatigue, ne songent qu'à vivre grassement ». 
Toute la population s'empressait pour l'entendre 
et applaudissait à ses diatribes. Les autorités durent 
intervenir ^ Le sentiment populaire était nettement 
hostile au clergé. Chaque fois que de semblables 
accusations étaient lancées, elles rencontraient 
l'adhésion de tous. 

Il en fut ainsi jusqu'au milieu du siècle. En 
1543, parut à Venise un pamphlet d'une grande 
violence dans lequel se trouvent exprimés les griefs 
des laïcs et d'une partie du clergé contre les pré- 
lats et les moines qui exploitaient la religion. Il 
était d'un moine prêcheur, Luca Bettini, lequel 
avait publié en 1520 les sermons de Savonarole 
sur Ézéchiel et sur les psaumes; le titre en était : 
Oracolo délia rinovazione délie Chiesa seconda la 
dottrina del /?. P, Fra Hieron. Savonarola^, La 
forme en rappelle les invectives des siècles précé- 
dents, mais c'est avec les yeux d'un contemporain 
de Paul III, avec le découragement de ceux qui 
avaient vu échouer toutes les tentatives de réforme, 
que l'auteur de cet oracle, en forme de dialogue, 
juge et vitupère les fautes de l'Église. 

« L'Église est détruite, dit-il, les églises sont dé- 
truites; chacun est plein de tristesse ; les prêtres 

1. Flmi, VInquizione Romana dans Archiv. Star, Lombarde, 
an. XXVII, Milan, 1910, p. 182. 

2. Ce pamphlet fut réimprimé en 1560 également à Venise. 



f - 



92 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA REFORME. 

sont mauvais et ignorants ; ils ne s'occupent pas de 
rÉcriture Sainte; la charité a disparu de Rome, on 
n'y trouve plus que le diable. Omnia vénal iasunt, 
La messe est devenue la boutique du clergé parce 
qu'il ne croit pas à ce sacrement; tout se fait en 
vue du gain ; ce ne sont plus les prêtres qui pais- 
sent les pauvres mais les laïcs ; ils gardent pour 
eux les bénéfices qu'ils ont indûment acquis ; ils 
possèdent tout et les fidèles les entretiennent. Au 
moins s'ils faisaient quelque chose de bien ! Mais ils 
ne s'occupent pas même de prédication, car ils ne 
connaissent rien aux choses saintes ni à la gram- 
maire, ou s'ils prêchent, ils se font un mérite d'em- 
brouiller l'esprit de leurs auditeurs en leur par- 
lant de disputes et de questions oiseuses. 

« On ne les entend citer en chaire cjue Platon et 
Aristote. Ils ne s'y connaissent qu'en débauches, en 
femmes et en gourmandise. Ils ne peuvent même 
pas lire la Bible. Les évêques se refusent à résider 
dans leurs diocèses parce qu'ils veulent être à 
Rome pour y solliciter le chapeau ou toute autre 
faveur. Ils y dépensent leur bien en chiens, en éper- 
viers, en mules, en vêtements... Chacun veut 
surpasser les autres. Ils ne se cachent pas dans 
leurs déportements et ne songent qu'au faste et 
aux jouissances terrestres; il n'est pas de prêtre 
qui n'ait sa concubine. Et ce venin s'est répandu 
de Rome dans toute l'Italie et dans le reste du 
monde. Jadis on disait : « Sinon chastement, du 
moins discrètement. » Personne ne s'embarrasse 
de ce scrupule maintenant. Dans quel état lamen- 



ATTAQUES CONTRE LE SAINT-SIEGE. 



93 



table se trouvent les autels, les ornements du 
culte î Mais les murs des prélats sont couverts de 
tapisseries; les planchers de tapis. Il pleut dans 
les églises ^ Le peuple vaut mieux que le clergé. Si 
au moins les moines faisaient leur devoir! Jadis ils 
demeuraient toujours en oraison, n'ayant pas à 
s'occuper de leurs biens ; le contraire a lieu au- 
jourd'hui ; ils ne songent qu'à bâtir des palais et 
un grand nombre possèdent en propre des sommes 
d'argent ; ils vendent la messe, ne s'occupent que 
de cérémonies pompeuses et de chants, mais ils 
n'ont aucun esprit religieux ; ceux qui étudient le 
droit canon pensent surtout à tirer profit de leur 
science judiciaire ; ils négligent la théologie qui 
serait improductive. Pourvus de tout, ils recom- 
mandent la pauvreté. De cette abondance est née 
leur dépravation, car la luxure est fille de la gour- 
mandise. C'est pourquoi on voit les moines aller 
tout le jour de maison en maison, bavardant avec 
les commères. Il arrive qu'un couvent ou un mo- 
nastère entre en guerre contre un autre, quand ce 
n'est pas un ordre contre un ordre en sorte qu'on 
ne peut aider l'un sans offenser l'autre ; ils se déni- 
grent et se nuisent réciproquement. Les religieux 
ont divisé le monde. » 

(( Nous autres frères, dit encore Bettini, nous 
devrions ne nous souvenir que des vertus de nos 
fondateurs, saint François, saint Dominique, saint 
Augustin, et ne point nous jalouser. C'est tout le 

1. Cela était vrai à Rome au temps de Martin V et d'Eugène IV 
en Piémont, à Naples. 



94 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

contraire qui a lieu. Les moines disent aux pères, 
aux mères : « Laissez qulque chose à notre couvent, 
à notre église pour y construire une chapelle » et 
dérobent ainsi l'argent aux veuves et aux enfants. 
Je ne parle que des mauvais religieux. Les autres 
agissent tout autrement. Les mauvais honorent 
Dieu en paroles et leur cœur n'est que luxure ; 
alors qu'ils passent leurs jours à chanter dans le 
chœur, leur cœur est toujours prêt à détourner 
le bien des veuves et des orphelins. Les nonnes 
qui devraient être l'honneur du Christ en sont la 
honte; elles ne s'occupent que de leur bien-être ; il 
leur faut un vêtement d'hiver et un vêtement d'été 
et autres choses superflues. Elles font aux moines 
des mets délicats et aussi des enfants. Dieu est 
courroucé contre les moines et contre Rome. 

« Rome est le principe des péchés, la reine des 
iniquités, de la superbe, de la luxure et de tous les 
vices; elle est la cause des erreurs des prêtres, des 
nonnes, des chrétiens; en elle se trouve toute scé- 
lératesse. Dieu punira d'abord le clergé. On dit 
aujourd'hui : « Heureuse la maison qui a la ton- 
sure; il viendra un temps où Ton cachera la ton- 
sure... » 

Le barnabite Lorenzo Davidico, qui vivait au 
milieu du siècle (1513-1574^) et qui parlait en con- 
naissance de cause 1, fait un tableau certainement 

1. n attaqua vivement dans ses écrits et par la parole les héré- 
tiques, bien que sa vie ne fût pas exemplaire et donnât prise à leurs 
plus amèies critiques. Son livre, Anatomia delli vitii, contient au 
chapitre LXXXVIII, une philippique des plus virulentes contre le 
clergé. Davidico fut un des témoins à charge dans le procès du 



ATTAQUES CONIRE LE SAINT-SIÈGE. 



95 



trop chargé, mais vrai quant au fond, du clergé 
italien de cette époque : « Combien de prêtres sont 
simoniaques, ambitieux et débauchés ! dit-il. Com- 
bien portent des armes comme des soldats ! Com- 
bien disent deux messes par jour alors qu'ils n'en 
devraient dire qu'une par an! On vend le sang 
du Christ. » 

L'aveu de l'historien Guicciardini montre que, 
même parmi ceux qui profitaient des abus, il y 
avait un sentiment de révolte ; s'il n'éclatait pas, 
c'est que le souci du bien-être s'y opposait : 
« Auri sacra famés quid non mortalia pectora 
cogis? » 

« Je ne sais, écrivait Guicciardini, ce qui me dé- 
plaît le plus de l'ambition, de l'avarice ou de la 
mollesse des prêtres... Cependant les situations 
que j'ai occupées sous plusieurs pontifes m'ont 
obligé à m'attacher, dans mon propre intérêt, à 
leur grandeur. N'avait été cette nécessité, j'aurais 
aimé Martin Luther comme moi-même, non pour 
me délivrer des lois qu'impose la religion chré- 
tienne selon qu'on l'interprète et qu'on la com- 
prend, mais pour voir réduire dans ses justes li- 
mites cette troupe scélérate, c'est-à-dire pour la 
voir ou bien sans vices ou bien sans autorité ^ » 

cardinal Morone; Morone lui répondit victorieusement et le con- 
vainquit d'avoir parlé uniquement par passion. Voir Taccui Ven- 
TORi, p. 35, donnant la bibliographie de Davidico elle chapitre con- 
sacré à Paul IV dans la seconde partie de cet ouvrage. 

1. Ricordi politici e civili, XXVUl, Florence, 1857, vol. 1, 
p. 96. Dans un autre passage il répète la même pensée presque 
dans les mêmes termes (CCCXLVI, p. 203) : « J'ai toujours sou- 
haité la ruine du Saint-Siège et mon sort a voulu que deux pon- 



jr 



î><) 



CAUSES DU DÉVEPOPPEMENT DE LA RÉFORME. 



Certes il faut faire la part de la violence habi- 
tueUe du langage à cette époque et de Fexagéra- 
tiou propre aux discussions de ce genre. Il n'en 
demeure pas moins que les attaques des prédica- 
teurs protestants durent paraître, auprès de ces 
diatribes, fort anodines et de peu de conséquence. 
Et ceci en explique la longue impunité. En outre, 
elles conduisaient les esprits à admettre qu'il 
y avait lieu de critiquer TÉglise et qu'elle avait 
grand besoin d'être épurée et amendée. 

Au surplus, la conduite d'une partie du clergé 
tant séculier que régulier justifiait pleinement, 
comme on va voir, les plus vives critiques. 



ABAISSEMENT DE LA VALEUR MORALE DU CLERGÉ. 

Le mal remontait assez loin< mais il devint sur- 
tout sensible à partir du triste pontificat de Sixte IV'^. 

lifes aient été tels que j'ai dû désirer leur grandeur et y tra- 
vailler- sans cela j'aurais aimé Martin Luther plus que moi-raême, 
parce que j'espérais que sa secte aurait pu ruiner la scélérate ty- 
rannie des prêtres ou au moins lui couper les ailes. )^ Ailleurs il dit 
encore : « Non si puo dire tanto maie délia Corte romana clie non 
meriti se dica più, perché è una infamia, uno esemplo di tutti c 
Tituperii e obbrobrii del mondo. » Glicciardini, Considéra zioni 
sui Discorsi del Machiavelli, Opère inédite, vol. I, Florence, 1857, 

P 27 

1 Ainsi que le rappelle Bossuet au commencement des Varia- 
lions le cardinal Cesarini représentait déjà au pape Eugène IV, 
avec une extrême hardiesse d'expression, les dangers que la dépra- 
vation du clergé faisait courir à l'Eglise. « On rejettera la faute 
de tous ces désordres, disait-il, sur la cour ide Rome qu'on regar- 
dera comme la cause de tous les maux... L'arbre penche et, au 
lieu de le soutenir pendant qu'on le pourrait encore, nous le pré- 
cipitons à terre. » 

2. RocouAiN, vol. IH, p. 41. 



MŒURS DU CLERGE. 



97 



Le chroniqueur Infessura assurait alors qu'on au- 
rait eu peine à trouver un prêtre ou un membre 
de la Curie qui n'entretint pas une concubine et 
Gilles de Viterbe, général des ermites de Saint- 
Augustin et plus tard cardinal, dit dans son His- 
toria XX Sœcidorum que depuis ce temps le 
clergé fut profondément corrompu ^. 

La licence des derniers pontificats du w® siècle 
avait aggravé le mal ; le luxe de la cour de Léon X 
et l'exemple de quelques-uns de ceux qui la com- 
posaient, firent le reste. 

Le concile de Latran s'était efiorcé de réagir. 
Le 5 mai 1514, à la IX® session (séance solennelle), 
Antonio Pucci fit une harangue contre les mauvais 
prêtres dans laquelle il stigmatisa leurs déporte- 
ments; par cent trente voix contre dix les mem- 
bres du concile l'approuvèrent et la bulle « Super- 
7133 dispositionis », qui fut la conséquence de ce 
vote, régla en quarante-cinq articles les pres- 
criptions auxquelles devaient désormais se sou- 
mettre les ecclésiastiques 2. 

Mais Léon X ne tint aucunement la main à leur 
application et il en alla comme auparavant. En 
1532, Clément VII rappela au clergé, à la prière 



1. viEx eo cœpium tempus est sacris non numinis sed nummi, 
non saluiis sed voluptatis ». « La dépravation des mœurs avait 
fait de tels progrès dans le clergé que des voix nombreuses s'éle- 
vaient en faveur du mariage des prêtres», dit Pastor {Histoire des 
Papes y vol. V, p. 170). 

2. Mansi, Sacr. Conciliorum nova et amplissima Coll., Flo- 
rence, 1757-1798, vol. XXXII, col. 887. Pastor, Hist. des Papes, 
trad., vol. X, p. 281. La bulle Supernx dispositionis est du 5 mai 
1514. Voir p. 416 ce que dit à ce sujet le cardinal Contarini. 

LA RÉFORME EN ITALIE. 7 



n CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

de Caterina Cîbo, qu'il devait s'abstenir de blas- 
phémer, de jouer, de porter des vêtements courts, 
de mener une vie dissolue ^ 11 en fut de ces 
injonctions comme des précédentes. 

Un proverbe lombard disait : « Si tu veux aller 
en enfer, fais-toi prêtre 2. » 

Le séjour de Rome passait pour si pernicieux 
que lorsque le jeune cardinal Giovanni de Mèdicis, 
le futur Léon X, fut sur le point de s'y rendre, en 
mars 14.92, son père Lorenzo crut devoir le mettre 
en garde contre les dangers qu'il allait courir; 
après les avoir énumérés longuement, il conclut 
avec tristesse qu'il lui sera bien difficile de les 

éviter^. 

Le fameux Aleandro, dont la vie fut si édifiante 

dans sa seconde moitié, éprouvait une grande 
appréhension pour lui-même quand il allait à 
Rome qu'il qualifie de Babylone, et elle était d'au- 
tant plus justifiée qu'il lui arriva plus d'une fois 
de succomber aux tentations qu'offrait trop abon- 
damment la ville pontificale ; il en fait un aveu 
non déguisé dans son autobiographie en employant 
toutefois dans ces passages la langue grecque 4. 

1. Le Plvt, Monumentiim ad Illst. ConciliiTridentini, Louvain, 

1 "RI 1788 vol II» 

\ Tacchi Ventuiu, p. 19. Fontana, Doc. Vat., dans Archiv. Soc. 
Rom rfi67or. Pa«., vol. XVI, an. 1892, p. 129. 
3. G. Capponi, Storia délia Repuhblica di Firenze, Florence, 

1875 vol. H, P- 528. 

4 'abbé J. Pvquier, Jérôme AUandre, Paris, 1900, p. 127 et 
suiv p 347. Lettres familières, p. 125 el 131. IIknri Omont, Jour- 
nal 'autobiographique..., Paris, 1895, p. 9 et suiv. L. Dobkz, Une 
Lettre de Gilles de Gonrmont, Pans, 1898, p. 30. 



MŒURS DU CLERGÉ. 



99 



Évoquait-il plus tard ces aventures comme une 
mortification et pour se fortifier par le souvenir 
de sa faute ou bien goùtait-il à se les rappeler un 
certain charme et en tirait-il un peu vanité? Les 
mobiles des actions humaines sont si complexes et 
si contradictoires que tous ces sentiments se trou- 
vaient peut-être réunis. Quoi qu'il en soit, elles 
montrent de combien de périls étaient assaillies 
même les âmes les plus fermes. 

Du sommet de la hiérarchie ecclésiastique jusque 
dans le bas clergé, parmi les réguliers comme 
parmi les séculiers, la méconnaissance des devoirs 
même les plus impérieux qu'impose le sacerdoce, 
était fréquente et souvent complète ^ 

Le cardinal Benedetto Accolti, élu par Clément VII 
en avril 1527, était un débauché et un criminel; 
il l'avait montré pendant sa légation à Ancône 
qui aboutit à un procès à la suite duquel il fut 
incarcéré au château Saint-Ange pour avoir fait 
décapiter cinq gentilshommes, commis des extor- 
sions, scandalisé le pays par ses débordements. Au 
cours d'un autre procès qui eut lieu à Rome, en 
1535, un des témoins déposa qu'il disait rarement 
la messe, qu'à Lorette il avait communié sans se 
confesser et tenu à table des propos sacrilèges, 
affirme que la colère de Dieu et la sienne n'étaient 
qu'une seule et même chose, et proféré des blas- 



1. Il en était de môme en France. Voir Imbart de la Tour, Les 
Origines de la Réforme, Paris, 1905-1909, et Renaudet, La Pré- 
réforme. 



100 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

phèmes qu'on ne peut rapporter contre Jésus et 
la Vierge. Il exilait les maris et les frères des fem- 
mes qu'il convoitait. On le voyait sortir vêtu d'un 
costume laïc de velours. En revanche, un jour 
qu'un troupeau de vaches qui lui appartenait, arri- 
vait à Ancône, il se rendit à sa rencontre avec son 
clergé et la croix, entouré de tout l'appareil d un 

légat'. . . 

Tout ce que l'envoyé vénitien Soriano pouvait 
dire de la plupart des cardinaux élus par Clé- 
ment VU était : « Ce ne sont pas des saints, 
mais je puis en parler honorablement comme de 
seigneurs qui vivent en vrais et dignes gentils- 
hommes-. » . . ,. 

Les évoques donnaient la consécration à n im- 
porte qui, à des enfants do seize ans^, dit le cardinal 

1 F CosTANTiw, n cardinal di Kavenna al Governo di 
. ; p!Lrn 1891 - Archiva diSlato, Home Atli del Gover- 

■''"lri53T.'544 k?ch ;. "t^^^^^^^^^^^ XIV, vol. VUI.fol. 71. 

dans le cor ijiano (liv. II, § 10) d'un jeune cardinal qui, se sen- 
tant acile emmenait dans son jardin tous ceux qui venaient le 
vo^r même s™ "es recevait pour la première fois et, es ayant fa l 
mètt'rren chemise comme lui, luttait avec eux à qui sauterait le 
m^ùx I^s interlocuteurs du Cor%iano ne se montrent d ailleurs 

ii„™«„t «randalisés au récit de cette gammerie. 
"I^e concTe de T^^ décida, par le décret du 15 juillet 1563, 
aue les évéques seraient tenus de donner la consécration eux- 
mêmes quTne conféreraient jamais la première tonsure à des 
Ssn? à des personnes qui ne la sollicitaient que pour se sous- 
traire lia juridiction civile. Aucun clerc ne pouvait recevoir de 
bénéfice avint d'avoir atteint l'âge de quatorze ans Pallavicni, 
Yol 11 p. 817. Donc tout cela se pratiquait auparavant 

Le concile dans sa XIV« session, cap. vi, el dans sa XXI b ses- 
sion, cap I avait pris des décisions à l'égard des prêtres illettrés 
et des prêtres concubinaires. 



MŒURS DU CLERGE. 



101 



Carafa dans son rapport au pape Paul III (1532). 
Les dispenses d'âge se vendaient quatre écus à 
Rome. Le légat de Pérouse, Ascanio Parisani, 
écrit qu'un canonicat destiné à des nobles ou à 
des clercs ayant obtenu une haute situation dans 
la hiérarchie, fut attribué, sur la recommandation 
d'un joueur de luth du pape, au bâtard d'un 
cordonnier, lequel avait fort mauvaise réputation. 
Aussi arrivait-il que des prêtres dénaturaient les 
dernières volontés des mourants. 

A l'occasion de la nomination de son ami Pietro 
Lippomani, comme évêque de Bergame, en 1516, 
le futur cardinal Gasparo Contarini composa à son 
intention un traité De officio Episcopi^ dans lequel 
il commence par rappeler le rôle de l'évêque 
chargé d'instruire et de diriger ses ouailles, de 
veiller sur leurs mœurs en leur donnant l'exemple 
d'une vie sans tache, d'assurer leur bonheur : « Il 
doit chasser de son cœur l'avarice, la haine, 
l'ambition, les voluptés que procurent le boire, le 
manger et les choses de l'amour; se montrer 
tempérant dans son langage, et s'abstenir de la 
colère, se faire le défenseur des femmes et des 
enfants. » A ce propos, Contarini cite Platon et les 
péripatéticiens, unissant ainsi les deux philosophies 
entre lesquelles se partageaient, non sans aigreur, 
ses contemporains. « Rien n'est plus convenable, 
écrit-il, qu'un certain déploiement de luxe chez un 

1. Publié dans ses œuvres par son neveu Luigi Contarini, à Paris, 
en 1571. Ce manuel du parfait évêque est à comparer avec celui du 
parfait cardinal, public en 1510, parCouxESE, De Cardinalatu. 



102 CAUSES DU DÉVELOPPEMliNT DE LA RÉFORME. 

prince, rien de plus indécent chez un évêque; il 
lui faut s abstenir d'une riche argenterie, d'une 
nombreuse domesticité, des repas plantureux, des 
meubles luxueux. Puisque les beaux ornements 
les vases superbes, les demeures fastueuses sont 
réservés à Dieu, comment l'évêque en posséderait- 
il aussi sans oublier ses devoirs envers les pau- 
vres? » Mais ces excellents conseils ne furent guère 

entendus. 

La conduite de l'évêque de Vegha en Vénetie 
scandaHsait le nonce AleandroU juste titre. « J ai 
à vous parler, écrit-il le 24 mai 1533, d'un ribaud 
et néfaste évêque afin que, ayant expédié la matière 
des moines, je passe à celles des prélats de mon 
rang. U avait accompli des infamies à Rome avant 
le sac et a profité de cette occasion pour s'enluir; 
ainsi cette homme qui avait contaminé cette ville, 
de mille et mille façons, au temps de sa félicité, 
s^est trouvé sauvé par sa ruine. Il a soulevé tout le 
pays contre lui; n'ayant pas de demeure fixe, il ne 
vit que dans les tavernes et les mauvais lieux, avec 
des voleurs; il a fait quantité d'ordinations abomi- 
nables et iniques, choisissant des larrons, des 
assassins et des malfaiteurs. Sa Sainteté verra les 
procès qu'on pourra lui faire, il ne pourra s'empê- 
cher de l'envoyer aux galères ou au gibet II a 
tous les vices. On a découvert plusieurs bulles 
forgées ou antidatées par lui. Enfin dansla semaine 
de Pâques, il en a fait une qui a mis, je ne dis pas 

1. Vat. Nunz. Venezia, yo\. 1, c. 138. 



MŒURS DU CLERGE. 



103 



la ville mais toute la Vénétie en rumeur; j'en ai 
une honte qui ne peut s'apaiser. Je lui ai fait des 
remontrances de vive voix et en avais obtenu la 
promesse qu'il cesserait ses scélératesses; il m'avait 
même demandé pardon et promis qu'il irait vivre 
à Rome ; mais sa vie continue à causer autant de 
scandale. Voici un exemple de ce qu'il ose faire : 
une pauvre femme de Brescia avait un fils prison- 
nier à vie et se lamentait de son sort; un complice 
de l'évêque vint la trouver et lui dit qu'on pourrait 
le sauver, en prouvant par exemple qu'il était 
prêtre avant d'avoir accompli son crime ; il ajouta 
que, moyennant 50 ducats, il lui serait délivré un 
faux bref; comme la femme ne possédait pas cette 
somme, il se contenta de 10 ducats et lui remit un 
bref portant la date de l'année 1530 ; il se trouva 
que cette date ne convenait pas, alors il la modifia 
pour Tannée 1526 et reçut 8 ducats. Le coup fut 
d'ailleurs manqué, car le cardinal évêque de Bres- 
cia, qui se méfiait des friponneries de l'évêque, 
découvrit le faux. U en résulta même que le pri- 
sonnier fut condamné à mort et n'obtint la vie 
sauve qu'en acceptant la charge de bourreau. Sa 
mère vint me demander justice. J'aurais vive- 
ment souhaité qu'il prit la fuite ou allât dans les 
terres de l'Église afin que Sa Sainteté en disposât 
sans scandale, mais il est venu ici à Venise où j'ai 
pu le faire arrêter secrètement et maintenant il 
se trouve dans les prisons du palais ducal; on le 
retient au nom de Sa Sainteté, car j'ai dit que 
c'était par son ordre que j'agissais. La Seigneurie 



104 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

et tout le pays sont enchantes ; on a appris par ce 
moyen que les mauvaises et scélérates actions que 
commettent certains évêques ne doivent pas être 
imputées à Notre-Seigneur ni à ses nonces, mais à 
leur nature dépravée... » 

Aleandro n'était pas au bout de ses stupéfactions; 
révoque s'avisa de sacrer un quidam dans sa 
prison! « Je ne l'aurais jamais cru, ajoute 
Aleandro, si je ne l'avais pas vu. Chaque jour, les 
révélations sur ses ribauderies pleuvent. » Pour 
plus de sûreté, il l'avait transféré dans le monas- 
tère S. Salvatore, mais il n'était qu'à demi rassuré 
et pressait le cardinal Giacomo Salviati, chef de 
rinquisition, de faire expédier au plus tôt par le 
pape « un bon bref » aux moines de ce monastère 
pour qu'ils le tinssent étroitement captif. 

L'année suivante, le 24 juin 1534., le nonce 
revient sur les méfaits de cet évêque qui était, assure- 
t-il, « le plus fallacieux des hommes ». « Quand il 
veut prêter un faux serment, dit-il, il met la main 
sur sa poitrine après avoir eu soin de placer sous 
ses vêtements une laitue ou un chou ; de la sorte 
il peut dire ensuite que son serment ne valait rien 
puisqu'il avait juré sur un légume. » « La malheu- 
reuse cité de Veglia, n'a. pas chance, écrit-il, car 
le successeur de cet évêque ne vaut pas mieux. » 
Cet évêque, Giovanni Rosa, était-il aussi coupable 
que le pensait Aleandro? Il venait d'être intronisé 
deux ans auparavant, en 1531, et resta en fonctions 
jusqu'en 1550. A moins qu'on ne se soit montré 
extraordinairement indulgent à son égard, il sem- 



MŒURS DU CLERGE. 



105 



blerait donc qu'il ne fut pas jugé indigne de son 
ministère. 

Il était des évêques qui louaient les biens de la 
mense épiscopale à des exploitants dont l'unique 
souci était de pressurer leurs tenanciers. L'évêque 
de Rossano, dans la province de Cosenza, en usa 
ainsi ; ses tenanciers se plaignirent ; il fit si peu de 
cas de leurs doléances qu'ils s'adressèrent au gou- 
verneur de Rome; une enquête fut ouverte en 
février 1538 qui amena la constatation de nombreux 
faits de violence et surtout d'immoralité à la charge 
du représentant de l'évêque qui était un prêtre ^. 

L'évêque de Côme, Cesare Trivalzio, dut quitter 
brusquement son diocèse 2. Ses panégyristes ont 
affirmé qu'il avait été victime de ses sympathies 
françaises^; cependant il ne semble pas que l'empe- 
reur Charles-Quint l'ait eu en particulière aversion. 
De nombreux témoins qui déposèrent au cours d'une 
action intentée contre lui par l'avocat fiscal à Rome, 
affirmèrent que l'évêque avait falsifié un bref de 

1. Rome, Achiv. di Stato, Investigationes, voL X, fol. 14. Jus- 
qu'à l'époque où les tribunaux du Saint-Office commencèrent à 
fonctionner et connurent de toutes les aflfaires relatives aux man- 
quements des prêtres à la morale ou à la foi, les interrogatoires des 
témoins étaient du ressort du gouverneur de Rome et les minutes 
s'en trouvent dans l'Archivio di Stato « Investigationes ». Mais les 
pièces des procès instruits devant le tribunal du Saint Oftice demeu- 
rèrent dans ses archives qui, pour des raisons diverses, ne sont pas 

accessibles 

2. Rome, Archiv. di Stato, AtliGov., Sec. XVI, Prot. 3, fasc. 4. 

3. Le 12 décembre 1519, François l'M'avait subrogea l'évêque de 
Plaisance, Gomez de Tolède, comme sénateur clerc de Milan. Il lui 
avait également accordé des lettres « de naturalité ». Actes de 
François /«% vol. V, p. 493, n*^ 17211; vol. VIII, p. 693, no« 32.886 
et 42.893. 



Ifi 



106 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

Clément VII relatif à une abbaye de Côme rappor- 
tant 1 .000 écus par an et dont son oncle, Scaramuz- 
zio Trivulzio, avait eu jadis le bénéfice. Ce fut 
lorsqu'on découvrit la falsification du bref que 
l'évêque prit la fuite ; il partit secrètement, à che- 
val, avec trois compagnons seulement, sans pré- 
venir même son majordome. Un des témoins affirma, 
dans son interrogatoire du 20 mai 1535, qu'il avait 
vu chez Tévêque quand il avait diné chez lui, beau- 
coup d'argenterie, coupes à pied, plats dorés, 
vases et surtouts dont on affirmait que l'évoque 
avait emporté la majeure partie en s'en allant. Le 
11 juin suivant, Nicolao Rentius, « secrétaire du roi 
de France », assura avoir tenu en main le bref, au- 
quel il ne manquait que le sceau qui y fut apposé plus 
tard. Quelle fut la sanction de cette enquête, on ne 
le sait, les archives du gouverneur de Rome ne con- 
tenant que les minutes des interrogatoires, mais 
c'est beaucoup déjà que l'autorité ecclésiastique ait 
cru utile de procéder judiciairement contre Tévè- 
queet ait accueilli de telles accusations. 

Il mourut à Rome en 154^8. 

L'évêque Camillo Peruschi se trouvait, le G sep- 
tembre 1551, dans une maison de banque en cos- 
tume sacerdotal!; il se prit de querelle avec un 
client qui venait retirer son argent et le traita de 
fou, celui-ci lui répondit qu'il mentait par hi gorge 
et voulut lui donner un soufflet, mais l'évêque 
ayant fait un mouvement de recul, il ne put que le 

1. InvestigationeSiyol.WXW, fol. 155. 



MŒURS DU CLERGÉ. 



107 



prendre par la barbe ; l'évêque lui cria : « C'est 
ainsi que tu en uses avec un évêque dans la maison 
d'un autre ! » Et les choses en restèrent là ; cet 
accident suffit à montrer le peu de respect qu'ins- 
piraient parfois les plus hautes dignités ecclésias- 
tiques. 

Deux mois après, le 29 octobre 1551, Tévêque de 
Tivoli, Marco Antonio Croce, faillit être assassiné à 
la suite d'un différend '. 

L'évêque de Reggio, Gio Ratta Grosso, était un 
joueur de cartes sans vergogne, ce qui l'amenait 
parfois à proférer d'affreux jurons. Un « preposito » 
à l'église S. Nicola de la même ville déposa, le 
16 janvier 1555, qu'il se rencontrait souvent avec 
des joueurs de profession à un jeu fort en vogue 
alors, la « primiera » et que, lorsqu'il perdait, il 
criait : « Par le sang, par le corps du Christ » ; ou 
bien pis encore. Parfois il allaitjouer chez des gens 
de la ville, habillé en laïc et l'épée au côté ; il 
entrait même chez des femmes et y tenait des pro- 
pos indécents. D'autres témoins confirmèrent ces 
dépositions ^. 

En 1538 (11 avril), « la Curie eut la certitude », 
dit un document, qu'un prêtre, Bartolomeo de GalH, 
avait volé avec le concours de quelques complices 
une croix d'or et des calices dans une église du 
diocèse de Novare ; ces objets avaient été vendus 
à un juif de Mantoiie ; l'évêque fit arrêter le cou- 

1. Investigationes,\o\. XXXVII, fol. 87. 

2. Rome, Archiv. di Stato, AUi del Governatore, Sec. XVI, 
Trot. 17, fasc. 2^1. 



106 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

Clément VII relatif à une abbaye de Côme rappor- 
tant 1 .000 écus par an et dont son oncle, Scaramuz- 
zio Trivulzio, avait eu jadis le bénéfice. Ce fut 
lorsqu'on découvrit la falsification du bref que 
Tévêque prit la fuite; il partit secrètement, à che- 
val, avec trois compagnons seulement, sans pré- 
venir même son majordome. Un des témoins affirma, 
dans son interrogatoire du 20 mai 1535, qu'il avait 
vu chez l'évêque quand il avait dinc chez lui, beau- 
coup d'argenterie, coupes à pied, plats dorés, 
vases et surtouts dont on affirmait que l'évêque 
avait emporté la majeure partie en s'en allant. Le 
11 juin suivant, Nicolao Uentius, « secrétaire du roi 
de France », assura avoir tenu en main le bref, au- 
quel il ne manquait que le sceau qui y fut apposé plus 
tard. Quelle fut la sanction de cette enquête, on ne 
le sait, les archives du gouverneur de Rome ne con- 
tenant que les minutes des interrogatoires, mais 
c'est beaucoup déjà que l'autorité ecclésiastique ait 
cru utile de procéder judiciairement contre Tévè- 
queet ait accueilli de telles accusations. 

Il mourut à Rome en 154^8. 

L'évêque Gamillo Peruschi se trouvait, le 6 sep- 
tembre 1551, dans une maison de banque en cos- 
tume sacerdotaU; il se prit de querelle avec un 
client qui venait retirer son argent et le traita de 
fou, celui-ci lui répondit qu'il iiieiitait par la gorge 
et voulut lui donner un soufflet, mais l'évoque 
ayant fait un mouvement de recul, il ne put que le 

1. TnvestigaHoneSjyo\.W\W, fol. 155. 



MŒURS DU CLERGÉ. 



107 



prendre par la barbe ; l'évêque lui cria : (< C'est 
ainsi que tu en uses avec un évêque dans la maison 
d'un autre ! » Et les choses en restèrent là ; cet 
accident suffit à montrer le peu de respect qu'ins- 
piraient parfois les plus hautes dignités ecclésias- 
tiques. 

Deux mois après, le 29 octobre 1551, Tévêque de 
Tivoli, Marco Antonio Croce, faillit être assassiné à 
la suite d'un dijBFérend '. 

L'évêque de Reggio, Gio Batta Grosso, était un 
joueur de cartes sans vergogne, ce qui l'amenait 
parfois à proférer d'affreux jurons. Un « preposito » 
à l'église S. Nicola de la même ville déposa, le 
16 janvier 1555, qu'il se rencontrait souvent avec 
des joueurs de profession à un jeu fort en vogue 
alors, la « primiera » et que, lorsqu'il perdait, il 
criait : « Par le sang, par le corps du Christ » ; ou 
bien pis encore. Parfois il allaitjouer chez des gens 
de la ville, habillé en laïc et l'épée au côté ; il 
entrait même chez des femmes et y tenait des pro- 
pos indécents. D'autres témoins confirmèrent ces 
dépositions ^. 

En 1538 (11 avril), « la Curie eut la certitude », 
dit un document, qu'un prêtre, Bartolomeo de Galli, 
avait volé avec le concours de quelques complices 
une croix d'or et des calices dans une église du 
diocèse de Novare ; ces objets avaient été vendus 
ù, un juif de Mantoue ; l'évêque fit arrêter le cou- 

1. Investigationes,\o\. XXXVII, fol. 87. 

2. Rome, Archiv. (H Stato, Alti del Governatore, Sec. XVI, 
riot. 17, fasc. 2'i. 



Il< 

I' 1* 



11 



108 CAUSBS DU DÉVELOPPEMENT DB LA RÉFORME. 

pable qui fut condamné à dix ans de banissement 
et à la restitution * . 

En Sicile, un prêtre dérobe un calice, un man- 
teau et de l'argent. C'était, au dire d'un frère con- 
ventuel de Tordre de Saint-François, chose bien 
connue de tout le pays. Une telle notoriété rendait 
plus graves les conséquences de pareils méfaits ; 
les partisans de la réforme — ou tout au moins 
d une réforme — avaient beau jeu à proclamer que 
le clergé entier était corrompu et qu'il fallait en 
renouveler l'esprit et le recrutement -. 

Un prêtre calabrais, Giuliano Pistoia, exerçait 
couramment l'usure ; il prêtait à 30 % ; l'un des 
témoins dans son affaire s'était fait avancer 18 écus 
pour lesquels il dut payer, au bout de quatre mois, 
un intérêt de 7 écus et 2 giuli. L'accusé avait été 
également impliqué dans une affaire de falsifica- 
tion de monnaies et ne s'en était tiré qu'en dénon- 
çant ses complices. Il avait trois enfants (19 novem- 
bre ibïk)\ 

Le moine Augustin fra Felice faisait également 
profession de prêter de l'argent à gros intérêts ; il 
vivait à Frascati avec une femme nommée Lucre- 
zia et sa mère (janvier 1551)*. 

Un chanoine de l'église S. Geronimo, située à 
Rome près du port de Ripetta, fut accusé par un 
prêtre de Zara de ne pas vouloir lui rendre 35 giuli 



1. Investigationesy vol. XI, fol. 55. 

2. InvesÙgationes, vol. XXI, ad. an. , ^ .v 

3. Investigationes, vol. XXIV, fol. 131. Il avait rogné des pièces. 

4. Investigationes, vol. XXXIV, fol. 43. 



MŒURS DU CLERGÉ. 



109 



qu'il lui avait prêtés (1*' septembre 154.4) K 
Vers la fin de Tannée 1534, le « fiscal » commença 
une instruction contre l'archipretre Vincenzo de 
Mancini, prêtre à S. Vincenzo, près de Venafro, 
dans le Napolitain 2. Le fils du comte Pannoni, 
seigneur de la ville, interrogé chez un notaire selon 
la coutume et ayant prêté serment, déposa que ledit 
prêtre était vassal de son père et d'une espèce dont 
il n'y avait que trop d'exemples. Personne n'ignore, 
dit-il, qu'il a refusé de se rendre auprès d'un mori- 
bond parce qu'il avait la peste, qu'il vit publique- 
ment avec une de ses parentes dont il a eu un fils 
qui habite avec lui ; qu'un jour, il y a trois ans, 
disant la messe dans une église voisine, il s'était 
arrêté au moment du Pater et, ayant enlevé son 
étole, avait fait mine de s'en aller. Le témoin lui 
avait dit : « Que diable faites-vous là » ? et il avait 
répondu : « S'ils ne me donnent pas l'offrande, je 
ne finirai pas la messe. » Des gentilshommes inter- 
vinrent, on lui remit ce qu'il demandait et il reprit 
Toffice. Une autre fois, raconte encore le témoin, 
s'étant retourné vers l'assistance pour dire : Do- 
minus vobiscum, il aperçut une belle fille et s'é- 
cria, de façon à être entendu : « Quel beau morceau 
je vois là » ! Un vicaire qui lui reprochait sa con- 
duite fut menacé par lui de mort. 

Un autre témoin confirma ces dires et ajouta que 
dans l'église cathédrale de S. Vincenzo, le jour 
de la Chandeleur, l'archipretre avait distribué des 

1. Investigationes, vol. XXIV, fol. 9. 

2. Investigationes, vol. V, fol. 306, 336. 



110 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

cierges qui, au lieu d'être tout en cire comme 
c'était l'usage, étaient de résine recouverte d'une 
mince couche de cire. 11 ajouta que, devant porter 
les derniers secours à un malade, Farchiprêtre avait 
déclaré qu'il ne se rendrait auprès de lui que si l'on 
s'engageait à lui céder un de ses champs de vigne. Un 
autre malade avait dû lui promettre le paiement 
d'une somme d'argent. Il avait failli tuer son frère 
un jour de Pâques à l'église. 

En juin 1535, l'évêque de Nola fit emprisonner 
un prêtre. Ferrante Bursello, coupable d'assassi- 
nat*. 

Au commencement de l'année 15U (H avril), la 
Curie fut informée, « la rumeur publique ayant pré- 
cédé l'annonce exacte des faits », que le prêtre 
Blasio de Malvicini, alias de Buxis, de Spino d'Adda, 
diocèse d'Alexandrie, actuellement chanoine à 
Pavie, avait, étant dans les ordres, porté les armes 
et participé au sac de Rome^. Il était moine dans 
l'ordre de Saint-François ou de Saint-Bernard et 
célébrait régulièrement la messe quand, « poussé 
par un esprit diabolique et dans de mauvaises 
pensées », il s'était joint aux troupes du prince 
d'Orange, était entré dans Rome avec les Impé- 
riaux et y avait participé aux crimes dont les au- 
tres soldats s'étaient rendus coupables ; il avait 
pillé les maisons des nobles romains, volé de l'or, 
de l'argent, et toutes sortes d'objets précieux, dé- 
pouillé même des églises, commis d'autres excès. 

1. ArcMv. Val, Arm. 40, voL LI, n. 108. 

2. InvestigationeSy vol. XXI, fol. 179. 



MO:URS DU CLERGE. 



111 



Une partie de son butin — qu'il avait renvoyée 
par mer dans sa patrie — avait été volée par les 
pirates et c'était à grand'peine qu'il s'était lui- 
même échappé; l'autre partie était demeurée à 
Rome entre les mains d'un capitaine, ainsi que l'at- 
testait une lettre versée au procès. Le sac achevé, 
il était retourné dans le Milanais et avait été 
nommé chanoine. 

Le jeu avait parfois des conséquences funestes 
pour les prêtres qui s'y livraient; un prêtre de 
Carro fut tué vers 1543, par un capitaine, à la 
suite d'une querelle de jeu ; un chanoine de Saint- 
Pierre, Giorgio Catullo de Savone, ayant gagné 
20 écus aux dés à Geronimo Mattei, reçut de lui un 
coup de poignard à la tête (décembre 1550)*. 

Le cas de prêtres aimant la bataille et portant 
l'épée était fréquent. Quand tel chanoine de Saint- 
Pierre se rendait à la basilique pour y officier, ses 
serviteurs l'attendaient sous le portique « où est la 
grande pomme de pin » ^ pour lui enlever sa cape, 
son épée et son poignard et le revêtir de la si- 
marre 3. 

Giovanni Çambi rapporte dans ses histoires qu'il 
vit un prêtre monter à cheval vêtu d'une cape 
noire à l'espagnole lui tombant à peine aux ge- 

1. Investigationes,\o\. XXXIII, fol. 101. 

2. Il s'agit de la Pomme de pin qui ornait, dit-on, le mausolée 
d'Auguste, que Nicolas V fit placer dans l'église Saint-Pierre et qui 
est aujourdhui au Vatican. 

3. Rome, Bibl. Vit. Em., Mss. Gesuiti. 1529, fasc. 2. Tommasino 
Lancellotti, Cronaca Modenese dans Mon. di Stor. Pat. délie 
Prov. ModenesCy vol. VII, p. 373, parle de même en ce qui con- 
cerne Modène. C'étai» un pratiquant. 



112 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

noux, l'épée au côté et entouré de ses familiers 
qui avaient autant que lui l'air de soldats K 

Il arrivait fréquemment que le gouverneur de 
Kome était obligé de s'interposer pour empê- 
cher des luttes à main armée entre ecclésiasti- 
ques. . 

Le 5 mai 1535, le gouverneur en fonctions, Gio- 
vanni Guidiccioni2, enjoint à l'évêque de Melfi, 
Giacomo Ponzetti, et à un laïc, Carlo Gualter- 
nucci, de ne pas troubler la paix sous menace d un 
amende de 1.500 écus; six mois après, l'ordre est 
renouvelé et les mauvaises dispositions des deux 
adversaires s' étant exaltées sans doute au lieu de se 
calmer avec le temps, l'amende est portée a la 
somme énorme de 2.000 ducats. 

Le 22 mai 1537, l'aumônier des conservateurs, 
Cataldo, s'engage sur ordre du gouverneur à ne 
pas molester un chanoine, l'amende dont il était 
menacé au cas où il aurait violé sa promesse, étant 
de 100 ducats seulement. Il est vrai que les conser- 
vateurs, bien qu'ils fussent les chefs de la munici- 
paUté, donnaient à leur aumônier un assez maigre 

Le 30 mars 1544. une affaire plus grave fut ap- 
pelée devant le tribunal du gouverneur * ; Giovanni 
Pietro de Cecina, familier du cardinal Guidiccioni, 

1 Istorie, Florence, 1786, vol. HI, p. 214. 
2* Nommé le 25 octobre 1534. Archiv. S. Vat. Div. Camer vol 
CI, fol. 16. En juin 1535, il fut envoyé comme nonce auprès de 

Charles-Quint. r , .o, 

3. Jnvestigationes, vol. XL biSy loi. is*. 

4. Investigationes, vol. XXII, fol. 25. 



MŒURS DU CLERGE. 



113 



vint se plaindre qu'un prêtre de Fivizzano l'avait 
menacé de se rendre à Rome pour le tuer; et il 
était homme à mettre sa menace à exécution, 
Étant déjà ordonné prêtre, il avait pris les armes 
et fait campagne ; les foudres de l'Église ne l'ef- 
frayaient pas plus que les dangers de la guerre, 
car frappé de l'excommunication majeure, i< latœ 
sententiée », il continuait à dire la messe et à va- 
quer à ses occupations dans un bénéfice appelé 
S. Golombado sur lequel il n'avait aucun droit ; 
un prêtre qu'on avait envoyé pour l'en déposséder 
avait été fort mal accueilli. 

Le 25 mai delà même année 1544-, un chanoine 
du Latran frappe mortellement un Français d'un 
coup d'épée. Puis c'est un moine récollet (de 
l'ordre de Saint-François) qui vient à Rome et est 
arrêté parce qu'il portait un grand couteau de 
boucher ; on lui demande pourquoi. « C'était, dit-il, 
pour le faire aiguiser et y mettre un fourreau. » 
Cette explication parut insuffisante d'autant que ce 
moine se promenait par les rues en costume sécu- 
lier, cape noire, chapeau noir, chausses de gen- 
tilhomme. Aussi avait-on commencé par lui don- 
ner, dès son arrestation, deux coups d'estrapade. 
Il avait fait sa profession dans un monastère de 
conventuels, puis s'en était échappé pour devenir 
franciscain déchaux afin de pouvoir, expliqua-t-il, 
venir en aide à sa vieille mère, il ne dit pas com- 
ment. Son cas fit l'objet d'une instruction dans 
laquelle figurèrent plusieurs témoins qui tous 
s'accordent à parler du caractère irritable du 



lA RÉFORME EN ITAJIE. 



8 



114 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

moine et de son désir de courir les ruelles i. 
En Tannée 154.6, c'est une bien autre aôaire, les 
chanoines de Tivoli descendent en armes une pre- 
mière fois au nombre de six ou huit, une seconde 
fois accompagnés d'hommes également armés pour 
assaillir un entrepreneur qui avait loué les eaux 
sulfureuses qui se trouvent à Acque Albule, à mi- 
chemin entre Rome et Tivoli ; une exploitation de 
chaux y avait été établie par Texploitant. Les cha- 
noines prétendaient avoir des droits sur la source 
et ils poursuivirent les ouvriers et tentèrent de 
forcer la maison de leur patron ; s'il n'avait été 
absent ils lui auraient fait un mauvais parti 2. 

En 1547, un ermite portant barbe longue et vête- 
ment de bure, prête (la Messa, c'est-à-dire apte à 
célébrer la messe, se prend de querelle avec un 
moine près du Ponte Molle, le frappe à coups de 
bâton et le blesse mortellement^. 

Les rivalités entre maîtres d'école laïcs et 
ecclésiastiques dégénéraient parfois en querelles 
violentes; un chanoine, prêtre de l'église Délia 
Maddalena, vint insulter dans son école un maître 

laïc (1551) 4. 

Pour un bénéfice contesté, un prêtre s occupe de 
trouver un spadassin qui, moyennant quelque ar- 
gent, assassinerait son rival ; il avait même con- 
duite Rome à cet efïet un homme de sa main; 

1. Investigatloncs, vol. XIV, fol. 20 ; vol. XXI, ad an. 

2. Investigationes, vol. XXIV, fol. 9. 

3. Investigationes, vol. XXVI, fol. 183. 

4. Investigationes, vol. XXXV, fol. 155. 



MŒURS DU CLERGÉ. 



115 



un jour, étant au palais Farnèse, il s'écria: « Au- 
jourd'hui c'est décidé ; je fais tuer Camillo. » Ses 
amis le détournèrent de ce projet mais, dans son 
pays, il soudoya un assassin qui tua un autre de 
ses ennemis (23 juin 1552) *. 

Pour combien de prélats la continence était-elle 
une règle stiicte ? Il ne faut point l'oublier, la 
Renaissance a été une époque d'abandon des règles 
morales. Si les lois restaient rigoureuses, si mainte 
législation municipale punissait sévèrement par 
exemple le crime d'adultère et même celui d'em- 
brasser une femme sans son bon vouloir, en fait 
on n'appliquait guère ces dispositions et les mœurs 
étaient bienveillantes envers les amoureux. Une 
belle passion, quelle qu'en fût la nature, semblait 
digne d'admiration et était généralement encoura- 
gée. Comment les ecclésiastiques auraient-ils ré- 
sisté à l'entraînement et à la séduction de l'exem- 
ple, alors surtout qu'une impunité presque absolue, 
en tout cas une indulgence extrême, leur était 
assurée. Les cardinaux, qui menaient une vie de 
seigneurs fastueux, ne pensaient pas, du moins ce 
fut certainement le sentiment de plus d un, que la 
différence de Thabit dût les exclure d'aucun des 
plaisirs dont la vie des grands pouvait être char- 
mée. Leurs liaisons n'étaient guère secrètes: 
elles ne firent pas scandale parce qu'à Rome ces 
irrégularités étaient acceptées et passaient pour 
aventure ordinaire et commune. 

1. investigationes, vol. XXXVIII, fol. 209. 



116 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

Le cardinal Innocenzo Gibo eut quatre enfants, 
deux filles, à chacune desquelles il laissa 6000 éciis, 
deux fils qu'il avait légitimés et qui héritèrent du 
reste de ses biens; le cardinal Prospero Colonna 
eut, de Giulia da Fondi, une fille que l'empereur 
Charles-Quint légitima en 1532, trois autres filles 
d'une bourgeoise de Capoue et un fils ; le cardinal 
Farnèse, le futur Paul III, eut trois fils et deux 
filles. Toutefois il se peut que quelques-uns de ces 
enfants soient nés avant leur entrée dans les ordres, 
mais combien d'ecclésiastiques continuèrent, même 
après leur vocation, à vivre fort librement! 

Dans un procès, une femme dépose qu'une de 
ses amies, LauraBenedetti, avait été vendue autre- 
fois par son père au cardinal Cesarini (déposition 
du 21 décembre 154-0 devant le gouverneur de 

Rome^). 

Le clergé, du haut en bas de la hiérarchie, 
manquait de tenue morale. L'archevêque de Messine, 
Antonio di Lignamine (151^-1537), alors qu'il 
était abbé de Galati en Sicile, avait eu des rela- 
tions avec une femme qui habitait dans une mai- 
son toute voisine de la sienne, à ce qu'affirma un 
de ses anciens serviteurs au cours d'un procès en- 
gagé contre lui devant le gouverneur de Rome en 
15312; il ne changea pas de conduite après son 
élévation à l'épiscopat ; son fils, Gio Bernado, ha- 
bitait à l'archevêché; une fille, d'abord mise dans 
un couvent, fut appelée auprès de son père quand 

1. Investigationes, vol. XVI, fol. 14. 

2. Investigationes, vol. V, fol. 32. 



MŒURS DU CLERGÉ. 



117 



il eut perdu sa maîtresse. Lorsque la peste éclata 
à Messine, l'archevêque se réfugia à Lercara-Friddi 
où il fit venir une femme. Aussi se montrait-il in- 
dulgent ponr les autres. Au cours des tournées 
qu'il faisait dans son diocèse, il lui arrivait de 
découvrir que certains prêtres vivaient en con- 
cubinage; parfois il les punissait, mais le plus 
souvent il les laissait faire en se contentant de 
leur imposer une amende. Ces faits étaient, parait- 
il, de notoriété publique. 

L'évêque de Nicosie, Aldobrandini Orsini, maria 
une fille qu'il avait eue à un noble de Viterbe 
nommé Paolo Gordella et lui donna en dot 200 écus 
payables par quarts en quatre années. Il eut éga- 
lement un fils auquel il céda une vigne près de 
la porte du Peuple à condition qu'il fit une pension 
de 500 écus à sa mère Ambrosia de Pirani; celle- 
ci est qualifiée dans l'acte de « concubine de l'évê- 
que de Nicosie » (25 mars 1516) ^ 

On voyait des courtisanes dans le carrosse d'un 
évêque; on fit un procès à une Espagnole, Ippo- 
lita, qui au sortir d'une maison où l'on avait fes- 
tiné et dansé, était montée dans le carrosse de 
l'évêque de Rimini, neveu du cardinal Ascanio 
(1555)2. 

L'évêque de Pesaro, Lodovico Simonetta (1536- 
1560), qui devint cardinal en 1560, et vivait cons- 
tamment à Rome, semble avoir eu pour maltresse 

1. Archiv. Stor. Capit., Instrument. S. Rom. Cur., vol. XXV 

fol. 179. 

2. Investigationes i vol. XLII, fol. 123. 



118 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

une courtisane fameuse, Nina de Prato (11 juillet 

1554) ^ ^ ^ 

En 1554, Camilla, fille de Tarchiprêtre du Pan- 
théon, et Lorenzo, Alessandro et Rafaello ses frères, 
habitaient auprès de l'église avec leur père ; on 
se battait souvent dans la maison, les fils frap- 
paient leur père, les voisins intervenaient; le 
gouverneur de Rome dut s'occuper del'affaire^. 

Un prêtre de Piperno, près Frosinone, séduit 
une veuve et en a des enfants ; quand le père de 
celle-ci entreprend de l'éloigner du piètre, il le 
fait tuer (1532); une recluse est enlevée par un 
ecclésiastique et emmenée au loin (1532); une 
femme se plaint au gouverneur qu'un prêtre, fai- 
sant partie de la « famille » de l'éveque d'imola, 
a brisé son mobilier parce qu'elle Im i-ésistait. 
Un prêtre dépose une plainte pour avoir été 
volé par une femme (1532)^. 

11 en était partout de même. L'envoyé du duc 
de Savoie à Rome, lui écrivait, le 7 septembre 
1530 : « Dans peu on publiera un édit q\ii nous 
obligera, nous autres prêtres, à nous occuper 
d'autres choses que de femmes, de banquets, de 
pompes et de jeux comme font les ecclésiastiques 
dans le pays de Votre Excellence*. » 

En 1535 (1" décembre), dans un procès intenté 
par le fiscal contre Pietro Francesco de Cinugi, 

1. Investigationes, vol. XLII, fol. 75. Cf. Cvhdella, Mem. de 
cardinali, Rome, 1792-1797, vol. V, p. 27. 

2. Investigationes, vol. XLII, fol. 123. 

3. Investigationes, vol. VI, fol. 141, 226, 364. 

4. Turin, Archiv. di Stato, Sez. I, Let. amb. di Roiïih, Maz?» I. 



MŒURS DU CLERGÉ. 



119 



abbé de Bertinoro, dans laRomagne, un témoin à 
qui on avait demandé si, à sa connaissance, l'abbé 
avait contracté mariage, répondit qu'il l'avait vu 
(( passer l'anneau au doigt d'une femme nommée 
Antoniai ». Ensuite l'abbé vécut quatre ou cmq 
ans avec une nonne dont il eut deux fils. 

Neuf ans plus tard (janvier iW*) il eut de nou- 
veau à comparaître devant le gouverneur de Rome 
parce qu'il avait été cause d'un scandale 2. Une 
femme déposa que l'abbé avait enlevé sa fille 
Caterina qui était mariée et que depuis des années 
il vivait avec elle ; que même lorsqu'il avait été 
emprisonné à la Corte Savella, elle allait le retrou- 
ver car il y jouissait d'une certaine liberté. L'abbé 
s'était servi de sa fille pour faire porter à la femme 
de Alessandro Mattei des nouvelles de son fils 
détenu comme lui à la Corte Savella. La servante 
de Caterina confirma cette déposition. Cependant 
les parents du mari de Caterina la menaçaient de 
la tuer si elle continuait de vivre avec l'abbé; 
alors elle se sauva dans le couvent des « emmu- 
rées » de Sainte-Marie-Majeure; l'abbé l'y recher- 
cha et lui fit par écrit de telles promesses qu'elle 
en ressortit. Sur quoi, le cardinal Cesi fit fermer 
le couvent. Les lettres de l'abbé avaient été retrou- 
vées dans le coffre de Caterina. 

En ibk^ [V"- mars), le fiscal et la Curie enga- 
gèrent une action contre Francesco Marchesim, 
abbé d'un monastère à Florence, parce qu'il avait, 

1. Investigationes, vol. IX, fol. 363. ^^^ ^ ^ ^^ _ ^ 

2. Archiv. di Stato, Atti gov., Sec. XVI, Prot. 10, fâsc. 1. 



120 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

pendant quatre ans, entretenu une femme dans le 
monastère; elle s'y croyait tout permis, insultait 
les moines, régentait la communauté; quand on 
eut fait comprendre à l'abbé que ce scandale 
devait prendre fin, il l'établit dans une maison 
voisine qui fut meublée et approvisionnée aux 
dépens du monastère. Cette femme, qui avait été 
servante à l'hôpital S. Antonio et ne possédait 
rien, devint fort riche. Un jour elle alla avec 
Fabbé à Pistoia acheter une vigne; on les voyait 
d'ailleurs se promener ensemble dans les rues et 
dans les marchés de la ville ^ 

En 1548 (18 février), une femme déclare qu elle 
est venue à Home en 1535 avec un prêtre, Fran- 
cesco Ponza de Cavour, qu'elle avait connu étant 
dans un couvent de Savoie, à Savigliano; le jardi- 
nier du couvent avait servi d'intermédiaire; son 
frère l'avait placée dans ce couvent pour plus de 
sûreté sept mois auparavant, « parce que les sol- 
dats battaient la campagne et <iu'on en use ainsi 
avec les jeunes filles ^ ». 

Ce qui prouve surabondamment la licence des 
mœurs d'une partie du clergé et combien peu elle 
était réprouvée, ce sont les légitimations. Ces légi- 
timations, d'ailleurs fréquentes, avaient lieu dans 
des formes tout à fait officielles, devant le collège 
« Scriptorum Archivii Romanœ Curiœ », lequel 
siégeait dans le palais du Vatican. C'était tantôt 
le père qui les provoquait, tantôt l'enfant ou 

1. Investigationes, vol. XXI, fol. 165. 

2. Investigationes, vol. XXVIII, fol. 20. 



MŒURS DU CLERGÉ. 



121 



mieux ses tuteurs, car l'enfant avait parfois trois 
ou quatre ans; le but de ces reconnaissances était 
le plus souvent d'habiliter l'enfant à succéder à 
son père. Le nom de la mère manque rarement ; 
il figure toujours quand, et c'était le cas le plus 
fréquent, elle était de mauvaise vie, avec le qua- 
lificatif (c mulier soluta ». Quand c'était une veuve, 
elle n'était généralement pas nommée. 

Une constatation assez curieuse qu'on peut faire 
dans ces actes, c'est que les enfants portent pres- 
que toujours des noms tirés de l'antiquité latine 
ce qui tendrait à prouver l'influence de l'huma- 
nisme dans tous les rangs du clergé. 

En 1517 (16 septembre), le fils naturel de 
l'évèque de Bassano est légitimé par les soins d'un 
notaire qui reçoit 5 giuli ; peu après, une fille du 
même prélat est légitimée moyennant même rétri- 
bution*. 

Le 26 mai 1536, légitimation de quatre enfants, 
Tommaso, Cornelia, Cassandra et Lucrezia, qu'un 
prêtre du diocèse de Fermo, Pieranti Montone, 
avait eus de deux fenmies. 

Le 7 juin suivant, légitimation de Giulio, Vir- 
gilio et Fui via, qu'un prêtre, Cesare de Nobili, 
avait eus d'une femme dont le nom répondait peu 
d'ailleurs à sa profession car elle s'appelait Santa 2. 
Le 28 juillet 1539, légitimation d'Hannibal et 
de Pietro-Tarquinio, âgés de huit ans et de sept 

1. Archiv. Stor. CapiL, S. R. Curia, Legitlimazioni, vol. II, 

fol. 95. 

2. Ibid., fnstr., vol. LXV, fol. 61. 



122 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

ans, que leur père, Cesare de Fermo, prêtre, 
procurateur à la Curie, avait eus d'une femme 
« Soluta eiConjugata^ ». 

Le 18 décembre de la même année, un étudiant 
de rUniversité de Milan, Ambrosio de Crispi, « souf- 
frant de l'irrégularité de sa naissance », demande 
sa légitimation qui lui est accordée ; il était fils d'un 
prêtre milanais, Cesare de Crispi, et d'une nonne 
de l'ordre de Saint-Benoît qui n'est pas nommée^. 

Le 20 avril 154-0, légitimation à la requête du 
père, Francesco de Penna, du diocèse de Fermo, 
de deux enfants, Flaminius et Lavinia, qu^l avait 
eus d'une femme « Soluta » nommée Nicolosa. 

[.e 26 du même mois, légitimation d'un enfant 
de six ans, Francesco de Cimarello de Vetralla, fils 
du prêtre Domenico de Cimarello et d'une femme 
(( Soluta » nommée Camilla. 

Le 10 juin 154-0, légitimation à la requête de 
Lucede Venturi de Rapagnano, prêtre, de ses cinq 
enfants, Pietro, Paolo, Fulvio, Portia, Gornelia nés 
d'une femme nommée Anastasia. On le voit, les 
clercs provignaient abondamment. 

Le 17 novembre 1540, légitimation à la requête 
de Pietro Paolo Fieschi, prêtre et chanoine de 
Faenza, d'une fille Justina qu'il avait eue d'une 
servante, en vue de sa succession éventuelle. 

Le 20 du même mois, légitimation à la requête 
du venerabilis vir Camillo Caporalle, chanoine de 
Pérouse, de ses fils Cesare et Ascanio âgés de moins 

X.Ibid., vol. LXV,fol. 131. 
2. Ihid., fol. 183. 



MŒURS DU CLERGÉ. 



123 



de quatorze ans, qu'il avait eus d'une femme 
« peut-être mariée ». 

Le 17 mars 154^1, légitimation à la requête du 
venerabilis vir Diamonte de Bordona, prêtre du 
diocèse d'Ascoli, de son fils Cesare, fils d'une 
femme « Soluta ». 

Le 7 avril suivant, légitimation de Giovami, 
Simone et Bianchi Casa, « clercs ou étudiants » à 
Sorrente, à leur requête ; leur père était Andréa 
Casa, archiprêtre à Gerace, diocèse de Sorrente. 

Le 1''' juin, légitimation à la requête de Dome- 
nico de Sura, prêtre à Forli, de son fils Andréa. 

Le 9 novembre 154-2, légitimation à sa requête, 
de Silvia de Attavanti, fille de Cesare Attavanti, 
prêtre et d'une veuve. 

Le 11 novembre, légitimation à sa requête de 
Cristoforo de Numai, âgé de sept ans, écolier à 
Rome, fils du Rev. Seigneur Antonio de Numais, 
évêque de Isernia (1524-1567)1 et d'une veuve. 

Le 20 février 154-3, légitimation à sa requête de 
Evangelista « alias Latino » Traversari, âgé de 
quatre ans, fils de Carolo Traversari, chanoine à 
Florence, chapelain du cardinal Giudiccioni, et 
d'une femme (^ Soluta"^ ». 

Le 12 août 1546, légitimation de deux enfants, 
écoliers à Aquila, nés de l'évêque de GiovinazEO, 
Lodovico Furconi^. 



1. Neveu du cardinal Cristoforo Numai. 

2. Investigationes, toI. LV, fol. 214. S. R. C. Inst., vol. LXV, 
fol. 135, 140, 151, 157, 158, 173, 189. 

3. md.,YO\. LXIV, fol. 76. 



124 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

Après cette date les légitimations deviennent de 

plus en plus rares. 

En 1560, le 22 janvier, un prêtre de Lodi, 
Guido Muttoni, dépose une plainte entre les mains 
du gouverneur contre une courtisane turque à 
laquelle avant de s'éloigner de la ville, il avait 
confié un fils qu'il avait eu d'elle, une valise 
pleine de papiers importants et divers autres 
objets; or, à son retour, elle s'était refusée à 
reconnaître ce dépôt*! 

Le majordome de l'évêque de Melfi qui était dans 
les ordres, n'hésite pas à déposer une plainte con- 
tre une femme qu'il avait amenée dans sa chambre 
et à laquelle il avait donné 13 giuli; non contente 
de cette largesse, elle lui avait volé deux manches 
de soies brodées, une paire d'escarpins, une dou- 
zaine de lacets rouges, une paire de gants parfumés, 
quinze colliers d'ambre gris, et un couteau, le 
tout valant plus de 10 écus (1554.) 2. 

L'éveché de Muro, dans le royaume de Naples, 
était soumis au caprice d'un prêtre, Alfonso Par- 
tuchia, d'abord trésorier de l'église de Muro, puis 
vicaire; débauché et batailleur, il s'était pris de 
querelle avec un homme et lui avait arraché son 
vêtement; on le voyait circuler en armes dans le 
diocèse, ce qui ne l'empêchait pas de dire la 
messe; il se déguisait en temps de carnaval et 
permettait aux autres prêtres d'en faire autant. 
Le prédécesseur de Petrucci à l'éveché de Muro, 

1. Investigationes, vol. LXIII, fol. ^50. 

2. Investigationes, vol. XLV, fol. 85. 



MŒURS DU CLERGÉ. 



125 



Matteo Grifone, ne valait guère mieux que lui; 
étant devenu évêque de Trivento (154-0-1568), il 
eut une afiaire à Naples avec les moines de Monte- 
Oliveto dont ses hommes avaient assailli et mal- 
mené le représentant alors qu'il portait à l'évêque 
une assignation ( 154^3) ^ 

Paraître en masque et travesti ne semblait pas 
fort blâmable; quelques cardinaux se masquaient 
comme on a dit; en 1539, l'évêque de Bologne, 
Alessandro Campeggi, avait accusé, d'ailleurs à 
tort, un prêtre, Marco Vigeri délia Rovere, d'être 
sorti en masque et l'on constate en lisant les dépo- 
sitions faites devant le gouverneur de Rome que 
personne ne l'aurait critiqué s'il l'eût fait^. 

La conduite des moines et des nonnes était 
également des plus critiquables. Au temps de 
Paul III, il fallut un édit pour défendre aux moines 
de violer le vœu de continence ; pour plus de 
sûreté on les obligea à ne jamais sortir seuls. La 
garantie était faible et ne fut pas effectivement 

bien efficace. 

Les moines de S. Pietro de Pise (autrement dit 
ermites de S. Girolamo, lit-on dans le texte) se 
conduisaient à Naples de telle manière que pas 

1. Investigationes, vol. LV, fol. 214. Le Concile de Trente dé- 
créla des peines contre les prêtres concubinaires; en cas de 
troisième récidive, ils étaient excommuniés. Les fils d ecclésiasti- 
ques sont déclarés inhabiles à recevoir des bénéfices s'ils n'ont pas 
été légitimés. Sforza-Pallavicini, toI. II, p. 1021. 

2. Tacchi-Venturi, p. 71. Arch. Vat. Fondo Borghese, Ser. 
I,n. 34 A. 



126 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

une honnête femme n'osait pénétrer dans Téglise 
S. Maria de Gracia qu'ils desservaient. Les habi- 
tants de Gènes suppliaient l'autorité pontificale de 
réformer les monastères de leur ville où nulle 
règle n'était plus observée et Paul III déléguait à 
cet effet d'abord l'évêque de Rhodes, puis le car- 
dinal de S. Croce. Il en était de même à Bénévent 
où les moines du monastère de S. Sophia Bona- 
ventura ne respectaient plus aucune règle*. Quand 
on envoyait un réformateur pour mettre ordre à 
leurs débordements, ils l'achetaient ; le bruit du 
moins en courut (154^)^. 

L'évêque de Camerino, Berardo Buongiovanni, 
écrivait au cardinal Cervino, en date du 16 avril 
1550, que les moines de deux monastères s'étaient 
entendus pour envahir un couvent, ce qui avait 
provoqué une grande émotion dans la région. 
Si on n'en punit pas quelques-uns, disait- il, il y 
aura un soulèvement. Certains des moines s'étaient 
travestis en soldats. Le cardinal Ercole Gonzaga 
écrivait en 154-7 à propos d'un monastère de Man- 
toue qu'il n'y avait aucun danger que le luthé- 
ranisme s'y introduisit, car les moines ne son- 
geaient qu'à boire, manger et dormir, excepté un 
qui était « vieux, docte et bon-^ ». 

Les nonnes ne demeuraient pas en reste. Au 
commencement du siècle. Pic de La Mirandole 
s'exprimait avec sévérité sur leur conduite dans le 

1. Investigaliones, voL LV, foL 214. 

2. Rome, Bibl. Vit. Em., Fons Gesuiti, Mss. 1528, fasc. 2. 

3. BuscHBELL, p. 238, 278. Carte Cerviniane. 



MŒURS DU CLERGÉ. 



127 



discours qu'il adressa à Léon X touchant la ré- 
forme des mœurs dans l'Église^ A Bologne, les 
nonnes de chaque couvent avaient un surnom, et 
il n'était par à la louange de leur vertu ; il y avait 
l'EfiProntée, la Babillarde, la Délurée, la Poupée... 
A Pérouse, les nonnes menaient une vie « abomi- 
nable, scandaleuse et déshonnête »; il en était de 
même à Trévise. A Padoue, le désordre était tel 
que le cardinal Francesco Pisano fut envoyé par le 
pape, en octobre 1524, pour réformer les couvents 
de tout le diocèse. Le vicaire de l'évêque de Vérone 
fut chargé, par un bref en date du 29 juillet 1525, 
de procéder à la réforme des couvents de son 
diocèse, y compris celui de S. Chiara et le pape 
spécifie qu'il doit y imposer d'autres mœurs « tant 
en ce qui concerne la tête que les membres ». 
Le 3 juin suivant, il lui est ordonné de procéder 
sans délai à la réforme de tout son clergé, séculier 
et régulier, et surtout à celle des couvents^. Le 
vicaire de l'évêque de Ferrare reçoit mission en 
1528 de réprimer les désordres des religieuses de 
la Ca Bianca. 

Le 25 janvier 1535, un moine camaldule fut 
envoyé par le pape Paul III à Bologne avec ordre 
de répartir dans des couvents éloignés soit deux 
par deux, soit isolément si besoin était, les nonnes 
du couvent S. Cristina qui depuis le temps de 
Clément VII faisaient scandale. Peu après ce fut un 
ordre entier, celui des clarisses qui dut être ré- 

1. JoH. Fr. Pici Mirandulae... Opéra, Bâle, 1601, vol. II, p. 886. 

2. FoNTANA, Doc, Vat., V' 8»j 92, 93, 101, 



128 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

formé- un moine d'AncÔne fut chargé de ce soin; 
il lui était recommandé de faire boucher les fenêtres 
et de disposer les parloirs de telle sorte « que es 
religieuses ne pussent pécher de corps si elles 
persistaient à pécher d'esprit^». . . ,. ^r 

Les sœurs du couvent Corporis Christi à Na- 
ples introduisaient dans la clôture des personnes 
qui n y avaient que faire (1536). A Milan, le se- 
nateur supplie le pape Paul III d'intervemr car 
les couvents sont, dit-il, « des lieux de pesti- 
lence » (1538). A Amelia, les nonnes sortaient à 
leur fantaisie. Celles de S. Caterina de Bologne 
avaient été chassées de leur maison pour leur 
inconduite et remplacées par des nonnes plus 
correctes, mais au bout d'un certain temps, elles 
Y étaient rentrées de force et deux cardmaux, 
avec le concours de 1' « administrateur de l'égUse 
de Bologne », ne parvinrent pas à les déloger m 
à les faire rentrer dans la loi. U fallut que le 
pape intervint personnellement^. 

Un moine.de Viterbe, le frère Battista Nardi, 
appartenant à l'ordre de Saint- Augustin, raconte 
qu'il a eu, ainsi qu'un autre moine de son ordre, 
des relations avec deux nonnes qui étaient sœurs 
et vivaient ensemble dans un couvent de la ville; 
elles devinrent toutes deux enceintes et allèrent 
accoucher chez une de leurs parentes. Le moine 

1. Bulle du «25 janvier 1535. Archic. Vat.. Arni. 40, vol. L, 

""'tArtuv. Val.. Arm. 40, vol. L, n. 434. Arm 41, vol. II 111, IV 
et V pflssim. Tacchi-Venturi, Stato délia Religwne m Italia..., 

Rome, 1908. 



MŒURS DU CLERGE. 



129 



abandonna ensuite son ordre et l'habit monas- 
tique pour devenir prieur de l'église S. Luca à 
Viterbe. Une jeune femme mariée et fort jolie 
habitait près du presbytère; le prêtre que son 
passé avait rendu indulgent, lui procura les 
moyens de fuir avec un amoureux le toit con- 
jugal, mais il y perdit son bénéfice et même fut 
jeté en prison; il s'enfuit et se réfugia à Vitor- 
chiano ; de ses fenêtres, il voyait la maison d'une 
femme qui était la maîtresse d'un moine ; tout au 
contraire de ce qu'il avait fait à Viterbe, il 
dénonça l'inconduite de cette femme à son oncle 
et à son frère qui la surprirent avec le moine. Le 
moine fut tué. Quant à Nardi, il avait trouvé une 
amie pleine de complaisance nommée Pazienza 
mais son frère, apprenant la vérité, la tua. On 
raconta même qu'une mère de famille lui ayant 
avoué en confession qu'elle avait pour amant un 
juif de la ville, il s'en fut le trouver et lui de- 
manda 10 écus que le Juif donna sans délai, car 
il y allait pour lui d'être brûlé vif (20 décembre 

1553)1. 

Le cardinal Gaspare Contarini était donc en 
droit de dire vers 1533: « Je ne saurais m'indigner 
assez en songeant que, dans les principales cités 
catholiques italiennes, le relâchement des mœurs 
ait atteint un tel point que la plupart des couvents 
soient convertis en mauvais lieux^. » 

L'autorisation de pénétrer dans un couvent s'ac- 

1. Investigationes, vol. XL bis, fol. 184. 

2. Opéra, Paris, 1571, p. 426. V. à l'appendice. 

LA RÉFORME EN ITALIE. 9 



130 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

cordait facilement non pas aux hommes, k dire 
le vrai, mais aux femmes avec autorisation 
d'amener avec elles une suite dont les hommes ne 
semblent pas avoir été exclus. La seule condition 
qu'imposait l'autoritc pontificale était de ne pas 
passer la nuit dans l'enceinte de la clôtuie. Des 
grandes dames telles que Vittoria Golonna, Cate- 
rinaCibo, GiuUa Gonzaga, obtenaient souvent cette 
faculté dont elles se plaisaient à user'. 

Pie V dut publier une IjuUc, « Decori et hones- 
tate .., datée du 24 janvier 1570, défendant aux 
nonnes, sous peine d'excommunication, d'admettre 
désormais dans la clôture leurs frères, sœurs, 
cousins et autres parents en prétextant une mala- 
die, de franchir la clôture sans raison et de cou- 
rir 'les villes voisines ; il reUra toutes les autori- 
sations antérieurement accordées et déclara que 
les sœurs ne pourraient sortir qu'en cas d mce.i- 

die ou de peste. 

11 y a plus. Souvent on logeait le confesseur du 
couvent dans le couvent môme! Clément Vil cher- 
cha à mettre fin à ce scandale qui ne fut défini- 

1 Giulia Orsini, princesse de Bisi^nano, reçoit le 30 novembre 
i=is^ IftutorisaUon de francl.irla clôture dans plusieurs couvents 
ie Naple" quàue fois par an, en co.npagnie de six à huit fen.mes 

iSa de Capoue, princesse de Molletta, femme de Ferrante 
Gû^^^a rccoU Te 30 janvier 1537 l'autorisation de pénétrer dans 
deuTcouvers de Mantoue en compagnie dune su.te composée 

« tant d'hommes que de lemmes ». . , , , • 

ToLvkaTrivulzi. marquise de Pallairicini, reçoit la même auloii- 
saîion a^si que Francesca de Monbel, princesse de Sulmona, en 
celle annTe 1537^ .trcto.rai., Atm. 40, vol. LUI, n. 131; Arm. 41, 
vol. V, n. 136, n. 72. 



MŒURS DU CLERGE. 



181 



tivement supprimé que bien plus tard, sous le 
pontiiicat d'Alexandre VII, en 1658. 

Le nonce Ippolito Capilupi rapporte, au milieu 
du xvi" siècle, qu'à Venise un prêtre, directeur 
d'un couvent de plus de quatre cents religieuses, 
dont beaucoup, dit-il, jeunes et belles, avait, pen- 
dant dix-huit ans, donné le change par ses 
manières pleines d'onction et de réserve; on 
l'avait même envoyé inspecter d'autres couvents, 
alors qu'en réalité il ne songeait qu'à satisfaire 
ses caprices et traitait les recluses comme sa pro- 
priété ; si l'une d'elles lui résistait, il la faisait 
jeter en prison ; il fut dénoncé par l'une de ses 

victimes^. 

Un recteur entrait de nuit dans un couvent au 
moyen d'une échelle; le neveu de l'évèque de 
Venise vivait ouvertement avec des nonnes. 

Lorsque le voyageur anglais Coryat arriva à 
Venise en 1608, il vit la tête d'un moine fichée au 
haut d'une pique ; on lui expliqua qu'il avait mis 
à mal quatre-vingt-dix-neuf religieuses^. 

Les nonnes, dit Bandello^, appartiennent aux 
moines; celles qui entre tiemient des relations avec 
des laïques, sont emprisonnées et persécutées; 
quant aux autres, elles s'unissent ouvertement 
avec des moines et l'on fête ces épousailles en 
chantant des messes et en banquetant joyeuse- 

1. J. B. Intra, De Ippolito Capilupi, Milan, 1893, p. 34. 

2. Coryat, Crudities hastily gohled, Londres, 1611. 

3. BuucHKARDT, La CivUisation €71 Italie, Paris, 1885, vol II, 
p. 227. Voir notre ouvrage sur La Femme italiemw, chapitre 
relatif aux nonnes. 



I 



132 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

ment... J'ai assisté à ce spectacle, non pas une 
fois mais plusieurs. Ces nonnes mettent au monde 
des moinillons ou bien se font avorter. Et si quel- 
qu'un est tenté de soutenir que cela n est pas vrai, 
eh bien ! qu'il fouille dans les sentines des couvents 
et il y trouvera quantité d'ossements d^enfants^ 

11 n'y avait pas jusqu'aux emmurées, c'est-à- 
dire jusqu'à ces recluses qui, à la suite d'un vœu 
ou d'une condamnation, vivaient enfermées dans 
une cellule dont on avait muré la porte, qui ne trou- 
vassent parfois moyen de manquer de continence. 
L'une d'elles dont la cellule donnait dans le vesti- 
bule de l'église Saint-Jean de Latran, y recevait un 
Espagnol qui pénétrait par le toit en s'aidant d'un 

figuier \ 

On pourrait donc appliquer à presque tous les 
couvents d'Italie ce que disait de ceux du Milanais 
un biographe du cardinal saint Charles Borromée : 
(( La discipline et l'observation de la règle étaient 
en mépris; les nonnes vivaient dans leurs couvents 
avec une licence extrême, les laïques y pénétraient 
à leur gré pour le plus grand plaisir des uns et 
des autres. J'aime mieux taire les fêtes publiques; 
les bals, les dissipations qui avaient lieu dans 
ces couvents et qui étaient des scandales pitoya- 

1 11 en fut longtemps ainsi dans toute l'Italie malgré les efforts de 
l'autorité pontificale; en 1641 les« servantes de Dieu », à Florence, 
avaient pour directeur un chanoine Ricasule qu,, avec ses amis 
s occupait de toute autre chose que di. les instruire en morale; il fu 
dSve et condamné; avecle produit de ses biens, on construisit 
une prison ; il y fut enfermé ainsi que ses complices. Cod. Casana- 

tense, 2653', fol. 281. 
2. rnvestigationea, vol. XXVlll, toi. .u. 



MŒURS DU CLERGÉ. 



133 



bles. » Il ne chargeait pas le tableau pour rendre 
plus louable Taction réformatrice qu'avait exercée 
le cardinal; la preuve en est que, vers ce même 
temps, l'évêque de Vérone, Navagero, commentant 
la règle imposée par son prédécesseur Giberti 
aux nonnes du diocèse, écrivait que c'était à peu 
près peine perdue, car elles continuaient à se livrer 
aux commérages et à mener une existence licen- 
cieuse. « On perd la tête, dit-il, quand on les voit 
sortir pompeusement habillées, quand on les 
entend parler de leurs enfants, de leurs nourrices, 
de leurs commères et de bien d'autres choses 

encore. » 

Qu'on se souvienne toutefois de la façon dont se 

recrutait la trop nombreuse population de nonnes 
et de moines qui emplissaient les couvents d'Italie! 
La plupart y avaient été enfermés encore enfants, 
ignorants de la vie, d'autres contre leur gré; le 
nombre des vocations sincères n'était pas fort élevé ; 
il y eut beaucoup moins de moines et surtout de 
nonnes dès que ceux-là seuls entrèrent dans les 
ordres qui le souhaitaient. 

Le 1^^'mars 1535,1e pape Paul III ordonne qu'on 
fasse sortir du couvent S. Maria Nova de Bologne, 
une jeune fille mineure que son frère y avait 
placée « pour y apprendre les bonnes mœurs » et 
que les sœurs avaient « circonvenu pour l'amener 
à recevoir la véture^ ». Un des vicaires du cardi- 
nal Borromée lui écrivait, le 25 juillet 1565, que 

1 Archiv. VnL, Arm. 40, vol. L, n. 441. Même fait s'était 
passé dans un couvent du diocèse de Florence. Ibid.,n. 442. 



Il 



134 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

dans plusieurs couvents les religieuses s'étaient 
plaintes d'y avoir été placées de force ; elles fai- 
saient scandale et corrompaient les autres ^ 



AVIDITÉ ET IGNORANCE DU CLERliE. 

Le clergé se montrait trop souvent avide. On^l'ac- 
cusait de « vendre les cérémonies et le branle des 
cloches ». Le mal était ancien ; Boccace, Pétrarque 
et l'auteur du Pecorone ne tarissent pas à ce sujet 
d'objurgations et de sarcasmes. Mais ce fut Savo- 
narole qui s'éleva avec le plus de vivacité contre 
ce penchant. « Les cloches sonnent toutes par envie 
du lucre, s' écriait-il dans un de ses sermons ; elles 
n'appellent qu'argent, pain et cierges^ Les prêtres 
ne vont au chœur que pour y recevoir de l'argent, 
aux vêpres et aux offices que parce qu'on y fait des 
distributions. Voyez s'ils vont à matines! On n'y 
fait pas de distribution. Us vendent les bénéfices, 
ils vendent les sacrements, ils vendent les messes 
de mariage, ils font tout par cupidité... De leur 
luxure que dirai-je? Ils courent partout. On a vu 
plus d'une fois dans les églises des femmes, vêtues 
en enfants de chœur, se mêler avec eux aux offices. » 
Et encore : « Voyez comme les prélats d'aujour- 

1. Milan, Bibl. Ambros., Categgio di S. Carlo V. 36, ^ol- 326^ Il 
en était de môme, à tous les points de Tue, en France, même igno- 
rance mêLabldou des lois morales, même négligence des devoirs 
religieux IMBART DE L. TOUR, Les Origines de la Reforme, vol. Il, 

chapitre Des abus, p. 181. Cf. p. 305. ^ x»«:««f 

2 Un dicton iUlien disait que les cloches en sonnant répétaient 
u Dando, dando. En donnant, en donnant •. 



AVIOrrÉ DU CLBRGÉ. 



t» 



d'hui sont attachés à la terre et avides de biens 
terrestres; ils n'ont pas à cœur le bien des âmes, 
ils ne songent qu'à toucher leurs revenus... Trans- 
noite-toi à Rome et dans tous les pays chrétiens, 
chez les prélats et les grands dignitaires de 1 Eghse, 
on ne s'occupe que de poésie et d'art oratoire '. » 
A la vérité, la papauté avait établi depuis long- 
temps son droit sur ce point. Le pape Paul II 
disait : « Ni les souverains ni les peuples ne sont 
jamais agréables à Dieu et aux pontifes s'ils ne 
pavent régulièrement chaque année leur dû-. » 

Ce grand appétit d'argent avait d'ailleurs une 
cause, si ce n'est une excuse, l'extrême indigence 
de la majeure partie du clergé*. Pour quelques 
prélats bien rentes, lesquels d'ailleurs menaient 
une vie de luxe et de fêtes si dispendieuse que la 
plupart étaient chargés de dettes et mouraient 
insolvables, il y avait à Rome et dans le reste de 
l'Italie tout un peuple d'évêques dont les diocèses 
produisaientpeu, de chanoines sans prébende, d ab- 
bés à qui leurs monastères ne donnaient point de 
revenus, de bénéficiaires en expectative, de moines 
et de nonnes affamés. Dans le royaume de Naples, 

1 PERRENs, Jérôme Savonarole, Paris, 1853, vol. I, p. 71. 
V, .LXM, Jérôme H^onarole, Paris 187/., p. 222 et s«i.. 
» mÙratori flatte. 5crip«., vol. m, col. 1040. 

3 L archevêque de Gênes écrit à Rome, après une tournée à 
travers son dio.ie en octobre 1572, qnc la plupart fe^ «g'»» «>»' 
lans un état d'abandon lamentable parce que le clergé se trouve 
dans le dénùmenl et nobtient rien des fidèles que la guerre a 

*;; uvris lï en est réduit à fa'" dt""»»' 'r„: t '' étWcea 
oratoires qui ne peuvent être maintenus dans «n état décent. 

nunz. Genavese,fol.i, col. 1«. 



136 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DE LA RÉFORME. 

dit run des Pères du Concile de Trente en 15^6, 
il y avait plus de mille cures si pauvres qu^elles 
ne pouvaient nourrir celui qui en était titulaire ; 
il devait exercer un métier^ . 

Quand mourait un prélat bien doté, il se pro- 
duisait une ruée au Vatican ; des quémandeurs sans 
nombre assiégeaient le souverain pontife, passaient 
des journées dans ses antichambres pour obtenir 
une part des dépouilles-. 

La pénurie devint plus i;rande encore après le 
triomphe de la Réforme en Allemagne, car les 
sommes qu'en tirait le Saint-Siège diminuèrent de 
450.000 à 200.000 écus, à ce que rapporte Sanuto, 
pour Tannée 1530. Enmôme temps, le prix de la vie 
augmentait; en trente ans, la valeur de Fargent 

baissa de 10 ^ ^. 

L'invention de l'imprimerie, en supprimant le 
travail des copistes dans les monastères, dut dimi- 
nuer dans une proportion assez sensible leurs 

revenus. 

Un grand nombre d'ecclésiastiques étaient illé- 

trés^; à ce qu'affirme le cardinal Giberti, la plu- 

1 EnsES, vol. V, p. 110. Il en était de même en France, Imbart 
DE La Touk, Les Origines de la Réforme, vol. Il, p. 289. 

2 Le cas du cardinal Aleandro est iyi>ique ; il vécut longtemps 
dans la situation la plus gênée et explique dans ses lettres et dans 
ses notes intimes, les causes de ses difficultés. Abbe Paqcier p. 342 

3 L'enchérissement est surtout sensible à partir de 1520. A 
Naples, le pain passe de 6 carlins à 13 et même à 16, [^^^^^^^ 
58 carlins à 72 et 95. Le rapport de l'or a 1 argent passe de 8,73 
en 1510 à 13 en 1620. Faraglia. Storia dei Prezzi ew NapoU, 
Naples, 1878, p. 173 et suiv. 

4 s Antonino, archevêque de Florence, mort en 1459, avait 
composé un traité, publié à Venise en 1538, dont le titre éUit : 



AVIDITÉ DU CLERGE. 



131 



part des prêtres de son diocèse de Vérone ne 
savaient pas un mot de latin ; il faUait leur traduire 
les livres liturgiques. L'évèque d'Aquino, Galeazzo 
Florimonte, vit à Frosinone deux prêtres âgés de 
moins de vingt-quatre ans dont l'ignorance était si 
grande qu'ils ne connaissaient pas les règles les 
plus élémentaires de la grammaire. Il en était 
qui ne pouvaient prêcher. Leur incurie était 
extrême. Dans bien des bourgs les égUses abandon- 
nées ressemblaient à desétables^. 

En avril 1555, deux moines déposent à Rome 
que réglise S. Sebastiano, sur la voie Appienne, 
« était sale comme une é table », parce que, expli- 
quent-ils, deux confréries contestaient entre elles 
depuis longtemps à qui il appartenait de la main- 
tenir propre 2. 

Le chroniqueur Cambi confirme cet abandon des 
églises et cette ignorance des prêtres; nombre de 
ceux avec lesquels il conversa ne savaient que Tita- 

lien^. 

Assurément il y avait aussi des ecclésiastiques 

pleins de zèle, de discrétion, de savoir et de correc- 
tion , mais on jugeait de T ensemble sur les défaaiances 

de quelques-uns et Machiavel avait dit naguère : « Si 
les peuples les plus voisins de TÉglise sont ceux 

Overa di s. Antonino... utilissima alV istruzione dei sacerdoti 
idiotiû y montrait que l'ignorance des prêtres est coupable devant 
Dieu et devant les lois canoniques et qu'elle est pernicieuse. 

1 G BuscHBELL, Re formation und inquisition in italien.. ., 
Paderbôrn, 1910, chap. I. Voir plus loin Pontificat de Clément VIL 

2. Archiv. di Stato, Roma, Invest., vol. XLVÏI, fol. 18. 

3. Cambi, Giovenni, Delizie degli Eruditi, vol. XXL 



lli 



138 CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DB LA RÉFORME. 

qui ont le moins de religion, il en faut attribuer la 
cause aux coupables exemples de la Curie romame. 
Nous devons aux prêtres d'être mauvais et incré- 
dules 1. » Le cardinal Carafa (Paul IV) s'exprime à 
peu près de même dans une lettre qu'il fit parvenir 
au pape Paul IIÏ par l'intermédiaire de fra Bona- 
ventura, provincial des frères mineurs de l'Obser- 
vance : « 11 n'y a pas de fauteurs, de défenseurs et 
de promoteurs de l'hérésie plus grands que les 
mauvais prêtres; on voit par suite de la libérahté 
de F Église, des enfants et des soldats posséder 
chacun trois ou quatre paroisses et ils ne s'y font 
point remplacer par économie; entrés comme des 
loups dans ces églises et dans la garde des âmes, 
ils font un massacre du sang de Jésus-Christ et un 
commerce des sacrements auxquels d'ailleurs ils 

ne croient pas -. » 

Et Luther cite dans son Appel à la Noblesse le 
dicton : « Pins près est Rome, pires sont les chré- 
tiens. « 



1. Discorsl, I, 12. 

2. Voir Pontificat de Paul IV. 



m 



GOMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



or VR AGES IIÉRÉTIOUES ET Rl^FUTATîOXS CATKOLTOrES 



Dès l'année 1519, un libraire de Pavie, Calvi ou 
Calvino, introduisait en Italie divers écrits de 
Luther. 

(( Homme érudit et adonné à la poésie, dit 
Luther dans une lettre -, il se faisait envoyer 
quantité de libelles, de brochures et de livres qu'il 
colportait dans toute la région en courant les plus 
grands dangers et sans aucun dessein de lucre, 
mais seulement dans la pensée de faire connaître 
les bonnes doctrines. » 

Dans son enthousiasme pour Luther, il ne se 
contentait pas de répandre ses œuvres, il com- 
posait et distribuait aussi des vers à sa louange, 
dans le goût de ceux-ci : 

Prends courage, notre père, vénérable [.uther, 
De qui dépend le salut commun. 
Grâce à toi les monstres ont été détruits 
Et ta main a fait plus que celle d'Alcide.,. ^. 

1. Tacchi-Venturi, p. 307, n. 1. 

2. ScHELHORN, Amaenitates..., Francfort, 1737, Toi. II, p. 624. 



140 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



Les écrits de Luther qui avaient ainsi pénétré 
en Italie étaient très probablement le Livre de la 
Liberté chrétienne et le livre A la Noblesse qui 
venaient d'être publiés. 

Dans le premier se trouve exposée dans son mte- 
grité la doctrine de la prédestination. « Ce ne sont 
point les bonnes œuvres qui font l'homme bon, 
c'est l'homme bon qui fait les bonnes œuvres », 
disait Luther. Et plus loin : « Les œuvres ne 
donnent point le salut, il faut que l'homme soit 
juste avant de les accomplir; il est hors de doute 
que la foi seule nous justifie... Nulle bonne œuvre 
ne saurait donner le salut à l'incrédule ^ » 

Toutefois Luther ajoutait que la vie ne peut se 
passer d'œuvres et de cérémonies, et il comparait 
les cérémonies aux échafaudages qu'élèvent les 
architectes pour la construction des édifices. « Ils 
ne sont pas là pour eux-mêmes, sitôt l'édifice cons- 
truit, ils disparaissent ; mais, sans eux, on n'aurait pu 
le bâtir. » Luther conclut qu'il ne faut mépriser 
« ni les œuvres ni les cérémonies, mais uniquement 
l'opinion qu'on en a et cette fausse justice qu'on 

leur demande ». 

Le livre A la Noblesse chrétienne- contenait le 
programme des revendications protestantes ; Luther 
y demandait que les princes, les seigneurs et les 

1. Le Livre de la Liberté chrétienne du docteur Hk^tw Luther, 
trad. de Félix Kuhn, Paris, s. d. , * i i. 

2 A la Noblesse chrétienne de la Nation allemande, Irad. de 
Félix Kuhn, Paris, 1879. Outre ces deux traités, Luther avait 
publié à ceUe date des sermons, des travaux sur les psaumes, un 
dialogue sur le pouvoir du pape. 



OUVRAGES POLÉMIQUES. 



141 



villes s'abstinssent d'envoyer désormais des annates 
à Rome et même les abolissent ; que les commendes, 
réserves, grâces, expectatives fussent supprimées, 
ainsi que les indulgences, les dispenses et les pri- 
vilèges ; or c'était précisément contre l'abus qu'on 
en faisait que tant d'Italiens protestaient. Il 
s'élevait contre le luxe de la cour romaine, l'avarice 
du clergé, l'arrogance des cardinaux qui blessaient 
profondément les Romains. Son anathème contre 
Aristote, « ce misérable homme qui enseigne dans 
son meilleur livre. De anima, que l'àme meurt 
avec le corps » et qui « avait moins de science 
qu'un potier » , n'était pas pour déplaire aux fer- 
vents admirateurs de la doctrine platonicienne 
dont le nombre croissait rapidement. Ainsi ces 
deux traités dont l'un au moins. De la Noblesse, 
fut traduit en italien de très bonne heure, durent 
rencontrer en Italie de nombreux admirateurs et 
y développer le mouvement naissante 

Burchard von Schenk, ce gentilhomme allemand 
qui avait embrassé la vie monastique et résidait à 
Venise'* , écrivait à Spalatin, chapelain de l'élec- 

1. Trois ouvrages de Calvin furent traduits en italien, mais lardi- 
v(imeiïl, Istituzione délia religione cristiana tradotta in vulgare, 
par J. Cesvue, 1547. Trattato délia Cena del Signore, 1560. Il 
Catechismo, 1566. 

2. Le 11 février 158'J, l'inquisiteur bolonais reçut de Rome l'ordre 
d'user de diligence et du plus grand secret pour arrêter, dès son 
arrivée à Bologne, Albert Schenck, baron de Limbourg, « luthérien 
dangereux et obstiné », en même temps que le « fils du duc de 
Saxe ». Le 25 février, l'inquisiteur annonça au Saint-Office qu'il 
s'était saisi du baron, mais il reçut réponse que, selon toute proba- 
bilité, il avait arrêté le baron de Shikenberg par erreur. Ordre 
lui était donné de le relâcher, non sans exiger de lui une caution 



142 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

teur de Saxe, à la date du 19 septembre 1520 : 
^« Conformément à votre désir, j'ai lu les ouvrages 
de Martin Luther et je puis vous assurer que, 
depuis quelque temps déjà, il est estimé dans cette 
ville, mais on répète : « Qu'il prenne garde au 
pape ». Depuis deux mois, dix exemplaires de ses 
œuvres ont été apportés ici, mais ils ont été achetés 
avant que j'aie eu connaissance de leur arrivée. 
Au commencement du mois un ordre du souverain 
pontife, confirmé par le patriarche de Venise, en 
a défendu la lecture. D'exactes perquisitions ont 
été faites chez les libraires; on n'a pu en découvrir 
qu'une copie incomplète; j'ai fait ce que j'ai pu 
pour me la procurer, mais le libraire qui en a le 
dépôt n'ose pas s'en dessaisir K » 

Le fameux traité de Mélanchton, Loci communes, 
publiée Wittenberg en 1521, n'avait pas tardé à 
être connu et commenté dans toute la région du Po. 

Le nombre des livres luthériens introduits en 
Italie devint rapidement si grand que le pape 
Clément VII, malgré son apathie ou plutôt le 
manque de prévoyance qui en était cause, se décida 
à agir. Le 12 janvier 1524-, il mandait au nonce à 
Venise de faire respecter les décrets du V« concile 
de Latran relatifs à l'impression des livres et, le 17 
du même mois, il ordonnait à l'évêque de Trente 
de rechercher et de faire brûler les livres héré- 
tiques qui pénétraient « clandestinement » d'Alle- 

ile 2.000 livres. Battistella, H SanV Officio e la Riforma..., 

Bologae, 1905, |). 145. , , .c 

1. SBC&ENDOiir, Uist. Luterianismh Leipzig, 1594, vol. I, p. 15. 



OUVRAGES POLÉMIQUES. 



148 



magne et il lui recommandait de s'opposer à leur 
diffusion, lui rappelant que les vendeurs de même 
que les acheteurs de ces ouvrages devaient être 
châtiés ^ Luther pouvait donc se féliciter dans sa 
correspondance du succès de ses doctrines en terre 
italienne -. Plus tard, l'écrivain vénitien Natale 
Conte assurait que si on les avait tous brûlés en 
même temps, on aurait l'ait un feu plus grand que 
l'incendie de Troie et il ajoutait : leur disparition 
appauvrirait si elle ne vidait pas entièrement les 
bibliothèques publiques et privées^. On faisait 
entrer à Bologne quantité de livres hérétiques 
dissimulés dans des charrettes de blé *; plus tard à 
Venise, on les cachait dans des ballots de soieries^. 
Dans la boutique d'un libraire de Naples, Cappello, 
on saisit, en 1565, quantité de livres défendus, 
entre autres, le Nouveau Testament, traduit par 
Brucioli , les œuvres d'Érasme , les Contempla- 
tiones Idiote de amore divinOy Aperta Verità de 
Baptistade Crema, quelques ouvrages de Gurione**. 



1. FoNTANA, Doc.val.y p. 76, 77. 

2. Cantu, Eretici, vol. I, p. 390. 

3. « Exit edictum, dit Natale Conte, ut libri omnes impressi vel 
compositi vel explanationibus ab haireticis scriptoribus contami- 
nati at non illustrati, sanctissimis magistratibus quaestionum ubi- 
que afferrentur, propositis etiam gravissimis suppliciis si quis illos 
occultasset, suppressisset ac non obtulisset. Tanta concreinata ut 
omnio generis librorum ubique copia et multitude, ut Trojanum 
prope incendium, si in unum coltati fuissent, apparere potest. 
NuUa enim fuit bibliolheca vel privata vel publica quœ fuerit 
immunis ab ea clade, ac non prope exinanita. » Historia sui tempo- 
ris Libri XXXI, \. XIII, p. 268. Edition Strasbourg, 1612. 

4. Tacchi-Venturi, p. 314. 

5. Rapports du nonce. Voir Venise. 

G. Boîn.i,Annalidi Gab. Giolito..., vol. I, appendice delà préface. 



144 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

11 s'en imprimait sous de faux noms et l'autorité 
ecclésiastique était dupe de cette grossière super- 
cherie. Le cardinal Serafmo Razalio racontait que 
longtemps on avait lu à Rome, en y prenant un vit 
intérêt et sans penser à mal, une traduction des 
Loci communes de Mélanchton publié à Venise vers 
1525 sous le nom delppofilo da Terra Negra; c etai 
à peine un déguisement de son nom, pmsqu il 
s'appelait réellement Schwarzerd dont le nom de 
Mélanchton n'était qu'une transposition en grec, 
comme Terra Negra une transposition en Italien. 
On supposa que le traducteur en était Castel- 
vetro, le célèbre réformateur modenois ^. Un traite 
de Pietro Cittadella fut dédié à l'empereur Charles- 
Quint et publié sous le nom de Pietro Italico ^. 
Bien d'autres livres hérétiques circulèTent en 
Italie de la même façon. Le Commentaire de l Lpl- 
tre aux Romains de Luther et son traité de la justi- 
fication furent répandus comme étant l'œuvre du 
cardinal Fregoso ; les ouvrages de Zwingle furent 
publiés sous le nom de Coricius Cogehus; le Com- 
mentaire de Martin Bucer (Butzer) sur les psaumes 
passa pour avoir comme auteur Aretius Felinus 

A Lyon, un groupe de protestants éditèrent une 
traduction française du Nouveau Testament d un 
format portatif, dont un grand nombre d exem- 
plaires furent acheminés vers le Piémont et la 
vallée du Pô. 

1. Maccrie, p. 39. 

2. Voir p. 25 et PonUficat de Paul IV. 



OUVRAGES POLÉMIQUES. 



145 



Le duc de Savoie, Charles III le Bon, se lamen- 
tait en 15*27 que ses États fussent infectés d'hérésie 
et en attribuait la faute aux « livres dangereux » 
qui y étaient introduits sans cesse de toutes parts. 
Pour parer au danger, le pape Clément VII conféra, 
le 13 janvier 1527, les fonctions d'inquisiteur géné- 
ral en Savoie à Tommaso lilirico qui avait aupara- 
vant lutté efficacement contre l'hérésie dans cer- 
taines parties de l'Allemagne i. 

Mais il ne semble pas qu'il ait réussi puisque vers 
la fin du siècle, en 1569, Turin était encore plein de 
livres défendus sans qu'on pût découvrir le libraire 
qui les vendait ; on supposait que c'était un commis 
en librairie qui avait vécu longtemps à Lyon où il 
s'en faisait un grand trafic, mais les preuves man- 
quaient. Une perquisition ne donna aucun résultat-. 

u Des librairies entières ont été transportées en 
Italie malgré tous les édits du pape », écrivait vers 
1540 Mélanchton au prince George de Anhalt^. 

A Rome même les libelles se multipliaient. Pen- 
dant des années, le gouvernement pontifical laissa 
apposer sur la statue de Pasquin des épigrammes 
dirigés d'abord contre les gouvernants, contre les 
maîtres de l'Université, les grands et les prélats, 
puis contre le souverain pontife et enfin, à l'instiga- 
tion de l'Are tin et de Anton Lelio, contre l'Église et 
les dogmes. On fit des recueils de ces pasquinades ^. 

1. FoNTANA, Doc, Vat.y p. 97. Tacchi-Venturi, p. 308, d. 

2. Arcliiv. Vat., Nunz. Savoja, vol. 1, p. 9. Lettre du 17 mars 
1569. 

3. Epist. Ed. Bindseil, Halle, 1874, vol. I, col. 303. 

4. Voir noire oavrage : Rome au temps de Jules II et de Léon A'. 

LA RÉFORME EN ITALIE. 10 



146 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



PASQUINADES. 

Le succès et peut-être aussi l'impunité des pas- 
quinades romaines provoqua la pul)lication d'un 
pamphlet conçu dans le même esprit. 

Le Pasqidn m Extase pdivniunipeu avant 15^i./f et 
fit grand bruit. L'auteur ne s'en cachait pas, c'é- 
tait Coelio Secundo Curione, dont le nom figure sur 
plusieurs éditions. La première qui soit datée fut pu- 
bliée à Bj\le Avec un autre pamphlet sous le titre : 
Pasquillonim tomi Duo'. Mais il y avait eu des édi- 
tions antérieures, car le représentant du Saint-Siège a 
Venise, Fabio Mignanelli, écrivait à la date du 1*^ fé- 
vrier 15^1.3, que le Pasguillus ecstaticus, de même 
que les sermons de Fra Bernardino (Ochino), s'é- 
taient répandus de telle sorte dans la ville qu'il 
avait dû faire des représentations à la Seigneurie et 
lui rappeler que jadis on ne permettait pas àVenise . 
d'attaquer même un prince turc, alors qu'au temps 
présent on injuriait la religion et son chef i. Migna- 
nelli ajoutait qu'il avait demandé et obtenu qu on 

1 Avec la datn de 15'i4. Le nom de Bâle est rcnii.lacé par Eleu- 
therepoli. Les diverses éditions de Pasquin sont les suivantes : 

Pasguillus ecstaticus, Pasquillus captivus, dialogus omma 
auctiora et emendatiora, edente Cœlio Secundo Cuvione, 

''pasquillus ecstaticus, non ille prior sed to lins plane aller - 
auctus etexpolitus ; Pasquillus captivus, Genève, 1544 

Pasquino in estasi, nuovo e molto pin pieno chel primo, 
insieme co'l viagio de Vinferno... auctore Cœlio Secundo Cu- 
rione. Roma nella botega di Pasquino, s. d. 

Ceelii secundi Curionis Pasquillus ecstaticus cm accedit Pas- 
quillus theologaster... Genève, 1667. 



PASQUINADES. 



147 



mît en prison un libraire qui avait relié et vendu 
quantité d'exemplaires de ces deux livres. D'autre 
part, le Pasquillus se trouve cité dans la première 
nomenclature des livres défendus publiée en 1543*. 

Le succès do ce libelle fut si grand que dès 15'*7 
il était traduit eu français sous ce titre : Les Visions 
de PasquiUe, le jugement d'iceluy ou Pasquille 
prisonnier avec le dialogue de Probus, s. 1., 1547. 

Le Pasquin que Curione fait parler ne le cède pas 
à celui qui à Rome servait de porte-parole à tous 
les mécontents ; son langage a la même verdeur et 
aussi peu de retenue. Du reste, le Pasquin romain 
s'était peu à peu transformé, comme on l'a dit, depuis 
ses premiers balbutiements du commencement du 
siècle ; il était devenu amer et satirique ; voici de 
quel ton il parlait : 

De Jules II, Pasquin avait dit- : 

Il vendit Rome, et les choses saintes, et les honneurs. 
Il n'est rien qu'il ne vende pour faire Rome d'or. 

Lors de la mort du pape, Pasquin proposa, entre 
autres épitaphes, celle-ci : 

Jules par sa faute a pris le monde entier ; 
11 a vendu les (Vieux, mais lui n'y est pas. 

Au temps de Léon X, il disait : 

Donnez-moi des dons, spectateurs, pas des vers. 

Seule en impose aux dieux de Téther la sainte monnaie. 

1. Joseph Hif.oers, Ber Index der verbofenen Rucher, Fribourg, 
1904, p. 483. 

2. C\J(TV,lEretici,ivo\. II, p. 215. 



148 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

Au temps de Paul 111 : 

Pour qu'ils chantent, on donnait jadis aux poètes beaucoup 
Que me donneras-tu, Paul, pour que je me taise ? [d or , 

D'autres pasquinades sont d'im tour plus hardi. 
Oa transposa des vers de lÈnéide. Au pape 
inquiet du sort des siens, Pasquin disait : 

Dii patrii, set^ate domum, servate nepotem. 

Curione ne pouvait faire mieux que d'adopter 
cette forme si bien accueillie, puisque aussi bien 
il sV^tait proposé d'écrire, non un livre de médita- 
tion et de douceur évangélique comme le Bénéfice 
du Christ, mais un pamphlet destiné à ridicuhser 
la papauté et ses dogmes. 

Conformément à la formule consacrée, Pasquin 
a pour interlocuteur Marforio, mais celui-ci n est 
^uère qu'un confident de tragédie qui, par une 
interjection ou une remarque, permet à Pasqum de 
reprendre le cours de ses invectives et de ses raison- 
nements. Il attaque les tièdes comme ses pires enne- 
mis Érasme qui ^ balance entre le Ciel papistique et 
le Ciel chrétien » est comparé dans une image com- 
pliquée i\ un homme attaché par le milieu du corps 
à une corde liée à deux colonnes, ayant un sac pesant 
aux pieds et sur la tête deux grandes cornes droites 
entre lesquelles on aurait placé un voile, en sor e 
aue lorsque le vent souffle, le corps est renverse la 
tête'enbaset, lorsqu'il cesse, le corps se redresse 
à cause du poids du sac. Ailleurs la Vierge « char- 
gée d'anneaux et de bracelets, couverte de pierre- 



CONTROVERSE RELIGIEUSE. 



149 



ries et de bijoux », est assimilée à une Diane ou à 
une Isis*. Pasquin raconte en grand détail la « Farce 
des Gordeliers d'Orléans », lesquels pour démon- 
trer la réalité du purgatoire, évoquèrent en 1534-, 
Tàme d'une défunte ; elle répondait à leurs ques- 
tions en faisant résonner les voûtes d'une église. 

A propos de l'enfer, on trouve le trait assez pi- 
quant que voici : « Depuis qu'ils voyent que la 
plus grande part des hommes mesprise ces flammes 
des trespassez, ils ont commencé à appliquer des 
flammes vives aux vivans ». 

L'un des résultats de l'apparition de ce Pasquin 
en extase îwi qu'en 1546, Paul III voulut, à l'insti- 
gation du cardinal del Monte (Jules III), supprimer 
les pasquinades qu'on affichait dans les rues et 
qui généralement étaient alors composées de 
quatre vers non rimes. Ordre fut donné de les lacé- 
rer, de les brûler, de les détruire et d'en recher- 
cher et punir les auteurs-. Mais on continua de 
plus bel à en répandre dans le public qui était 
fort avide de cette littérature mordante. 

CONTROVERSE RELIGIEUSE. 

La véritable controverse religieuse commença 
en 154.0 par la publication du Beneficio di Cristo et 
par la réplique du moine Catarino en 1544 ; tout de 
suite la lutte s'engagea sur la question des bonnes 
œuvres, de la prédestination et du libre arbitre; 

1. Traduction française citée plus haut. 

2. Sari'I, p. 147. FuMi, p. 215. 



160 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFOUME. 

ce n'est qu'incidemment qu'on aborda en Italie 
d'autres sujets; ainsi le moine lucquoisBemardini 
est un des seuls qui se soient servi contre les pro- 
testants d'arguments tirés de leurs variations, de 
leurs divisions et de leurs contradictions. 



BENEFICIO Dl CRISTO. 

Le petit livre intitulé Tratlato titilissimo del liene- 
ficio di Jesu Crùlo Croci/isso, parut un peu avant 
le Pasqidn en extase et eut même succès. Son rôle 
fut capital dans le développement des idées nou- 
velles, et son sort montre en mèine temps la puis- 
sance des moyens d'action du Saint-Ofiice ^ Imprimé 
pour la première fois à Venise, chez Bindoni, en 
1540, sans nom d'auteur, la vogue en fut tout de 
suite extrême ; on a prétendu qu'en peu de temps 
il s'en était vendu quarante mille exemplaires ; il 
fut réimprimé en 1513 à Venise, et plusieurs fois à 
Modène durant les années suivantes, sous les aus- 
pices du cardinal Morone semble-t-il. Le libraire 
Antonio Gadallino fut alors poursuivi comme im- 
primeur et éditeur. L'une des éditions porte la sin- 
gulière mention que voici : Tratlato utilisstmo 
del ficnefttio di Giesu Chrislo cou li Mistern del Uo- 

1. Concordia ecclesiaslica contra gli HercHci, Hlorcnco, 1552. 
l 'niivrairp est (lédié à Cosine de Médicis. 
rnTBenent ofChrist's Death.,., by Churchill Babincton, Lon- 

cessuum Sancti Officii Romae, dans Archiv ^^J^^^],'^,^^ 
Rome, 1880, vol. 111, p. '208. De Leva, Degh hretia d% CitadeUa, 

Venise, 1873, p. 14. 



BENEFICIO DI CRISTO. 



151 



sario con l'indulgenza in fine di PapaAdriano, aile 
Corone de' gran Benedetti. La préface est la même 
que celle de l'édition vénitienne de 1 54-3 , mais elle se 
termine par cette mention : « Adesso Nuovamente 
Restampata et Corretta per Antonio Dalmatino et 
Stephano Istriano. En 154-5 parut une traduction 
française, imprimée à Lyon par Jehan de Tournus. 
L'édition suivante de 1552 porte sans nom de lieu, 
le titre suivant : Dic Bénéfice de Jésus-Christ Cru- 
cifié envers les Chrétiens traduit de vulgaire italien 

en langage francoys. 

En 1570 parut une traduction espagnole ; celle-ci 
semble avoir été totalement anéantie. Les éditions 
anglaises sont au nombre de quatre, sans compter 
une traduction demeurée manuscrite écrite en 154-8 
par Edward Gourtenay, ducdeDevonshire; la pre- 
mière des éditions imprimées est de 1573 ; elle parut 
à Londres par les soins de Lucas Harison et de 
George Bisliop; c'est une traduction de la traduction 
française : The Benefite that Christians Receiue by 
Jésus Christ Crucifyedtranslated ont of French into 
English, by A. G. (probablement Arthur Goldingou 
Gibly). 11 y en aurait eu une réimpression en 1577. 
Les trois autres éditions sont de 1580, 1633 et 1638. 
Enl563,fut publiée une édition croate, imprimée 
à Tubinge ; une seconde édition parut en 1565 ^ 

1 Les éditions avec commentaires sont les suivantes : Jhe 
Bene/U ofChrisVs Death... with an Introduction, by Churchill 
lUBiNCTON, Londres, 1855. Le BicvfaM de Jésus-Christ crucifié 
envers les Chrétiens, introduction historique par Le Bonnet, 
pasteur, Lauzanne, 1856. En outre Bienfait découlant de la mort 
de Jésus, Toulouse, 1857, 1859, 1860; Versailles, 1864. Court re. 



152 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



Or l'Inquisition fit une si exacte recherche de ce 
traité et en imposa une destruction si rigoureuse 
que, pendant longtemps, on crut que pas un 
exemplaire tout au moins italien n'en subsistait. Ce 
n'est qu'au milieu du siècle dernier qu'on en décou- 
vrit un à Oxford; il y avait été apporté en 1774- par 
un Napolitain, Antonio Ferrari; plus tard, un autre 
exemplaire fut découvert à Tubinge, il se trouve 
actuellement à Laibach. 

La fortune extraordinaire de ce traité s'explique 
par la clarté de son style, son argumentation aisée 
et point trop scola*stique, la modération des idées 
qui y sont exposées. Il parut très orthodoxe à des 
lecteurs avisés. Le cardinal Gregorio Cortese disait 
que le malin, quand il se mettait enrobe de cham- 
bre, « il ne savait se vêtir d'autre cliose » que de 
ce livre; le cardinal Morone reconnut, au cours de 
son procès, qu'il en avait acheté un exemplaire 
chez l'éditeur mantouan Antonio Gadallino et 
qu'il avait envoyé plusieurs personnes de sa con- 
naissance en acheter aussi, car son vicaire lui avait 
dit que c'était un très bon livre. De même, le car- 
dinal Badia, maître du palais pontifical, le trouvait 
fort recommandable. 

Le but principal du Beneficio est de définir 
comment un homme est réputé juste devant Dieu; 
est-ce par le mérite qui lui est personnel ou par 
celui qui lui est départi? Saint Bernard, saint Au- 

sumé du célèbre traité sur le bienfait de la mort de Jésus- 
Christ, Saint-Etienne, 1871. 

Von der Wohlthat Christi, Leipzig, plusieurs éditions. 



BENEFICIO DI CRISTO. 



153 



gustin, saint Ambroise, Origène et Basile sont tour 
à tour invoqués. Des autres questions qui divisaient 
alors la chrétienté, il n'est guère parlé qu'incidem- 
ment. (( Geste saincte foy fait telle opération en 
nous que celuy qui croit que Jésus-Christ a prins 
sur soy tous ses péchez devient semblable à Christ et 
vainc le péché, le Diable, la mort, et enfer », lit-on 
au commencement du IV' chapitre de la traduc- 
tion française. « Et ceste est la raison, que l'Église, 
c'est à sçauoir toute âme fidèle, est espouse de 
Jésus-Christ, et Christ est son Espoux. Or nous 
sçavons que la coutume du mariage est que de 
deux nous devenions une mesme chose, estans 
deux en une chair, et les biens et facultez de tous 
deux deviennent communes entre eux, dont Tes- 
poux dit que le douaire de son espouse est sien : 
et l'espouse semblablement dit que la maison et 
toutes les richesses de son espoux sont siennes : et 
à la vérité aussi sont elles, autrement ilz ne seroient 
pas une mesme chair, ainsi que dit l'Escriture. Par 
ce mesme moyen Dieu a espouse son unique 
et bien aymé Filz avec lame fidèle, laquelle 
n'ayant chose aucune qui fust proprement sienne 
sinon le péché, le Filz de Dieu ne s'est point des- 
daigné de la prendre pour sa bien aymée espouse, 
avec son propre douaire, qui est le péché. Et pour 
cause de l'union qui est en ce sainct mariage, ce 
qui est à l'un, est aussi à l'autre. Jésus-Christ dit 
donc ainsi : le douaire de l'âme ma chère espouse, 
c'est à sçavoir, ses péchez et transgressions de la 
loy, Tyre de Dieu à Fencontre d'elle, Faudace du 



154 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

Diable envers elle, la prison infernalle et tous ses 
autres maux sont devenuz en ma puissance, et sont 
en ma propre faculté ! Par quoy il appartient à 
moy à en trafiquer, comme il me plaist, et pource 
il les veux ietter au feu de ma croix, et les anui- 
hiler entièrement. » Tel est le tour, un peu lent, 
un peu verbeux, abondant en images longuement 
développées, de ce pamphlet fameux. La conclu- 
sion mérite d'être rappelée : « Or sommes-nous 
maintenant arrivez à la fin de nos propoz, ausquclz 
notre principale intention a esté de magnifier, selon 
noz petites forces, le bénéfice admirable que le 
Chrestien a reccu par Jésus-Christ crucifié, et de 
démonstrer que la foy par elle seule iustifie à 
sçauoir que Dieu reçoit et tient pour iustcs ceux 
qui vrayement croyent qu'iceluy ayt satisfait pour 
leurs péchez, combien que tous ainsi que la lumière 
ne peut estre séparée de la flamme qui de soy- 
mesme brusle et dévore tout, aussi les bonnes 
œuvres ne peuvent estre séparées delà foy, laquelle 

seule par soy iustilie. )> 

On ne savait à quL attribuer ce traité ; long- 
temps on lui donna pour auteur Aonio Paleario ; - 
de fortes raisons semblaient démontrer qu'il ne 
pouvait être que de lui, mais, dans un de ses in- 
terrogatoires, Carnesecchi déclare : « Le premier 
auteur de ce livre fut un moine noir de Tordre des 
bénédictins appelé Don Benedetto de Mantoue qui 
dut le composer dans son monastère près de l'Etna^. 

1. Interrogatoires, publiés dans Miscellanea di Storialtaliana, 
vol! X, p. 189. Cf. CouvisiKUi, p. 274. 



BENEFICIO DI CRISTO. 



155 



Flaminio le lut et lui donna une forme plus 
achevée; il en prépara une défense quand il 
commença à être attaqué, entre ihkk et 1550. 

Le succès du Beneficio avait été trop grand et 
son influence parut trop évidente pour qu'on n'en 
tentât pas au plus vite une réfutation; le moine 
Ambrogio Gatarino Polito de Sienne, qui fut l'un 
des plus actifs pamphlétaires du catholicisme et 
joua un personnage considérable au concile de 
Trente, se chargea de ce soin^ ; son traité parut en 
\h%k sous le titre : Compendio tierrori et ingamii 
lutherani contenuti in un Libretto senza nome 
d'autore intitolato Trattato utilùsimo del Béné- 
ficia diChristo crucifisso. 

Gatarino y suit pas à pas le texte du Beneficio et 
s'applique à en réduire à néant les assertions par 
de violentes apostrophes plutôt que par des rai- 
sonnements. On ne ^Drocédait guère autrement 

alors. 

« C'est une erreur et une fourberie de dire avec 
Luther et Mélanchton, écrit Gatarino, que depuis 
sa chute l'homme est devenu semblable au démon. 
11 y a une grande différence entre la malice com- 

1. Ambrogio Calarino, né en 1487, était entré à l'âge de trente 
ansdan^ l'ordre des dominicains, après avoir enseigné le droit sous 
le nom de Lancellotto Politi dans plusieurs universités; il passa 
en France en Tannée 1532 et y vécut dix années. Les opinions 
nuil professa au concile de Trente et qui étaient du tout opposées 
il celles <le son ordre, neiupêchérent pas qu'il fat nommé evêque de 
Minori en 1540 (27 août) et plus tard, par Jules III, eyeque de 
Conza (1552). 11 est l'auteur d'un traite Délia Grazia et d une in- 
finité d'autres ouvrages qui provoquèrent de violentes contro- 
verses. Son nom se trouve parfois orthographie Cathanno et 
Caterino. 



156 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

plète du démon et celle des fils d'Adam dont on 
dit seulement qu'ils sont enclins au mal, mais non 
consumés par le mal; la dépravation de l'homme 
vient moins de la partie supérieure que de sa 

sensualité. 

<( C'est une erreur de dire que les enfants morts 
sans baptême sont condamnés, à cause de notre 
nature corrompue, aux misères de l'enfer ; c'est 
une opinion cruelle et qui ne se trouve pas dans 
les Pères de l'Église. 

« C'est une erreur de dire que le seul moyen de 
nous sauver est de nous précipiter dans les bras 
du Christ. L'erreur consiste à dire qu'il suffit de 
se précipiter dans les bras du Christ. U est vrai, 
au contraire, que par le moyen de la vraie foi, 
c'est-à-dire par les œuvres, nous allons au Christ, 
saint Augustin l'affirme à plusieurs reprises. 

(( C'est une erreur de dire que, sans notre in- 
tervention, la justification du Christ vient à nous 
car bien que la justification du Christ vienne à 
nous sans mous, cependant la vie éternelle au para- 
dis ne viendra pas à nous sans nous comme il 
appert dans les Écritures. 

c< C'est une erreur d'inférer du pardon octroyé 
par Dieu pour le péché originel à cause de la justi- 
fication du Christ que, de même, tous nos péchés 
les plus graves nous seront pardonnes quand nous 
serons entrés dans la grâce. 

« C'est une erreur de dire que l'homme assuré 
de la bienveillance de Dieu ne craint ni le diable, 
ni la mort, et que cette confiance complète lui 



TRAGÉDIE DU LIBRE ARBITRE. 



157 



dilate le cœur et l'emplit de charité, car la con- 
naissance de la divine bienveillance ne lui enlève 
pas la crainte du diable mais, au contraire, lui 
fait craindre de succomber à ses embûches. 

« C'est une erreur de dire que les œuvres 
suivent nécessairement la foi, car l'Écriture Sainte 
affirme le contraire ainsi que les Docteurs. 

« C'est une erreur de dire que tous les hommes 
sont bien loin de la vraie et complète observation 
de la Loi, car c'est faire injure aux saints, à la 
Vierge et à saint Jean-Baptiste. 

« C'est une erreur de comparer la foi et la divi- 
nité de Jésus-Christ; de même que les miracles 
qu'accomplissait Jésus n'étaient pas cause de sa 
divinité mais la prouvaient, de même les œuvres 
que produit la foi ne sont pas cause de la justifica- 
tion mais la démontrent. Cela est faux, car les 
bonnes œuvres augmentent la foi, encore qu'on 
soit justifié à dire que la foi produit les bonnes 
œuvres... » 



TRAGÉDIE DU LIBRE ARBITRE. 

La tragédie du Libre Arbitre eut, comme le livre 
du Bénéfice de la mort du Christ, une grande vogue 
et il n'en reste également que de rares exem- 
plaires ; c'était un si grand crime de l'avoir lue qu'il 
y allait des galères et qu'au temps de Pie V un 
tourneur de Forli fut emmuré sa vie durant pour 
en avoir donné une audition chez lui ; en outre sa 
maison fut rasée et une stèle expiatoire élevée à son 



,58 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

emplacement'. Les exemplaires de cet opuscule 
durent être très exactement recherchés et détruits 
et c'est ce qui explique qu'il en reste si peu. 

II en fut publié cependant trois éditions en quatre 
ans, la première en 1516, la deuxième en ibk,^ sans 
nom d'auteur, et une dernière en 15502; dans 
celle-ci Francesco Negri déclare qu'il a écrit ce 
factum et il se peut que ce nom ne soit pas un 
pseudonymes; s'il ne s'était pas nommé plus tôt, 
dit-il dans la préface, c'est qu'il avait voulu faire 
comme le peintre Apelle qui avait coutume de se 
tenir à côté de ses œuvres avant qu'on sût qu'elles 
étaient de lui pour apprendre ce qu'en pensait le 
public. Cette édition qui est indiquée comme la 
seconde malgré ce qui vient d'être dit, a pour 

titre i 

Délia tragedia di M. Francesco Negro Bassanese 

Jntitolata Libero Arbitrio, M. D. L, 

Dans la préface qui a été attribuée à Vergerio 
bien que celui qui récrivit parle comme s^il était 
l'auteur de la pièce, il est dit que l'on ne doit point 
chercher en lisant ce drame des élégances de 
style, la recherche du langage, un effort poétique, 
son objet étant surtout de montrer de façon sen- 
sible les erreurs et les faussetés de l'Église. Que 
si le ton en est quelquefois violent, c'est « qu'il 

1. Sa condamnation eut lieu en même temps que celle de Car- 

2 Le 4 janvier 1547, l'évêque de Terracine, Ottaviano délia 
Rovere écrivait de Venise, au cardinal Cervini que l'on venait de 
réimprimer la Tragédie du Libre Arbitre. Buschbell, p. 241. 

3 Voir Rivista Cristinna, an. VIII, fasc. IV, p. 139. 



TRAGÉDIE DU LIBRE ARBITRE. 



159 



faut autre chose qu'une piqûre d'aiguille pour 
qu'un mort soit secoué ^ », et si certains passages 
en sont licencieux ^ la faute n'en est pas à Fau- 
teur « qui a eu plus de répugnance à les écrire 
que les lecteurs n'en auront à les lire et les audi- 
teurs à les entendre », mais « force était de par- 
ler des vices ecclésiastiques pour les reprendre 
comme il convenait ». Et le préfacier attaque avec 
une extrême violence le pape Paul III, l'Église, le 
nonce Giovanni délia Casa, qui avait mis la tra- 
gédie à l'index, et tout le clergé. 

La tragédie est dédiée à « l'Invincible reine et 
ferme colonne de la Vérité, l'Église sainte fille de 
Dieu et sœur de Jésus-Christ ». Elle a la forme 
des Mystères que Ton ne jouait plus guère, mais 
dont on avait gardé le souvenir très vivant dans le 
centre de l'Italie, à Rome et à Florence surtout; 
les personnages sont symboliques. Le seigneur 
Franc-Arbitre, fils de la Raison et de la Volonté, 
prince et gouverneur de la province des œuvres 
humaines, vient se fixer à Rome sur les conseils 
des théologiens; le pape le crée chrétien papiste, 
roi invincible et lui octroie la couronne du royaume 
des bonnes œuvres. Grâce aux excellents offices du 
seigneur Acte élicite, son maître d'hôtel, il prend 
pour femme dame grâce congrue et en a une fille, 
demoiselle grâce condigne. Il vit longtemps, 
entouré des siens, en son royaume et y mène une 
vie des plus heureuses, tirant de gros revenus de 

1. Cf. Nîiovo Dizionario, Bassano, 1796, vol. XIII, p. 58-62. 

2. Par exemple p. 71 de la traduction française. 



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'.'•*-»# 



160 



COMMENT SK RÉPANDIT LA RÉFORME. 



la gabelle du Mérite. Mais il apprend qu'un grand 
nombre de ses sujets se sont révoltés ; avec laide 
du pape, il triomphe de cette rébellion; tou efois 
la bonne dame GrAce justifiante, envoyée par Dieu, 
tranche secrètement la tête au roi, et le pape 
reconnu pour être le véritable antéchrist, est averti 
par le Ciel qu'il sera peu à peu anéanti par la 
parole divine. Voici, pour ne citer que cet exemple 
comment dans la scène II du deuxième acte, est 
décrit le Rovaume des bonnes œuvres. 

a Le royaume des bonnes œuvres donné par le 
saint Père souverain seigneur de Rome au très 
puissant roi FrancArbitre avec promesse de le 
maintenir en possession d'icelui, contient en soi 
les provinces ci-dessous escrites selon les noms 
propres de chacune. La première est appelée Moi- 
nerie la seconde Service des saints, la troisième 
Fabrique ou bâtiment des saints lieux, la qua- 
trième Pénitence, la cinquième Jeûne, la sixième 
Oraison, la septième est la Messe. Or la principale 
gouvernante de ce royaume est madame la Régente 
Bonne intention, duchesse des trompeurs. » 

En fait on ne saurait dire que l'intérêt se sou- 
tienne également dans ces pages ; on perd de vue 
sans cesse une intrigue indigente et à laquelle 
Vauteur assurément n'attachait nulle importance; 
ce qu'il s'était proposé, c'est de présenter, « d un 
stvle plaisant et récréatif », les arguments que les 
hérétiques donnaient pour défendre leur cause. 

Ce n'est pas une pièce, c'est une smte de rai- 
sonnements, de commentaires, de discussions, d at- 



TRAGÉDIE DU LIBRE ARBITRE. 



ifil 



taques et d'imprécations, qui se poursuivent pen- 
dant 32^* pages de texte in-12. Dans la scène III de 
racte troisième, se trouve tout un cours d'histoire 
ecclésiastique. 

Le parallèle si fréquent dans les polémiques de 
ce temps entre le pape et le Christ est longuement 
exposé : l'un eut une couronne d'épines, l'autre a 
une tiare d'or et de pierreries; l'un lavait les pieds 
de ses disciples, l'autre fait baiser sa mule; l'un 
était pauvre, n'avait pas où poser sa tête, allait 
sur un âne, portait sa croix, l'autre est riche, pos- 
sède des palais, va en litière, s'épargne toute 
peine... ^ Les moines « plus nombreux que les gre- 
nouilles d'Egypte au temps du Pharaon » sont qua- 
lifiés de « sauterelles de l'abime ». A la vérité tout le 
passage où se trouve décrit la province de moinerie 
ne manque pas d'ingéniosité ni de piquant^. 

La (( repentance chrétienne » est mise en opposi- 
tion avec la « repentance papistique )>. « En la 
repentance évangélique les hommes, avec une 
pure, sincère et cordiale crainte de Dieu, changent 
vraiment et convertissent leur vie au Seigneur... 
En la repentance trouvée et forgée par astuce et 
linesse diabolique, le pape veut que les hommes 
montrent et fassent semblant avec une crainte 
forcée et masquée des peines et tourments, de chan- 
ger et convertir leur vie... » 

La traduction française dont on a cité quelques 
passages fat éditée en 1558 à Genève (villefranche) 



1. Page 292 de la traduction. 

2. Page 215. 

LA RÉFOHME EN ITALIE. 



11 



,61 COMMENT SB RÉPANDIT LA RÉFORME. 

par Jean Crespin; dès l'année suivante, il en parut 
ïne seconde édition. En même temps une édition 
latine était publiée; d'après le titre, elle aurait 
pour auteur l'auteur môme de la tragédie, Fran- 
cesco Neg.0, mais on sait ce que valent ces décla- 
rations qui n'avaient, le plus souvent, d autre but 
que d'égarer les recherches de 1 Inquis.hon. Elle 
est dédiée à Nicolas Radziwil, grand chanceher du 
-rand-duc de Lithuanie. En 1589 environ, la Tra- 
lédie du Libre Arbitre fut traduite en anglais par 
Henry Cheeke. Cette traduction est aussi rare que 
les éditions italiennes et pourtant ce ne fut pas le 
Saint-Office qui la détruisit; les causes de sa dispa- 
rition sont autres. Un livre de ce genre ne devai 
pas plaire longtemps en Angleterre; .1 fut détruit 
par piétisme puritain, par respect delà morale, 
par dédain'. 

SOMMARIO UELLA SACRA SCRITTURA. 

U Somme de l'Écriture Sainte, traité de quatre- 
vingt-seize pages, divisé en trente et un chapi- 
tres, eut presque autant d'inttuence sur la dissémi- 
nation du protestantisme que le Bénéficia ou la 
Tragédie du Libre Arbitre "-. U vogue en fut 

' T u. r ih,'0 Arhitre en fit naître une autre que Délia 
CasasignaAe à Rome sans enaon ^^^^^ ^^^ ^^ ^^^^.^^^ ^^ 

du 6 octobre 1546 Le libeeae ^^ Tragédie, 

^' JmuMidebbono vivere seconda la Evnngho, petit in-i8 
r/lleu Ji dl?e. Cf Le séminaire de la Sainte Eeriiure ou Ma- 
nuel du chrétien, Paris, 1879. 



SOMMARIO. 



163 



également grande et les exemplaires s'en répan- 
dirent rapidement dans tout le pays et surtout 
dans le sud^ Le 24 mai 1548, Francesco Spiera 
reconnaît qu'il possède peut-être un exemplaire 
du Sommario ; Pietro Cocco déclare de même en 
1551 qu'il « n*a pas d'autre écrit hérétique que le 
Sommario et le Beneficio »; Giovanni Francesco 
Alvisi fait un aveu semblable en 1564^. 

La première apparition du Sommario est anté- 
rieure à la fin de l'année 1537; au mois de dé- 
cembre le P. Serafmo, prêchant FAvent à Modène, 
donnait comme preuve du mauvais esprit qui 
régnait dans la ville la découverte qu'il venait de 
faire d'un exemplaire de ce livre 3; un jour qu'il 
avait été visiter la veuve du comte Claudio Ran- 
gone, il l'avait trouvée le lisant; s'étant fait remet- 
tre ce livre et Fayant reconnu fort hérétique, il 
l'avait, d'accord avec Finquisiteur, remis à l'évêque 
afin qu'il fit une enquête sur son origine. Elle 
demeura infructueuse. Toutefois, l'académie de 
(irillenzone^ fut soupçonnée d'avoir favorisé Fin- 
troduction de ce livre. L'année suivante, pendant 
une fête donnée par un de ses membres, deux 
masques prirent à partie le prédicateur, lui sou- 
tenant que le Soinmario n'avait rien d'hérétique 
et que douze savants modénois se faisaient fort de 
le prouver. Les discussions soulevées par cet inci- 

1. Préambule delà réfutation de Catarino. 

2. Benkath, Die Soimna..., Leipzig, 1880. 

3. Bulletin de VHistolre du protestantisme..., année 1019, p, 63. 
Art. N. Weiss. 

4. Voir plus loin, p. 200. 



,64 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

dent duraient encore en 1539; un des acade-j 
ciens était accusé d'avoir compose le livre et le 
S courut que le pape avait. - --^-^ ; 
excommunié l'Académie. On raconta aussi que 

Sommario avait été brûlé à Ro«^«^- ^.^^^ 

En 15U, le moine Ambrogio ^atanno rédigea 
une réfutation qui parut au mois d av l e le 
compte quarante-cinq pages ; comme dans ses 
auTres polémiques, Catarino combat conclusion 
Ta conclusion celles de l'auteur et emploie la 
même méthode affirmative. D'autre part, 1 Inqui- 
Sttn semit en mouvement et s'appliqua à decou- 
;ri'auteur du pamphlet. Personne ne doutai 
au'il ne fût Italien, car rien ne révélait dans le 
?ex te, du moins ostensiblement, une origine etran- 
lère Mais, à y regarder de près, l'inspiration en 
!st assez différente de celles des œuvres italienne 
ef quelques indices dénotent que lauteur avait 
vécu ailleurs qu'en Italie. j , ♦ j» 

Or il existe «ne édition française datan de 
15^3' et presque entièrement détrmte, dont le 
exfe i alien parait être la traduction. Cette édition 
nffisure pas dans l'index sorbonn-que de oU 
ma dans l'index de l'Inquisition étabh en 15W 
"Tans celui de la Sorbonne de 1 551 sous e Ut.. 
de Summe de l'EscripUcre smncte 1^ ^''^^te aus 
une édition anglaise qui fut interdite par edi 
Zyl à la date du -2^ mai 1530, comme contenant 
< so'xante-douze erreurs d'hérésie ... Cette édition 

...>• RiiNCHi Cronaca modenese, 1506-1554, 

1. TOMMASmO DE BUNCIU, 

Parme, 1562. 



SOMMARIO. 



165 



porte qu'elle est la traduction d'une œuvre hollan- 
daise, Summa der godlyker scriftum. On ne pos- 
sède de ce texte hollandais qu'une édition datée 
de 1526, mais il y est dit qu'elle a été « soigneuse- 
ment corrigée » ; donc il y aurait eu une première 
édition antérieure. En effet un édit de 152i, rendu 
au nom de l'empereur Charles-Quint par là régente 
iMarguerite d'Autriche, défend la lecture de la 
Somme dont l'éditeur était Jean Severs de Leyde. 
La publication de ce traité est donc antérieure à 
l'année 1524-, mais elle ne l'est pas de beaucoup 
car le chapitre xxvi contient une traduction tantôt 
littérale, tantôt résumée d'un opuscule de Luther 
intitulé von veltlicher obrigkeit, « de l'autorité 
temporelle », qui est de 1523. Le texte primitif dont 
les textes anglais, français et italien seraient des 
traductions, semble donc dater de l'année 1523. 
Au surplus, certains passages dont la signification 
était claire pour les Hollandais, ont dû être déve- 
loppés dans les éditions françaises et italiennes; 
dans les chapitres xîl et xxi, il est parlé des « Mai- 
sons des sœurs » par opposition aux « Couvents des 
nonnes » ; or il n'y avait guère qu'enHoUande où exis- 
tassent à cette époque, à côté des couvents, ces Mai- 
sons de Sœurs, qui étaient des sortes de béguinages. 
Quel fut l'auteur de la Somme? Sûrement un de 
ces nombreux théologiens qui s'efforçaient à cette 
époque de propager en Hollande les doctrines 
luthériennes ' . 

1. Benrath pense que ce fut Bommelius, originaire de la ville de 



166 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



SOMMARIO. 



167 



L'auteur du Sommario explique qu'il a entre- 
pris son livre en faveur de ceux qui ne peuvent 
lire ou pénétrer les livres saints, et qu'il a résumé 
pour eux l'Écriture sacrée qui est la base de la 
foi d'où naissent l'espérance et la charité. Et il 
examine tour à tour brièvement tous les points 

de la religion. 

Il commence par parler du baptême. « L'eau 
du baptême, dit-il, n'efface pas le péché et n'a pas 
plus de vertu que Teau du fleuve dans laqueUe 
on peut baptiser aussi bien que dans Feau des 
fonts sacrés. La vertu du baptême ne consiste pas 
dans les cérémonies mais dans la foi, c'est-à-dire 
en ce que l'homme croit que ses péchés lui sont 
remis. Quand nous sommes baptisés, nous devons 
croire que tous nos péchés nous sont remis. Dieu 
nous a délivrés du diable et de nos péchés et 
nous a fait ses fils et les héritiers de sa gloire. 

« Ûuand on dit aux gens qui sont dans le siècle 
de se rendre vertueux, ils répondent que c'est 
affaire aux moines qui s'y sont engagés par leurs 
vœux, mais les vœux du baptême sont bien plus 
forts, puisqu'ils sont faits non à un homme, mais 
à Dieu et que nous avons promis de suivre non la 
loi d'un homme, mais celle de l'Évanple. » 

Il faut ajouter foi au mystère de la Trinité sans 
vouloir l'approfondir. 

Bommel, sur la Meuse, curé de la ville de Wezel et recteur d'une 
MaTson de Sœurs à Utiecht ; le pasteur N. Weiss -cime au con- 
traire, à supposer que ce fut Jean ««d« recteur de Eco ed^^^^^^ 
de la vie commune à Utrecht. Bucer le tenait en haute estime. 



L'Évangile nous apprend que Dieu s'est récon- 
cilié avec nous à cause de son fds. Il était néces- 
saire, ou que nous fussions damnés à jamais, ou 
que Dieu se fit homme. 

Nous sommes uniquement sauvés par le mérite 
de la passion du Christ. Chacun doit savoir que 
depuis le temps d'Adam, nul n'a mérité la vie 
éternelle par ses bonnes œuvres; ceux-là se trom- 
pent qui pensent qu'ils seront sauvés quand ils 
auront accompli beaucoup de bonnes œuvres. Les 
bonnes œuvres ne rendent personne certain qu'il 
sera sauvé et celui qui n'en a pas accompli n'est 
pas certain non plus d'être damné. 

C'est par la seule grâce de Dieu que nous pou- 
vons être sauvés et Dieu ne veut pas que nous 
pensions l'aider en faisant de bonnes œuvres, il ne 
veut aucun aide et n'a que faire de conseils. Ils se 
méprennent ceux qui pensent que Dieu est tenu 
de leur accorder la vie éternelle à cause des nom- 
breuses bonnes œuvres qu'ils auront pu accomplir. 

La grâce de Dieu est accordée à tous ceux qui 
croient en lui et en Jésus-Christ. 

Nous sommes délivrés de nos péchés par le 
bénéfice de Jésus-Christ. 

Celui-là vit en bon chrétien qui met toute son 
espérance en Dieu et en sa justice, qui vit suivant 
la règle de la charité et de l'Évangile, qui n'a 
aucune confiance dans sa propre vertu, dans le 
monde, dans ses œuvres. 

Il y a quatre sortes de foi ; celle qui tient unis 
les amis et les marchands ; celle qu'on a dans un 






168 COMMENT SE RÉPANDIT LA REFORME. 

récit OU dans une affirmation, celle qui nous porte 
à croire que Dieu est juste, bon, tout-puissant..., 
celle enfin qui est la foi chrétienne ; pour la pos- 
séder il faut mettre son espérance, son refuge, 
son salut en Uieu seul. 

Le salut du chrétien n'est pas en cette vie, mais 
dans la mort; la mort est donc souhaitable. C'est 
une bien sotte coutume que de pleurer les morts, 
comme si nous n'avions aucune confiance en l'autre 

Jadis les moines étaient des saints parce qu'ils 
vivaient conformément à l'Évangile; aujourd'hui 
ils ne font rien que par nécessité. Les parents 
devraient y songer longtemps avant de contramdre 
leurs enfants à accepter la vêture, car ils sont cause 
de tous leurs péchés en ne le faisant pas. Les 
uns font entrer certains de leurs enfants au cou- 
vent pour marier plus facilement les autres, ou 
bien pour être plus tard aidés par eux, ou pour 
les pousser dans la carrière des honneurs eccle- 

si astiques. 

11 y a nombre de couvents dans lesquels les 
sœurs semblent vivre conformément à la règle 
évangélique parce qu'elles travaillent de leurs 
mains et s^aident l'une l'autre. Mais qu'elles sachent 
qu elles volent les pauvres de tout l'argent qu elles 
dépensent à s'édifier des superbes demeures et a 
orner pompeusement leurs chapelles. 

La vie des artisans et des ouvriers est plus 
conforme à l'Évangile que celle de tous les autres 
hommes. Les riches ne sont rien autre chose que 



ANATOMIA DELLA MESSA. 



169 



des dispensateurs des biens de Dieu, mais ils doi- 
vent rendre leurs comptes à Dieu... 

En terminant, l'auteur soutient le dogme du 
droit divin. « Chacun est soumis à l'autorité supé- 
rieure, dit-il. Il n'y a de podestat que par Dieu, 
résister au podestat, c'est résister à Dieu. On doit 
payer aux grands les taxes et les tailles, même s'ils 
sont païens, parce que l'on peut par là les ramener 
à la foi chrétienne. » 

Contrairement à la teneur du texte primitif, le 
droit de faite la guerre est reconnu dans le texte 

italien. 

« Les milices sont choses horribles parce que la 
malice règne en temps de guerre; mais si une 
ville est assiégée et si la paix commune est trou- 
blée, le seigneur est tenu par charité fraternelle 
de venir en aide à ses sujets; par conséquent faire 
la guerre devient une nécessité... » 



ANATOMIA nr.LLA MESSA 



1 



Ce traité, publié en 1552 par Agostino iMainardi 
sous le pseudonyme de Antonio di Adamo, est 
une analyse et une critique minutieuse, une dis- 
section, comme il le dit, de la messe. Le ton en 
est des plus âpres ^'; aucun des pamphlétaires ita- 
liens n'atteint à cette violence ; c'est que dans le 
temps où Mainardi prit la plume, le rêve des pre- 
miers dissidents de transformer en la réformant 

1. Annatomia délia Messa (l'erreur typgographique est corrigée 
à l'crrata), s. 1., 1552. 



p 



170 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

l'Église romaine, s'était définitivement évanoui; 
les rigueurs avaient commencé, les passions 
s'exaspéraient. En outre, Mainardi qui avait 
alors émigré en Suisse, se trouvait dans un mi- 
lieu où les passions étaient plus ardentes, les 
discussions plus âpres et plus acharnées qu en 
Italie. Et il était en sûreté I On est fort a l aise pour 
conseiller le courage aux autres quand on n a plus 
aucun péril à courir soi-même, il l avoue ingénu- 
ment, ce qui ne l'empêche point, au reste, de 
tourner à ce sujet de belles périodes : << Si nous 
nous voyons dans un extrême péril, dit-d, fuyons 
si nous le pouvons avant de nier le Christ; si nous 
ne le pouvons pas, que devons-nous faire si ce 
n'est le confesser hardiment, nous rappelant que 
le vrai chrétien n a pas Tesprit de crainte, mais 
bon courage; obéissons à Dieu plutôt qu aux 
hommes, lesquels peuvent bien tuer le corps mais 
non pas l'âme; mourons pour Dieu et le Christ, 
car ce sera une mort glorieuse, mourons comme 
les apôtres, comme les martyrs, comme le Christ 

lui-même. » . ,. 

C'est dans un esprit tout calviniste que Mainardi 
commente et attaque la messe; les luthériens 
italiens n en parlent jamais avec tant d empor- 
tement et la haine de la messe n'est pas, conime 
à Genève, la base, pour ainsi dire, de toute leur 

polémique. 

Mainardi écarte tout d'abord la tradition en 
s'appuyant sur les textes bibliques. « x\ous ne de- 
vons écrit-il, considérer dans les choses de Dieu 



ANATOMIA DELLA MESSA. 



171 



ni les usages, ni la consécration que donne une 
longue durée, ni l'opinion de la multitude, ni 
l'autorité dés anciens, mais uniquement la parole 
de Dieu. » Et ailleurs : « Il faut suivre la parole 
de Dieu et non l'opinion des hommes. » Incidem- 
ment, il attribue la corruption de TÉglise à la 
négligence des évêques et à leur oubli de Tun des 
devoirs qui leurs sont imposés : « Le plus saint 
ministère en ce monde et le plus élevé, dit-il, est 
d'enseigner la parole de Dieu aux peuples. Cepen- 
dant vos monsignors ne daignent pas s'en ac- 
quitter et ont abandonné cet office à d'autres. 
La conséquence en a été que la vraie parole de 
Dieu fait défaut aux peuples... Que voit-on? Les 
dominicains attaquent les franciscains, les fran- 
ciscains attaquent les dominicains et les augustins 
attaquent les uns et les autres. Les inquisiteurs, 
qni sont les suppôts de l'antéchrist, plus cruels 
que Néron, ignorent les Écritures saintes et ne 
connaissent que la scolastique et la sophistique. » 
Après ce préambule, Mainardi s'attaque à son 

sujet. 

L'examen de la Messe compte 103 folios; il 
débute ainsi : « Le prêtre, revêtu des ornements 
sacrés, commence en disant : (c Je pénétrerai vers 
l'autel de Dieu » et le clerc répond : « Vers le Dieu 
qui réjouit ma jeunesse. » c< Ainsi dès les premiers 
mots de la messe, explique Mainardi, l'officiant 
dit une bêtise et une fausseté. Pourquoi en être 
surpris puisque la messe est une invention humaine 
et non une œuvre divine, comme nous le montre- 



..•^*-ii. ,v'-- 






„2 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

rons avec l'aide du Seigneur. D'ailleurs rÉcnture 
enseigne que tout homme est .-nte- dor. x 
n'y a pas lieu de s'étonner, puisque la parole de 
Di'eu est vérité, que le conmencemen de k 
me^se soit fausseté. U faut savoir que cet nt>ot 
ToTd altare Dei est un ve.et du P-- *2^ue 
fit David au temps où son fils Absalon éta 
chassé du royaume ; il y supplie Dieu de lui per 
mettre d'entrer dans le tabernacle pour le louer 
Sèment. C'est pourquoi il appelle autel de Dieu 
cCqui avait été construit par le commandement de 
ceiuitjuA** ^ tabernacle, 

niûii Hp même aue tout le leMt- vai* 
S qu il et écrit dans l'Exode, ^ 35 et c'était une 
nart e de la loi du cérémonial. David dit par conse- 
Tutt Ïors la vérité, mais aujourd'hui on ne peu 
Blus parler de la sorte et dire : « J irai a l autel de 
£' parce qu'il n'y a plus d'autel; il ne se fai 
n us dé sacrifice d'animaux dépourvus de raison et 
f on n'a complit plus les cérémonies hébraïques, 
ar elles ont pris fin . l'avènement du Chnst-^^ « 

Chaque détail, chaque parole de la messe, est 
ainsi ÏÏbiet ou le prétexte d'une dissertation ample 
: ^o en' e Après cet examen, Mainardi conclut que 
U messe nest qu'une série dabus .c'est un abus de 
\ZL l'hostl et le caUce, de ne P- prononcer a 
haute voix les paroles de la consécration, d appli 
^^ufrll bénéfice de la messe à toutes sortes de fins 
car exemple à faire tomber la pluie ou à ccartei 
îes maux'de la guerre; c'est un abus de suppose 
qu'une messe puisse être plus -lennelk qu une 
autre parce qu'on l'entoure de plus d apparat, 



ANATOMIA DELLA MESSA. 



173 



dire des messes pour des saints et des saintes, de 
prétendre que les auges et les puissances célestes 
y assistent, de l'accompagner de tant de gestes et 
d'actes divers, de dire des messes pour les morts 
contrairement à la volonté du Christ. Mainardi s'é- 
tend longuement sur ce point et soutient que le 
luxe qui a perdu l'Église vient de là. « C'est un abus, 
dit-il, qui est plus manifeste que les autres et dont 
chacun est frappé, que de faire de la messe un né- 
goce... ; dans ce négoce, les jours fériés sont ceux 
qui rapportent le plus ». U ajoute que la messe 
détourne les chrétiens de la prédication, car on voit 
toujours ceux qui écoutent un sermon s'en aller 
précipitamment dès qu'une messe commence, car 
ils pensent qu'en y assistant ils n'en tireront pas un 
plus grand bénéfice. Sa conclusion est que la messe 
« doit être considérée comme le plus grand sacri- 
lège et la plus grande abomination qui ait jamais 
été dans tous les siècles depuis la formation du 
monde , qu'elle est le grand mystère de l'antéchrist, 
si pleine de malice et si exécrable que sous aucun 
prétexte aucun homme vivant ne doit ni la dire, ni 
l'entendre, ni même être présent ... C'est vainement 
que certains chrétiens prétendent qu'ils y vont avec 
un esprit prévenu, en n'attachant à cette cérémome- 
que la valeur et le sens qu'elle doit avoir. C'est, 
ajoute-t-il, un crime irrémissible que de ne pas s'abs- 
tenir de cette offense à Dieu. 

En guise de péroraison, Mainardi rappelle à ses 
lecteurs que, puisqu'il faut mourir, mieux vaut 
mourir pour la cause du Christ. « Loin de tout 



174 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

perdre, on gagnera tout, dit-il ; l'antéchrist, comme 
un lion rugissant, menace l'agneau, l'afflige, le 
tourmente, le met à mort, mais l'agneau triom- 
phera car il est le roi des rois, le seigneur des 
seigneurs devant qui chacun ploie le genou. » 
VAiiatomie de la Messe est suivie d'un traité sur 
TEucharistie dans lequel Mainardi examine si le 
Christ s'y trouve réellement et corporeliement. Il 
y traite cette question au point de vue historique 
et théologique avec une prolixité et une surabon- 
dance de raisons dont il s'excuse en terminant. 

LES ÉCRITS n'OCUlNO^ 

Les écrits d'Ochino contiennent les éléments es- 
sentiels de la doctrine protestante en Italie; on y 
trouve les arguments que faisaient valoir dans 
leurs controverses et dans leurs prédications les 
promoteurs du mouvement et les dilférents aspects 
sous lesquels ils les présentaient. Il a donc paru 
essentiel d'en donner un exposé quelque peu dé- 
taillé. 

Bernardino Ochino procède, comme les autres 

controversistes de ce temps, plutôt par affirmation 
que par argumentation, plutôt par autorité que 
par persuasion. Les passions étaient si vives, les 
convictions si profondes qu'on allait tout de suite 
aux invectives et que s'efforcer de convamcre eut 
paru comme une concession aux opinions des adver- 

1 Voir plus loin l'étude qui lui est consacrée et, à la fin de 
ce volume, p. 361, la traduction de quelques passages de ses Dialo- 
gues et, p. 452, sa bibliographie. 



ÉCRITS D'OCHINO. 



175 



saîres. Il en va toujours de même lorsque de fortes 
passions agitent les hommes. C'est seulement quand 
l'âme est calme, quand on est en doute, qu'on 
condescend à raisonner avec autrui. Peut-être aussi 
ces controversistes acharnés et aheurtés ne possé- 
daient-ils pas l'art de trouver des arguments pro- 
bants. 

Ochino attaque Rome et ses dogmes avec moins 
d'acrimonie toutefois que les autres réformateurs ; 
ses sermons, ses traités sont surtout théologiques ; 
il s'attache moins à détruire le papisme qu'à faire 
triompher certaines vérités et à montrer « le bien- 
fait de la mort du Christ ». 

« De même que le malade, écrit-il, ne va con- 
sulter le médecin que lorsqu'il se sent malade, de 
même le pécheur ne va au Christ que lorsqu'il con- 
naît ses misères. Il ne suffit pas qu'il ait une con- 
naissance spéculative de son infirmité, il faut qu'elle 
soit effective, autrement il ferait comme celui qui a 
une dent gâtée qui ne lui fait pas mal et qui dit : 
« Puisque je n'en souifre pas, il est inutile que 
j'aille chez le barbier. » Il ne faut pas seulement 
que tu sentes ton mal, il faut aussi que tu sentes 
ton impuissance à le guérir, car notre superbe est 
si grande que, sans cela, nous ne consentirions 
pas à nous humilier en Jésus-Christ. C'est pourquoi 
les publicains et les pécheurs précéderont au Ciel 
les scribes et les pharisiens. Notez que le pécheur, 
avant qu'il se justifie et sente le grand bénéfice 
qu'il a reçu du Christ, ne se plaint pas de ses péchés 
parce qu'il a offensé et déshonoré Dieu, mais parce 



1,6 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

„u'il en souffre dans ses intérêts. Il est donc ncces- 
TJZZ sente ses péchés comme le jux qm vo. 
' ul est damné, et c'est à cela que sert la loi de 
Toi Et alors tiennent des terreurs et des epou- 
Moise. M pécheur éprouve qu il ne peut 

irtrertril^LetUdLspéredoses^^^ 

^? n:i sorcœt ra:;r L^cH?S4^ - 

irent ar ve, Son saint'paul, la plénitude « 
1. 1. o-râce • alors tu sentiras que Dieu ta 
TaSmé qVe meUant sur son fils unique tout le 
ITLsDéchés iiralaissé crucifier pour toi... -> 
^"tinfon'ïochino sur le salut que Dieu réserve 
aut uns refuse aux autres sans qu'aucune action 
personne e puisse changer les décisions célestes 
^.trouve exprimée dans le « Discours que do.t faire 
C "ec /ésus-Christ .> : « Ton.pèrejenv - 
monde pour me sauver. Pourquoi n obe,s-tu pas à 
Z nlre en me délivrant de mes grandes iniquités ? 
e sE bien que tu n'attends pas que de moi-même 
Se hors^de péché parce cela m'est impossible 
d'autantplus qu'en ce monde, je, ressemble a saint 
PiSirqu'and il était en prison. Car je me trouve en 

ondes de mes charnelles affections. » 

Dans un sermon sur la prédestmat,on (XXVll), il 

ûTi narle en ces termes : 

/nous sommes assurés que tous nos pèches ne 
peuvent empêcher la divine élection n. diminuer 



ÉCRITS DOCHINO. 



177 



OU éteindre la divine charité ; bien plus, Dieu prend 
occasion de nos péchés pour montrer l'excès de son 
amour. Mais nous ne devons pas pour cela demeurer 
oisifs ni attendre la manne du Ciel, mais nous devons 
nous sentir poussés à aimer Dieu d'autant plus qu'il 
se montre à nous avec plus de bonté. Les hommes 
que Dieu n'a pas régénérés sont d'âme si basse et 
si vile par leur péché, qu'ils ne peuvent supposer 
que Dieu soit assez généreux pour leur attribuer le 
paradis sans leur coopération. » Quant à l'objection 
que Dieu se montrerait partial en choisissant les 
uns et en condamnant les autres, Ochino y répond 
dans sa dissertation du « Pourquoi » du même ton 
que Luther et Calvin : « Plusieurs se demandent 
pourquoi Dieu n'a pas élu tout le monde.. . L'homme 
étant libre est imparfait ; il a besoin d'une règle. 
Mais la volonté de Dieu, bien qu'elle soit libre, n'a 
pas besoin de règle, parce qu'elle est parfaite et 
partant ne peut faillir. La bonté des choses créées 
doit se mesurer par la règle et la volonté de Dieu. 
On devrait dire : Dieu veut qu'elles soient ainsi, 
donc elles sont bien. Mais les hommes jugent autre- 
ment. Ils veulent apprécier Dieu à la mesure de leur 
sensualité et de leur aveugle jugement, disant : 
Cette chose me nuit, donc elle est mauvaise, cela ne 
me plaît pas ainsi, cela ne me satisfait point, il me 
semble que cela devrait être d'autre sorte, cela est 
donc mal. Mais tu devrais dire : cela plaît à Dieu 
lequel le veut ainsi et ne peut faillir ; cela est donc 
bien. Et pour savoir qu'une chose est bien, la seule 
réflexion que Dieu la veut ainsi, devrait avoir plus 

LA KÉFORME EN ITALIK. 12 



,„ coi.»Bt SE RBP«smi LA «sronME. 

ae pouvoir ,»r .oi ,»e »» -l'-^J^ S 
.„.„,;.., e. év*nc- ^^,-2tJ„ «prit jus,.', 
contraire. Oh Homme. '" j. ,„; . || 

1, volonté de D.e« qu. n P- faUUr^^^ ^^^^^^^^^^ 
le veut amsi, donc cela est ^,^^^ ^^^^^.^ 

::::lTd:ruser::d:sn,oti.pius^^^^ 

n^rirsïtut:il!nn".ésus, dit-il adieu., 
«celui qu set j ^^^^.^^^^ ^^ ^ ^, cour- 

sent «-^ l"\^^\ P^^^a^trement. car celui qui se 
rait avoir cette P^^" ^" ^^^^^ ^^^, cesse, doute 

plaint, se ^^^'fJ^^J^ni pénitence et s'il ne 
s'il n'a pas fait ««f ^^™^\. ^^ ^,„afi, en Christ 
sera pas tenu ^pl"«; ^f ';\^;\ ,,^îs de ne pas 
sait, au contraire, M^^J^^^J ^^ ^ ^ ,,„i^,t adopté 

e ' ^ rUffint à ses eniants, aïois, a^ ^ i^, 

faire défaut a se .^ ^^^ ^^^^^^^ j^^^„ 

comme ids de Dieu, ^^ ^-^^ 

»^"^ P" ÎToTirmépris "s choses vaines et 

'' "'"7 ists œuv^es'des hommes et des anges 
basses Toutes les œuv ,^ j^ ^^^yi^^e 

ne suffiraient pas à Ja^e P ^.^^^^ ^.^^^ ^^^^ 
d'une seule àmc , ^^^^ , ,oma,e il con- 

^'trUn:':euTe chl a purg! le monde de ses 
Tk , îe sane du Christ avec lequel il a lave ses 
pèches, l«.f "^""^ ^t il j^.y aura qu'un purga- 

f "^- Ïsu :uUé c'est tout ainsi que, dans un 
toite, Jésus c uci , ^^ ^^^^ g^j.gjt 

'''''' eTZrS S tout le mal dont les mem- 
r 'au Ïent plus à souffrir, la tête serait le 
Pga^; US ies ne doivent pas, pour se pun- 



ÉCRITS D'OCIUNO. 



179 



fier, passer par le feu mais par le Christ, seule 
voie pour aller à Dieu. Dieu punirait-il ses élus, 
non pour leur avantage mais pour se payer par le 
feu? Le penser serait une grande impiété. Il n'y a 
pas dans tout rAncien Testament une parole rela- 
tive au purgatoire. Mais, dira-t-on, il est dit dans 
les xMacchabées qu'il est bon et salutaire de prier 
pour les morts. A quoi je répondrai que ce livre 
n'est pas parmi les livres canoniques reconnus et 
approuvés, et que, en admettant qu'il s'agisse d'une 
parole divine, elle signifie simplement que, avant 
la venue du Christ, il fallait prier pour la hâter 
afin que les morts ne restassent pas longtemps 
dans les limbes, fussent délivrés de leurs péchés et 
jouissent de la contemplation de Dieu. Donc, de 
ces mots on ne peut guère inférer que l'existence 
du limbe, non celle du purgatoire. Mais les prêtres 
et les moines ont fabriqué le purgatoire, car ils ne 
vivent pour ainsi dire que des morts. Ils conseil- 
lent de faire des largesses aux morts, parce qu'ils 
savent que les morts ne mangent pas et que c'est 
eux qui profitent de ces largesses. S'ils étaient 
vraiment animés de l'esprit de charité, ils nourri- 
raient les âmes faméliques avec la parole de Dieu, 
avec de bons exemples et dispenseraient aux pau- 
vres leurs revenus. Comment parmi les papes qui 
ont, à ce qu'ils assurent, une puissance plénière, ne 
s'en est-il pas rencontré un qui ait eu la générosité 
de dérober au purgatoire toutes les âmes qui y 
souffraient et Tait fermé et verrouillé en sorte que 
personne n'y serait plus entré? » 



180 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME 



Dans son Dialogue sur le purgatoire S Ochmo 
résume ainsi, en terminant, ses arguments : 

c< On ne saurait introduire en l'Eglise une plus 
grande impiété, ni un plus grand sacrilège, m une 
chose plus pernicieuse et plus horrible que le Pur- 
gatoire et l'opinion qu'on en a est fondée sur des 
blasphèmes, des mensonges et des tromperies dia- 
boliques. Et qu'il en soit ainsi, on peut le prouver 
par les raisons que voici : En premier lieu elle 
obscurcit la gloire de Dieu et sa Loi sainte En 
outre cette méchante opinion annihile Jésus-Christ 
et son Évangile. Ensuite le Purgatoire est l'origme 
et la source non seulement de toutes les tromperies, 
de tous les abus et de toutes les faussetés du pape, 
mais aussi de maux inouïs, car du Purgatoire sont 
nées les messes pour les trépassés, les vigiles, les 
sacrifices pour les morts, les pèlerinages, les œuvres 
de superérogation, les indulgences, les pardons 
les jubilés, les stations et tels autres badinages. Il 
en est aussi sorti ceci: que les hommes ont pris une 
plus grande délectation à toutes sortes de vilenies 
et méchancetés, dans la pensée qu'à force d'argent 
ils pourraient obtenir indulgence plénière de tout 

châtiment et de toute faute". » 

Traduction italienne en 1556, française en 1559. Ces tiaductions 
si rapprochées montrent la vogue de ce dialogue. 

TZ Dialogue de M. Bernardini Ochim, Senois, Pans, 1559, 
T> 98 oife trouve le passage suivant sur l'intercession des saints: 
!'Les sants nont point de mérite propre, c'est-à-d.re qu'ils aien 
acal d^eux-mêmes, comme je Tai montré, et pour cette raison Us 
n en peuvent communiquer aux autres. Que s'ils en avaient, U ne 
?audraH point qu'ils s'en privassent eux-mêmes en les donnant aux 



ÉCRITS DOCHINO. 



181 



Ochino cite la parabole des quatre-vingt-dix-neuf 
brebis qui voulurent se sauver par elles-mêmes 
et périrent tandis que celle qui, se sentant perdue, 
mit toute son espérance dans son pasteur, fut sau- 
vée. Il rappelle les paroles de saint Paul : « Je ne 
vis pas, mais le Christ vit en moi » et il ajoute : 
« Nos œuvres plaisent à Dieu par le Christ, car 
autrement elles sont péchés. » Ailleurs : « Ceux qui 
n'ont pas une foi vive ne peuvent participer aux 
mérites de Jésus quand bien même le pape userait 
de toute son autorité pour les gratifier d'indul- 
gences. Mais celui qui croit fortement en Jésus 
s'empare de ses mérites, plus ou moins, selon la 
grandeur de sa foi. Ceux qui s'imaginent que, 
parce qu'ils se sont imposé des actes ardus et des 
œuvres difficiles, ils se feront pardonner leurs 
péchés, crucifient Christ de nouveau et enterrent 
son grand bienfait. C'est Dieu qui a été offensé, 
c'est à lui de pardonner. C'est pourquoi il est 
inutile d'aller à Rome ou à Jérusalem, mais on doit 
aller à Dieu qui, étant immense, est partout; il est 



autres, encore qu'ils le pussent faire, car i]s ne leur seraient point 
superflus ains nécessaires par quoi tout ainsi que les saints péche- 
raient s'ils se privaient de l'esprit de Dieu. » 

Le Concile de Trente traita du Purgatoire en 1563 et décréta : 
« L'Eglise catholique ayant toujours enseigné, conformément à la 
Sainte Ecriture et à la doctrine des Pères, qu'il y a un Purgatoire 
et que les âmes qui y sont détenues sont soulagées par les prières 
des fidèles et par les messes, le Concile commande aux évêques de 
faire enseigner la sainte doctrine sur cette matière, de bannir des 
prédications qui se font devant le même peuple, les questions sub- 
tiles et les opinions incertaines, de défendre tout ce qui tient de la 
curiosité ou de la superstition... » Sarpi, p. 780. Pallavicini, 
liv. XXIV, cap. IV, n. 10; cap. v, n. 4. 



182 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



inutile d'entrer dans telle ou telle église matérielle, 
mais dans celle de Dieu dont Jésus a dit, dans saint 
Jean : « Je suis la porte ». Et il n'est nul besoin 
de dépenser de l'argent pour en obtenir l'accès, car 
le Ch* ist en a beaucoup dépensé en répandant son 
sang pour nous racheter. 

« Pour ce qui est de la confession, si elle était 
un précepte divin, il faudrait se confesser sans cesse 
comme on doit toujours faire l'aumône ; si le 
Christ l'avait ordonné, comme le baptême, il l'au- 
rait ordonné de telle sorte qu'elle n'obscurcirait 
pas son sacrifice; il aurait dit : « Je veux que celui 
qui a péché et désire être sauvé aille trouver le 
prêtre pour demander aide et conseil et je veux 
que le prêtre le pousse à se rendre compte de sa 
faute. Mais alors il ne conviendrait pas d'énu- 
mérer ses péchés ni d'avoir confiance en soi-même 
et en ses œuvres pour les laver. Celui qui pense 
que par le Christ ses fautes lui seront pardonnées 
ne peut se confesser. » Mais saint Augustin a parlé 
de la confession dans son livre De vera et falsa^. 
« Qui ne sait aujourd'hui que ce livre n'est pas 
de lui, mais d'un auteur ignorant et superstitieux. 
Comme on pèche sans cesse et qu'il est impossible 
d'énumérer tous ses péchés, c'est une chose tyran- 
nique que d'imposer, sous peine de péché mortel, 
à celui qui se confesse de n'en omettre aucun. » 



1. Sans doute, il s'agit de récrit de saint Augustin De vera Re- 
ligione qn Arnault a traduit sous le titre de : Le Livre de saint 
Augustin de la Véritable religion, Paris, 16^7. Zwingle est l'auteur 
d'un livre : De vera et falsa... 



ÉCRITS D'OCHINO. 



183 



« Je loue et j'approuve la sobriété, car la loi 
divine nous commande de vivre avec tempérance. 
Vivre avec tempérance est la perfection : or, comme 
c'est un crime de dépasser les limites, que la tem- 
pérance est une loi naturelle et divine, il s'ensuit 
que les préceptes et les vœux d'abstinence sont 
impies. Le rôle de l'Église était d'exhorter les 
incontinents à devenir tempérants. Oh! que misé- 
rable est le sort de ceux qui vivent sous le joug 
de l'Antéchrist! Les juifs n'avaient dans toute 
l'année que quatre jours de jeûne et ils étaient 
esclaves et aux libres fils de Dieu on en impose un 
nombre infini et on leur défend les aliments les 
plus sains. Les apôtres ni même le Christ n'ont 
jamais commandé un seul jour de jeûne. Ceux qui 
prétendent en savoir plus que le Christ et être 
plus saints que les saints et ont osé faire des règles 
à leur fantaisie, ont accru le règne de l'Anté- 
christ. » 

La clôture parait à Ochino « une stupidité impie, 
contraire à la charité, car on n'a pas le droit de 
s'enfermer comme si on ne devait jamais avoir 
besoin de ceux qui sont au dehore et comme si on 
ne pouvait jamais les aider que par des oraisons ». 
Et il soutient que mille raisons permettent de rom- 
pre les vœux monastiques. 

« A ceux qui diraient : « Si nous rentrons dans 
le siècle, nous courons risque de commettre des 
péchés », je répondrai : « 11 est certain qu'en n'y 
retournant pas, vous êtes impies et cruels, car 
ceux-là sont dépourvus de charité qui laissent 



184 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



souffrir leur père quand ils pourraient lui venir 
en aide. Que le Christ ait dit à celui qui voulait le 
suivre seulement après la mort de son père : 
(( Laisse aux morts le soin d'ensevelir les morts », 
cela ne nous décharge pas du devoir de charité, 
car le père de cet homme n'était pas dans le besoin 
et, au surplus, il n'était pas question de vœux 
éternels. » 

(( Pour savoir ce que valent les vœux, dit Ochino, 
il faut examiner à qui ils sont faits, dans quelle 
intention et par qui. Or nous les adressons à Dieu 
qui est la bonté infinie, que nous devons honorer 
sans cesse et par tous les moyens possibles, par 
conséquent nous ne pouvons promettre de faire 
pour son honneur et pour sa gloire aucune chose 
à quoi nous ne soyons tenus sans promesse ni 
vœu. Donc les vœux sont impies, vains et non vali- 
des. Notre devoir est de vivre selon la volonté de 
Dieu, cheminant par les chemins où il nous appelle 
sans nous lier par un vœu à une façon de vivre, 
parce que Dieu peut vouloir que demain nous 
vivions d'autre façon. C'est se faire volontairement 
juif, retournant sous l'ancienne Loi. Les vœux sont 
contraires à la grâce et à l'Évangile. Si j'avais à 
prononcer des vœux, je m'engagerais à vivre au 
jour le jour selon ce que Dieu m'ordonnerait. Nous 
ne pouvons promettre que de faire le bien et 
d'avoir de bonnes pensées. Mais que dirai-je? La 
plupart s'imaginent obtenir par des vœux et non 
par le Christ, la rémission de leurs péchés, 
l'indulgence plénière; ils espèrent devenir des 



ÉCRITS D'OCmNO. 



185 



saints et être plus parfaits que les autres. Si la loi 
de Dieu, d'après Paul, ne justifie pas, pensez-vous 
que les règles des hommes et les vœux de l'observer 
puissent justifier? Si on y regarde de près, les vœux 
sont prononcés comme si Dieu était une sorte de 
trafiquant qui vendrait ses grâces au lieu de les 
avoir toutes données. Mais on dit qu'ils ont fait 
des vœux pour la gloire de Dieu. Or ils ne connais- 
sent pas Dieu ni le Christ et, s'ils le connaissaient, ils 
ne feraient pas de semblables vœux; ils ignorent 
son grand sacrifice. Mais nous qui avons été délivrés 
par le Christ de la Loi ainsi que des vœux, nous 
devons chercher notre salut en lui et non par 
l'observation de promesses qui ne s'observent que 
sous le règne de l'antéchrist. » 

L'Ochino parle de même des pèlerinages. Les 
chrétiens qui s'en vont au loin chercher la remise 
de leurs péchés lui semblent bien fous, puisque le 
Christ a dit que le royaume de Dieu est en nous et 
que saint Paul assure que la foi suffit pour se jus- 
tifier sans changer de place, pourvu que l'on 
change d'esprit. « Il fallait, dit Ochino, avant que 
Jésus vînt, aller adorer Dieu dans le temple de 
Jérusalem; à présent, il n'est pas nécessaire de 
l'adorer en tel ou tel lieu, si on l'adore en Christ, 
en esprit, en vérité. Les lieux saints portent plus à 
la superstition qu'à la dévotion. La voie que sui- 
vent les pèlerins spirituels est celle du Christ ; ils 
s'en vont légers; s'ils tombent, ils se relèvent; la 
pluie ni le vent ne les arrêtent. » 

En ce qui concerne l'Église romaine, Ochino 



186 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

commence par faire observer que si elle ne peut se 
tromper, il doit lui être Jjien iaditrérent qu'on 
Taccuse d'errer et que si, au contraire, elle peut 
errer, il importe peu d'encourir son déplaisir. 
(( Par l'Église romaine, dit-il, j'entends le pape, 
ses cardinaux, ses évoques et ses prélats. Or s'ils 
étaient tou^ réunis et décidaient d'une chose, je ne 
serais pas persuadé qu'ils n'ont pu se tromper; 
car, loin d'avoir une grande science, ils en ont peu, 
en réalité tout occupés qu'ils sont de cérémonies, 
de procès et d'intrigues, de chasses, de jeux et de 
banquets. S'ils ont quelque science, c'est en as- 
trologie pour prévoir l'avenir, et en jurisprudence 
pour faire des procès. On ne saurait dire que 
l'Église romaine est celle du Christ, parce qu'elle 
est plus riche que les autres, plus puissante, plus 
magnifique dans ses cérémonies car, au temps de 
Jésus, la synagogue avait des lévites, des prêtres, 
des pontifes, des scribes, des sacrifices et des céré- 
monies, et cependant elle n'était pas l'église de 
Dieu, mais de Satan. Pour reconnaître la véritable 
Église du Christ, il ne faut pas considérer sa splen- 
deur extérieure, ni ses richesses, ni sa grandeur, 
ni ses dignités, ni les titres de ses prélats ; il faudra 
voir si elle possède l'Évangile, la parole de Dieu et 
la vraie foi en Christ. On m'objectera : « Il faut 
qu'il y ait une Église, mère des autres, qui resplen- 
disse et qui gouverne les autres. » Mais existait- 
il une Église uni ]ue au temps de sa splendeur, au 
temps de Noé, d'Abraham, d'Isaïe et de Jéré- 
mie? On dira : « Il faut que l'Église ait un 



ÉCRITS DOCHINO. 



187 



siège. )) Le Christ a dit le contraire. Il n'est pas 
utile que l'Église soit vêtue de certaine manière, 
accomplisse certaines cérémonies, soit en un certain 
lieu ; il suffit que ses fidèles aient l'esprit de Dieu 
pour être son Église. On dira : « Il nait parfois des 
doutes entre les chrétiens et il convient de les ré- 
soudre. » Je répondrai que celui qui connaît le 
Christ et a une foi sincère en lui, sait tout ce qui 
est nécessaire à son salut. » 

On Ta vu, Ochino mêle parfois une pointe d'iro- 
nie à ses graves paroles; quand il en vient à par- 
ler de la simonie, sa malice se donne libre cours. 
« C'est bien à tort, dit-il, qu'on a reproché ce 
péché aux représentants de l'Église romaine ; ils 
commettent tous les autres péchés assurément, 
mais pas celui-là. Qu'est-ce que la simonie? L'acte 
de vendre ou d'acheter les dons et les grâces 
de Dieu comme le fit Simon le Mage qui, voyant 
les apôtres donner aux fidèles les dons du Saint- 
Esprit, demanda à les acheter. Mais comment 
vendre ce qui est sans prix? On raconte qu'un 
peintre donnait ses tableaux parce qu'il estimait 
qu'on n'aurait jamais pu les payer à leur juste 
valeur. Il en est de même des dons du Ciel. Ce 
serait un crime pour un prince de vendre la 
lumière du soleil ; on ne doit pas plus vendre le 
Christ, soleil divin. Mais les prêtres ne peuvent 
vendre la grâce du Christ puisqu'ils ne l'ont 
pas 



cl >, 



1. Les Dialogues d'Ochino qui contiennent le fond de sa doc- 



188 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



RÉFUTATION DES DOCTRINES D OCHINO. 

Avant la rédaction des Dialogues et la publica- 

trine sont au nombre de trente. — Bernadini Ochini Senensis 
Dialoghi XXX. B«kle, 1563 : 

I. — Jesum verum fuisse Messiain oslenditur. 

II. _ Jesum fuisse spiritualem Messiam demonstratur. 

m. _ tirum nos Deus per Messiam amaveril ad vilam œternani 
nolisque peccala non imputaverit, an contra. 

IV. — Quemadmodum Jesu opéra perfectam spirilualemque iiberta- 
tem consequuti sumus. 

V. — Quemadmodum Jésus mundo lumen novum dederit. 

VI. — Quemadmodum Jesu opéra nobis cond«»nata sint peccata. 

VII. — Jesuu pro Electorum peccatis satisfecisse sicuti lacturus erat 
Messias, et quo pacte satislecerit. 

VIII. — Oslenditur quomodo Jésus nos redenierit et emerit, sicuti 

IX. — Jesum plaçasse iram Dei nosque Deo réconciliasse, id «luod 
lacturus erat Messias. 

X. — An a Jesu Christo régénérât i amplius peccent. 

XI. — uirum Jésus nos ab oi iyiuali peccato liberaverit necne. 

XII. — An Dei legi in hac vita Jesu ope obedire possimus. 

XUI. — An Chrisli opéra adullus liomo justus liai obediendo legi. 

XIV. — Solius Jesu opéra nobis ignosci peccata. 

XV. — Qui nam per Jesum saivi liant. 

XVI. — Quemadmodum per Jesum orantes exoremus Deum. 

XVII. — Quo paclo sciri possit Jesum fuisse verum Messiam. 

XVIII. — De peccato in spiritum sanctum, quid sit et au quid com- 
misit scire possit ae commisisse. 

XIX. — Oslenditur très esse divinas personas, Patrem elFiliumel 
Spiritum sanctum reipsa dislinctas tametsi consubstantiales et coeter- 
nas et ad hos liberarum locos et argumenta quie contra aduci soient 

respondetur. . . 

XX. — Oslenditur nobis necessarium esse credere Trinitatem. 

XM. — De Polyganiia. 

XXU.— Quemadmodum ob adulterium fieri liceat dlvortiura. 

XXIU. — Licere ob infidelitalem divortium fieri. 

XXIV. — Qua pœna plectendi sunt adulteri. 

XXV. — Quirnam sit omnium qua' usquam vel fuerunt, vel sunt, vel 
esse possunt pessima secta ha.'relicorum. 

XXVI. — De rationcextruendiregni Christi et destruendi Antechristi. 

XXVII. — Quibusnam rébus cognosci possit, qu;enam Ecclesia vere 
Chrisli et sincera puraque sil aut non sit. 

XXVIII. — Quo pacto traclandi sunt bœrelici. 

XXIX. — Quanto sitagens Theologia contemplante priestantior atque 

salulanor. 

XXX. — De humana diabolicaque arroganlia. 



RÉFUTATIONS. 



189 



tion des Serinons, Ochino avait développé par 
écrit ses opinions daas une lettre adressée aux 
Siennois aussitôt après sa fuite d'Italie (août 1542) V 
Catarino réfuta ce factum dans un écrit qui parut 
deux ans après et qui a pour titre Rimedi a la 
pestilente doctriaa di frate Bernardino Ochino. 
Catarino y expose à son habitude, argument par 
argument, les idées, de son adversaire et les con- 
tredit : 

Ochino. — C'est une chose impie de souffrir et 
de travailler avec la pensée d'effacer, au regard 
de Dieu, ses péchés et de mériter la bienveillance 
divine, car c'est dire que Jésus -Christ n'a pas satis- 
fait pour tous. 

Répo7ise. — C'est là un infâme blasphème. Saint 
Pierre aurait donc eu tort de parler comme il l'a 
fait. Ainsi parce que Jésus a satisfait, nous n'au- 
rions pas besoin de satisfaire ; parce qu'il a prié, 
nous n'aurions pas besoin de prier; parce qu'il a 
été juste pour nous, nous n'aurions pas besoin 
d'être justes. C'est un blasphème que de dire qu'il 
ne faut pas travailler pour mériter et recevoir 
la grâce de Dieu. 

Ochino. — Il est impossible que nous accom- 
plissions de nous-mêmes une œuvre vraiment 
bonne et agréable à Dieu, si nous ne possédons la 
vraie foi, parce que celui qui ne sent pas le grand 
bénéfice du Christ, garde en lui de l'amour-pro- 
pre et de la confiance en soi-même. 

1. Voir plus loin sa biographie et p. 244. 



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190 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



MUZIO. 



191 



Réponse. — Il n'est pas de catholique qui ne 
pense que toute notre justification vient du Christ; 
nous disons que la première grAce et la première 
justification viennent de Jésus sans participation 
de notre part, mais, quand nous sommes justi- 
fiés, il nous reste à gagner le salut éternel parce 
qu'autre chose est le salut et la vie éternelle, 
autre chose la justifier tion. Ils disent que celui 
qui travaille en vue de la récompense ne peut 
travailler par amour de Dieu, ce qui est faux; nous 
aimons le don paternel par amour du donateur et 
non le donateur par amour du don. 

Ochino, — Je crois que l'Église universelle, 
sainte et catholique est la réunion des élus et de 
ceux qui croient être justifiés par le Christ. 

Réponse. — Ainsi Ochino réduit l'Église à ceux 
qui se croient élus et parmi ceux-ci à ceux qui 
croient à ce qu'il prêche, mais le Seigneur en- 
seigne que rÉglise est composée de hons et de 
méchants et il la compare au filet dans lequel se 
trouvent réunis les bons et les mauvais poissons. 

Ochino, — Pour cette vérité, je suis persécuté et 
les anti-chr«tiens m'ont excommunié, mais la cause 
pour laquelle je soutire est juste. 

Réponse. — Qu'a-t-il souffert, ce nouvel apùtre, 
et quelles sont ses persécutions; ses péchés, sa su- 
perbe, sa présomption sont ses châtiments et sa 
persécution. Il prétend que si ce qu'il enseigne est 
faux, il faudrait brûler les Évangiles, mais c'est 
lui qu'il faudrait brûler par amour d'une fausse et 
fugitive gloire, acquise parmi ses hommes dépra- 



vés, curieux de nouveautés, adonnés à la chair; il 
s'est rendu ennemi de Dieu, esclave du diable, 
coupable de réternel mort. 

Ochino. — J'aime assez ma patrie pour n'avoir 
pas voulu tromper mes concitoyens, moi-même et 
le Christ. Si j'avais confessé le vrai Évangile et si 
mes concitoyens ne m'avaient pas suivi, j'aurais 
douté, mais la majeure partie des chrétiens ont 
ouvert les yeux au vrai, même quand ils ont souf- 
fert les pires traitements. 

Réponse. — S'il avait su véritablement s'aimer 
lui-même, on aurait pu croire qu'il aimait sa pa- 
trie. Ceux qui l'ont suivi sont la meute des gens 
charnels, stupides et insatiables. 

Ochino. — Tout le monde se moque de leurs 
indulgences, jubilés, absolutions, réconciliations, 
mérites et grâces. 

Réponse. — D'accord, tout le monde s'en moque 
comme des commandements de Dieu, mais les fils 
de Dieu, les vrais fidèles eux, ne s'en moquent 
pas. 

MUZIO. 

L'un des polémistes catholiques les plus actifs 
après Contarini, fut l'écrivain Girolamo Muzio, 
auquel ses nombreuses et véhémentes publications 
contre les doctrines protestantes valurent le titre 
de Maliens hœreticorum, le marteau des hérétiques * . 

1. Paolo Gi.wicii, Vie de Muzio, Trieste, 1847. A. KorcciiiNi, 
Lettre di J. Muzio. Dans Archivio di l'arma, Parme, 1864, 






I 

■A 



192 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

Il était né à Padoue en 1^96, mais sa famille était 
originaire de Capo d'istria et c'est pourquoi on le 
surnommait Giustinopolitamis. Il avait d'ailleurs 
lui-même transformé le nom de sa famille de 
Nuzio en Muzio qui avait une tournure plus clas- 
sique. . 

Après avoir, comme il le raconte lui-même, 
parcouru « la haute et la basse Allemagne », 
la France et les Pays-Bas, séjourné à plusieurs 
rci^rises à Rome, servi divers souverains, cherché 
fortune dans bien des cours sans y jamais réussir, 
il se laissa persuader au sortir d'une très grave 
maladie de s'enrôler parmi ceux qui défendaient 
de leur plume le Saint-Siège. « Depuis trois ans, 
écrivait-il le G février 1552, que j'ai entrepris 
mes écrits catholiques, bien des personnes savantes 
et pieuses m'ont réconforté et conseillé de consa- 
crer à Dieu le peu de temps qui me reste à vivre. » 
Il commença en effet une série de répliques aux 
écrits de Vergerio, d'Ochino et d'autres promoteurs 
de la Réforme. Les Vevgeriane furent publiés en 
1550, les Mentite Ochiane ïdinnée suivante; il eut 
une longue controverse avec un Romain, Francesco 
Betti, lequel avait raconté dans une lettre qui fut 
publiée, la fuite d'Ochino et son entrée parmi les 
rangs des protestants. Betti ayant répliqué, Muzio 
lui répondit par un pamphlet intitulé Malizie 
Bettine qui parut en 15G5. Betti mit neuf ans à 
préparer une réponse qui fut imprimée en 157^, 

p. ^,1, TiRABOscHi, vol. VIII, p. 326. voir à l'Appendice sa 
bibliographie. 



AUTRES OUVRAGES. 



193 



alors que Muzio était trop vieux pour rentrer dans 
la lice. 

Muzio n'attaqua pas seulement les réformateurs 
italiens, mais aussi les étrangers, Bulingerdans le 
Bulengero riprovato et Viret dans la Difesa délia 
Messa de Sanli edel Papato, Il composa encore 
dAntidoto Christiano ^ le Leterre Cattoliche, TEre- 
tico Infuriato^ la Cattolica disciplina ; parmi ses 
traités qui étaient rédigés dans une vue de vulga- 
risation, un seul, DeRomana Ecclesia, est en latin. 
Ce sont surtout des œuvres de polémique dans 
lesquelles Muzio, qui n'avait rien du théologien, 
attaque plus qu'il n'argumente. La mort de Pie V 
qui lui payait pension, l'avait fait retomber dans 
la misère. Il mourut à quatre vingt et un ans, en 
1576^. 

QUELQUES AUTEURS FF OUVRAGES POLÉMIQUES. 



Silvestro Mozzalini dit da Pierio, dominicain, 
composa en 1517 un dialogue contre Luther, dédié 
à Léon X. 

Le cardinal Tommaso Vio, de l'ordre des prê- 
cheurs, dit le cardinal Gaetano parce qu'il était 
originaire de Gaete, fît paraître en 1517 un livre 
sur les indulgences puis des Commentaires sur la 
Somme de saint Thomas d'Aquin, quantité d'opus- 

1. Le triomphe de l'Eglise lui avait inspiré la pensée de com- 
poser un poème sur la prise de Jérusalem par Godefroy de Bouillon, 
mais il apprit qu'un jeune homme « qui, dit-il, a un bon style et 
un bon esprit », avait entrepris le même sujet; il y renonça donc 
et laissa le champ^Iibre à Tasse. 

lA RÉFORME EN ITALIE. 13 



194 COMMENT SK RÉPANDIT LA RÉFORME. 

cules théologiques et des explications des psaumes 
lesquels fureaU attaqués par Catarino et cou- 
damnés le 9 août 1544.. 

En 1518, Pietro Colonua publia : De Arcanis 

catholicx Veritatis. 

En 1519, Ambrogio Fianolino de Naples, évèque 
de Naples en 1517, antagoniste de Pomponazzo, 
pubUa, comme on Ta vu, un traité pour réfuter 
sa théorie sur l'immortalité; il composa plusieurs 
écrits contre les doctrines de Luther. 

En 1520, Ambrogio Catarino, Tadversaire 
d'Ochino, publia à Florence cinq réfutations de 

Luther. 

En 15-21, le moine augustin Andréa Bauria 
publia à Ferrare (et à Milan en 1523) un Defenso- 
riuniApostoticœ Potestatis contra Martinum Lutlie- 
riim. Soupçonné de pencher vers la réforme, il lui 
avait été défendu de prêcher au temps de Léon X. 
Ce fut pour se justifier qu'il composa son traité. 

Eu l'année 1544, Girolamo Negri Fossano (en 
Piémont), moine augustin, composa un ouvrage 
pour réfuter les doctrines luthériennes principale- 
ment sur l'eucharistie ; a est l'auteur de plusieurs 
opuscules de polémique. 

il avait prêché longtemps contre l'hérésie dans 
les vallées vaudoises, mais en faisant de telles con- 
cessions aux idées ambiantes que l'Église le priva 
du droit de monter en chaire qui lui fut toutefois 
rendu en 1556. L'année suivante, un jugement 
ecclésiastique reconnaissait son innocence. 

En 1543 avait paru en France un : Petil Traité 



«aL-^-jOK^ 



AUTRES OUVRAGES. 



195 



monstrant que cest que doit faire un homme fidèle 
cognoissant la vérité de l^évangile^ s. 1. Il fut tra- 
duit en italien en 1553 sous le titre : Del fuggir le 
superstitioni che ripugnano a la veraesincera con- 
fession delà fede^ s. 1. (Genève). 

En 1554 parut un pamphlet anonyme intitulé : 
Apologi nelli quali si scoprano li abusif sciochezze, 
superstitioni, errori,., idolâtrie délia Sinagoga 
del papa^ s. 1. Il est composé de cent apolo- 
gues. 

La même année 1554 fut imprimé à Lyon : Le 
Figure del veccliio Testamento con versi toscani per 
Damian Maraffi. 11 y en a 228, par Petit Bernard, 
outre le portrait de l'auteur. Ce traité fut suivi, 
en 1559, d'un autre \Le figure del Nuovo Testa- 
mento, Dédié h Marguerite de France, depuis 
duchesse de Savoie. 

En 1555, parut Del nuovo Testamento nuova e 
fedele tradutione dal testo greco in lingua volgare 
italiana con una buona traduzione francescy s. 1. 
[G. LuiGi Paschale]. 

En 1556, le même Paschale publia une traduction 
du livre de Viret sous le titre : De Fatti de veri 
successori de Giesû Christo e de suoi apostoli e de 
gli apostati délia Chie sa papale , s. 1. 

En 1557 parut une traduction de ï Institution 
chrétienne par Giulio Cesare, Genève. 

En 1567, fra Alberto xMaria Valisnieri publia : 
Lettioni venti sopra gli alti et ineffabili misteri 
délia Messa^Milàïij 1567. 

L Antechristo di M* Ridolfo Gualtero ministro 



196 



COMMKNT PK REPANDIT LA RÉI OKMK. 



délia ChiesaTigunna, s.l.n.d., est un recueil de 

cinq homélies. 

Gianmaria Veriati de Ferrare, carme, publia 
plusieurs ouvrages contre les hérétiques. 

Sisto, né à Sienne en 15-20 de parents juifs mais 
devenu chrétien, publia une Bibliotheca Sancla 
qui contient une exposition des livres saints et leur 
histoire, des renseignements sur leurs traducteurs 
et leurs commentateurs, l'explication de passages 
difficiles. Sisto fit d'abord partie des frères mi- 
neurs; soupçonné de tendances luthériennes, il fut 
emprisonné et condamné à mort, toutefois l'inter- 
vention du cardinal Ghislieri (Pie V) le sauva. Il se 
fit alors dominicain. Les Dominicains avaient la 
haute main sur Tlnquisition. 



LES ACADÉMIES. 



LES UNIVERSITÉS. 



La tranquillité relative qui avait succédé, à 
l'époque de la Renaissance, aux invasions et aux 
troubles civils, donna un grand essor à la vie sociale 
et permit ces réunions mondaines ou littéraires dont 
les Italiens étaient si passionnés et dans lesquelles 
pouvaient se déployer avec avantage leurs qualités 
d'exquis causeurs et fins controversistes. Dans les 
salons princiers tels que celui qu'a illustré Casti- 
olione et plus encore dans les académies, on fai- 
sait avec furie assaut d'esprit, d'érudition, de beau 
langasic et de pénétration; d'aimables et spécieuses 
ripostes s'échangeaient entre deux sourires; on y 
traitait avec finesse et connaissance de cause de 



LES ACADÉMIES. ~ LES UNIVERSITÉS. 



197 



subtiles questions amoureuses. Les noms que por- 
taient les académies pourraient faire croire à leur 
frivolité ; il y avait l'académie des Étourdis, celle 
des Sereins, celle des Ténébreux, des Argonautes, 
des Illuminés. Mais au fond, si l'on y badinait à 
l'occasion, on se plaisait aussi à y discuter morale 
et métaphysique et c'est ainsi que dans leur sein 
s'engagèrent des discussions théologiques. Les thèses 
nouvelles sur le libre arbitre, la justification, la 
grâce, la transsubstantiation, y furent débattues 
ardemment et ces petits cénacles de lettres qui 
affectaient souvent des allures sceptiques et qu'on 
taxait parfois d'épicurisme, devinrent des foyers 
d'opposition religieuse ou, tout au moins, des cen- 
tres de controverses hardies. 

L'académie des Élevés à Ferrare comptait par- 
mi ses membres Celio Calcagnini' qui avait com- 
posé un traité sur le mouvement de la terre : « Quod 
cœlumstet, terra aiUem nioveatur Commenlatio- », 
dans lequel l'Église ne pouvait manquer de voir de 
dangereuses tendances, ainsi que Galilée l'éprouva 
quelque cent ans plus tard. Galcagnini entretenait, 
au surplus, une correspondance suivie avec quel- 
ques-uns des principaux réformateurs de l'étran- 
ger, toutefois il était prudent, réservé, ennemi des 
démonstrations compromettantes. « Persuadé, écri- 
vait-il à son ami Peregrino Morato, qu'il est dange- 

1. TiRABOScm, vol. VII, p. 149. Quadrio, Délia Storia d'ogni 
Poesia, Milan, 1739-1762, vol. I, p. 68. Elle avait été fondée en 
1540 par Alberto Lollio. 

2. Ddiïi^Opera Aliquol, Bàle, 1544. Voir aussi De situ orhis, 
Ferrare, 1512. 



198 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



reux de traiter les questions théologiques devant la 
multitude et dans des discours publics, je trouve 
plus sûr de parler avec le plus grand nombre et de 
penser avec quelques-uns. » Il mourut d'ailleurs 
peu après la fondation de l'académie. 

Parmi les autres membres, les plus considé- 
rables étaient (Uovanni Sinapio, le médeciu de 
la cour de Ferraro, fort avant dans les bonnes 
grâces de la duchesse Renée, parce qu'il partageai! 
ses idées; son frère Chilian; le chronitjueur Lilio 
Giraldi qui composa une histoire des dieux, His- 
toria de Deis gentium^ laquelle fut censurée à 
Rome; Angello Manzolli, médecin du duc, auteur 
de poèmes satiriques dirigés contre la papauté; 
Baldassare Altieri, qui joua un rôle à Venise 
comme porte-parole de la communauté protes- 
tante ; Jacob Ziegler, qui dédia à la duchesse une 
description de la Terre Sainte où l'on releva cer- 
taines audaces 2. Une telle réunion de personnages 
qu'entourait l'admiration générale ne pouvaient 
manquer à donner le ton dans une cité comme 
Ferrare tout occupée de belles-lettres. GrAce à leur 
influence, les idées nouvelles reçurent bon accueil 
au point même que Michel Servet y gagna quan- 
tité de partisans, ce dont se plaignit le chroni- 
queur Gaddi dans une lettre adressée à Calvin le 
23 juillet 1553 ^. 

1. De Deis gentiiun libri sive syntagmata XVH, Lyon, i:.65. 

2. Barotti. Lorenzo, Memorie istoriche di Letterafi Ferraresi, 
Ferrare, 1793.01. hon&ETTi, Histoiria almi Ferrarix Gyonnam, 

Ferrare, 1735. 

3. Cai.vini, -Operrï. vol. XIV, p. 576. 



LES ACADÉMIES. - LES UNIVERSITÉS. 



199 



A Sienne, l'Académie des /n^ro;? a/ /(des Étourdis) 
se composait de soizant^-dix membres dont une 
vinglaine professaient ouvertement leur admiration 
pour les doctrines nouvelles S les autres étaient fort 
attachés au Saint-Siège tout en partageant, quant 
à la réforme des abus, les aspirations de leurs 
confrères-. Le principal membre de l'académie des 
Intronati était Alessandro Piccolomini\ L*exten- 
sion du protestantisme dans toute cette région fut 
due en partie à la propagande des Étourdis. 

A Venise, l'académie de la Renommée, Fama, 
dont Bembo fit partie, possédait une imprimerie, 
une bibliothèque, et organisait des cours et des 
conférences comme une université. Elle recevait 
des subsides du duc de Brunswick et fut fermée 
en 1558. Quantité d*autres universités s'étaient 
également constituées à Venise vers la même 
époque : les Séraphins, les Crâniens, les Unis et 
les Réunis, les Élégants. Les gentilshommes s'y 

1. La ConstituUon de celte académie remontait à l'année 1525, 
quand six lettrés nobles avaient décidé de se réunir deux fois par 
mois pour « lire, interpréter, commenter » les écrits grecs, latins 
et italiens. Ce ne fut toutefois qu'après les événements de 1526 
que l'académie fut effectivement fondée. Ses membres avaient 
choisi le nom d'Etourdis ou Distraits pour témoigner que tout 
entiers à leurs études, ils ne donnaient aucune attention aux choses 
extérieures. Outre cette académie, il en existait à Sienne quantité 
d'autres. Mazzi, La Congrega deiRozzi di Siena, Florence, 1882, 
vol. Il, p. 337, Appendice V, donne la nomenclature et l'historique 
de ces académies. 

2. Tacchi-Venturi, p. 550. 

3. Né en 1508, mort en 1578. Poète et auteur de diverses comé- 
dies dont une Amor cosfnnte fut jouée devant rempereur*Charles- 
Quint, lors de son passage à Sienne en 153G. Grégoire XIII le nomma 
archevêque de Patras en 1575. De Tnou, Histoire, liv. LXV, m 
fine, parle de lui. 



200 



COMMENT SE REPANDIT LA RÉFORME. 



rencontraient avec les érudits et les philosophes 
et y apprenaient à connaître leurs idées. 

A Rovigo, lacadémie des Endormis suivait atten- 
tivement le mouvement protestant. Longtemps, 
ce fut en grand secret, mais en 1560, un placard 
les dénonça publiquement comme pactisant avec 
les hérétiques. Le capitaine de la ville, Gaspare 
Bembo, assoupit l'affaire en sorte que l'académie 
put continuer à propager les idées protestantes. 
Un nouveau capitaine lui ayant sueccédé, l'aca- 
démie, considérée comme « un nid d'hérésie », fut 
dissoute (1562). Presque toutes les personnes 
suspectes firent une abjuration solennelle, quel- 
ques-uns durent quitter la ville. 

A Naples, les Sirènes, les Inconnus, les Ardents 
formaient des centres de critique et d'agitation ^ 

Mais l'exemple le plus frappant de l'action que 
pouvaient exercer les académies se voit à Modène ^. 

Un médecin qui enseignait le latin et le grec, 
Grillenzone, avait institué une société dont les 
membres se réunissaient chez lui en des banquets ; 
on appelait sa maison « l'auberge des lettrés ». 
Dans ces réunions on s'entretenait de morale, de 
théologie, d'exégèse et de la réforme de l'Église. 
En 1537, un livre considéré comme hérétique 
circula dans la ville, grâce à la connivence des 
membres de cette association; une dénonciation 
parvint à Rome et l'inquisiteur local eut mission 

1. Cantu, Eretici, vol. II, p. 327. 

2. Tacchi-Ventiri, p. 322. Ricotti, Delta Rivoluzione protes- 
tante, Turin, 1874, p. 303. 



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LES ACADEMIES. — LES UNIVERSITÉS. 



201 



de perquisitionner chez les académiciens en môme 
temps que dans les monastères, car, à Modène 
comme ailleurs, les idées nouvelles y trouvaient 
des partisans ardents. L'enquête n'eut pas de suite. 
L'année suivante (1538), un Sicilien, Phileno Lisia, 
dit Paolo Ricci, vint à Modène; il groupa ceux 
qui avaient fréquenté les séances de l'académie 
de Grillenzone, les prêcha et leur communiqua 
son zèle. Comme les esprits étaient préparés, la 
majeure partie de la population fut bientôt ga- 
gnée; chacun se mit à interpréter saint Paul, à 
approfondir saint Jean, à consulter et à solliciter 
les Écritures ; on disputait dans les salons et dans 
les boutiques, dans la rue et dans les églises '. 

11 en fut bruit jusqu'en Allemagne et Bucer 
écrivit aux Modénois pour les louer de leur zèle. 
Le duc de Ferrare dont dépendait Modène donna 
l'ordre d'arrêter Ricci ; il fut pris dans un village 
voisin, Stoggia, et envoyé à Ferrare. On obtint de 
lui qu'il se rétractât. 

Les Modénois n'en persistèrent pas moins dans 

1 « En 1540, arriva à Modène, dit Tassoni, un homme du nom 
de Lisia qui reçut le meilleur accueil, car il était fort lettré et 
connaissait à merveille les Saintes Ecritures, il se mit à prêcher 
sur les Epîtres de saint Paul, non en public, mais dans un cercle 
de disciples acquis, comme lui, aux doctrines hérétiques; le nombre 
en était grand alors à Modène. Ses prédications, dont le bruit se 
répandit dans la ville, en convertirent bien d'autres, non seule- 
ment parmi les personnes éclairées, mais aussi dans les classes 
les plus humbles et les moins instruites; les femmes même furent 
gagnées, en sorte que sur les places, dans les boutiques, dans les 
églises, on disputait publiquement de la loi du Christ ; les Écri- 
tures Saintes étaient déchirées; on argumentait sur les docteurs 
de l'Eglise que personne n'avait jamais lus. » Tassoni, Cronaca, 
p. 331. TiKABOScni, vol. VII, p. 151 etsuiv. 



H 



202 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



la voie qu'il leur avait ouverte et leur exaltation 
devint telle que des prêtres furent injuriés; ils en- 
voyaient de l'arpent à leui*s coreligionnaires d'Alle- 
magne; les moines prêcheurs étaient pris à partie; 
on disait d'eux ouvertement qu'ils n'unissaient pas 
toujours « à la bonté de leur cause rexcellence des 
arguments et la pureté des mœurs ». L'académie 
avait pris la direction du mouvement. Le cardinal 
Morone, évêque de Modène, qui n'était pas pour- 
tant un adversaire bien décidé des idées protes- 
tantes et que l'Inquisition traita en hérétique, 
s'épuisait à ramener son troupeau à d'autres sen- 
timents. Il écrivait au cardinal Alessandro Farnese 
que la ville était infestée de luthéranisme, qu'on 
lui répétait qu'il y avait plus d'hérétiques à Modène 
qu'à Prague, que l'on y médisait publiquement de 
la messe, du purgatoire, du culte des saints, et il 
se plaignait que les prédicateurs n'osaient venir 
prêcher dans les églises de peur des railleries, 
des quolibets et même des mauvais traitements 
dont ils se savaient menacés. Un peu plus tard il 
informait le cardinal Contarini que « toute la ville 
avait embrassé le luthéranisme^ ». 

Il exagérait. Le pape Paul 111, voulant savoir le 
vrai de la situation, s'adressa à Gregorio Cortese 
qui était originaire de Modène (10 décembre 15^1) 
et celui-ci, sans nier que la dévotion de ses com- 

1. Bernabei, Vita delCard. Morone, Modène, 1885, p. 40etsniy. 
A. QuiRiNi, Episf. Reginaldi Poli, card. et aliorum, Brixi», 
1788, vol. II, p. 286, lettre au card. Contarini, Modène, 3 juil- 
let 1542. Cf. Maccrie, p. 87. Fontana, loc. cit., p. 388, 389, 400. 



LES ACADÉMIES. — LES UNIVERSITÉS. 



203 






patriotes et leur soumission à TÉglise étaient 
moins complètes que jadis, néanmoins ne les dé- 
peignit pas sous des couleurs aussi sombres que 
leur évêque*. Aussi le pape envoya-t-il à Modène le 
cardinal Sadoleto et Cortese, qui devint cardinal 
en juin 15V2, pour lui rendre compte de la véri- 
table disposition des esprits-. Les deux prélats, 
soit que le danger ne leur parût pas menaçant, 
soit par crainte d'exaspérer les passions, recom- 
mandèrent au pape d'user de mansuétude et 
de se borner à exiger des membres de l'académie 
et des autres partisans des doctrines hérétiques, 
la signature d'un formulaire assez vague dans 
lequel ils attestaient leur attachement à la foi 
catholique et leur éloignement de toute innovation. 
Ils suggéraient également au pape d'autoriser 
le clergé à absoudre les hérétiques repentants 
sans leur infliger de pénitence. 

L'un des membres de l'académie, l'écrivain 
Ludovico Castelvetro, adressa une lettre au cardinal 
Sadoleto pour l'assurer, au nom de ses confrères, 
de leur fidélité au Saint-Siège et, de fait, tous les 
membres de l'académie signèrent, le 1" septem- 
bre 1542, en présence des deux enquêteurs, la 
déclaration qui leur était imposée. Grillenzone 
se trouvait parmi les signataires ainsi que Giam- 
battista Tassoni-, Bartolomeo Fontana et Castelvetro. 

Il est certain toutefois que Castelvetro partageait 

1. Il faut cependant remarquer que Cortese était alors au Mont- 
Cassin. 

2. Sadoleti Ep. Fam., vol. III, p. 317. 



204 



COMMENT SE REPANDIT LA RÉFORME. 



les idées des protestants les plus avérés. En démo- 
lissant un mur dans une tourelle au palais Fini à 
Modène, en 1825, des ouvriers découvrirent une 
partie de sa bibliothèque qui y avait été cachée 
ainsi que les archives de l'académie'. Les archives 
furent détruites, mais les livres se trouvent actuel- 
lement à la bibliothèque Estense ; grAce à cette 
trouvaille on peut se former une idée de la com- 
position d'une bibliothèque hérétique italienne, 
au milieu du xvi° siècle. Les principaux ouvrages 
sont^ : 



Institutio Christianae Keligionis. tune vere demum suo 
litiilo respondem, auctore Joh, Calvino (4»^ t'ditiori, Stras- 
bourg), 154:). 

Evangelium secundam Matheum in linf/un hebraica, cum 
verfiione latina Sehaltianl Munsterl, 1537. 

In Salomonis régis filii David Sacrosawtam Eccîesiasticis 
concionem, Commentarius Martino Borray (Borrhaus), alias 
Cellario auctore, 1536. 

Sacrorum Psalmorum libri quînque ad hebraicam vei'ita- 
tem genuina confessione in latinum traducta, per Antonium 
Felinum (Bucer ou plus exactement Butzer), 1532. 

Contemplationes Isaiae profetae , per Uldericum Zvinigliuni 
(Zwingli), 1529. 

Arnica exegis, id est expositio Eucharistiae negocii, ad 
M. UUherum, Huld. Zuiniglio auctore. 

Enarrationes doctissime, et leclu lUilissime docloris Mar- 
tini Lutheri, in quintum, sextum et septimum capita Matthei, 
1553. 



1. CoMB^, Storla delta Riforma,^. 513. 

2. Arch. Stor. Ital., vol. X, p. 168. Sommario délia Stor. diLucca 
di Girlamo Toinmasi. Tom. Sandonini, Lodovico Castelvetro, Bo- 
logne, 1882, p. 306. 



LES ACADÉMIES. — LES UNIVERSITÉS. 



205 



r 



Commcfilaria Bibliorum Conradi Pellicani, 5 vol. 1536. 

Index Bibliorum, auctore C. Pellicani. Comment. 1537. 

Metaphes (Metaphrasis) et enarrationes perpetuie epistola- 
rum s. Pauli Ap.y per Martinum Bucerum, 1536. 

In sacra quattuor EvangeJia enarrationes perpetuae, per 
Martinum Bucerum, vol. I, 1536. 

In divinum Jesu Christi Evangelium secundum Matthaewn 
Commentariorum, lib. XII, per Hen. BuUingerum, 1544. 

In Danielem profetam Johannis Oecolampadii docloris, 
libr. duo, vol. I, 1532. 

Loci comuncs collecti et recogniti a Philippo Melanctonc, 

1539. 
Œuvres et lettres de Martin Luther. 

Le duc de Ferrare ne montra pas la même lon- 
ganimité que le pape envers l'académie modé- 
noise; elle fut dissoute et ses membres se disper- 
sèrent^; c'est alors sans doute que ses archives 
furent déposées dans la cachette du palais Pini. 

Un incident survenu peu après, en 1553, montre 
que les académiciens demeurèrent malgré tout 
attachés à leurs idées; quelques critiques relatives 
à un Canzone d'Annibale Garo, contenues dans une 
lettre adressée par Castelvetro à un ami, furent 
divulguées par celui-ci et il en résulta une polé- 
mique acharnée entre les deux auteurs; les pires 
accusations furent échangées jusqu'à ce qu'enfin 
Annibale Caro dénonçât Castelvetro comme héré- 
tique. Le Saint-Siège reprit Fenquête contre l'aca- 
démie ; le preposto de l'église cathédrale et un im- 
primeur furent jetés en prison (1557). Castelvetro 

1. E. RicoiTi, Delta IHvoluzione Protestante, Turin, 1874, 
p. 30G. 



i 



206 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



avait pris la fuite, mais, sur certaines assurances 
qu'on lui donna, il se rendit à Rome où on lui 
assigna comme prison courtoise le couvent de 
S. Maria in Via; son frère Gianmariaeut permission 
de l'accompagner. Mais à peine l'instruction était- 
elle commencée que Castelvetro, sentant que les 
choses tournaient mal, gagna secrètement Chia- 
venna (1561). Cette même année, il demanda à 
comparaître devant le concile pour .y expliquer sa 
conduite et réclama à cet effet un sauf-conduit; 
la cour de Rome lui fit réponse qu'étant cité 
devant le tribunal de l'Inquisition à Rome, c'était 
devant cette juridiction qu'il devait se présenter 
et non au concile et que, s'il était reconnu inno- 
cent, il serait non seulement absous, mais gracié'. 
Il ne revint pas et mourut à Chiasso, en 157! . 

Les Universités eurent une non moins grande 
part dans la propagation de la Réforme ; à celle de 
Padoue entre autres venaient quantité d'Allemands 
et quelques Français calvinistes qui initiaient les 
italiens à leurs doctrines; le feu qui y couvait 
alimentait le foyer vénitien. A Ferrare également 
de môme qu'à Rologne l'Université était acquise 
aux doctrines des réformés. 

Il y avait échange continuel d'idées entre les 
maîtres de ces universités et les savants d'Alle- 
magne ; Ulrich von Hutten dont le rôle fut si impor- 
tant dans la reformation, fit deux séjours à Rome, 

1. Pallavicino, vol. II, p. 225. 



I 



LA CONGRÉGATION DU DIVINO AMORB. 



207 



en 1515 et en 1516; il y fréquenta les érudits et 
les gens de lettres et fut un des hôtes assidus de 
ces assemblées littéraires que réunissait dans ses 
jardins du forum de TrajanS le luxembourgeois 
Goritz, auquel on donnait à Rome le nom de 
Corycius. Bembo, Sadoleto, qui penchèrent vers 
les idées nouvelles, y venaient volontiers ainsi que 
Girolamo Vida; on comparait même plaisamment 
Corycius à Luther : « Ambo blbaces, ambitione 
ambo nequitiaque pares. » Hutten chanta lui-même 
« l'autel » de Corycius. Hutten ne fut pas seule- 
ment à Rome; il visita les principales cités du 
Nord, Venise, Milan, Ferrare et Bologne et ne put 
manquer d'y faire connaître ses idées. 

Coritz avait reru également Reuchelin. 

Érasme résida assez longtemps à Rome où il fut 
en relation avec la plupart des érudits et des es- 
prits éclairés que la ville comptait alors. Bembo 
demeura en correspondance avec lui. 

CONGRÉGATION DU DIVINO AMORE. 

Il s'était constitué dans plusieurs villes d'Italie 
des associations qui, bien qu'animées d'un tout 
autre esprit que les académies, favorisèrent éga- 
lement, mais involontairement, la diffusion des 
revendications protestantes. 

La doctrine de l'Amour divin était en grande 
vogue en Italie dans les premières années du 

1. Voir noire ouvrage sur Rome au, temps de Jules 11. 



•( 



208 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



xvi'' siècle. L'humanisme et surtout renjouement 
pour la philosophie platonicienne n'avaient pas 
été sans influence sur les progrès de cette concep- 
tion. Pour beaucoup, la notion de la divinité se 
confondit avec Tidée de la beauté absolue et de 
l'amour parfait, telle que l'avait formulée jadis 
Platon et que Miôhel-Ange dans ses sonnets, Bembo 
dans les Assolani, Gastiglione dans le Cortigiano 
allaient Fexposer. Saint François ^^^Sè reprit 
quelque cent ans plus tard cette théorie dans son 
Traité de rAinoiir de Dieu (1616), car lasuavité en 
plaisait particulièrement aux Italiens si épris de 
grâce et de beauté; sous des formes diverses, elle 
fait le fond des rêveries de tous ceux qui, en Italie, 
méditèrent un renouvellement de la société et de 
la religion. 

Plusieurs confréries s'étaient donc formées à la 
fin du XV'' siècle pour répandre l'Amour divin*. 
Celle de Gênes, qui avait été fondée vers 14^97, 
semble une des plus anciennes; d'autres se créé- 
rent ensuite à Vicence, à Vérone, à Brescia, à 
Venise, dans le nord de l'Italie. « Frères, dit le 
règlement de la confrérie génoise, vous ne devez 
avoir d'autre but que de planter et d'enraciner 
dans votre cœur l'amour de Dieu, autrement dit 
la charité et c'est pourquoi notre confrérie se 
nomme du Divin Amour. Or la charité ne naît que 



1. Alfrkdo Biancone, L'Opéra délie Compagnie del Divino 
Amore, Citta di Castello, 1914. Tacchi-Vemiki, p. 423. Pastor, 
trad. fr., vol. X, p. 291. De Malde L\ Clavikre, San Gaetano da 
Thiene, trad. ital., Rome, 19ll,compl('t(''e. 



LA CONGRÉGATION DU DIVINO AMORE. 



209 



,1 



du regard suave de Dieu, lequel ne regarde que 
les humbles de cœur. Donc que celui qui veut être 
des nôtres soit humble de cœur... » Un prieur était 
à la tête de la confrérie car, « de même qu'il y a 
au ciel un Dieu et sur la terre un pasteur, de même 
il est convenable qu'il y ait un chef auquel obéis- 
sent tous les membres ». Ce prieur était nommé 
pour six mois et assisté, comme dans presque toutes 
les corporations italiennes, d'un grand nombre 
d'officiers : trois assesseurs, des massiers, un syn- 
dic... 

L'admission était des plus difficiles ; le « maître 
des novices » faisait une première enquête sur le 
postulant, laquelle durait un mois, puis son nom 
était communiqué aux membres qui avaient deux 
mois pour s'informer à leur tour et présenter leurs 
observations; enfin on votait et il fallait pour que 
le candidat fût admis qu'il réunit les quatre cin- 
quièmes des voix. 

Chacun des associés devait exercer une surveil- 
lance sur les autres et les dénoncer au prieur, s'ils 
manquaient à leurs engagements. Tous les ans, à 
l'époque du carême, une réunion avait lieu au 
cours de laquelle chaque assistant se retirait à son 
tour, afin que pendant son absence, sa conduite 
pût être examinée ; ceux qui avaient quelque chose 
à lui reprocher le déclaraient alors ; on votait ; un 
quart de boules noires entraînait l'exclusion. Mais 
le membre ainsi frappé n'était informé du vote 
que plus tard « avec des ménagements ». 

Ces associations ressemblaient d'ailleurs à des 



LA REFORME EN ITALIE. 



14 



210 



COMMEiNT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



sociétés secrètes. « Notre confrérie, dit le règle- 
ment de Gênes, étant composée de laïcs qui se lais- 
sent détourner des bonnes œuvres par les propos 
d'autrui, tout doit y être tenu secret. » Défense 
était faite de révéler le nom des associés, le but de 
Tœuvre, les moyens dont elle disposait, ce qui avait 
été décidé par les assemblées. Le secret était si 
bien gardé que la fille de l'un des fondateurs de 
Tassociation de Gênes, Battista Vernassa, racon- 
tait que son père ne lui en avait jamais révélé 
l'existence ; ce ne fut que longtemps après sa mort, 
survenue en 1524^, qu'elle avait eu connaissance de 
son rôle. Elle s'adressa à un prêtre dont elle savait 
qu'il avait été le collaborateur de son père et n'en 
obtint qu'à grand'peine quelques renseignements. 
Les membres de la confrérie, lui apprit-il, se réu- 
nissaient d'abord au nombre de quatre dans une 
maison cachée et se saluaient de la façon sui- 
vante : « Dominus [Hector de Vernatia) requiescat 
in pace » et ainsi des autres. Quant à l'objet de 
leurs réunions, le prêtre n'en voulut rien révéler; 
il se borna à dire : « L'hôpital des incurables a 
10.000 livres de revenus, il en dépense 26.000, 
concluez. » 

Elicctivement, malgré le mystère dont on les 
enveloppait, ces « oratoires » avaient un but émi- 
nemment pieux et charitable ; dans bien des villes, 
ils établirent ou entretinrent des hospices surtout 
d'incurables, leurs membres s'adonnaient au sou- 
lagement des malheureux, s'occupaient des mala- 
des, s'appliquaient à donner l'exemple du désin- 



LA CONGRÉGATION DU DIVINO AMORE. 



211 



, 



téressement, d'une vie simple et édifiante, d'une 
piété sincère ; les cas de désappropriation complète 
ne furent pas rares parmi eux. On ne saurait dire 
qu'ils penchassent vers les idées luthériennes, loin 
de là, mais le genre de vie qu'ils avaient adopté, 
les devoirs qu'ils s'imposaient étaient précisément 
ceux que le parti protestant aurait voulu voir en 
honneur chez les gens d'Église. Leur règle était 
donc, en quelque sorte, un enseignement et un 
reproche. 

Au reste, les suggestions des cardinaux à qui le 
pape Paul III confia le soin de réformer l'Église et 
dont le fameux Concilium de 1537 contient l'énoncé, 
reproduisaient en grande partie les règles que 
s'appliquaient les membres des confréries. Plu- 
sieurs des cardinaux commissaires avaient d'ail- 
leurs fait partie de l'oratoire de Rome. 

Cet oratoire avait été fondé entre 1511 et 1517 
par Gaetano da Thiene. L'Italie de la Renaissance 
où se sont développés tant de caractères extrêmes 
soit dans la piété, soit dans le doute, soit dans la 
licence, n'a point produit de zèle religieux plus 
sincère que celui de Gaetano. Né à Vicence en 1480, 
il s'entendit avec son frère, dès qu'il eut l'âge 
d'homme, pour faire construire dans son village 
une église qu'il dédia à sainte Madeleine, envers 
laquelle la dévotion était grande en Italie à ce 
moment. En 1506, étant à Rome, il acheta la charge 
de secrétaire apostolique qui donnait le titre de 
protonotaire. Telle était sa piété qu'il consacrait 
huit heures par jour à la prière. Cependant sa voca- 



212 COMMENT SE KKI^ANDIT Lk UÉFORME. 

tion ne fut pas hâtive et il attendit d'avoir trente- 
six ans pour entrer dans le sacerdoce. Clément X 
le canonisa en 1671. 

C'est à lui en grande partie qu'est due la fonda- 
tion de la confrérie romaine du Divine Amore, de 
même qu'un peu plus tard il contribua puissam- 
ment à l'organisation de l'ordre des capucins. Il 
s'était concerté avec quelques personnes animées des 
mômes sentiments que lui, Bonifacio da Colle, Paolo 
Consigliere, Carafa et ils formèrent une confrérie 
a du Divin Amour » sur le modèle de celles qui 
existaient déjà. Une petite chapelle lui fut attribuée 
dans l'église SS. Silvestro e Dorotea, au Transtévère. 
Dans le vestibule du presbytère se trouve un cha- 
piteau ancien sur lequel est gravée en l'honneur 
de Giuliano Dati, l'un des membres, morts en 1524-, 
une incription invoquant « les mânes et les lares 
paternels » ce qui montre que, même dans ce milieu 
si pieusement dévot la manie du latinisme avait 

pénétré. 

Gaetano ne tarda pas à faire de nombreuses 
recrues ; Contarino, Sadoleto, Giberti, Luigi 
Lippomano, Tullio Crispoldo, Aleandro entrè- 
rent dans la confrérie qui compta promptement 
une soixantaine de membres, mais ne dépassa 
jamais ce chiffre 1. Il est â remarquer que quatre 
des premiers adhérents devinrent cardinaux ; quant 
à Aleandro, il fut l'un des agents les plus actifs du 
pouvoir pontifical en Allemagne. 

1. Revue du Clergé français^ 15 octobre 1896, p. 369. J. Pa- 
QUiER, Jérôme Aleandre, p. 351. 



LA CONGRÉGATION DU DIVINO AMORE. 



213 



Geronimo délia Lama, qui fit partie delà confré- 
rie, raconte en ces termes, dans une lettre datée de 
1 524. , la façon dont il v fut admis ^ : « M'étant mis à ge- 
noux et les yeux pleins de larmes, je demandais à 
être reçu au nom du sang de Jésus-Christ, assurant 
que mon dessein était de mourir avec les membres de 
la confrérie. On m'accueillit. Ainsi mon intention 
est-elle de vendre ma charge, de me dépouiller de 
tout et de m'efforcer de suivre Jésus-Christ, comme 
les autres, jusqu'à la mort. Eux, à cause de leur 
bonté, m'ont accepté sans autre épreuve et j'espère, 
s'il plait au Christ, faire bientôt ma profession. Il 
y a longtemps que j'ai demandé à Jésus d'entrer 
dans une école où je pourrai apprendre la vertu et 
jusqu'ici j'ai erré comme la brebis qui périt... J'es- 
père que le dataire, l'évoque de Caserte (Gio. B. 
Bomiano), un autre évêque et deux autres person- 
nages également considérables entreront avant peu 
dans la société. Le pape veut y donner beaucoup 
d'extension. » 

Léon X avait accordé effectivement à la confrérie, 
le 28 janvier 1520, le titre d'archiconfrérie et Clé- 
ment VII lui attribua, près du palais Farnèse, 
l'église S. Giroîamo, appelée depuis Délia Carità. 

La confrérie du Divin Amour perdit de son im- 
portance du jour où le clergé se fut plié à la disci- 
pline dont ses membres avaient travaillé à imposer 
par leur exemple l'obligation. Elle ne tarda même 
pas à disparaître, mais son œuvre était accomplie. 



1. Sanuto, Diari, vol. XXXVII, p. 35. 



214 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



LA PRÉDICATIOX. — LES 1»RL\CIPAIX APÔTRES 

DE LA RÉFORME. 

Savona7'ole. 

La Réforme tut surtout répandue par la prédica- 
tion dans les églises ; durant plus de vingt ans, il 
n'y eut pas de carême durant lequel des moines ne 
prissent vivement à parti en chaire le clergé, voire 
la Curie romaine, souvent môme ils attaquaient 
ouvertement certains dogmes et préconisaient les 
doctrines venues d'Allemagne ; leur animosité 
contre le clergé séculier les y poussait assurément, 
mais aussi leur désir de travailler au relèvement 
de la religion. Pas un des nombreux augustins, 
bénédictins^ franciscains et même capucins qui 
prêchèrent la Réforme ne songea d'abord à l'anéan- 
tissement de l'Église romaine. Ils étaient véhéments, 
habiles controversistes, convaincus et leur action 
fut grande. Les villes où ils passaient étaient long- 
temps troublées. Ce ne fut qu'en 154^*2 que Paul 111, 
par la bulle (c ht Apostolici culminis » (IV janvier), 
s'efforça d'entraver leur œuvre et encore n'y réus- 
sit-il que très partiellement, tant était grande 
l'indépendance du clergé régulier et peu assurée 
l'autorité du Saint-Siège. 

Que si, au surplus, la papauté s'émut si tardive- 



- ïîrf - >!. ■ 



LA PREDICATION. — SAVONAROLE. 



215 



ment de ces attaques, c'est qu'elle était faite de 
vieille date aux censures, ainsi qu'on l'a vu. 

On ne saurait ranger Savonarole parmi les pro- 
moteurs de la Réforme; cependant il est indubitable 
que ses sermons y préparèrent les esprits, surtout 
en ce qui concernait la justification. « Nul ne peut 
se justifier devant Dieu, disait-il, car n'eussions- 
nous commis aucun péché, nous ne le pourrions 
qu'avec le concours de Dieu. » Il dit encore de façon 
plus explicite : « La grâce ne vient point de notre 
propre mérite, mais de l'Esprit-Saint car, si elle 
venait de nous, ce ne serait plus une grâce ; elle 
provient de la bonté, de la miséricorde de Dieu qui 
sont la source de toutes les bonnes œuvres. » 

Et ailleurs : « La grâce est un don surnaturel 
qui est accordé à l'âme humaiue non pas comme 
Dieu accorde des facultés aux autres créatures... 
mais d'une manière plus élevée et plus excellente 
qui la fait participera la nature divine... De cette 
grâce viennent toutes les forces de l'âme, tous les 
sentiments élevés qui donnent à l'homme l'amour 
des choses célestes et remplissent son cœur de 
paix et d'espérance. — Le chrétien sait par les 
Saintes Écritures que, sans le don de la grâce, bien 
qu'il fasse toutes les bonnes œuvres possibles, il ne 
peut arriver au salut ; c'est pourquoi il s'efforce 
beaucoup plutôt de conserver et d'augmenter le 
don de la grâce et de l'amour que de faire les 
bonnes œuvres qui ne justifient aucun homme 
devant Dieu. )> 



216 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



PALLAVICINO. 



217 



Savonarole pense avec certains protestants quand 
il dit que le libre arbitre fut donné aux hommes 
avant le péché et retiré ensuite ^ Toutefois il insiste 
sur la repentance et les bonnes œuvres et semble 
ne pas attacher une extrême importance au <' bien- 
fait de la mort du Christ » qui tint, surtout en 
Italie, une place capitale dans les conceptions pro- 
testantes ^. 

D'autre part, loin de nier que l'homme ne puisse 
contribuer à son salut, il le proclame : « Il y a trois 
moyens, dit-il, dans le sermon sur le psaume Quant 
bonus, de se disposera recevoir lagrâce; s'efforcer de 
croire, prier et agir. » Et dans ce même sermon, il 
ajoute : « Si l'homme ne peut par sa propre force 
parvenir à sa fin, il peut néanmoins se préparer et 
se disposer aux moyens qui y conduisent, c'est-à- 
dire à la foi et à la grûce, avec le secours divin, 
lequel ne lui fera jamais défaut -^ » Son influence 
dans la Réformation italienne est toutefois cer- 
taine ; Vermiglio s'inspira de lui ainsi que fra Bene- 
detto dans ses sermons de Florence qui lui valurent 
d'être enfermé au château Saint- Ange où il expira 

1. Triomphe de la Croix, chap. IX, p. 162. 

2. Après avoir entendu prêcher Savonarole, Machiavel écrivait 
cependant à un de ses amis : « La fin des chrétiens est le Christ et 
nous devons l'honorer... » Cf. Lettres familières^ II. A un ami. 
En date du 8 mars 1897. Cf. G. Manen, Jissai sur G. Savonarole, 
Thèse, Montauhan, 181)7. 

3. Dans le Commentaire sur Habacuc, il est plus explicite encore : 
« Ils (les hommes) s'imaginent, dans leur présomption que la misé- 
ricorde de Dieu est assez grande pour les sauver sans leurs œuvres. » 
ViLLARi, Savonarole^ vol. I, p. xxxvii et suiv. Cf. p. xliv ce qui 
est dit des indulgences. Le pape Benoit XV ne dissimulait pas son 
admiration pour Savonarole. Perki:ns, Savonarole, vol. I, p. 397. 






par suite des privations affreuses qu'on lui imposa 
(!«' octobre 1530 — 10 septembre 1531 i). 

Pallavicino, 

Le carme Gio. Batta Pallavicino est le premier de 
ces moines qui entreprirent de prêcher dans les 
églises contre les abus de l'Église; ce fut à Bres- 
cia qu'il débuta au commencement du carême de 
l'année 1527^; il avait de l'éloquence, de la dialec- 
tique, une grande hardiesse; on courut l'entendre; 
la ville fut en rumeur; d'aucuns crièrent au scan- 
dale, ce qui n'empêcha pas qu'on lui demandât de 
faire le sermon lors du service solennel qui fut 
célébré dans la cathédrale, le 26 mars, en répa- 
ration des profanations accomplies quelques jours 
auparavant par certains novateurs trop ardents. 
Cependant son cas avait été soumis à Rome; les 



1. Titres de quelques-uns des petits traités italiens de Savona- 
role, publiés de son vivant et qui durent contribuera vulgariser sa 
doctrine. 

A tuttili electi di Dio e figlioli del Padre eterno... Epistola a 
certe persone perseguite per la verità^ s. 1. n. d. (1495). 

Operetta mollo divota sopra i commendamenti di Dio, Florence, 
1495. 

Libro deltas cmplicità délia fede christiaiia, Florence, 1496. 

Lbiro delta verità delta fede christiana sopra il glorioso 
triompho delta croce di Christo (traduit par l'abbé Alix Paris, 
1855), Florence, 1496 et Venise, 1547. 

Copia dima epistola laquate manda il venerabil frate Hiero- 
nymo da Ferrara a Magdalena contessa delta Mirandola laquate 
voleva entrare in Monasterio, s. 1. n. d. 

Et Contra patrem Hieronymum heresiarcham, s. 1. n. d. (1498). 

2. Pâques tombait cette année le 21 avril. 



218 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



événements qui suivirent, le sac de la ville, la 
captivité du pape, sa retraite à Orvieto, empêchè- 
rent qu'il ne fût examiné; le 13 juillet de Tannée 
suivante (1528), Clément VII adressait enfin un 
bref à l'évéque de Brescia lui prescrivant d'in- 
former contre le moine; l'enquête se fit lentement; 
Pallavicino prêchait en Piémont ; un prélat au service 
de la Maison de Savoie, Giacomo de Lanceo*, se 
rendit à Chieri pour l'entendre. « Ayant appris, 
écrivait-il à la date du 2 décembre 1528, qu'un 
frère carme, Battista Pallavicino, prêchait la loi 
luthérienne avec véhémence à Chieri et attirait un 
grand concours d'auditeurs, je me suis rendu 
exprès dans cette ville et j'ai constaté qu'en réa- 
lité il semait la zizanie et soutenait des proposi- 
lions qu'il a rédigées sous la forme suivante, en 
leur donnant pour titre : Conclusions du vrai chré- 
tien, Jean-Baptiste Pallavicino : 

Toute écriture el tradition humaine le cède à l'Écriture suinte; 
L'Écriture sainte est celle-là même qui est contenue dans la 

Bible; 
Nulle Église ne peut statuer contre la loi du Christ; 
Les traditions humaines ne doivent être reçues qu'autant 

qu'elles sont confirmées par lÉcriture sainte ; 
Nous ne sommes pas sauvés par les œuvres mais par la foi; 
Les œuvres sont un témoignage de la foi et la foi n'est pas 

témoignée par les «euvres ; 



1. Giacomo de Lanceo était chargé de recueillir les dîmes dans 
le duché de Savoie et aussi de percevoir les saisies faites au nom 
du tribunal ecclésiastique et dont le montant était consacré à la 
lutte contre l'hérésie; il fut proposé en 1551 comme dataire au 
cardinal légat de Savoie. 



PALLAVICINO. 



219 









est contraire à la foi chrétienne de prier les élus d'intercé- 
der pour nous; 

Il est contraire à la foi chrétienne d'accepter le purgatoire; 

Ceux qui ne vivent pas selon les préceptes du Christ ne croient 
pas en lui; 

Ceux qui sont infidèles ne sauraient constituer l'Église catho- 
lique ; 

Nous ne devons obéir qu'à l'Eglise catholique. 

Lanceo avait même réussi à se procurer une 
déclaration signée de sa main, « fort éloquente », 
écrit-il, dans laquelle il disait : « Dieu tout-puis- 
sant ayant eu pitié de nous, la vérité éblouissante 
est apparue du ciel après avoir été obscurcie et 
cachée pendant tant de siècles par les vains raison- 
nements des hommes; le sacro-saint évangile du 
Christ sauveur presque éteint par les doctrines des 
sophistes vit de nouveau; les astres se réjouissent, 
la terre exulte, les peuples sont dans la joie et le 
Créateur est glorifié... » 

Ces documents furent envoyés à Rome par Tin- 
termédiaire du cardinal del Monte; Lanceo ajou- 
tait que si quelques gentilshommes n'avaient pas 
menacé Pallavicino de le lapider, ce qui l'obligea 
à s'enfuir, il aurait perverti toute la population. Mais 
il ne s'était guère éloigné et prêchait à Casai. 

Le résultat de cette dénonciation ne se fit pas 
attendre, si même la mesure prise par le Saint- 
Siège n'avait pas été déjà décidée; le 16 décembre 
1528, c'est-à-dire quatorze jours plus tard, l'inqui- 
siteur général de Savoie recevait l'ordre de s em- 
parer du prédicateur et s'il était reconnu coupable, 



Ji 



220 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



de le condamner à la peine qu'il voudrait ^ Fut- 
il effectivement arrêté ; c'est probable car, à la 
date du 2ï décembre 1529, le nonce en Savoie, 
Pietro de Gazini, évêque d'Aoste, est chargé d'exa- 
miner une liste de suspects fournie par Pallavicino 
et de l'interroger sous la foi du serment-; il est 
vrai qu'il est dit dans le texte que l'évêque devra 
a le convoquer ». Comment convoquerait-on un 
captif? Mais alors il faudrait admettre qu'il s'était 
fait dénonciateur pour être épargné et le reste de 
sa vie le montre, au contraire, résolu et droit. 

Quoi qu'il en soit, il reprit bientôt le cours de 
ses prédications ; cette fois ce fut en Vénctie, où la 
liberté était plus grande, qu'il alla répandre ses 
idées; eu 1533, le pape Clément VII, alors à Mar- 
seille, écrivait à Aleandro de veiller « sur les me- 
nées du frère Pallavicino qui, depuis des années, 
faisait à Venise des sermons entachés d'hérésie et, 
dans ses conversations privées, parlait du Saint- 
Siège avec une coupable liberté-' ». 

Cette même année, Pallavicino, étant à Modène, 
imagina d'annoncer que saint Geminiano, patron 
de la ville, et le Christ s'étaient entretenus avec lui 
et que le Christ avait dit que son intention était 
de châtier les habitants, parce qu'ils n'avaient pas 
exécuté les promesses faites tant de fois et parce 
qu'ils étaient « ingrats et faux '' ». 



1. FoNTAN A, Doc. Vat., p. 104. 

2. Ibid., p. 109, p. 120. 

3. Ibid., p. 138. 

4. Tac(îhi-Vi:ntiki, Sloria dclla Compagnia di Gesu, p. 245. 



PALLAVICINO. 



221 



Six ans plus tard, en 1539, Pallavicino est enfer- 
mé au château Saint-Ange où se trouvait Benve- 
nuto Cellini qui l'eut pour compagnon de cellule : 
« C'était, dit-il, un remarquable prédicateur, bon 
compagnon, mais le plus franc ribaud qui fût au 
monde. » Le 23 août (1539), il est compté à Giorgi 
Gullino (Ugolino), sans doute son geôlier, la somme 
de 80 ducats pour sa pension, ce qui montre que 
sa détention avait été longue, car le prix payé était 
généralement inférieur à un écu par jour vers 
cette époque ^ Pallavicino sut apparemment per- 
suader ses juges de son innocence car, le 14 février 
suivant, l'envoyé du duc de Modène écrivait que 
cinq prédicateurs prêchaient à Rome avec le plus 
grand succès et que le plus réputé parmi eux était 
fra Pallavicino; il ajoute, avec une nuance de 
regret, semble-t-il, « il va donc falloir s'occuper 
des choses de l'esprit ! » 

Pallavicino abusa de sa liberté. « Madame », la 
femme d'Ottavio Farnèse, neveu du pape, l'avait 
en grande admiration; elle lui fit prêcher le 
carême et il prit pour texte une épître de saint Paul, 
sans doute la première épitre aux Corinthiens, 
sujet délicat et que les prédicateurs réformistes se 
plaisaient à traiter. Il s'en suivit que peu après 
Pallavicino était encore en prison; son penchant 
vers l'hérésie n'était peut-être pas la seule cause 



1. En 1531, il fut remis ',80 ducats pour six prisonniers dont le 
séjour représentait ensemble quatre cent quatre jours de prison, 
soit environ deux giuli par jour et par prisonnier (un peu moins de 
2 fr.). Voir notre ouvrage, Le Château Saint-Ange. 



222 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



de sa nouvelle mésaventure ; le duc et la duchesse 
vivaient en assez mauvaise intelligence et le bruit 
s'était répandu que Pallavicino avait contribué à 
aigrir la querelle. Cette fois il fat soumis à plu- 
sieurs reprises à la torture; on lui appliqua l'es- 
trapade; le 10 décembre 1540, il fut versé 190 du- 
cats pour sa pension à Tévéque de Mel fi, Vincenzo 
Acquaviva de Aragona, alors gouverneur du châ- 
teau Saint- Ange. 

Depuis ce moment, on perd la trace de Palla- 
vicino. 

Mainay^do ou Malnardi '. 

Mainardo autrement dit Agostino Piemontese est, 
lui aussi, un exemple frappant de la liberté laissée 
aux prêcheurs. En 1532, Févêque d'Asti, Scipione 
Roerio, le signale au pape Clément VII en lui 
envoyant douze propositions hérétiques relatives 
au péché originel, à la prédestination, à la grâce, 
tirées de ses sermons. Tommaso Badia, maître du 
Palais pontifical, les examina, les reconnut héré- 
tiques et chargea l'évêque d'obliger Mainardi à les 
rétracter publiquement. Mais à l'avènement de 
Paul III, il vint à Rome, demanda à s'expliquer et 
défendit si bien sa cause que Badia reconnut s'être 
trompé et que le pape lui accorda un bref par 
lequel il reconnaissait son orthodoxie (28 septembre 
1535). Trois ans après il prêchait à Rome dans 

1. Tacchi-Venturi, p. 334 et suiv. Cantu, Erelici. Tiraboschi, 
vol. VII, p. 350. 



VALDÊS. 



223 



l'église S. Agostino ; Ignace de Loyola qui venait 
d'arriver, releva dans ses paroles des propos héré- 
tiques, mais il avait à faire à forte partie et il s'en 
fallut peu que, dénoncé lui et ses compagnons par 
Mainardi, il ne dût fuire devant la colère des Ro- 
mains. Finalement, en 1542, son évolution était 
terminée; il devint résolument protestant et passa 
à son tour en Suisse. 

Mainardi est l'auteur des deux pamphlets : 
Soddisfazione di Cristo et Anatomia délia Messa. 
(sous le pseudonyme de Antonio di Adamo). Ce 
dernier ouvrage fut publié en 1552, comme on 
l'a vu plus haut. 

ValdhK 



Juan de Valdès, qui fut l'initiateur de la plupart 
des apôtres du protestantisme ou du moins con- 
tribua à la formation de leur esprit, était le cin- 
quième fils de don Hernando Regidor de Cuença, 
et appartenait à l'une des familles les plus ancien- 
nes et les plus riches du royaume de Castille; il 
avait un frère, peut-être jumeau, Alfonso, qui 
devint secrétaire impérial et se fît connaître bien 
avant Juan; Juan étudia, à Alcalà, le latin, le grec 
et l'hébreu que tant de jeunes gens se plaisaient 

1. J. Heep, Juan de Valdès, Leipzig, 1009. Ed. Boumer, The 
Lires of thc ttvin Brothers Juan and Alfonso Valdès, Londres 
1882. Cantu, GHEritici, Toi. I, p. 376. Maniji-l Carasco, Alfo?iso 
et Juan de Valdès, Genève, 1880. Domenico Berti, Di Gio. Valdès 
e di alcunisuoi discepoli, Rome, 1878. F. Cadallero, Alfonso y 
Juan de Valdès, Madrid, 1875. Tacchi-Venturi, p. 322. 



224 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



VALDES. 



225 



!' 



alors à apprendre. Par l'intermédiaire de son frère, 
il entra en relations avec Érasme; un dialogue 
intitulé Lactance et que Von a attribué à l'un ou à 
l'autre frère, les mit en faveur auprès de l'empe- 
reur; Lactance et un archidiacre s'y entretenaient 
du sac récent de Rome et leur entretien était conduit 
de façon à faire croire que l'Espagne n'était pas 
coupable de ce forfait. Baldassare Castiglione, qui 
se trouvait alors en Espagne, y répondit vertement ; 
ce fut sa dernière œuvre; il mourut en 1529. Vers 
le même temps, Juan écrivit le dialogue intitulé 
Mercure dans lequel Mercure et Charon censu- 
raient les abus et les erreurs du Saint-Siège ; Érasme 
y était glorifié pour les avoir depuis longtemps 
signajés; aussi, bien que Juan n'eût pas signé son 
pamphlet, se vit-il en lutte à la haine des moines 
et des ennemis d'Érasme. Il quitta FEspagne avec 
la suite de l'empereur Charles-Quint lors de son 
premier voyage en Italie (1529) et vint à Naples 
où les Espagnols s'étaient définitivement établis. 
La distinction de son esprit, la courtoisie de ses 
manières, l'agrément de son entretien lui acqui- 
rent rapidement de nombreuses amitiés; le car- 
dinal Enrico de Cardona,dit de Montréal, se l'at- 
tacha et l'emmena quand il alla habiter à Rome ou 
dans les environs, en 1531; le pape l'ayant 
remarqué, le prit à son service, ce qui montre 
que le mauvais renom que lui avait valu en Espagne 
la publication du Mercure ne l'avait pas suivi en 
Italie. En 1533, Juan était gentilhomme de cape 
et d'épée à la Cour pontificale. Il sut mettre à 



profit son séjour et s'introduire dans l'intimité des 
érudits et des littérateurs encore nombreux à Rome 
à cette époque. Sepulveda, qui était Espagnol 
comme lui et avait séjourné longtemps à l'université 
de Bologne, s'entretenait avec lui d'histoire natu- 
relle et de météorologie; il lui fit lire Aristote, 
Pline et Sénèque et contribua à affiner son esprit 
et à lui apprendre Fart des discussions habiles et 
pénétrantes où Valdès devait exceller. Son frère 
était mort en 1532; pour lui, il demeura à Rome 
jusqu'à la mort du pape, puis vint s'installer défi- 
nitivement à Naples, devenue tout à fait ville espa- 
gnole (153'i.). Bientôt un petit cercle aristocratique 
se forma autour de lui. Pietro Martire, Galeazzo 
Garacciolo, Giulio da Milano, Benedetto Cusano, de 
même que Ochino et Flaminio fréquentaient sa 
maison de la Chiaia^ ; la séduction de ses doctrines 
qu'il savait présenter le plus agréablement du 
monde lui amena tout un groupe de femmes, dis- 
tinguées par l'esprit et la naissance, Giulia Gon- 
zaga, Vittoria Colonna, la duchesse d'Amalfî, Isa- 
bella Maurique, Maria di Aragona, marquise del 
Vasto, fille du duc de Vallahermosa et femme du 
prince de Salerne, sa sœur Gio vanna, femme de 
Ascanio Colonna, la princesse de Molfetta, Isabella 
Villamari, Isabella Colonna, princesse de Bisi- 
gnano, Maria de Gardona, princesse de Sulmona, 
Roberta Carafa, Caterina Cibo. La présence de 
tant de femmes, fort attachées à l'Église catho- 

1. A. De Reumont, Viltaria Colonna, p. 145. Tacciii-Ventlri, 
p. 324. 

LA RÉFORME EN ITALIE. 15 



226 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



lique, montre que Ton ne professait certainement 
pas de doctrines subversives dans ce cercle. Valdès 
était un esprit sage et modéré; bien qu'il fut Espa- 
gnol jusqu'au fond de l'àme et qu'il ait composé 
ses ouvrages en espagnol^ sa façon de penser était 
surtout italienne; il était hérétique à la manière des 
Fralicclli ou d'un Jacopone. Carnesecchi, qui fut 
Tune de ses adeptes, déposa quelque trente ans 
plus tard quand il fut traduit devant l'Inquisition, 
qu'il se tenait toujours dans une certaine réserve 
et que jamais ni ne tira de la doctrine de la Justi- 
fication ses dernières conséquences. Ses amis le 
considéraient comme un illuminé qui leur appor- 
tait un baume divin. Ce fut un grand étonne- 
ment pour tous ses admirateurs d'apprendre 
qu'en 'certaine façon ses théories aboutissaient 
à la négation du libre arbitre. Valdès réprouvait 
les procédés et les idées de Luther. Il assistait à 
la messe, communiait, accomplissait les pratiques 
que commande l'Église catholique, ce qui ne 
l'empêchait pas de se livrer à une ardente propa- 
gande réformiste ; il prêchait aussi bien dans les 
églises que dans la rue et se prodiguait auprès de 
ses amis; s'il n'était mort en 1541, l'Inquisition 
qui fut établie à Naples Tannée suivante ne l'au- 
rait sans doute pas épargné ; ses disciples furent 
inquiétés. 

Comme Giulia Gonzaga, l'une de ses plus ferven- 
tes disciples, s'était lamentée un jour auprès de lui 
que, loin de trouver le repos dans ses nouvelles 
convictions, elle en était plus troublée qu'aupara- 



AJALDES. 



227 



\ 



vaut, Valdès composa et lui dédia un traité intitulé 
Alfabeio Christiano, pour calmer ses anxiétés et lui 
montrer quel profit elle en pouvait tirer. Son état 
d'inquiétude, lui explique-t-il, était le commence- 
ment de sa guérison; elle retrouverait le bonheur 
dans la communion avec Dieu par le Christ; pour 
cela il lui faudrait se détacher de la matière et aller 
vers l'esprit. Trois voies mènent à la connaissance 
de Dieu : la lumière naturelle, le Vieux Testament, 
le Christ. Giulia lui avait demandé aussi comment 
il se faisait qu'il restait trace du péché originel après 
le baptême ; Valdès lui répond en distinguant le 
péché de l'inclination au péché î II lui recom- 
mande de s'examiner chaque soir et de lire attenti- 
vement V Imitation, saint Jérôme, Cassien; le jeûne 
ne lui parait nécessaire que dans la mesure où il 
sert à détruire l'ancienne nature et il voulait qu'on 
l'appliquât plutôt à la quantité qu'à la qualité des 
mets; de cette façon, ajoute-t-il, personne ne 
s'apercevra des privations qu'on s'inflige. Toutefois 
il ajoute qu'en ce qui concerne les jeûnes que 
r Église impose , il convient de se conformer à l'habi- 
tude générale. « Plus nous mortifions les sens exté- 
rieurs, plus nous vivifions les sens intérieurs», dit-il. 
La méditation de l'Évangile dissipe les ténèbres 
du sentiment et laisse apparaître une clarté que 
l'on doit augmenter par la prière et des exercices 
spirituels. Valdès en propose douze à Giulia : 

1. Reconnaître que Ton a suivi une fausse voie; 

2. S'appliquer à chercher le chemin de la perfec- 
tion, ce qui est une grâce divine ; 



228 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



3. Se résoudre à suivre cette voie ; 

4. Éviter le péché par le recueillement ; 

5. Reconuaitre la vanité du monde ; 

6. Se détacher du monde ; 

7. Se connaître soi-même, examiner ses passions; 

8. Se détacher do soi-même ; 

9. Connaître Dieu par le Christ ; 
IQ. Se perdre en Dieu ; 

11. Examiner la foi intérieure; 

12. xVIéditer sur la vie éternelle, la foi, l'espé- 
rance et l'amour. 

Ceci n'est qu'un premier degré ; au second degré, 
il faut tuer la volonté, tuer les cinq sens. Pour y 
arriver, on doit toujours avoir présent à l'esprit le 
crucifix, lui confier ses doutes et ses combats. La 
santé même ne doit plus être désirée. Valdès ne 
repousse ni n'admet complètement la confession et 
la communion; il leur donne un autre sens; il 
propose surtout pour but à Giulia dans cet Alfabelo 
« la liberté chrétienne », c'est-à-dire qu'après avoir 
obéi par crainte ou par intérêt, le vrai chrétien 
doit agir par amour de Dieu et avec un complet 
désintéressement, être libre d'esprit et esclave de 
cœur. 

C'est le môme esprit qui règne dans les Cento e 
dieci divine considerazioni, qu'édita Celio Curione 
en 1550 à Bâle où Vergerio les avait apportées, 
« sachant que les choses bonnes et excellentes sont 
d'autant meilleures, plus grandes et plus louables 
qu'elles sont communiquées à plus de personnes » . 
Curione, qui les avait traduites de l'espagnol, joue 



VALDES. 



229 



\ 



dans sa préface sur le libellé du titre et recom- 
mande à ses lecteurs d'abandonner la lecture des 
Cent nouvelles de Boccace pour ces nouvelles Consi- 
dérations qui ont l'avantage d'être au nombre de 
cent dix. La félicité de l'homme, dit-il, consiste à 
connaître Dieu, mais on ne le connaît que par le 
Christ, et il est difficile d'entrer dans le royaume 
de Dieu; il faut se délivrer de deux déprava- 
tions, la dépravation naturelle et la dépravation 

acquise. 

Ces cent dix Considérations sont des méditations 
sur Dieu, le Christ et l'homme; le Christ a été « la 
réparation de la nature humaine »; il a réparé 
l'âme et le corps; l'homme trompé par sa raison, 
ne peut croire à l'amour de Dieu; il le craint et 
cherche à se le concilier par la magie. Les hommes 
ne croient qu'à la punition, qu'à la sévérité divine. 
Dieu, pour imposer son existence aux hommes, 
montre sa rigueur dans le destin du Christ mais, 
étant lui-même dans le Christ, il nous montre 
rétendue de sa grâce et de son amour. Par l'Évan- 
gile, Dieu peut descendre jusqu'à l'homme, il faut 
alors que l'homme croie, mettant de côté sa curio- 
sité; ce n'est que par renoncement que la piété 
peut naître; ensuite l'esprit divin s'empare de nous 
et nous incorpore dans le Christ; l'homme a la 
certitude de cette incorporation mystique par la 
foi; il acquiert la paix de la conscience et se sent 
comme un enfant de Dieu. < 

La réparation ne peut venir de l'homme, elle est 
une grâce divine, « beneficio de Dios » ; Dieu qui 



230 



COMMENT SB RÉPANDIT LA RÉFORME. 



avait tout créé par sa parole ne pouvait réparer 
que par la parole. 

Ce fut peut-être ce passage qui inspira plus tard 
l'auteur du Beneficio di Cristo. 

Puis Valdès revient sur la mortification des sens 
et conseille un véritable ascétisme moral, bien 
éloigné des idées de Luther et de Calvin ; il faut, 
dit-il, tuer les sentiments plus encore que les désirs, 
satisfaire quelquefois les désirs pour tuer par le 
dégoût et le remords les sentiments. Mais en même 
temps que l'homme se mortifie, Dieu le vivifie. 
Pendant la vie terrestre, l'homme ne peut se 
débarrasser complètement de la matière, il n'a 
qu'un avant-goût de la félicité céleste. La grâce 
divine, si nous la laissons agir en supprimant 
notre volonté par la foi, opère cette transforma- 
tion. En réalité, pour Valdès, Christ est Dieu et 
n'existe qu'autant qu'il est senti par l'homme; 
toute la science religieuse se résume pour lui en 
ceci : « Vivre Dieu »; tout disparaît devant cette 
réalité suprême, cette transformation divine qui 
donne à l'homme le bonheur absolu. 

Le Commentaire des Psaumes ^ dédié à Giulia 
Gonzaga comme VAIfabeto, commence par un 
traité de linguistique ; Valdès, sans doute pour 
répondre à certaines questions de (iiulia touchant 
des incertitudes d'interprétation, lui explique 
qu'en hébreu on emploie le futur pour le présent 
et le passé, le singulier pour le pluriel, et qu'il 
y a trois façons de désigner un homme. Toute- 
fois, Valdès, étudiant en humaniste le texte des 



VALDÈS. 



231 



ï 



psaumes comme celui de l'Épitre aux Romains 
et de la IP Ëpitre aux Corinthiens, ne s'appesantit 
pas trop longuement sur les passages obscurs ; il 
va aux idées générales; pour lui l'Écriture n'est 
compréhensible que pourcelui qui possède l'esprit. 
Valdès tend vers une déformation des textes au 
point de vue spiritualiste ; ce sont les mêmes doc- 
trines que dans ses précédents ouvrages, mais plus 
accentuées. Il commence par les psaumes qui sont 
plus près d'Adam, par conséquent de la corruption, 
puis il passe aux Épltres et finit par TÉvangile qui 
est plus près de Dieu. 

En ce qui touche à la naissance du Christ, Valdès 
ne précise rien ; être le fds de Dieu, c'est pour 
lui avoir dépouillé tout égoïsme, être entré dans 
Dieu, être soumis entièrement à lui, avoir acquis 
la paix de l'âme. 

Ailleurs en commentant saint Mathieu {Efectos 
de la Cruz), Valdès explique que Jésus est mort 
pour tous les hommes, mais que l'effet de la cruci- 
fication ne se fait pas sentir pour tous, car tous ne 
croient pas; dès qu'on croit, la communion avec 
Dieu est rétablie par l'esprit, la peur de Dieu dispa- 
rait et fait place à la paix. Si quelqu'un demande 
la raison de ce phénomène, il trouvera qu'elle est 
dans la volonté de Dieu, la prédestination; les 
cœurs soumis à Dieu sentent l'existence de la pré- 
destination, y reconnaissent la justice divine, et 
c'est la marque d'un cœur impie de ne pas la recon- 
naître. L'homme prédestiné a le sentiment de sa 
vocation; un homme va par aventure au sermon, 



232 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



un mot le frappe, il cherche sans savoir ce qu'il 
cherche, il trouve le Christ en lui et la paix de 
l'âme. L'homme qui reconnaît sa vocation, recon- 
naît en môme temps que c'est Dieu qui la lui 
inspire, qui le prédestine; il avoue la volonté 
divine qui a créé le monde et l'a purifié par le 
Christ. Dieu n'est lié par aucune loi à Tégard de la 
matière ; il agit directement sur l'esprit. Le libre 
arbitre existe dans la volonté médiate de Dieu, 
dans la possibilité pour les hommes de s'adapter 
aux lois de la nature, il n'est donc qu'extérieur; il 
n'existe pas pour la volonté directe de Dieu. Judas 
fut obligé d'être un parjure comme saint Paul 
d'être un saint. La liberté de chercher la paix inté- 
rieure et la faveur de l'Esprit-Saint n'existe que 
pour le's élus ; l'élu peut faire un mauvais usage de 
son libre arbitre en ne s'appliquant pas assez à sa 
rénovation . 

Reprenant une comparaison d'Origène, il fait du 
Christ le fiancé, de l'Église la fiancée qu'il a con- 
quise par son sang et gardée pure par sa mort; les 
élus sont les enfants de cette union. 

Sans les rejeter complètement, Valdès dénie toute 
valeur aux sacrements lorsque la foi n'existe pas; 
le jeûne, la pénitence, la confession ne sont que 
des moyens de raffermir la foi, de tuer la chair. 
Le but du baptême est de rappeler aux hommes le 
contrat que Dieu a conclu avec eux par Jésus- 
Christ; il n'est que le signe extérieur de Taccepta- 
tion de ce contrat. Dieu, par le baptême, descend 
sur nous en nous permettant de croire plus facile- 



VALDES. 



233 



* 






ment à la grâce, mais il n'a pas besoin du baptême 
pour sauver qui il veut. Pour la communion, il 
demande qu'elle soit rétablie dans sa forme primi- 
tive, telle que Jésus l'avait instituée. Le but de la 
communion est, selon lui, de « rafraîchir » la 
mémoire touchant la mort. 

Juan de Valdès et son frère étaient de santé déli 
cate, ce qui explique en partie leur ascétisme, 
leur détachement de la chair et leurs conseils 
sur ce point; leur penchant les porta au quié- 
tisme par incuriosité ainsi qu'à la recherche 
de la clarté, clarté de l'expression et clarté des 
sentiments. Peut-être aussi que Valdès, qui avait 
fait son éducation en Espagne, y subit l'influence 
orientale qui y était prépondérante ; on étudiait 
beaucoup les philosophes arabes et le néo-plato- 
nisme à Tolède; le besoin de lumière, le désir de 
se dégager de la matière, l'aspiration à une vie 
toute spirituelle qui dévorent Valdès, sont propres 
à la philosophie orientale. Les écrits d'Érasme, 
dont Valdès fut un ardent défenseur, avaient 
provoqué en Espagne une renaissance du chris- 
tianisme; Valdès en profita. 

Son action se prolongea longtemps sur les 
membres du cénacle qu'il réunissait autour de lui. 
Carnesecchi parlait avec ravissement, trente ans 
plus tard, du charme et du bienfait que chacun 
retirait des conciliabules de la Chiaia. 

« Que deviendrons-nous à présent que Valdès 
est mort, écrivait Giacomo Bonfadio. Il était sans 
aucun doute dans ses actes, dans ses discours, 



231 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



dans toute sa conduite, un homme parfait. Avec 
une parcelle de son âme, il gouvernait un corps 
frêle et débile; avec le reste, qui était la majeure 
partie, avec son intelligence pure qui semblait 
détachée de son corps, il était transporté dans la 
contemplation de choses vraies et divines ^ » 

Ses œuvres, fort nombreuses, furent traduites 
d'abord en italien, ensuite en diverses langues. 

Bernardin o Och in o ^* . 

Parmi les propagateurs des doctrines et des 
revendications protestantes, nul n'exerça une plus 
grande influence en Italie que le moine Ochino. 

Bernardino Ochino était fils de Domenico Tom- 
masini qui habitait, dans la ville de Sienne, le 
quartier appelé l'Ocha ou Oca, d'où le surnom de 
rOchino donné plus tard au jeune homme. Il 
naquit en 1V87, dit-on. Dès l'abord, sa grande 
ferveur se révéla; il entra très jeune dans l'ordre 

1. Lettore volgari di diversi nobili uoDuni, Venise, 1545. 

Un de ses disciples, Pomponio Angerio de Naples, qui s'était 
réfugié à Padoue, fut livré au pape et, comme il ne se rétractait 
pas, l'Inquisition le remit au gouverneur de Rome. Le pape remer- 
cia abondamment la République d'avoir, en ce cas, fait exception 
à la jurisprudence qu'elle avait établie. 

2. Benrath, Bernardino Ochino von Siena, Leipzig. 1875. 
Paolo Necui, B. Ochino, Turin, 1912. Cantu, Erelici, vol. II, 
p. 29, Discorso XXIU. Antonio Caiiacciolo, De Vila Pavli IV, 
Cologne, 1612, p. 4il. Articles de P. Piccolomini dans le Bvtletino 
Senese di Storia Patria, années 1908 et 1910. Deux lettres inédites 
de B. Ochino publiées dans Archiv. Soc. Rom. Storia Patria, 
vol. XXVIIl, p. 201 etsuiv.,par P. Piccolimini. B. Buchsenschutz, 
Etude sur la vie et les œuvres de B. Ochino, Thèse, Strasbourg, 
1871. 



BERNARDINO OCmNO. 



235 



i 



i 



des mineurs conventuels, mais en sortit quelque 
temps après pour aller étudier la médecine à 
Pérouse où il se rencontra avec le cardinal Giulio 
de Médicis, le futur Clément VII, qui le prit très 
vite en amitié. Il rentra ensuite dans son ordre et 
reçut des dignités ; néanmoins, en trouvant la loi 
trop douce, il se fit admettre dans l'ordre des 
capucins qui venait d'être fondé ; il en exagérait 
les austérités et menait une vie si exemplaire 
qu'en 1538 il devint général de l'ordre. Un séjour 
qu'il fît à Naples vers cette époque décida de sa 
destinée ; la renommée de Valdès l'attira, il entra 
dans son cénacle et bientôt devint l'un de ses plus 
fervents disciples, bien qu'il ne partageât pas 
toutes ses idées ; quand il prêchait, Valdès, à ce 
qu'on racontait, lui fournissait le texte de ses 
sermons^; sa renommée allait croissant; l'empe- 
reur Charles-Quint qui l'entendit à Naples en 1536, 
disait que « son inspiration et sa dévotion » 
étaient telles qu'il aurait fait pleurer des pierres ; 
et Tévêque de Fossombrone écrivait à Annibale 
Caro : « Je viens d'entendre fra Bernardino qui 
est un homme exceptionnel; il m'a tant charmé 
que je lui ai dédié deux sonnets dont je vous 
envoie un-. » Pâle, portant une longue barbe 
blanche qui lui tombait jusqu'à la ceinture, ayant 

1. Déposition de Carnesecchi dans son procès. 

2. En môme temps que Ochino, un de ses concitoyens, Giovanni 
Bazio, dit aussi Nollio ou Noglio, prêchait également à Naples dans 
l'église S. Lorenzo où il avait pour auditeurs beaucoup de moines 
et de prêtres. Le vice-roi le signala au Sainl-Onice. H mourut à 
Rome en 1553. ' 



*.>M*t 



236 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



les cheveux « aussi blancs que la neige », et cet 
air vénérable qui ajoute à la valeur des arguments 
l'autorité de l'expérience, son action était inouïe; 
il enflamma la ville ; il lui fallait de l'argent, en 
moins de rien il obtint 5.000 ducats; le vice-roi 
Toledo s'inquiéta et consulta Tarchevêque Fran- 
cesco Carafa qui se borna à imposer au fougueux 
prêcheur de ne pas laisser d'incertitude dans ses 
paroles afin que ses auditeurs ne fussent pas 
amenés à les interpréter dans un sens favorable 
aux idées nouvelles. Bernardo, qui était fort 
habile, prêcha dans l'église S. Giovaimi Maggiore 
de façon à dissiper tout soupçon d'hérésie, mais 
sans renoncer cependant à ses doctrines. D'ailleurs 
Ascanio Colonna, le frère ^e Vittoria, marquise 
de Pescara, prit vivement sa défense et écrivit en 
sa faveur, le 7 mai 1537, une lettre chaleureuse 
à Ambrogio Recalcati, le secrétaire favori de 
Paul III. Sa grande amitié pour Ochino lui valut 
même plus tard de devenir suspect aux yeux de 
l'Inquisition ^ 

A Sienne, l'enthousiasme de la foule fut tel que 
ceux à qui il était impossible de pénétrer dans 
l'église où il prêchait, montaient sur le toit et en 
arrachaient les tuiles pour pouvoir l'entendre. 
Quand il voulut s'éloigner, le conseil communal 
lui députa quatre de ses membres pour le conju- 
rer de prolonger son séjour et de prêcher encore 
soit dans la cathédrale, soit dans le palais com- 

1. Tacciii-Venturi, Storia délia Compagiiia di Gesù..., p. 501. 



BERNARDINO OCHINO. 



237 



4 



munal, « car il était bon et utile aux âmes 
que ledit frère Bernardino continuât encore 
quelque temps à enseigner (21 juin 1539) i. Mais 
Ochino était ambitieux de répandre partout ses 
idées et aussi de défendre Tordre des capucins ; 
il parcourut la Toscane, s'en fut à Pérouse et à 
Florence; partout il fut accueilli avec transport; 
Vittoria Colonna qu'il avait connue à Naples, était 
devenue la plus passionnée de ses disciples ; elle lui 
ménagea une rencontre avec le cardinal Bembo; ces 
deux hommes si différents d'humeur, d'éducation, 
de but et de vie, l'un érudit et puriste, soucieux 

1. Actes (le la Balia pour amener à Sienne et y retenir Ochino 
(Piccolomini, Bull. Senese di Storia Patria, an. XVII, 1910). 

Doc. 1. Le consistoire siennois prie le pape Paul III d'autoriser 
Ochino à séjourner à Sienne (27 juin 1539). 

Doc. II. Résolutions de la Balia pour attirer Ochino (7 août 

1540). 
Doc. III. Rapport sur ce qui a été convenu avec Ochino 

(21 août 1540). 

Doc. IV. Autre rapport (6 septembre 15iO). 

Doc. V. Nouvelles négociations (12 décembre 1540). 

Doc. VI. Alfonso d' Avales s'excuse auprès de la Balia de rappeler 
Ochino (26 janvier 1541). 

Doc. VII. Aifonso d'Avalos prie chaudement Ochino de venir 
prêcher, à Milan, le carême (26 janvier 1541). 

Doc. VIII. Le cardinal (îervini communique aux Siennois la 
réponse du pape concernant Ochino (28 janvier 1541). 

Doc. IX. Informations relatives aux négociations engagées ù 
Rome en vue d'obtenir Ochino pour le carême de 1542 (13 juin 

1541). 
Doc. X. La Balia invite Ochino à prêcher dans sa patrie l'Avent 

de 15il (8 novembre 1541). 
Doc. XI. Résolutions de la Balia pour attirer Ochino (26 avril 

1542). 

Doc. XII. La Balia charge Lattanzio Tolomei d'agir auprès de 
Paul III, afin qu'il permette à Ochino de prêcher à Sienne le 
carême de 1543 (18 mai 1542). 

Doc. XIII. Réponse de Tolomei (20 juin 1542). 



^38 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



de nuances et de belle latinité, humaniste dans 
l'âme et un peu païen, l'autre impétueux, n'ayant 
d'autre souci que celui de ses doctrines et tout 
occupé des intérêts de son ordre, se comprirent 
pourtant à merveille et Bembo tout au moins fa^ 
séduit; c'est à Venise qu'ils s'étaient vus et Bembo 
écrivit aussitôt à la marquise : « Notre frère Ber- 
nardo, que je veux désormais appeler mien comme 
votre Altesse l'appelle sien, est adoré ici ; hommes 
et femmes le portent aux nues. » Outre Vittoria 
Colonna, la comtesse de Camerino, Caterina Cibo 
à laquelle il dédia ses Dialogues, et d'autres 
femmes encore s'étaient éprises de sa parole con- 
vaincante et sincère; sa fascination était sans 
bornes. Il avait inauguré une nouvelle façon de 
prêcher ; tandis que les moines parlaient lon- 
guement, avec emphase et en se livrant à une 
mimique désordonnée et à des pratiques parfois 
ridicules, Ochino faisait des sermons concis, pleins 
d'un sentiment profond mais non exubérant, s'ins- 
pirant, comme il le dit, uniquement de l'amour 
de Dieu. Aussi, partout où il passait, c'était un 
réveil des esprits ; ses sermons provoquaient d'ar- 
dentes discussions sur les Écritures, sur la foi, 
des méditations sur l'Évangile. 

Il allait souvent pieds nus, par les mauvais che- 
mins, mendiant do porte en porte, s'exposant aux 
intempéries, couvert d'une tunique grossière. <( En 
vain, dit-il, je cherchais à mortifier mon corps par 
des jeûnes et des prières; enfin je lus l'Écriture 
et mes yeux s'ouvrirent; Christ me révéla trois 



BERNARDINO OCHINO. 



239 



grandes vérités : que le Seigneur, en mourant sur 
la croix, satisfit pleinement à la justice du Père 
et acquit le Ciel à ses élus, que les vœux religieux 
sont une invention humaine, que l'Église de Rome 
est abominable aux yeux de Dieu. » 

La transformation de ses idées ne s'était opérée 
que très lentement; il ne se détacha de l'Église 
romaine que tard. Comme tant d'autres il s'ima- 
gina jusqu'au dernier moment qu'il servait l'Église. 
Sa grande occupation fut longtemps la défense 
de Tordre des capucins dont à plusieurs reprises 
il avait été nommé général, et ceux-ci tenaient 
pour Rome. Vittoria Colonna Taida beaucoup dans 
cette alïaire. Cependant il s'éloignait de plus en plus 
des idées orthodoxes; il mettait en doute le pur- 
gatoire, l'efficacité des jeûnes, la vertu des indul- 
gences ; sa dialectique était fine, spirituelle, quel- 
quefois pleine d'imprévu. C'est ainsi qu'il tirait 
d'un passage de saint Augustin une signification 
opposée à celle qu'on lui avait toujours attribuée. 
En donnant le sens interrogatif aux paroles : Qui 
fecit ie sine te, non salvabit te sine te, il en faisait 
un argument en faveur de la prédestination. Celui 
qui t*a fait sans toi ne peut-il te sauver sans toi? 

Ochino n'en restait pas moins très soumis au 
pape; ses lettres de l'année 1540 en témoignent; 
en \hki il fit imprimer quelques-uns de ses ser- 
mons ; on les lut à Venise et ce fut cause qu'il y 
fut rappelé. Le pape lui donna Tautorisation d'y 
aller prêcher, mais ses paroles parurent suspectes 
au nonce qui lui demanda de les expliquer; Ochino 



240 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

sut, cette fois encore, se tirer d'aliaire; l'aiinée 
précédente Giulio Terenziano, moins heureux que 
lui, avait été jeté en prison ; il fit allusion à son 
infortune dans un de ses sermons, disant : « reine 
de la mer, si tu envoies aux galères ceux qui t'an- 
noncent la vérité, comment éclatera-t-elle jamais? 
Que ne peut-elle se manifester librement, combien 
d'aveugles retrouveraient la vue ! » C'est pourquoi 
le nonce peu après le suspendit, mais les Vénitiens 
protestèrent si violemment qu'au bout de trois 
jours, il dut l'autoriser à reprendre le cours de ses 
prédications (15V2). Le carême fini, Ochino se 
rendit à Vérone où il réunit quantité de capucins 
de la province et leur enseigna à expliquer les 
épitres de saint Paul. Une femme de grande intel- 
ligence,* Angelica Negri di Gallarate, qui l'enten- 
dit prêcher alors, prédit son abjuration k brève 
échéance. De fait Ochino penchait de plus en plus 
vers les idées nouvelles ; il se détachait des pra- 
tiques de l'Église catholique ; un de ses moines lui 
dit : « En voulant vous priver de la prière, vous 
me rappelez un cavalier qui se risquerait à cheval 
sans étrier; prenez garde à la chute. » A quoi il 
répondit que celui-là ne cesse de prier qui ne 

cesse de bien faire. 

Sous prétexte que ses occupations l'absorbaient, 
il demanda au souverain pontife de le dispenser 
de la messe ; il fréquentait des hérétiques et lisait 
des livres défendus. Vittoria Golonna restait cepen- 
dant en correspondance active avec lui à cause 
de l'affaire des capucins, et TuUia d'Aragona que 



BERNARDINO OCmNO. 



241 



l'on disait fille d'un cardinal et qui, au repentir 
près, n'était pas sans ressemblance avec Marie- 
iMadeleine, lui dédia un de ses nomlu'eux sonnets 
qui faisaient l'aduâration de l'Italie : 

Bernardo, tu pouvais te contenter d'avoir 
Par les douces paroles dont la nature t'accorda la faveur, 
En ce pays où le roi des fleuves roule des ondes plus claires, 
Allumé dans les cœurs le désir des œuvres éternelles. 



Serait-ce humilité ou bien arrogance 

Que de nous priver du libre arbitre, le plus beau don 

Que Dieu nous fit à la création ^ 

En efî*et, Ochino acceptait maintenant que l'une 
des conséquences de ses doctrines était de sup- 
primer le libre arbitre, et cela montre à quel point 
ses doctrines différaient déjà de celles de Rome. 
Le pape le manda auprès de lui 2; on répandit le 
bruit que c'était pour le nommer cardinal ; cepen- 
dant Ochino hésitait, il consulta Giberti, évêque de 
Vérone, qui le renvoya au cardinal Contarini àBolo- 
gne, mais le cardinal était très malade et ne lui dit 
que ces paroles : « Priez Dieu pour moi et faites un 
bon voyage'^. » Ochino s'en fut donc trouver Pietro 
Martire Vermiglio à Florence ; celui-ci était alors 
complètement converti au protestantisme et très 

1. Le Rime (H TuUia d'Aragona, Bologne, 1891, p. 39. 

2. La leUre par laquelle le pape l'invitait à venir à Rome 
« afin de l'entretenir de certains faits relatifs aux moines de son 
ordre et des remèdes à apporter à la religion », est du 15 juillet 

1540. 

Le 27 juillet, le pape renouvelait l'invitation. Ces deux lettres 
ont été publiées par Piccolomini, p. 299 et suiv. 

3. n mourut effectivement presque aussitôt, le 24 août 1542. 

I.A RÉFORME EN ITALIE. 16 



242 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



hostile par conséquent au Saint-Siège, et il con- 
seilla vivement à Ochino de ne pas se mettre 
entre les mains du pape, lui rappelant ces paroles 
du Sauveur : « Si vous êtes persécute dans un 
pays, fuyez dans un autre'. » Ochino se rendit à 
Sienne pour y rencontrer une dernière fois ses 
amis et revint à Florence d'où il écrivit à Vittoria 
Colonna pour l'informer de sa résolution de quitter 
l'Italie. « Je suis venu ici, lui disait-il, avec l'inten- 
tion de me rendre à l'appel du pape, mais beau- 
coup me le déconseillèrent car j'aurais dû, ou nier 
le Christ ou être crucifié, ,1e n'ai nulle intention 
d'aller volontairement à la mort. Le Christ m'a 
enseigné à fuir. Que ferais-je en Italie? Prêcher le 
Christ en patois, à mots couverts? Si l'apôtre Paul 
était à ma place, je suis persuadé qu'il ferait 
comme moi. Le Théatin- et bien d'autres disent 
sur moi de telles choses qu'ils n'y ajouteraient rien 
si j'avais crucifié le Christ. J'aurais voulu avoir 
votre avis et celui du cardinal Polo. Priez Dieu 
pour moi. » Cette lettre est du 22 août 15V2 \ 

La duchesse de Camerino, Caterina Cibo, lui 
fournit les moyens de traverser les Apennins en 
compagnie de trois autres moines qui, comme 
lui, avaient définitivement abandonné le froc. 
Ochino et sa petite troupe gagnèrent donc Ferrare 
où Renée de France les reçut; elle donna pour 

1 i\ faisait allusion à saint Mathieu (x, 23) : « Cum autem 
nerseaueiilur vos in civilate ista, fugite in aliam. » 

2 Carafa, évoque de Ciiieti (Theato), plus tard Paul IV. 

3 Carteggio di V. Colonna, E. Feriœuo et G. Miller, Turin, 
1889, p. 247. 



BERNARDINO OClilNO. 243 

compagnon et pour guide à Ochino un moine, 
fra Mariano, auquel il persuada qu'il se rendait 
chez les hérétiques poussé par le désir de les con- 
vaincre ; du moins, c'est ce que fra Mariano raconta 
plus tard; comme le moine savait l'allemand et le 
français, ayant été soldat, il put sans encombre con- 
duire Ochino à Genève » par Mantoue , la vallée du Pô 
et Aoste2. En septembre 1512, Calvin annonçait à 
Viret son arrivée : « Nous avons ici un Siennois 
d'aspect vénérable, qui pourra eti e très utile s' il 
parvient à apprendre la langue; son départ a 
beaucoup ému l'Italie •. » De fait, ce fut une grande 

1. Les fuiçilifs italiens luthériens gagnaient Genève, encore 
que ce fût une ville calviniste, soit parce qu'ils y retrouvaient ces 
institutions démocratiques, auxquelles ils étaient accoutumés dans 
les républiques italiennes, soit qu'ils eussent plus confiance dans 
les habitants. Le cas d'Ochino est caractéristique, car à Ferrare 
il se trouvait bien plus près de la frontière allemande. 

Il se fonda à Genève une petite communauté italienne formée de 
gens de qualité et intelligents, différente de tendances et d'esprit 
de lacommunauté française. Voir J.B.G. Galiffe, Le Refuge ita- 
lien..., Genève, 1881. Pièces relatives à l'Eglise italienne de Genève 
Genève, Archives Nationales, cote 1477 bis. Alfred Covelle, Le 
Livre des bourgeois de l'ancienne Genève , 1897. Calvin expulsa 
un certain nombre d'italiens qui professaient des idées contraires 
aux siennes, entre autres Simone, Biandrala, Alciati. 

2. E. SoLMi, La fuga di B. Ochino, dans Bull. Senese di Storia 
Pa^rta, vol. XV, Sienne, 1908. Paolo Nkghi, /î. Of/nno, Turin 1912 

3. Opeha, vol. XI, col. 447. En décembre, il écrivit plus longue- 
ment à Bullinger : « Venit in Augusto ex Italia Capucini ordinis... 
Senensi ad auslerius vitfc gemis monac hus vasti corporis llierony- 
mus cuculla et monstrifera veste adhuc tutus, cupiens dicebat se 
libros meos in Italia adeoque in ipsa Urbe Neapoli legisse nunc 
autem persequnlione pontiticis pulsum ad meconfugisse, conferendi 
de inultis causa... Deprehendo virum esse satis doctum et inte- 
gerrimum alias. Quum vero itaque per mensem fere aluissem mise- 
rum, literis commendatum et viatico instructum misi Curiam si 
forte hominisitalicœ linguaî periti aliquis torct in ministerio evan- 
gelico usus... Interna dum ille abest venit primo Cœlius qui- 



244 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

stupeur dans toute la péninsule et pour beaucoup 
une profonde désolation, quand on apprit que le 
prédicateur tant écouté et dont la foi n'avait paru 
suspecte qu^auxplus clairvoyants, venait de passer 
dans le camp des réformés; le pape voulut tout 
d'abord supprimer les Capucins; nombre d'entre 
eux firent pénitence, quelques-uns subirent des 

condamnations ^ 

De Genève, Ocbino adressa une lettre d'une ex- 
trême prolixité aux membres du conseil communal 
de la ville de Sienne où il avait laissé tant de dis- 
ciples: il y expose le fond de sa doctrine et ses 
idées principalement sur la justification « dont 
dépend, dit-il, le salut de la véritable Église du 
Christ et la ruine du règne de fantéchrist ». Il 
définissait en ses termes sa foi : 

« Je crois et je confesse avec Paul (Épltre aux 
Romains, viii) que les hommes étant, par le péché 
de leur premier père, fils de la colère et de la 
damnation, morts et impuissants à se relever et à 
se réconcilier avec Dieu, le Christ, notre Justice, 
envoyé par son Père éternel, en s'attribuant les 
crimes de ses élus et en s'offrant pour eux à la croix, 
a satisfait pleinement et tout à fait apaisé la colère 
divine; bien plus, adoptés comme fils de son père 
éternel et devenus ses héritiers, riches de tous les 
trésors divins, et tout cela par la grâce de Dieu et 

dam Secundus, in latin» et gracœ lingu» doctissimus et in pietate 
ac omni litterarum génère peritissimus. » Calvini Opéra, vol. M, 

'"''l'.^îfpoNDANUS (H. DE ^.vo^i*^), Annales Eccles., ^d an. 1547, 
n. 22. 



BERNARDINO OCHINO. 



245 



sa miséricorde, sans qu'ils méritent et sans qu'ils 
fassent une œuvre quelconque , dignes de cette 
grâce. Donc, ce n'est pas parce que les élus ouvrent 
les yeux et connaissent Dieu qu'ils vont à lui et 
opèrent des œuvres saintes, mais parce que le 
Christ les a choisis par grâce gratuite... Je crois 
et je confesse qu'il n'y a et n'y aura au monde 
qu'une religion vraie, pieuse et sainte qui est celle 
du Christ et qui consiste à croire sincèrement et 
avec force que nous sommes complètement lavés 
et absous de tous péchés par le Christ. » Cette 
lettre eut un grand retentissement; elle fut tra- 
duite en français l'année suivante sous le titre : 
Epistre aux magnifiques seigneurs de Sienne... avec 
une épistre à Mutio justinopolitain par laquelle 
il rend aussi raison de son département d'Italie... 
translatée de la langue italienne. » 

Un de ses compatriotes, le fameux polémiste 
Catarino Politi de Sienne, adressa de Rome, le 
5 janvier 154.3, une lettre au conseil de Sienne, pour 
menacer la ville des pires calamités et de la dam- 
nation éternelle si on y prêtait l'oreille aux paroles 
de fra Rernardino et lui promettre la clémence de 
Dieu si on y résistait ; en décembre 154.4, il publia 
une véhémente réfutation des doctrines d'Ochino*. 

1. On a donné plus haut l'analyse de ce factum. Girolaino Muzio 
de Capodistria raconte que, se trouvant à Bâle et cherchant chez 
les libraires quelque volume à acheter, il était tombé sur les Pré- 
dications d'Ochino en italien et y avait rencontré tant de falsi- 
fications de l'Ecriture et des Pères, tant de propositions fausses, 
qu'il s'était aussitôt imposé d'en faire une réfutation générale ; ce 
fut l'origine du pamphlet Le Mentite Ochinianej dédié au car- 
dinal de Mantoue, Ercole Gouzagna et publié en 1551. 



24G 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



Ochino fonda à (ienève la première Église ita- 
lienne; en même temps il publiait force libelles 
contre l'Église romaine et contre le pape Paul 111 ; 
il lui reprochait de croire à l'astrologie et à la 
nécromancie, d'avoir été élu par simonie, d'avoir 
vendu des emplois et la justice et de ne pas s'être 
opposé à la décoration de la chapelle Sixtine par 
Michel-Ange. 

Ochino ne put s'accommoder longtemps du joug 
que Calvin faisait peser sur Genève; maintenant 
qu'il avait revendiqué son indépendance, il la lui 
fallait tout entière; il quitta donc ce refuge, s'en 
allant à pied selon sa coutume, et emmenant avec 
lui sa femme, car il s'était marié. Dans le vingtième 
de ses Trente Dialogues, lequel est consacré à la 
polygamie, il soutient que si l'on demande à Dieu 
avec sincérité le don de continence et que Dieu ne 
l'ajTXorde pas, on a le droit de prendre même une 
concubine, car si l'on fait ce que Dieu pousse à 
faire, à la condition que Ton se soit bien rendu 
compte que c'est par un instinct divin, « on ne pèche 
pas; on ne saurait errer en obéissant à Dieu ». 

Ochi no commença à parcourir l'Europe professant 
des idées de plus en plus hétérodoxes; il alla à Bâle 
puis A Strasbourg où il rencontra Pietro Martirequi 
avait fui l'Italie presque en même temps que lui; il 
professa à Augsbourg en 1545* ; il passa en Angle- 
terre où il prêcha et fit un cours à Londres (15V7- 
1553) ; obligé de quitter le pays quand la reine Marie 

1. Massakei.li Diarum, dans St. Kiises, Concilii Iridentini, Fri- 
bourg, 1904, vol I, p. 302. 



VERMIGLIO. 



247 



monta sur le trône, il revint à Bâle et se rendit delà 
à Zurich (1554-1563). Dans cette ville, il devint le 
chef de la petite église réformée qu'y avaient com- 
posée les réfugiés italiens de Locarno. Mais il fut 
accusé de partager les doctrines des anti-trini- 
taires et de répandre des idées contraires à celles 
de Zw^ingie; il dut se rétracter; peu après, il 
attaquait en chaire Zwingle et publiait son livre 
intitulé Labirinti, ce qui amena le sénat zuri- 
chois à l'exiler; au cœur de l'hiver et malgré ses 
soixante-seize ans, il dut quitter la ville; après bien 
des détours, il gagna Cracovie; ses Trente Dialo- 
gues sont de cette époque (1563); on l'accusa 
d'y avoir approuvé et défendu la polygamie par 
complaisance pour les souverains qui l'avaient 
secouru ou dont il espérait quelques bienfaits, en 
sorte qu'il dut fuir encore. Ses quatre fils l'avaient 
accompagné ainsi que deux filles; il perdit celles-ci 
et deux fds de la peste; lui-même en mourut à 
Schlakan, en Silésie, vers la fin de l'année 1564.. 

Venniglio [Pietro Martire^), 

La carrière de Pietro Martire a bien des ressem- 
blances avec celle d'Ochino, encore qu'elle soit 
moins éclatante; tous deux furent d'admirables 
prêcheurs dont l'action s'exerça dans les mêmes 
lieux. 



1. Cantu, Erelici, vol. II, p. 69. Amante, Giulia Gonzaga, 
p. 276. Baylf:, Dict., éd. 1820, vol. X, p. 344. Charles Schmidt, 
lie de Pierre Martyr Vermigli, Strasbourg. 1835. 



248 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



Vermiglio, que son père avait voué à Pierre 
martyr* et qui, pour cette raison, fut surtout 
connu sous le nom de Pietro Martire, naquit à 
Florence en septembre 1500; son père Stefano 
et sa mère. Maria Fumantina, étaient de bonne 
naissance ; comme il montrait des dispositions pour 
les humanités, son père le fit entrer dans le 
couvent S. Agostino près de Fiesole qui possédait 
une belle bibliothèque classique, don des 3[édicis; 
de là il passa dans le couvent S. Giovanni di 
Verdara, à Padoue, où il demeura huit ans, se 
préparant à suivre les cours de l'université ; quand 
son instruction philosophique eut été achevée, 
il alla à Bologne apprendre l'hébreu afin de pou- 
voir mieux pénétrer le sens des Écritures. Son 
éloquence commençait à se révéler; l'ordre des 
frères prêcheurs l'admit dans son sein et il prêcha 
à Brescia, à Bologne, à Mantoue, à Venise et même 
à Rome; comme tant d'autres qu'un désir d'in- 
vestigation et de ré formation avait envahi, il 
commentait de préférence les épitres de saint 
Paul ; sa parole était entraînante, on la consi- 
dérait comme édifiante et celui-là était réputé 
mauvais chrétien qui n'assistait pas à ses sermons. 
Les honneurs et les responsabilités lui vinrent; 
devenu abbé d'un monastère de Spolète, il eut 
pour mission d'y rétablir la discipline ainsi que 
dans les couvents de la ville; trois ans lui suffirent 
pour mener cette œuvre à bien ; alors on le char- 

1. Parce quft tous les enlanls mâles ([u'il avait eus précédeininenl 
étaient morts en bas A^e. 



VERMIGLIO. 



249 



gea de la même mission à Naples, dans le grand 
couvent de S. Pietro ad Ara, dont il fut nommé 
prieur. Cependant le profond attachement qu'avait 
eu son père pour Savonarole l'avait amené à le 
prendre comme modèle; sa hardiesse lui plaisait; 
ses invectives contre la papauté lui avaient appris 
à en connaître les défaillances. Alors se produisit 
l'événement qui, de même que chez tant d'autres, 
décida de sa vocation; les Commentaires sur les 
Evangiles de Bucer [Enarrationmn in Evangelia.., 
libriduo), parus à Strasbourg en 1527 et traduits 
en italien sous le pseudonyme de Arezzo Felino, 
comme on l'a dit, lui tombèrent sous les yeux 
ainsi que l'ouvrage de Zwingle sur La Vraie et la 
fausse religion (mars 1525) et d'autres ouvrages 
conçus dans le même esprit. Cette lecture accrut 
ses hésitations et son trouble; ses entretiens avec 
le poète Flaminio hâtèrent sa conversion ; il voulut 
entendre Valdès et Valdès était un charmeur; 
le ton de ses prédications devint proprement héré- 
tique; commentant dans l'église S. Pietro à Naples 
le passage de la première épitre de saint Paul 
aux Corinthiens où il est dit : « Si l'ouvrage de 
quelqu'un est brûlé, il en souffrira la perte; il 
ne laissera pas néanmoins d'être sauvé, mais 
comme en passant par le feu » (m, 15), passage 
qui servait aux théologiens de preuve à l'appui 
de l'existence du purgatoire, il n'eut garde d'en 
tirer pareille conclusion ; d'aucuns en furent scan- 
dalisés; les théatins le dénoncèrent au vice-roi 
qui lui interdit la prédication, mais il en appela 



250 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



à Rome et, grâce à rintercession des cardinaux 
Pôle et Bembo et de Giiilia Gonzaga, le Saint- 
Siège lui donna gain de cause. Bien plus, il eut 
la charge importante de visiter tous Jes couvents 
de son ordre en Italie; le cardinal Gonzaga, qui 
était protecteur de Tordre, lui prêta son appui en 
sorte qu'il put réformer les nombreux abus qui 
s'v étaient introduits; d'ailleurs les fièvres l'avaient 
obligé à quitter Naples. Cependant il cachait 
de moins en moins ses sentiments; à Lucques, 
où il était prieur de S. Frediano, il appela, 
pour instruire les jeunes gens qui se destinaient 
à la cléricature, des professeurs de latin, de grec 
et d'hébreu auxquels il recommandait d'expli- 
quer bien clairement le texte des Écritures et 
surtout celui des psaumes; dix-huit moines furent 
ainsi acquis aux idées nouvelles qu'ils répan- 
dirent aux environs. Le pape se trouvait pré- 
cisément alors à Lucques pour y conférer avec 
Charles-Quint ; le cardinal Contarini, qui revenait 
du colloque de Batisbonne, vint le saluer; il se 
rencontra avec Pietro Martire et il se plut à causer 
avec lui de tout ce qu'il avait entendu à cette 
occasion touchtmt la Béforme; le bruit de ces 
entrevues vint jusqu'à Boiiie et l'évêque de Luc- 
ques, le cardinal Guidiccioni, écrivit à la Sei- 
gneurie pour se plaindre de son indulgence envers 
les propagateurs des erreurs hérétiques, sans 
toutefois citer de nom. Mais Pietro iMartire se sentit 
visé d'autant qu'il venait d'être mandé devant un 
chapitre général de son ordre convoqué à Gênes; 



VERMIGLÏO. 



251 



de concert avec quelques coreligionnaires com- 
promis comme lui, Lacize, Trebellio, Terenziano, 
et avec l'aide d'un noble lucquois, Cristoforo 
Brenta, il s'éloigna de Lucques; à Florence il vit 
Ochino qui se trouvait dans une situation ana- 
logue et lui persuada de suivre son exemple ; le 
précédant de deux jours, il gagna Genève et Zu- 
rich par Bologne, Ferrare et Vérone (1542)^; on 
accueillit ce transfuge avec joie, mais il resta peu 
à Zurich et alla s'établir à Strasbourg où il passa 
cinq ans; c'est là qu'il composa, en 1546, son 
Catéchisme ou Exposition du Symbole apostoli- 
que-; son long commerce avec les classiques et 
principalement avec Aristote-^ lui donnait une 
clarté d'exposition et une concision de style qui 
valurent à ses ouvrages un grand succès. Cepen- 
dant il continuait à demeurer fort attaché à 
ses disciples lucquois : « Que ne suis-je encore au 
milieu de vous, leur écrivait-il, pour me lamenter 
avec vous ! Que si votre péril augmente, il vous 
reste le recours des faibles, ainsi que d'aucuns 

1. Bucor écrivait à Calvin en octobre 1542 ; « Advenitex Italia rir 
quidam graeco, hebiaice et latine admodiiiu doctus et in scripturis 
feJiciter versatus, aiinos natus quadraginta quatuor, gravis moribus 
et judicio acri, Pelro Martyre noraen est. >- 

(Calvin, Opéra, vol. XI, col. 456.) 

Bullinger écrivait en décembre : « En venit Petrus Martyr, 
quatuor advectus, quod dici solet, equis pulsus et ipse Italia... 
Habuit socium itineris Paculum quemdam virum doctissimum. » 

{Ibid., col. 480.) 

2. Encyclopédie des sciences religieuses, Paris, 1580, vol. VIII, 
p. 762. 

3. Il composa un commentaire sur VEthiquej Zurich, 1563. 



252 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



rappellent, recours qui me semble, à moi, une 
marque de prudence, la fuite. Voyez l'exemple de 
ceux d'entre vous qui ont fui ; ils sont toujours 
les fidèles champions du Christ, ils veulent avec 
leur sang aplanir la voie de l'Évangile en Italie. » 
Étrange affirmation assurément, car c'était préci- 
sément, à ce qu'il semble, pour le ménager qu'ils 
avaient quitté le pays. Autour de lui s'était formé 
une petite église composée de moines réfugiés. 
De même que ceux qui, comme lui, avaient passé 
les monts, il se maria; il se maria même deux 
fois, d'abord avec Catherine Dammartin de Metz, 
puis (1558) avec Caterina Merenda, peut-être pa- 
rente de cet Appolonio Merenda dont Carnesecchi 
fait mention dans l'un de ses interrogatoires*. 
En ce qui concernait l'Italie, le rôle de Pietro 
xMartire était fini, mais ailleurs il joua un person- 
nage important; appelé en Angleterre par l'ar- 
chevêque de Canterbury, Granmer, en même 
temps qu'Ochino, il professa à Oxford et ailleurs, 
soutint devant des délégués du roi une contro- 
verse contre trois théologiens sur la présence 
réelle et la transsubstantiation, et le grand chan- 
celier de l'Université le déclara vainqueur. Quand 
le roi Edouard VI mourut, en 15 VT, et qu'avec le 
règne de Marie Tudor commença une réaction 
catholique, Pietro Mar tire fut emprisonné ; il n'obtint 
la liberté qu'en prouvant que le roi l'avait appelé et 
regagna le continent non sans danger. Son humeur 

1. Cf. Defenslo,.. Ubellos duos de Caiibatu Sacerdof.um...y 
Bàle, 1559. 



VERGERIO. 



253 



un peu agressive le portait à attaquer ceux qui 
ne pensaient pas comme lui ; il disputa avec Luther 
sur la cène, avec Brenz sur l'ubiquité, avec 
Bibliander sur le libre arbitre; il combattit les 
unitaires de Pologne ; sans cesse il était en lutte ; 
ses compatriotes établis à Genève ne lui laissaient, 
écrivait-il à Luther, ni un jour ni une nuit de 
repos; jusqu'à son dernier jour, il s'occupa de 
réfuter des erreurs; dans son délire^ au moment 
de mourir, il argumentait contre Brenz. Il trépassa 
le 12 novembre 1562 à Zurich ^ Ses louanges 
furent abondamment célébrées en vers grecs et 
latins. D'aucuns mirent ses œuvres au-dessus de 
celles de Calvin. 



Verge?'? -. 

Pier Paolo Vergerio est, avec Ochino, un des 
exemples les plus intéressants de ces carrières 



1. Une grande partie de ses livres fut acquise en 1565 par 
l'Etat genevois et se trouve aujourd'hui dans la Bibliothèque pu- 
blique. Voir à l'appendice un résumé de la liste de ses livres. 

'2. Cantu, Eretici, vol. II, p. 104, dise. XXVII. G. Buschbell, 
Re formation in Italien, p. 103, chap. vi. Adolphe-Charles 
Siegfried, La Vie et les Travaux de Vergerio, Thèse, Stras- 
bourg, 1857. D. Berti, Di G. Valdes e di Elcuni suai discipoli, 
Rome 1878., Discours latin de Jean de La Casse contre P. Ver- 
gerio, dans Adrien Baillet. Jugements des savants sur les 
ouvrages des principaux auteurs, Paris, 1725, vol. VII. Ferrai, 
// Processo di P. P. Vergerio, dans Archiv. Stor. Ital.y vol. XVI, 
XVII, 1885. G. de Leva, Stor. Doc. di Carlo F, Venise, 1873-1874, 
vol. III, p. 408 et vol. IV, p. 117. Fr. Hubert, Vergerio publi- 
zist Thàtigheit, Gottingue, 1893. 



254 



COMMENT SE REPANDIT LA REFORME. 



ecclésiastiques commençant dans un grand atta- 
chement au Saint-Siège et s'achevant en lutte 
acharnée contre lui. Ce ne fut ni par dépit qu'il 
agit ainsi, ni par ambition déçue, ni par désir de 
s'affranchir d'un joug importun, mais par un 
sentiment désintéressé de l'utiUté d'un change- 
ment dans les conceptions religieuses et les pra- 
tiques du clergé. 

Les Vergerio ou Verzerio étaient une famille noble 
de Gapo d'Istria dont quelques membres s'étaient 
illustrés; si elle portait un chou dans ses armes, 
c'est que dans certaines régions d'Italie, ce légume 
s'appela Verza. 

Pier Paolo avait étudié à Padoue et reçu le 
doctorat en 1518; il était devenu juge à Vérone, 
puis professeur à l'université de Padoue, quatre 
ans seulement après en être sorti; peu après il 
était avocat à Venise; en 1526, il avait épousé 
Diana Contarini qui ne tarda pas à mourir (1527) ^ ; 
alors il se décida à entrer dans la carrière ecclé- 
siastique qu'il avait songé à embrasser à son 
entrée dans la vie, ainsi que l'avait fait son frère 
Gio. Battis ta. 

Un moine, le baron Burchard von Schenk, qui 
joua un rôle important en Allemagne dans la 
Réformation, le pria de porter de sa part à l'élec- 
teur palatin, Frédéric le Sage, un certain nombre 
de reliques. Frédéric en était grand amateur, 
moins, ce semble, par piété que par goût de 

1. Son lesfament est date du 23 avril 1527. Voir PEuhAi, Archiv. 
Stor. liai., ser. IV, vol. XV, p. 201 et vol. XVI, p. 25 et 153. 






VERGERIO. 



255 



collectionneur ; il se plaisait à les enfermer dans 
des coffrets de nature variée, en bois, en verre, 
en ivoire, en pierre dure. Schenck pensait d'autre 
part que le jeune homme serait recherché dans les 
universités allemandes « car, en droit et en belles- 
lettres, il était le meilleur parmi ses condisciples ». 
Malheureusement, à la suite des prédications de 
Luther, le produit des indulgences avait beaucoup 
baissé dans les États de l'électeur et la part qu'il 
en touchait se trouvait fort réduite, en sorte qu'il 
dut songer à retrancher quelque chose sur ses 
dépenses; il choisit de renoncer à ses reliques et 
chargea son représentant de les vendre sur place le 
mieux qu'il pourrait. Vergerio n'eut, par suite, plus 
de raison d'aller en Allemagne, mais il était entré 
en relations, en vue de son voyage, avec des savants 
et des écrivains allemands et ce premier contact 
devait avoir pour lui des suites redoutables. Il 
vint à Bome où il pensait utiliser ses talents qui 
étaient grands; en effet, le cardinal Contarini se 
l'attacha et le pape Clément VII, qui avait re- 
connu en lui d'éminentes qualités diplomatiques, le 
choisit pour remplacer l'évêque de Beggio comme 
représentant du Saint-Siège auprès de l'empereur ; 
il s'agissait de le déterminer à prendre ouverte- 
ment parti contre les protestants et à venir en 
aide aux partisans de l'Église romaine. L'ardeur 
de Vergerio était extrême; il déclarait dans une 
lettre datée du 18 mars 1534, qu'il avait aban- 
donné ses occupations et sa carrière pour s'adonner 
au service du Saint-Siège et que, ne dût-il recevoir 



m 



25f) 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



aucune récompense, le Christ le dédommagerait. 
Au sénat vénitien, il montrait l'Allemagne, jadis 
unie et prospère, maintenant dévastée par des 
guerres intestines depuis que Luther y avait 
répandu ses hérésies; il le mettait en garde contre 
la propagation des livres hérétiques et surtout 
contre un traité de cent pages environ intitulé 
Correzion del Stato Christiano, que venait de 
composer un moine vénitien réfugié à Augsbourg 
dont le nom était inconnu, (( ouvrage plein de 
gravelures et d'hérésies, dit-il, et digne de Luther 
et de sa bande de barbares, ennemis de l'Italie 
et du Christ ». A Carnesecchi, il écrivait que Trieste 
regorgeait de protestants et que si l'on n'y mettait 
bon ordre, l'Istrie et l'Italie elle-même seraient 
en grand danger. 

Sur ces entrefaites Clément VII mourut, mais le 
nouveau pape, Paul ÏII, envoya Verge rio à Vienne 
afin d'y mener les négociations relatives à la réunion 
du concile et d'y offrir la couronne d'Angleterre à 
qui voudrait la prendre. Ce fut au cours de ce 
voyage qu'il eut avec Luther un colloque fameux 
que les contemporains se sont plus à raconter de 
façons diverses et dont il a donné lui-même une 
version où la violence l'emporte assurément sur la 
sincérité. Il se trouva en j)i*ésence de Luther, 
raconte-t-il, un peu par hasard, à Wittenberg, en 
novembre 1535; Vergerio était à table quand le 
représentant du duc électeur de Saxe lui amena 
Luther; Vergerio lui attribue cinquante ans; en 
fait, il en avait alors cinquante-deux ; mais il n'en 



VERGERIO. 



257 



paraissait, ajoute-t-il, que quarante: il était assez 
corpulent, parlait « sans trop de rudesse quoique 
Allemand » et en trop mauvais latin pour que, dit- 
il, les livres qui circulaient sous son nom et dont 
la langue est châtiée et parfois même éloquente, 
fussent réellement de lui. Ses yeux étaient louches, 
ardents, mobiles, « pleins de la rage et de l'ardeur 
dont il était animé ». Il portait des bagues, un gros 
bijou en or suspendu au cou, un bonnet de prê- 
tre, des vêtements de velours et de satin garnis de 
fourrures. A en croire Vergerio, leur conversation 
tourna bien vite à Taltercation, du moins de son 
côté ; il fut question de la réunion du concile que 
Luther affirma ne pas redouter; à son tour, il 
s'emporta à ce sujet et dit : « Hoc quod exit ah ore 
meo non est ira mei sed ira Dei. Ce qui sort de ma 
bouche ne vient pas de ma colère, mais de celle de 
Dieu. » 

Si cette lettre ne reproduit guère, à ce qu'il 
semble, la véritable pysionomie de l'entrevue, elle 
montre du moins dans quel état d'esprit se trou- 
vait alors Vergerio; il ne l'écrivit d'ailleurs que 
quelque temps après, à son arrivée à Dresde ; elle 
est adressée à Recalcati et datée du 1 2 novembre 
1535. Vergerio fut toute sa vie un passionné; il 
tenait de ses ancêtres istriens. 

Le 22 janvier 1536, le pape adressait à l'empe- 
reur un bref pour lui annoncer le retour de Ver- 
gerio et lui témoigner la joie qu'il avait eue à 
lui voir réussir la mission dont il l'avait chargé 
relativement au concile. Il lui vantait en même 



LA REFORME EN ITALIE. 



17 



258 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



temps la vertu et la loyauté de son représentante 
En mai suivant (1536), Vergerio fut nommé évo- 
que de Modrus, en Croatie; il n'avait encore aucun 
ordre; son frère, l'évêque Gio. Battista, le sacra 
prêtre et évêque le même jour; le 6 septembre, il 
devenait évêque de Capo d'istria, sa patrie. Dans 
son pamphlet intitulé Hetrattazioni et adressé à 
<c sa patrie », pamphlet qu'il publia en 1556, il fait 
avec son exagération coutumière un récit détaillé 
de toutes les cérémonies qu'il accomplit alors, le 
cœur plein d'onction. 

« Quand je fus créé évêque par le pape Paul III, 
dit-il, j'étais tout à fait aveugle et je ne savais pas 
du tout ce qu'était le Christ; bien plus, j'avais 
en vive haine et je persécutais tous ceux en qui je 
remarquais cette sainte connaissance que Dieu m'a 
depuis accordée par sa miséricorde. Donc lors de 
mon entrée (ne parlons pas des autres vanités, 
pompes et dépenses inutiles qui furent faites), au 
moment où je sortis de la barque, on me présenta 
incontinent cette superstition de l'eau appelée 
sainte, l'encens et une croix d'argent ; quand j'eus 
été aspergé et enfumé, je m'agenouillai et adorai 
ces objets. Ce fut une idolâtrie... J'ai fait un beau 
commencement!... Loué soit Dieu quand vint le 
temps prescrit par sa Majesté; il m'a donné la 
connaissance de son fils Jésus-Christ et j'ai su que 
j'avais commis une mauvaise action, et je me suis 
repenti et je supplie ma patrie de considérer cette 



t. Archiv. Vat., Arm. 41, vol. I, n. 95. 



VERGERIO. 



259 



action comme abominable. » Puis il raconte le 
baptême d'une cloche. 

<( Je fus appelé à baptiser une cloche; après 
que je lui eus fait prendre de ma main un bain 
dans de l'eau enchantée et qu'on l'eût essuyée 
soigneusement avec un linge neuf, je traçais avec 
de l'huile exorcisée quatre croix à l'intérieur et 
avec d'autre huile sept croix à l'extérieur, puis je 
l'enfumai d'encens et d'autres odeurs, lui donnant 
ainsi le pouvoir de dissiper les tempêtes et d'al- 
lumer la dévotion dans les âmes! » 

« Ainsi encore, dit-il, au cours de mes visites 
pastorales quand j'entrais dans un cimetière, en 
élevant la main et en faisant une grande béné- 
diction, j'absolvais tous ces morts, toute cette 
cendre, ces os desséchés, oh erreur, oh barbarie, 
oh assassinats qu'où fait au pauvre peuple! Et 
celui qui veut les corriger est tenu pour hérétique. 
Quelle horrible tyrannie ! 

« Quand vint la semaine dite sainte, l'un des princi- 
paux offices de l'évêque papistique est d'enchan- 
ter certaines huiles; je m'en approchai accompagné 
de douze prélats travestis comme s'ils devaient dire 
la messe et je fis à ces liqueurs trois salutations eu 
disant: (( Avesanctum Oleum » et trois adorations en 
m 'agenouillant jusqu'à terre; j'y ajoutai du parfum 
et je fis entrer l'esprit saint dans les trois flacons... » 
Le 21 octobre 1536, le pape l'avait remplacé 
auprès de l'empereur par Giovanni Morone, l'évê- 
que de Modène^. 

1. FoNTANA, Doc. Vat., n. LV, p. 163. 



260 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



L'hérésie commençait à se répandre dans le 
diocèse de Vergerio et le Saint-Siège chargea, non 
l'évoque, mais un commissaire spécial, Annihale 
Grifone, d'aller faire un rapport*. Cependant la 
confiance qu'on avait en lui à Rome était encore 
entière; en 15i^0, il fut chargé de se rendre au 
colloque de Worms comme représentant du roi 
de France, mais, en réalité, du pape. C'est alors 
qu'il prononça une harangue fameuse sur l'Unité 
et la Paix de l'Église dans laquelle il montrait les 
avantages de la concorde et, tout en reprochant 
aux protestants de la compromettre, leur accordait 
que certaines choses étaient à réformer dans 
l'Église ; comme conclusion, il préconisait la réu- 
nion d'im concile. « Comme les membres d'un 
même corps, disait-il, cherchons les moyens de 
nous entendre et fixons la vérité de telle sorte que 
personne ne puisse penser ou enseigner de façon 
différente. Les dogmes étranges que certains mettent 
en avant n'ont d'autre résultat que de diviser et de 
déchirer l'Église. Si nous agissons ainsi le Sei- 
o^neur sera avec nous et de lui, comme une fon- 
taine éternelle, tous les bonheurs couleront; nous 
aurons au lieu de rixes et de haine, la réconciliation 
et l'amour, au lieu de dangers, la sécurité, au lieu 
de la damnation éternelle, la vie perpétuelle...» 
^ Le temps n'était pas à la conciliation ; Vergerio 
perdit à tâcher d'y amener les esprits, la pourpre 
que le pape était, parait-il, enclin à lui accorder. 

1. Archiv. Vat., Arm. 41, vol. XIV, n. 773. 



VERGERIO. 



261 



Cependant sa mission avait mis Vergerio en rela- 
tion à Worms avec nombre d'hérétiques ; il s'en- 
tretint avec Bucer, Mélanchton, Sturm et c'est 
pourquoi, sans partager encore leurs idées, il com- 
mençait à se demander si l'Église ne gagnerait 
pas à s'en approprier quelques-unes. 

Néanmoins il continuait à manifester contre 
Luther cette aversion intempérante dont il avait 
donné la mesure dans sa lettre à Recalcati; le 2 juin 
1539 il écrivait à l'Arétin : « Je suis toujours dans 
la même humeur; je voudrais que vous me fassiez 
un sonnet sur Luther dans le style de Pasquin;ce 
nom lui donnerait plus d'attrait. » Ce redouble- 
ment d'ardeur venait peut-être de ce que quelques- 
uns commençaient à discuter sans réserves son 
orthodoxie. Le 26 décembre i5/*0, ii protestait 
vivement de son attachement au Saint-Siège dans 
une lettre adressée au cardinal de Brindisi, Nicolao 
Caetani. N'était-il pas évêque, n avait-il pas un 
frère également évoque; les liens si nombreux qui 
l'attachaient à sa patrie ne suffisaient-ils pas à 
assurer sa loyauté? On en doutait de plus en plus. 
L'évèque d'Aquila, Bernardo de Santi, qui se trou- 
vait à Spire dans le voisinage de W^orms, mandait 
au cardinal Farnèse, à la date du 25 janvier 1541, 
que Vergerio fréquentait plus qu'il ne convenait les 
principaux promoteurs de la réforme et que « sous 
l'ombre de la piété, il machinait bien des choses ». 
A ce moment de son existence, Vergerio dut 
traverser une violente crise de conscience; les 
entretiens qu'il avait eus avec les hommes éminents 



262 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



VERGERIO. 



263 



qui dirigeaient le mouvement réformiste en Alle- 
magne avaient ajouté à ses incertitudes; sa foi, 
déjà ébranlée, chancelait; il se sentait porté à 
attaquer les institutions catholiques avec la môme 
violence dont il les avait naguère défendues. Dans 
ce grand trouble, il ne vit d'autre recours que 
l'isolement et la méditation solitaire, béjà, en 154.0, 
il écrivait à Vittoria Colouna qui se prêtait volon- 
tiers à ses confidences^ : « Je vis dans une belle 
solitude et ne songe qu'à cultiver mon àme. » il 
se retira donc dans son évêché, loin des contro- 
verses. Pour s'y distraire, il entreprit de mettre 
la dernière main à un ouvrage qu'il avait depuis 
longtemps médité et qui était destiné à conibndre 
les apostats d'Allemagne, Adversus apostatas Ger- 
ïnanùe. Mais, pour asseoir plus solidement sa réfu- 
tation, il se trouva amené à étudier de nouveau 
et à approfondir les œuvres des luthériens et leur 
valeur le frappa de plus en plus. 11 continuait 
sans doute à poursuivre leur secte de sa haine ; il 
félicitait Vida d'avoir pris à parti un luthérien qui 
prêchait la réforme, il se lamentait des progrès 
qu'elle faisait en Italie « malgré la sévérité des 
feux destinés à la consumer ». Mais il encoura- 
geait Camilla Valenti de Mantoue à poursuivre 
l'étude du latin afin de lire les Écritures ; il 
entretenait une active correspondance avec la 
reine Marguerite de Navarre et les hérétiques 
allemands et il appliquait dans son diocèse quel- 

1. Cartegio di Vittoria Colonna, publié par Eumanno Febreuo et 
N. MULLKB, p. 200. 



ques-unes des réformes que préconisaient les 
protestants; ainsi il fit enlever les ex-voto des 
églises, obligea les nonnes et les moines à une vie 
régulière, supprima certaines images, condamna 
à être promenés sur des ânes trois personnes qui 
prétendaient avoir eu une apparition de la Vierge, 
et nia la vertu particulière de tels et tels saints 
pour guérir quelques maladies. Son frère, l'évêque 
de Pola, se laissa séduire et suivit en partie son 
exemple. La cour de Rome s'inquiéta. 

Giovanni délia Casa arriva sur ces entrefaites à 
Venise en qualité de nonce (154.4); les prieurs des 
cinq principaux monastères de Capo d'Istria profi- 
tèrent de sa présence pour dénoncer leur évêque 
au Conseil des Dix (13 décembre 1544 et 10 mai 
1545) et délia Casa prit aussitôt l'alFaire en main; 
il cita Vergerio à comparaître devant lui. A vrai 
dire, le passé du nonce ne le qualifiait guère pour 
ce rôle et justifiait sur certains points les critiques 
des luthériens; il venait d'être nommé archevêque 
de Bénévent sans avoir même reçu les ordres 
mineurs qui ne lui furent conférés que trois ans 
plus tard et il avait écrit une pièce de vers, un 
Capitolo, d'une licence eflPrénée, intitulée II Forno. 

Vergerio se récusa disant qu'un évêque ne pou- 
vait être soumis à la juridiction d'un de ses pairs 
et il en appela au futur concile. Au reste, le cardi- 
nal Farnèse lui avait accordé qu'il serait jugé soit 
par le légat de Bologne, soit par le patriarche 
d'Aqiiilée. Vergerio cependant continuait sa propa- 
gande; à cheval, entouré d'une troupe de parti- 



264 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



sans, il parcourait la région comprise entre le Pu 
et les Alpes et surtout les environs de Brescia. Alors 
commença entre le nonce délia Casa et lui une lutte 
de moyens de procédure qui semble montrer qu'au 
fond ni Vergerio ne voulait se présenter devant 
un tribunal, ni la Cour de Rome ne tenait sérieuse- 
ment à pousser les choses jusqu'au bout. La pre- 
mière difficulté fut de présenter la citation; le 
nonce informait le cardinal Farnèse que le notaire 
ne pouvait joindre Vergerio, car il se déplaçait 
sans cesse et était tenu au courant de ses démar- 
ches par les amis nombreux qu'il avait à Venise; 
plusieurs cardinaux s'intéressaient à lui et l'un 
d'eux n'était rien moins que le cardinal de Mantone 
qui allait présider le Concile de Trente. Aussi délia 
Casa procédait-il avec circonspection; il supprima 
même plusieurs pièces du dossier qui auraient pu 
indisposer particulièrement le pape contre Ver- 
gerio, ainsi que « certaines médisances » que le 
duc de Castro avait recueillies au sujet d'un autre 
évêque, celui de Fano. Cependant les dénoncia- 
tions continuaient; l'évéque de Milos dont on verra 
le rôle peu glorieux, le signalait comme hérétique 
déclaré M le Grechetto, délateur de profession, 
ne cessait de mettre Home en garde contre ses 
menées. Rien ne prouve que Tommaso Stella, qui 
allait recueillir l'héritage de Vergerio et qui avait 
espéré celui de Tévêque de Chioggia, ait travaillé 
avec eux. Cité de nouveau par le nonce au cours de 

1. Taccih-Venturi, p. 522, doc. 38. 



VERGERIO. 



265 



ses chevauchées, Vergerio alla chercher refuge à 
Mantoue auprès du cardinal et s'enferma dans le 
cloître de S. Benedetto. Le notaire l'y suivit, mais le 
cardinal s'opposa à l'exécution de son mandat ; il fal- 
lut une menace formelle pour qu'il changeât d'atti- 
tude; quand enfin le notaire eut accès auprès de 
Vergerio, celui-ci le reçut entouré de serviteurs le 
poignard à la main et peu s'en fallut qu'il ne fût 
massacré (15 janvier 1546). 

Vergerio, qui se flattait de trouver un appui 
auprès du concile et même d'y faire des recrues, 
n'y eut qu'un médiocre accueil; le cardinal del 
Monte, l'un des présidents, ne lui ménagea pas les 
égards mais, sur l'intervention du cardinal Cervini, 
il fut décidé qu'on ne l'entendrait que dans sa 
défense et non comme membre du concile tant qu'il 
n'aurait pas fait sa soumission à Rome^ Toutefois, 
« afin de le ménager et de ne point le pousser dans 
le camp des luthériens », on lui laissait le choix 
du lieu où serait fait son procès (28 janvier 1546). 
A la même date, le nonce, saisi de nouvelles 
dénonciations, demanda au sénat vénitien l'auto- 
risation de prendre connaissance de ses papiers; 
le sénat, après avoir résisté quelqi^e temps, le lui 
permit; on ne trouva rien. Vergerio avait fait pas- 
ser à Mantoue les pièces compromettantes. 

Le procès commença néanmoins à Venise le 
5 juin 1546. Plusieurs juges s'étaient dérobés ; le 
patriarche d'Aquilée s'était joint à délia Casa; tout 

1. Massauelli, Diarium, dans Ehses, Concilii Tiidentini...^ 
Fribourg, 1904, vol. 1, p. 355. Calvin, Opéra, vol. XIV, col. 34. 



266 COMMENT SE RÉPANDIT LA REFORME. 

de suite Vergerio souleva des difficultés ; il demanda 
communication des noms des témoins, non seule- 
ment on la lui refusa maison ne lui fournit le texte 
de leurs dépositions, que modifié et traduit en 
latin, afin qu'il ne pût découvrir leur identité; on 
redoutait, paralt-il, des vengeances de la part de 
ses amis; on lui refusa naturellement les confron- 
tations qu'il réclamait. Les témoins, au nombre 
de quatre-vingts, affirmèrent que Févêque était 
hérétique et luthérien, qu'il avait accusé le pape 
Paul III d'entretenir une concubine et d'avoir une 
fille, qu'il avait médit du chapelet et assuré que 
la messe de saint Grégoire était une invention de 
moines et que le sang répandu du Christ suffisait 
à assurer le salut éternel, finalement qu'il avait 
fait présent du Beneficio à plusieurs personnes de 
marque. Vergerio fut interrogé le 5 et le 12 juin 
(1546); il présenta une défense orale; un mois lui 
fut accordé pour la mettre par écrit. Contrairement 
aux précédents, il continua à jouir de sa liberté. 
Vergerio reconnaissait dans sa défense la vérité 
de certaines accusations; il avouait avoir nié les 
légendes de saint Georges et de saint Christofe, 
avoir fait enlever des églises quelques images, 
mais c'était, disait-il, parce qu'elles étaient trop 
laides et s'il les avait quaUliées d'idoles, c'était 
simplement une façon littéraire de s'exprimer; il 
avait possédé des livres hérétiques, le Beneficio, le 
Sommario, le Pasquino, parce que son devoir de 
pasteur était de connaître les arguments dont se 
servaient les ennemis de l'Église ; il avait protesté 



VERGERIO. 



267 



contre l'invocation de plusieurs saints pour guérir 
certaioes maladies, mais non toutes les maladies 
en général; c'est ainsi qu'il avait réprimandé un 
moine qui montrait une dent de sainte ApoUonie 
en prétendant que c'était le seul remède contre les 
maux de dents. Au demeurant, il attestait qu'il 
était l'ennemi déclaré et convaincu des doctrines 
luthériennes. Trois défenseurs lui furent donnés 
et un grand nombre de témoins à décharge cités. 

Cependant le nonce reconnaissait que l'instruc- 
tion n'avait pas prouvé la culpabilité de Vergerio 
sur plusieurs points. L'avocat fiscal, Giovanni 
Maria Bucello, affirmait qu'il n'avait jamais vu 
« un meilleur pasteur catholique qui eût gouverné 
plus catholiquement son diocèse »; l'inquisiteur 
fra Marino parlait presque de même et se portait 
fort de la pureté de ses intentions dans une lettre 
adressée au cardinal Ercole Gonzaga, déjà plus 
d'à moitié convaincu ; il trouvait Vergerio irrépro- 
chable et aurait voulu proclamer en chaire qu'il 
était « absous et excellent prêtre ». Et il disait 
encore : <c Non seulement il n'a ni prêché ni ensei- 
gné l'hérésie, mais il a gouverné son diocèse avec 
tant d'esprit, de charité et de si bons résultats que 
jamais pasteur n'a pu mieux faire; sa vie ne sau- 
rait être critiquée, au dire même de ses adver- 
saires. » 

L'ambassadeur français intervint à deux reprises 
en sa faveur au nom du cardinal de Lorraine. 

Vergerio fut appelé de nouveau à comparaître le 
13 novembre de la même année (1546), mais il 



268 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

refusa d'assister au jugement, alléguant que cer- 
tains de ses témoins n'avaient pas été entendus et 
qu'on n'avait rien relevé contre lui. Ces atermoie- 
ments inquiétaient délia Casa, car il craignait 
que le procès « plairait plus à l'évêque qu'au 
pape », et il envoya tout le dossier à Kome dans 
un cofïre de Jinge adressé à la garde-robe du sou- 
verain pontife afin de le soustraire aux entreprises 
des amis de Vergerio. A Rome, on fut très eml)ar- 
rassé; Vergerio refusait de venir tantôt sous le 
prétexte qu'il manquait d'argent i, tantôt en allé- 
guant qu'il était malade, et l'on ne voulait rien ter- 
miner hors de sa présence, soit qu'on eût encore 
l'espoir de le ramener, soit qu'on redoutât quelque 
manœuvre de sa part ou qu'on ait eu la pensée de 
se saisie de sa personne quand il serait à Rome. 
Néanmoins, le 11 décembre (1546), ordre était 
donné au légat de Romagne de le considérer comme 
hérétique jusqu'à nouvel ordre et de le tenir en 
surveillance, mais il ne s'agissait là, ce semble, 
que d'une formalité^. 

Cependant l'hérésie se développait dans son 
diocèse. L'inquisiteur d'istrie, Pietro Celso, après 
avoir prêché trois jours à Trieste contre le luthé- 
ranisme, fut pour.>uivi dans les rues à coups de 
pierres et blessé grièvement le ï juillet 1547. Un 
représentant du Saint-Siège, Annibale Grisonio, 
fut envoyé à sa place avec des pouvoirs très éten- 



1. On lui fournit 50 écus. 

2. FoNTANA, Poe. Val., I» 407. 



VERGERIO. 



269 



dus pour faire une enquête ; il profita d'une série 
de disettes pour donner à croire aux populations 
que, si les vignes ne mûrissaient pas, si les trou- 
peaux étaient décimés, si les oliviers ne donnaient 
plus de fruits, la faute en était à Tévêque, et il 
conseillait de le lapider; en même temps, on opé- 
rait sur son ordre des perquisitions; ceux qui 
lisaient des livres hérétiques et ceux qui ne les 
livreraient pas étaient menacés du feu. Le con- 
seil des Quatorze de Capo d'Istria protesta. 

Le frère de Vergerio, évêque de Pola, venait de 
mourir en refusant les sacrements (1548) ^ ; sa cor- 
respondance fut saisie et fournit de nouveaux argu- 
ments aux accusateurs de Vergerio (19 janvier 
1549); d'autre part, le doge et le sénat prenaient 
parti contre lui. 

Un visionnaire, Francesco Spiera, occupait alors 
l'Italie 2; il avait mené jusqu'à quarante ans une 
vie de débauches et de prodigalités, puis soudain 
il se prit à étudier la Bible ; depuis ce moment 
il ne songea plus qu'à édifier les siens, exerça la 
médecine gratuitement en faveur des indigents, 
s'elforça d'amener sa femme et ses onze fils à ses 
idées; il ne parlait plus que de la miséricorde 
du Christ et de l'immortalité que Dieu accorde à 
tous par amour de son fils. A Padoue, dans la mai- 
son qu'il habitait, se réunissaient quantité de gens 
qui s'entretenaient avec lui sur les choses de la foi ; 



t. MoRONE, Diz. ErucL, vol. XVI, p. 24. 
2. CoELio sECONno cuRioNE, /Y. Sfieva Hist., s. 1., 1550. 
L. RoTH, Fr. Spiera's Lebensende, Nurenberg, 1829. 



— Cf. 



270 



COMMENT SE RÉPANDIT LA REFORME. 



Finquisiteur délia Casa s'émut de ces conciliabules. 
Spiera eut à comparaître devant lui et fît abjura- 
tion de ses erreurs. Mais aussitôt il se crut frappé 
de la colère de Dieu ; il eut des hallucinations; des 
crises nerveuses lui faisaient perdre la raison ; il 
se démenait, criait qu'il se sentait damné, que 
c'était « une terrible chose que de tomber dans les 
mains de Dieu » ; parfois, au contraire, sa parole 
était pleine de force, de bon sens et d'onction ; il 
était obsédé d'une idée fixe bien connue : Despe- 
rado œternœ Saliitis. 

L'Inquisition, inquiète de tout le bruit fait au- 
tour de cet énergumène et voulant arrêter le mou- 
vement de mysticisme qu'il commençait à provo- 
quer, le fit transporter à Gitadella* ; on perd 
ensuite s'a trace. Vergerio avait eu avec lui de longs 
entretiens, car il le considérait comme un exemple 
frappant de la rénovation opérée parla méditation 
des Écritures et il publia plus tard son apologie 
pour prouver qu'il était sincère et que ses propos 
étaient ceux d'un homme pieux et conformes à la 
vraie doctrine de l'église^. 



1. Cantu, vol. II, p. 125. 

2. La Historia di Fr. Spiera, Tubinge, 1551. Calvin écrivit sa 
vie pour la donner en exemple aux Français, aux Anglais et aux 
Allemands. 

« Le pape, dit-il, avec sa cour de larrons, pourrait le prendre 
pour exemple; de même que nos Français que leur légèreté em- 
porte par-dessus les nuages et accoutume, plus qu'il ne couTient, 
aux profanations de la religion ; les Allemands lents et peu aptes 
à reconnaître les jugements de Dieu ; les Anglais et les autres na- 
tions apprendront par lui avec quelle révérence et quelle hâte il 
faut recevoir le Christ resplendissant. » Francisci Spierae qui... 
historia, s. 1. n. d. Cet opuscule contient un éloge de Vergerio. 



VERGERIO. 



271 



Cet incident décida de ses hésitations. « Quand 
j'eus vu et entendu Spiera qui luttait désespéré- 
ment contre le jugement de Dieu, c'est-à-dire con- 
tre le péché, contre la mort, contre Tenter, je fus 
tellement pétrifié et frappé que toute pensée d'aller 
vers le pape et de m'incliner devant lui disparut 
de mon esprit », écrit-il^ Pris d'une ardeur de 
martyr, il s'écriait que lorsqu'on possède la vérité 
il faut l'annoncer sans crainte des légats et des 
inquisiteurs et il ajoutait qu'il brûlait du désir de 
se voir convoqué devant le tribunal du Saint-Office 
afin de pouvoir leur crier : « Me voici, où sont vos 
prisons, où sont vos flammes? » 

Le Saint-Siège n'hésita plus, mais délia Casa 
s'efforça de gagner du temps et Vergerio en profita 
pour se réfugier à Trieste, ce qui fit accuser le légat 
de négligence (12 janvier 154.9). La destitution de 
Vergerio, ordonnée par le tribunal inquisitorial, 
ne pouvait être proclamée que par un consistoire ; 
elle le fut le 3 juillet 154.9; un administrateur fut 
nommé pour gérer l'évêché de Capod'Istria. Délia 
Casa fit agréer pour cet office Tommaso Stella 
(21 août 1549). Ce ne fut que longtemps après que 
Vergerio fut excommunié et banni. 

La condamnation de Vergerio, bien que prévue, 

Cependant Calvin estimait qu'on avait dit bien des sottises à 
propos de Spiera. 

Il appréciait ainsi la biographie de Curione : « Hlstoriam non- 
dumperlegi : quantum tamen ex qualicunque inspectione judi- 
care ticet, aliquanto prudentius et gravius scripta est quam 
in episiolis a Cœlio ver sis. ii Calvin, Opéra, vol. XIII, col. 
359, août 1549. Cf. Comba, l nostri Protestanti, Florence, 1897. 

1. Historia di Fr. Spiera, 



•i70 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



l'inquisiteur délia Casa s'émut de ces conciliabules. 
Spiera eut à comparaître devant lui et fit abjura- 
tion de ses erreurs. Mais aussitôt il se crut frappé 
de la colère de Dieu ; il eut des hallucinations; des 
crises nerveuses lui faisaient perdre la raison ; il 
se démenait, criait qu'il se sentait damné, que 
c'était <( une terrible chose que de tomber dans les 
mains de Dieu » ; parfois, au contraire, sa parole 
était pleine de force, de bon sens et d'onction ; il 
était obsédé d'une idée fixe bien connue : Despe- 
ratio œterricP Salutis, 

L'Inquisition, inquiète de tout le bruit fait au- 
tour de cet énergumène et voulant arrêter le mou- 
vement de mysticisme qu'il commençait à provo- 
quer, le fît transporter à Citadella* ; on perd 
ensuite sa trace. Vergerio avait eu avec lui de longs 
entretiens, car il le considérait comme un exemple 
frappant de la rénovation opérée parla méditation 
des Écritures et il publia plus tard son apologie 
pour prouver qu'il était sincère et que ses propos 
étaient ceux d'un homme pieux et conformes à la 
vraie doctrine de l'église^. 

1. Cantu, vol. II, p. 125. .. ^ , . • . •. 

2. La Historia di Fr. Spiera, Tubinge, 1551. Calvin écrivit sa 
vie pour la donner en exemple aux Français, aux Anglais et aux 

Allemands. .14 

« Le pape, dit-il, avec sa cour de larrons, pourrait le prendre 
pour exemple; de même que nos Français que leur légèreté em- 
porte par-dessus les nuages et accoutume, plus qu'il ne convient, 
aux profanaUons de la religion ; les Allemands lents et peu aptes 
à reconnaître les jugements de Dieu ; les Anglais et les autres na- 
Uons apprendront par lui avec quelle révérence et quelle bâte il 
faut recevoir le Christ resplendissant. » Francisci Spterae qui... 
historia s. 1. n. d. Cet opuscule contient un éloge de Vergeno. 



VERGERIO. 



271 



Cet incident décida de ses hésitations. « Quand 
j'eus vu et entendu Spiera qui luttait désespéré- 
ment contre le jugement de Dieu, c'est-à-dire con- 
tre le péché, contre la mort, contre l'enfer, je fus 
tellement pétrifié et frappé que toute pensée d'aller 
vers le pape et de m'incliner devant lui disparut 
de mon esprit », écrit-il ^ Pris d'une ardeur de 
martyr, il s'écriait que lorsqu'on possède la vérité 
il faut l'annoncer sans crainte des légats et des 
inquisiteurs et il ajoutait qu'il brûlait du désir de 
se voir convoqué devant le tribunal du Saint-Office 
afin de pouvoir leur crier : u Me voici, où sont vos 
prisons, où sont vos flammes? » 

Le Saint-Siège n'hésita plus, mais délia Casa 
s'efforça de gagner du temps et Vergerio en profita 
pour se réfugier à Trieste, ce qui fit accuser le légat 
de négligence (12 janvier 1549). La destitution de 
Vergerio, ordonnée par le tribunal inquisitorial, 
ne pouvait être proclamée que par un consistoire ; 
elle le fut le 3 juillet 1549; un administrateur fut 
nommé pour gérer l'évêché de Capod'Istria. Délia 
Casa fit agréer pour cet office Tomraaso Stella 
(21 août 1549). Ce ne fut que longtemps après que 
Vergerio fut excommunié et banni. 

La condamnation de Vergerio, bien que prévue, 

Cependant Calvin estimait qu'on avait dit bien des sottises à 
propos de Spiera. 

Il appréciait ainsi la biographie de Curione : « Utstoriam non- 
dumperlegi : quantum tamen ex qualicunque inspectione judi- 
care licet, aliquanto prudentius et gravius scripta est quam 
in episiolis a Cœlio versis. » Calvin, Opéra, vol. XUI, col. 
359, août 1549. Cf. Combâ, / nostri Protestanti, Florence, 1897. 

1. Historia di Fr. Spiera. 



272 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



causa une grande émotion par toute l'Italie et une 
grande joie parmi les protestants qui voyaient un 
homme de sa haute réputation rejeté par le Saint- 
Siège dans leur parti. 

Vergerio s'enfuit à Brescia, de là dans laValte- 
line; il séjourna quelque temps à Poschiavo où 
s'était formée une petite église composée de deux 
cents Italiens dont la plupart étaient des lettrés et 
des gens de condition. Se sentant toutefois menacé 
dans cette retraite, il franchit la Bernina malgré le 
mauvais état des chemins et s'établit à Pontresina 
oii il prêcha avec succès^ Sa situation devint con- 
sidérable dans les cantons; il intervenait même 
dans la politique, favorisait les alliances, ména- 
geait l'intervention des troupes suisses dans les 
guerres étrangères ; il songea à établir une hiérar- 
chie en Suisse et même en Italie ; les couvents au- 
raient été supprimés, transformés en écolesou ven- 
dus, les membres du clergé réduits en nombre. 
Ces projets le mirent en conflit avec Luther et avec 
Gurione, il dut s'éloigner et mourut à ïubinge, 
le 4. octobre 1565, à l'âge de cinquante-neuf ans; 
il avait été sur le point de prendre femme une 

seconde fois. 

Depuis sa séparation d'avec la papauté, il l'avait 
attaquée avec sa violence coutumière; en 1556 
et 1560, il publia deux fascicules sur la papesse 



1. En novembre 1549, il se disposait à parcourir l'Allemagne. 
En 1550, Calvin écrit à Farel que Vergerio est à Genève. En 
juillet 1557, il est de nouveau à Genève. Opéra, vol. XIH, col. 448; 
vol. XIV, col. 34; vol. XVI, p. 508. 



VERGERIO. 



273 



Jeanne ; jusqu'à la fin il multiplia les libelles ; 
on y trouve plutôt des invectives que des doctrines ; 
Vergerio était surtout un polémiste. Il écrivit dans 
un de ses nombreux pamphlets : « Quoi qu'il 
m 'advienne, je ferai au pape une guerre éter- 
nelle..., toujours de tout mon pouvoir je m'éver- 
tuerai à prouver à ceux qui ne Je savent pas que 
la papauté est une imposture. » Ses fonctions 
épiscopales lui semblaient un péché ; il ne pou- 
vait souffrir le nom d'hérétique que certains 
lui avaient donné : « Celui-là seul est hérétique, 
disait-il, qui en vue d'avantages temporels et sur- 
tout par vanité et par ambition, imagine ou adopte 
des opinions fausses ou nouvelles. Celui qui avec 
un soin exact recherche la vérité, prêt à se corriger 
s'il se trompe, ne doit pas être compté parmi les 
hérétiques ». Évèques et cardinaux étaient égale- 
ment maltraités dans ses écrits, il les qualifie de 
(( morceaux de chair coiffés d'une mitre ». Vers la 
fin de sa vie, en 1562, il voulut réunir ses innom- 
brables libelles, traités, factums, diatribes, écrits 
soit en italien soit en latin ou traduits de FaUe- 
mand, et eu faire une édition; un premier volume 
de huit cents pages parut; on n'alla pas plus 
loin. 

Paul IV demanda à la ville de Capo d'ïstria l'ex- 
tradition d'un des neveux de Vergerio, Anulio. 
L'ambassadeur vénitien Navagero écrivait au con- 
seil des Dix, à la date du 21 mars 1556 : « Un 
secrétaire du souverain pontife et un commissaire 
de l'Inquisition sont venus me trouver au nom du 

LA RÉFORME RN ITALIE. 18 



374 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



pape et du cardinal Garafa et m'ont dit que, puis- 
que la République était si favorablement disposée 
envers la religion, elle devait ajouter à ses bons 
procédés encore celui-ci, c'est-à-dire livrer le 
neveu de Pietro Paolo Vergerio, qui était pire 
que lui en matière d'hérésie. Rien ne saurait faire 
autant de joie au pape^ » On ne sait quelle suite 
fut donnée à cette demande. 

Carnesecchi^. 

Pietro Carnesecchi fut, comme Vergerio, long- 
temps dévoué à l'Église romaine et pensait la 
servir en la réformant. Florentin de naissance, 
il demeura attaché à la famille des Médicis qui 
le couvrît de sa protection; Catherine de Médicis, 
en sa jeunesse, s'était liée d'amitié avec lui ; Clé- 
ment VII lui conféra des bénéfices et en fit l'un 
de ses secrétaires; il le nomma même protono- 
taire. 

Ce fut en cette qualité qu'il correspondit régu- 
lièrement à partir de 1533 avec le nonce à Venise'^, 



1. Venise, Archivio di Sfaio, Dispacci ai Capi dcl Consiglio, 
de Diecl, 1555-1558, busta 24. Behti, p. 23. 

2. Ant. Agostim, /'. Carnesecchi, Florence, 1899. Cantl, Eretici, 
vol. II, p. 422. Rir.oTTi, Délia Rivohizione protesta/lie, j). 320. 
Amante, p. 395. Dossier du procès, interrogatoires publiés parMAN- 
zoNi, Miscellanea di Storia llaliana, Turin, 1880, vol. X, p. 189 
à 373. Realencylilopadie fur Protestant ische Théologie..., 
vol. IX, p. 254. 

3. Le nonce était alors le fameux Girolarno Aleandro, l'un des 
plus fougueux adversaires delà Uéforine. Bibl. Vat. INunz. Venezia, 
vol. I, c. 187. Carnesecchi succédait à Giacomo Salviati. 



CARNESECCHI. 



275 



surtout en ce qui concernait l'hérésie; ce futur 
hérétique transmettait et recevait les instructions 
les plus secrètes à ce sujet. Fort instruit dans 
les Lettres latines ainsi que dans les Lettres grec- 
ques, ayant la parole facile et brillante, quelque 
peu poète à la façon de tant de gens, son 
ascendant était grand sur tous ceux qui rappro- 
chaient. Après la mort de Clément VII il par- 
courut ritalie pour s'instruire ; à Naples, il ren- 
contra Giulia Gonzaga qui y exerçait la souveraineté 
de son intelligence et de sa beauté; il y connut 
Valdès* et fréquenta les réunions qui se tenaient 
chez lui; il y connut aussi Ochino, Vermiglio, 
Caracciolo et ce fut alors sans doute qu'il com- 
mença à souhaiter qu'il y eût quelque chose de 
changé dans l'Église; déjà il avait des doutes sur 
l'existence du Purgatoire et sur l'efficacité de la 
confession mais, se couvrant de l'autorité de saint 
Augustin-, il ne pensait nullement sortir de la 
foi catholique en s'écartant sur ces points des idées 
admises à Rome (1536). 

De Naples il rentra dans sa patrie ; il y logea 
dans sa maison un certain temps le cardinal Pôle 
et l'évèque de Vérone, Giberti. Quelques années 
plus tard, vers 1541, on le trouve à Viterbe où, 
durant un an, il habita chez le cardinal Pôle et 



1. H l'avait déjà vu à Rome où il lui avait fait l'impression d'être 
un (( courtisan, homme de cape et d'épée et non un théologien », 
dit-il. 

2. Carnesecchi dépose dans son procès que, conformément à ce 
qu'a écrit saint Augustin, il faut admettre qu'il existe trois séjours 
différents pour les âmes des défunts. 



276 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



fit partie de ce cercle qu'avait groupé autour d'elle 
Vittoria ColonDa: c'est alors qu'il connut Priuli, 
Flaminio et aussi Vittorio Soranzo, Vergerio, 
Lattanzio Ragnone, Baldassare Altieri qui, plus 
ou moins, partageaient ses vues^. Il était en rela- 
tion depuis longtemps avec Morone, depuis 1527 
dit-il, dans un de ses interrogatoires; leurs pères 
étaient liés. En 1545, Carnesecchi vivait à Venise 
où il fit amitié avec Camillo Orsini, fort admira- 
teur du cardinal Pôle, de Priuli, de Flaminio. Les 
grandes dames de la Réforme, Giulia Gonzaga, 
Renée de France, Vittoria Colonna se plaisaient 
à le consulter sur des cas difficiles; leurs lettres 
figurèrent plus tard à son procès; sa correspon- 
dance avec Giulia Gonzaga, qui contient en effet 
des opinions et des appréciations hardies, est en 
partie chiffrée ^ ; Giulia et Carnesecchi usaient aussi 
de rinnocent stratagème de parler d'eux-mêmes 
à la troisième personne". 

De plus en plus Carnesecchi penchait vers le 
protestantisme sans jamais toutefois prendre les 
allures d'hostilité déclarée de Vergerio ou d'Ochino. 
Il considéra la mort de Valdès comme un malheur 
public. « Valdès, dit-il, était un des rares hommes 
dont l'Europe pût se vanter; ses écrits sur les 
épîtres de saint Paul le prouvent, de même que 
ce qu'il a dit sur les psaumes de David; c'était 

1 Déposition de Carnesecchi dans son procès. 

2 Ainsi le mot Resoluzione était remplacé par 21, Opinione par 
13 le nom d'isabella Brisegna par 55 et celui de Giulia, par 
modestie sans doute, est figuré par un double zéro. 

3 Amante, Giulia Gonzaga, Bologne, 1896. 



CARNESECCHI. 



277 



' 



dans ses actes, dans ses paroles, dans ses conseils, 
un homme d'une grande sagesse; il dirigeait avec 
une parcelle d'âme un corps débile... » Et, faisant 
un triste retour sur le temps heureux qu'il avait 
passé près de lui, il écrivait : « Avouons-le, Flo- 
rence est une belle ville au dedans et au dehors, 
on ne peut le nier, mais Faménité du site de Na- 
ples, son éternel printemps en font un lieu plus plai- 
sant encore; la nature semble s'y réjouir » (1541). 
Il appelait les protestants déclarés ses frères, les 

élus de Dieu. 

Ses voyages, ses propos, ses relations avaient 
mis l'Inquisition en éveil; une enquête fut or- 
donnée; on l'accusait de partager les idées de 
Vergerio, de s'être fait le protecteur de certains 
hérétiques en fuite et de prédicateurs suspects de 
semer le mauvais esprit, de les avoir aidés de 
ses conseils, de leur avoir donné de l'argent. 
Fort de la protection du grand-duc Cosme de 
Médicis et de la reine Catherine de Médicis, Car- 
nesecchi affronta le procès et se défendit si habi- 
lement qu'il en sortit indemne (1546). La France 
où tant de personnes partageaient ses idées l'atti- 
rait, il s'y rendit et, à Lyon comme à Paris, fréquenta 
les principaux novateurs ; il revit la reine Cathe- 
rine de Médicis puis retourna en Italie et se fixa 
de nouveau pour un temps à Venise (1553-1554) * 
où vivait Lattanzio Ragnone devenu ouvertement 
ministre protestant et avec lequel il se plaisait 

1. Déposition de Carnesecchi. 



278 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORMK. 



à converser (1552). Cependant tant que dura le 
pontificat de Ju1(îs III, on ne songea pas à Fin- 
quiéter; il en fut autrement à l'avènement de 
Paul IV; en octobre 1557, le Saint-Office le cita à 
comparaître à Rome, ce qu'il refusa; comme le 
sénat vénitien, conformément à sa jurisprudence, 
s'opposa à son extradition, le Saint-Office dut se 
contenter de le déclarer coupable et de le con- 
damner par contumace (mars 1558). Ce fut alors 
sans doute que fut confisquée l'abbaye qu'il avait 
dans le royaume de Naples et dont le cardinal de 
Trani bénéficia; il semble qu'une autre abbaye 
dont il était également titulaire et qui se trouvait 
à Ferrare, ne lui fut enlevée que plus tard, lors 
de sa condamnation; elle rapportait 1.800 écus ; 
le cardinal Comendone en obtint le bénéfice. 
Cependant Carnesecchi s'adonnait à l'étude; son 
ami Gelido écrivait à la date du 9 juin 1558 : 
« Il s'est retiré dans une maison dont il a fait une 
prison bonnête ; il s'entretient avec ses livres et 
avec ses pensées qui, le plus souvent, sont diri- 
gées vers le Ciel; privé du commerce des hommes, 
il goûte celui des anges; son exil lui sera aussi 
salutaire qu'à Boèce sa prison. » Cette retraite 
était, à vrai dire, en partie dictée par la prudence; 
Garnesecchi voulait se faire oublier; il craignait 
que la fermeté du gouvernement vénitien ne vint 
à faiblir et se disposait même à gagner Genève 
quand le pape mourut. 

Chaque nouveau pape faisait examiner l'affaire 
de Carnesecchi dans les vues qui lui convenaient ; 



CARNESECCHT. 



279 



Pie IV était un Médicis, il manda Carnesecchi qui. 
cette fois, n'hésita pas à se rendre à Rome, lui 
permit de préparer sa défense en toute liberté 
et de plaider sa cause personnellement devant 
lui, le déclara absous de toutes les imputations 
portées contre lui, bon catholique et fidèle servi- 
teur de l'Église (1561). Mais Pie V lui succéda 
qui entendait de tout autre manière la répres- 
tion de l'hérésie. Il écrivit de sa propre main à 
Cosme insistant pour obtenir la livraison de son 
hôte : « Pour une raison qui importe au respect 
de la divine Majesté et de la religion catholique, 
nous mandons auprès de toi notre Maître du 
palais; nous aurions envoyé le cardinal Pacecco 
n'avaient été les chaleurs actuelles. Ayez en lui 
la même confiance qu'en nous... Nous vous en- 
voyons notre bénédiction apostolique » (20 juin 
1566). Le grand-duc se trouvait à table quand lui 
parvint cette missive et Carnesecchi était son 
hôte. Quand ils eurent fini, Cosme le livra di- 
sant que si le pape lui avait demandé son fils, il 
n'eût pas hésité davantage ^ Peut-être pensait-il 
que Carnesecchi sortirait de cette nouvelle épreuve 
comme des autres, sa conduite ultérieure tend à 
le faire croire. En tout cas, le pape lui montra 
une grande reconnaissance de cette soumission. 
« Si tous les princes de la chrétienté agissaient à 
votre exemple, lui disait-il, les choses de la reli- 
gion prendraient un meilleur cours. » 

1. L. Bruni, Cosimo I de Medici e il processo d'eresia del 
Carnesecchi, Turin, 1891. 



280 



COMMENT SE RÉPANDIT LA REFORME. 



Le procès de Carnesecchi commença dès son 
arrivée à Rome, le V juillet 1566 ^; les cardinaux 
Pacecco, Gambara, de Pise (Rebiba) et de Trani 
(Scotti) dirigèrent l'enquête et rendirent la sen- 
tence; ce fut long et minutieux; la procédure qui, 
par un heureux, hasard a été conservée, montre 
avec quel soin le Saint-Office menait les affaires 
de ce genre ; plus de quatre cents témoins furent 
cités; il s'agissait non seulement de prouver de 
façon irréfragable la culpabilité d'un personnage 
aussi universellement écouté que Tétait Carne- 
secchi, mais aussi de lui arracher le secret des 
opinions de ce grand nombre de personnes qu'il 
avait fréquentées et avec lesquelles il s'était inti- 
mement entretenu; ses interrogatoires forment un 
volume^ ; on voulut savoir de lui ce que pensaient 
de plus secret sur l'Église, sur la papauté et les 
papes, et Vittoria Colonna, et Giulia Gonzaga, et 
Caterina Cibo, et Spadafora, et le cardinal Pôle, 
et le cardinal Morone, et Merenda, et Priuli, à 
n'en citer que quelques-uns. Dès le commencement, 
son procès tourna mal ; l'envoyé florentin Balbi 
écrivait à son maître à la date du 20 juin 1567, 
qu'on avait saisi dans ses papiers des copie3 de 
nombreuses lettres dans lesquelles se trouvaient 
les paroles les plus malsonnantes à l'égard du pape. 
(c II est indiscutable, écrivait-il, que c'est un héré- 



1. Le premier des interrogatoires conservé est du 8 juillet 1566. 

'}.. GiBBiNGS, Reports of the trial and marlijdom of P. Car- 
nesecchi, Dul)lin, 1856. M4NZ0NI, Miscellanea di Storia Italiana, 
Turin, 1870, vol. X, p. 189 à 573. 



CARNESECCHI. 



281 



tique endu;:'ci et il court grand danger de mort. » 
Tout au plus pouvait-on espérer que sa peine serait 
réduite à la prison perpétuelle. On releva contre 
lui trente-quatre chefs d'accusation dont les prin- 
cipauxétaient qu'il avait prétendu : 

Que la justification s'acquiert par la seule foi, 
que nous n'avons le libre arbitre que pour le mal 
et qu'il est impossible de suivre les préceptes du 
Décalogue surtout les deux premiers, qu'il n'y 
avait dans les Écritures rien qui justifiât les indul- 
gences, qu'il n'y avait aucune obligation de se 
confesser, que le purgatoire était douteux et que 
le deuxième livre des Macchabées où il est ques- 
tion des prières pour les morts, était apocryphe, 
que la transsubstantiation est contestable et qu'on 
devrait communier sous les deux espèces, que le 
pape était le premier des évêques par une sorte 
d'excellence non par autorité, que certains ordres 
monastiques devaient être réprouvés comme pares- 
seux, que les ordres mendiants devaient l'être 
aussi comme soustrayant le pain des pauvres, que 
les moines ne devraient pas être soumis au vœu 
de chasteté qui est un don de Dieu, que les pèle- 
rinages ne servent à rien, qu'on pouvait manger 
ce qu'on voulait sans s'astreindre aux jeûnes ni 
aux privations, que Christ étant le seul interces- 
seur entre les créatures et le créateur, il est super- 
flu d'invoquer les saints... 

On lui reprochait encore d'avoir recommandé 
« à une princesse d'Italie » deux apostats en 
termes si affectueux et si chaleureux « qu'il n'au- 



282 



COMMENT SK RÉPANDIT LA RÉFORME. 



rait pas fait plus s'il s'était agi de deux mission- 
naires allant prêcher la foi chez les Turcs » ; et 
ces apostats voulaient ouvrir des écoles dans le 
domaine de cette princesse pour y enseigner à 
leurs élèves un catéchisme hérétique î D'ailleurs 
le Saint-Office s'était emparé d'eux et leur culpa- 
bilité était avérée. 

En outre, Carnesecchi avait été dépositaire 
d'une somme de 100 écus appartenant à Isa- 
bella Brisegna qui s'était enfuie chez les héré- 
tiques. 

Toutes les anciennes accusations relevées contre 
lui depuis l'année 154-0 et dont il avait été absous 
par Pie IV, furent reprises et considérées comme 
fondées. Il fut mis à la torture et se reconnut cou- 
pable de bien des choses dont, ensuite, il se déclara 
innocent. En vain le grand-duc continuait-il ses 
démarches; le pape lui répondait que, s'il s'agis- 
sait d'un meurtrier qui aurait tué dix personnes, il 
écouterait ses raisons, mais que Carnesecchi étant 
examiné par une commission de cardinaux, il ne 
pouvait intervenir ; comme il insistait, les cardi- 
naux lui proposèrent d'examiner lui-même les piè- 
ces du procès. Catherine de Médicis, de son côté, en 
demanda copiée Le 30 mai (1567), il ne s'agissait 
plus que de savoir si Carnesecchi serait livré au 
bras séculier, c'est-à-dire exécuté, ou condamné à 
la prison perpétuelle. Cependant on hésitait encore 
à trancher le procès ; plusieurs moines s'évertuaient 

1. C'est apparemment cette copie qui passa au xviu* siècle à 
Dublin et dont le texte a été publié. 



CARNESECCHI. 



283 



à lui faire répudier ses erreurs ^; le plus acharné à 
cette œuvre était un prédicateur tort en vogue, le 
capucin Girolamo Pistoia^ (23 septembre 1567). 

Le dimanche 21 septembre 1567, Carnesecchi fut 
conduit dans l'église de S. Maria délia Minerva 
avec plusieurs autres hérétiques et là, en présence 
de vingt-deux cardinaux, devant la tombe du pape 
Clément VII qui avait été son protecteur aux pre- 
miers temps de sa vie, Carnesecchi entendit le juge- 
ment qui le livrait au bras séculier en recomman- 
dant selon la formule prescrite qu'il ne lui fût point 
fait de mal « senza pericolo di morte et effusione di 
sangue ». La sentence portait qu'il serait dégradé 
auparavant par l'Église et privé de tous ses béné- 
fices et de toutes ses dignités; on lui retira dans la 
sacristie ses vêtements et on lui mit le sanbenito 
avec des flammes rouges peintes sur fond jaune ; 
alors il s'écria : « Voici le rochet que j'attendais 3. » 
Le 1" octobre au matin, il fut extrait de la prison 
Torre di Nona où on l'avait transféré et conduit sur 
la place qui précède le pont Saint-Ange et qui est 
toute voisine ; Carnesecchi avait voulu s'y rendre 
en habits de fête ; il avait mis du linge neuf et 
des gants ; jusqu'au bout on s'efforça de le faire 
abjurer ; ses réponses ambiguës permirent de 
diminuer la rigueur de sa peine; il eut la tête tran- 
chée avant d'être brûlé ; le bourreau avait reçu 



1. A. Bertolotti, Martiri del libero pensiero, p. 40. 

2. Zaccaria Boverio, Ànnali dei Cappuccini, vol. I, p. 882, a 
écrit sa biographie. 

3. Cod. Vat. Urb., 1040, fol. 442. 



284 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



CARACCIOLO. 



285 



le 30 septembre 4 écus pour le prix des fagots, des 
fascines et du charbon dont il avait fait usage 
ainsi que pour avoir aiguisé sa hache. Contraire- 
ment à la coutume, ses cendres furent portées dans 
une église par les moines qui l'avaient assisté ^ 

Caracciolo'^. 

Galeazzo Garacciolo est, parmi les propagateurs 
de la doctrine protestante, l'un des seuls qui eût une 
haute naissance ; sa famille avait donné neuf cardi- 
naux à rÉglise ; son père, le marquis Colantonio, 
avait servi sous les ordres du prince d'Orange, 
rempli plusieurs missions auprès de Charles-Quint 
et exercé les fonctions de conseiller à la cour du 
vice-roi 'de Naples. Galeazzo, qui naquit en jan- 
vier 1517, eut titre de chambellan et de chevalier 
de la clé d'or. La parole de Valdès le troubla ; il 
fréquenta chez lui, fut assidu aux prédications de 

1. Rkktollotti, p. 43. 

2. Cantu, Eretici, vol. II, p. 81. Nicolao Baluani, Vila di Ga- 
racciolo, Genève, 1587, trad. par Vincenzo Minutoli, d'après Balbi, 
Genève, 1681, ot par Teissier de l'Estanc, Amsterdam, 1681. News 
fromltaly ofa second Moses or the Life of Galeacus Caraccio- 
lus from the Italian, by Th. Beza, and Ihea into English by 
Crashow, Londres, 1608. J. B. G. Galiffe, Notices généalogiques 
sur les familles genevoises, Genève, 1884, vol. V. Du même, Le 
Refuge italien de Genève, Genève, 1881. De Thol, Histoire Uni- 
verselle, Londres, 1734, vol. IX, p. 534, chap. lxxxiv. 

Jean Antoine Caraccioli, évêque de Troyes, né an commence- 
ment du ivi" siècle, devint également protestant. Il était le troisième 
fils du maréchal de France, né en 1480, mort à Suze en 1550. Voir 
Arturo Pascal, Rome, 1915. 

Le cardinal Marino Caraccioli, né en 1462, avait été envoyé par 
Léon X en Allemagne pour obtenir de l'empereur qu il lui livrât 
Luther. 



Vermiglio, partagea leurs idées avec l'ardeur d'un 
néophyte ; dès ce moment son plus grand désir fut 
d'abandonner la vie qu'il menait pour s'adonner 
tout entier aux méditations religieuses ; mais bien 
des obstacles s'y opposaient ; son rôle à la cour 
était considérable ; son père était un adversaire 
résolu des tendances nouvelles et fondait sur son 
fils les plus grandes espérances ; sa femme, Vittoria, 
héritière du duché de Nocera, le détournait de ses 

desseins. 

Cependant ses fonctions de chambellan l'ame- 
naient à faire de fréquents voyages en Allemagne 
et, comme Vergerio, il y apprit à apprécier les 
promoteurs du mouvement protestant ; en 15i2 il 
se trouva assister à la diète de Ratisbonne au cours 
de laquelle la suprématie du Saint-Siège fut discu- 
tée ainsi que la question du célibat des prêtres. A 
chaque fois qu'il repassait les Alpes, il se sentait 
plus gagné aux idées des novateurs ; une visite 
qu'il fît à Vermiglio dans sa retraite de Strasbourg, 
décida de sa vocation. Alors que le plus bel avenir 
lui semblait réservé et qu'une vie toute de luxe et 
de plaisirs s'ouvrait devant lui, à l'âge de trente- 
cinq ans, en 1551 (21 mars), il abandonna famille 
et patrie, n'emportant que 2.000 ducats i. Plusieurs 
de ses amis persuadés par lui résolurent de l'ac- 
compagner, mais leur zèle ne dura guère et, arrivés 
aux confins du royaume, ils abandonnèrent Caroc- 
ciolo et rentrèrent chez eux. « Un homme de maison 

1 En février 1551, BuUinger écrit à Calvin qu'il l'a chargé de 
lui porter des lettres. Calvin, Opéra, vol. XIV, col. 43. 



\A 



286 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



ancienne et de grand parentage, dit Calvin, floris- 
sant en honneurs et en biens, ayant femme noble et 
chaste, belle compagnie d'enfants, repos et con- 
corde en sa maison, bref, heureux en tout ce qui 
concerne l'état de cette vie, pour se ranger sous 
l'enseigne du Christ a volontairement abandonné 
le lieu de sa naissance, n'a point fait difficulté de 
laisser sa seigneurie, un pays fertile et plaisant, 
grand et riche patrimoine..., a quitté père, femme, 
parents et alliés et, après avoir abandonné tant 
d'allèchements du monde, se contentant de notre 
petitesse, vit frugalement et selon la façon du 
commun peuple ^ » 

De ce moment, commença pour lui une exis- 
tence toute de traverses et d'angoisses ; il s'était 
d'abord 'rendu à Augsbourg (26 mai 1551), mais 
l'empereur Charles-Quint l'ayant mis hors la loi, 
il se réfugia à Genève (8 juin) où Lattanzio Ragnone, 
le confident de Carnesecchi, arriva deux jours plus 
tard ; celui-ci le mit en rapport avec Calvin. 

Sa fuite eut, comme celle d'Ochino niais pour de 
tout autres raisons, un grand retentissement en 
Italie ; sa haute situation mondaine donnait un 
tel poids à sa résolution que tout fut mis en 
œuvre pour le ramener ; l'Église et sa famille uni- 
rent leurs efforts ; le Saint-Siège lui donna un sauf- 
conduit avec lequel il vint à Vérone où son père 
s'était rendu ; sa femme aussi accourut ; il y eut 
de tragiques entrevues ; on lui représenta que, par 

1. Commentaires SU1' l'Epitre aux 6'ori?ii/îieH5, Strasbourg, 1546, 
en latin et en français, Genève, 1547. Cf. Cani l, Eretich\o\, II, p. 82. 



CARACCIOLO. 



287 



son obstination, il compromettait l'avenir des siens, 
car l'empereur s'apprêtait à confisquer ses biens; 
qu'en se montrant moins intransigeant, « il sauve- 
rait son père du tombeau, sa femme du désespoir, 
ses enfants du déshonneur et la ville de Naples de 
l'affliction ». Caracciolo demeura cependant iné- 
branlable dans ses intentions (juin-avril 1553). 

Lorsque Paul IV monta sur le trône deux ans 
après, Colantonio le sollicita en faveur de son fils 
qui se trouvait être, par sa mère, neveu du pape ; 
il obtint qu'il pourrait résider en territoire véni- 
tien ; bien plus, le Saint-Siège lui aurait permis, s'il 
avait repris sa vie antérieure, de vivre à sa guise 
et de ne s'astreindre à aucune pratique de l'Église 
catholique. Son père vint le presser d'accepter ; 
leur rencontre eut lieu à Mantoue ; Caracciolo 
repoussa toutes les sollicitations et son père dut 
s'éloigner; il l'accompagna jusqu'à la frontière 
du pays vénitien, après quoi il s'en fut à Ferrare 
où Francesco Porto le présenta à la duchesse, si 
accueillante aux protestants. Il rentra à Genève le 
l^j- octobre 1555. 

Calvin célébra sa fermeté en dédiant la deuxième 
édition de ses Commentaires sur les psaumes « au 
très illustre Seigneur et plus noble encore par sa 
vertu que par sa haute naissance, Galeace Carac- 
ciolo » (13 janvier 1556)^. 

Une dernière épreuve était réservée à Caracciolo ; 
sa femme voulut, encore une fois, tenter de le rame- 

1. Dan:- l'ôdition de 1558, la préface est une autobiographie apo- 
logétique. 






288 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



CARACCIOLO. 



289 



ner ; une entrevue fut convenue à Lésina, sur la 
côte dalmate, en face du rivage napolitain mais, 
au lieu de sa femme, ce furent ses deux fils, Golan- 
tonio et Carlo, qui vinrent le trouver, sa femme 
n'ayant pu, disait-elle, affronter le voyage ; Carac- 
ciolo se décida alors à l'aller rejoindre dans leur 
château de Vico^ ; cette détermination n'était pas 
sans quelque danger; il est vrai que la cité de Goire 
avait récemment accordé à Garacciolo le droit de 
cité, faveur rare qui lui conférait une sorte d'im- 
munité, car le Saint-Siège avait grand intérêt à ne 
pas entrer en conflit avec les Ligues grises. Toute 
la famille de Garacciolo était assemblée dans le 
château ; son père, sa femme, ses enfants s'épui- 
sèrent à lui arracher quelques concessions; quand 
il partit, 'sa plus jeune fille, âgée de douze ans, 
« jeta de si sensibles cris que le cœur le plus bar- 
bare n'aurait pu se détendre de s'en laisser atten- 
drir- ». Rien ne put ébranler sa décision. 

Cependant Galvin était dans l'appréhension , car 
il redoutait d'une part que Garacciolo ne tombât 
entre les mains de rioquisition pendant son voyage 
en Italie et, d'autre part, son absence de Genève 
avait amené un certain désarroi dans la commu- 
nauté. 

Les protestants italiens de Genève avaient com- 
mencé par se réunir dans la chapelle du cardinal 
d'Ostie (15i^2), puis dans le temple de la Made- 

1. Ville maritime de la Capitanate, dite délia Baronia, pour la 
distinguer des autres. 

2. Balbani, Vie de Garacciolo, Genève, 1681, trad. 



leine*; Gelso Martinengo de Brescia devint leur 
ministre; à sa mort survenue en juillet 1557, de 
graves discussions éclatèrent au sujet du dogme de 
la Trinité ; Galvin pensa y mettre fin en rédigeant 
une « confession de foi » ; elle fut loin d'être 
acceptée de tous; Francesco de Padoue, Nicolo 
Gallo, Valentino s'élevèrent bruyamment contre 
la doctrine que Galvin voulait imposer et la que- 
relle envahit toute la ville ; Calvin lui-même en fit 
part à Garacciolo en le priant de hâter son retour 
(19 juillet 1558)2. 

Mais bientôt Garacciolo mit Galvin dans un étrange 
embarras ; il s'ouvrit à lui de son désir de prendre 
femme à Genève; ayant rompu tout lien avec sa 
première femme, il se considérait comme dégagé; 
Galvin hésitait; c'ét'ait la première fois qu'un cas 
pareil se présentait ; il craignait en prêtant les mains 
aux désirs de Garacciolo de provoquer un grand 
scandale dans l'Église protestante tout entière et, 
s'il mettait obstacle à son dessein, de le rebuter, de 
l'irriter, de le rejeter peut-être dans le giron de 
l'Église catholique. De violentes discussions s'enga- 
gèrent à ce sujet à Genève et dans les nombreuses 
églises qui suivaient Galvin. Les uns rappelaient 
que l'Évangile de saint Mathieu dit (xix, 6) que ce 
que Dieu a uni ne doit pas être séparé par l'homme , 
et que saint Paul a écrit, dans sa première aux 
Corinthiens (vu, 12) : « Si un homme fidèle a une 

1. J. B. G. Gauffe, Le refuge italien, Genève, 1881. 

2. Lettres françaises de Calvin, publiées par J. Bonnet, Paris, 
1854, vol. II, p. 206. Calvin, Opéra, vol. XVII, col. 255. 

I,A RÉFORME EN ITALIE. 19 



290 



COMMENT SE RÉPANDIT LA REFORME. 



femme infidèle et qu'elle consente à vivre avec 
lui, qu'il ne se sépare point d'elle. » Mais d'autres 
rappelaient ce passage du même évangile (xix, 29) : 
« Quiconque aura quitté à cause de mon nom ses 
frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa 
femme, ou ses enfants, ou ses terres, ou ses mai- 
sous, recevra le centuple et héritera de la vie 
éternelle », et ils en concluaient que Garacciolo 
ayant quitté sa femme, avait droit d'en reprendre 
une. 

L'aliaii e fut portée devant le consistoire ecclésias- 
tique et devant les magistrats civils; le sénat gene- 
vois mit Vittoria en demeure de venir ou de don- 
ner ses raisons dans un délai de deux niois^ après 
quoi il accorda au marquis une sentence qui le 
libérait de son premier mariage et « le mettait en 
possession d'en contracter légitimement un nou- 
veau ^ ». 

Il s'agissait en fait pour Garacciolo d'épouser 
une veuve d'une quarantaine d'années-^ Anna Fra- 
mery, venue tout récemment de Rouen à Genève 
par suite de ses opinions religieuses. Le mariage 
se fit en janvier 1560 et « ils vécurent en union de 
volonté comme de religion «.Ils vécurent d'ailleurs 
pauvrement, car Galeazzo avait renoncé à ses biens 
comme à ses titres. Gependant les personnages de 
marque qui passaient par Genève tenaient à hon- 
neur d'aller chez lui ; c'est ainsi qu'il reçut la visite 

1. Calvin, Opéra, vol. XVU, coU 509, mai 1559. 

2. Balba.ni, trad., p. 136. 

3. Garacciolo avait quarante-trois ans. 



GARACCIOLO. 



291 



d'Ottavio Farnèse, d'Alfonso d'Esté, fils de Renée 
de Ferrare, et du prince de Salerne. 

Calvin mort (156/*), il y eut quelques difficultés 
entre Garacciolo et le consistoire qui redoutait sa 
trop grande influence, mais il ne quitta point 
Genève; les siens cependant n'avaient pas renoncé 
à le détacher de sa foi ; un théatin lui fut envoyé 
qui lui offrit de l'argent, la réhabilitation, la sécu- 
rité ; il lui annonça que son fils était entré dans les 
ordres et recevrait sans doute avant peu d'amples 
bénéfices si l'attitude de son père n'y mettait 
obstacle. Mais cette tentative ne réussit pas mieux 
que les autres. Le consistoire finit par expulser le 
moine. Longtemps après, on envoya à Garacciolo 
un fameux prédicateur, mais, quand il parvint à 
Genève, Carracciolo était mort (7 mai 1386), à l'âge 
de soixante-neuf ans. 

En 1566, un de ses fils, Nicolao Antonio, marquis 
de Vico, fut poursuivi pour diverses peccadilles 
sentant l'hérésie ; il avait accepté de recevoir des 
lettres de son père et même récompensé les per- 
sonnes qui les avaient apportées, au lieu de les 
faire arrêter; il avait dit que, s'il en possédait les 
moyens, « il aurait agi comme le doit un fils à 
regard de son père, en lui faisant tenir quelque 
somme » ; d'autre part, il avait secouru et caché 
chez lui des hérétiques et entre autres, malgré les 
avis de sa mère et de tous les siens, un certain 
Giovanni Verdoni qui n'observait aucunement les 
jeûnes et abstinences; bien plus, il avait fait dis- 
paraître des pièces compromettantes pour lui et 



202 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



trouvé des témoins en sa faveur; en conséquence, 
il fut condamné à une amende de 500 ducats en 
faveur de l'hôpital S. Giovanni de Naples, « afin, 
dit l'acte, qu'il apprenne à vivre désormais avec 
moins de témérité et de malignité. » Il dut, pour 
s'acquitter de cette amende de 500 ducats, en 
verser 948 plus 6 giuli, à cause des droits ^ (20 mars 
1566)! 

Flaminio. 

Parmi ces ardents prédicateurs et ces théologiens 
avisés, se rencontra un poète, délicat et instruit, 
Marco Antonio Flaminio^; il fut lié d'amitié avec 
les plus déterminés hérésiarques et on le tient 
pour hérétique '\ mais, s'il partagea leurs pensées, 
ce fut le plus ingénument du monde; plus que 
pour aucun autre, on peut dire de lui qu'il était un 
hérétique sans le savoir. 

Son père, Giannantonio, s'était fait un nom dans 
les Lettres; à vingt et un ans, en 1485, il ensei- 
gnait la littérature à Serravalle. dans la province 
de Trévise; c'est là que naquit Marcantonio, en 
1498; quand il avait seize ans, son père le chargea 
de porter au pape Léon X qui venait d'être élu, un 

1. Rivista Chrisliana, an. VII (1879), fasc. XII, p. 497. 

2. TiRABOsciii, vol. VII, lib. III, g XXX, p. 1354. Cantu, Eretici, 
Yol. I p. 399. Gyualdus, De Poetis nostrorum temporum. J. 
Addington Symonds, Renaissance iti Italy, Londres, 1904, vol. II, 

p. 364. 

3. En Italie, on qualifiait d'hérésiarques non seulement les créa- 
teurs d'hérésies mais ceux qui les propageaient; l'Inquisition établit 
des catégories très nettes k ce sujet. 



FLAMINIO. 



293 



recueil de Sylves, en même temps qu'une lettre 
au cardinal Cornaro; le jeune homme fut présenté 
au pape, lui lut les vers dont une partie était de 
de lui et Fautre de Giannantonio et en reçut des 
éloges sans doute mérités, mais dont on était pro- 
digue alors à la cour pontificale. Quelques années 
plus tard, il revint à Rome, soutint contre le pape 
une discussion qui remplit l'assistance d'admira- 
tion pour son savoir ainsi que pour Félégance et 
la faciUté de sa parole, et s'en retourna comblé de 
présents et d'applaudissements. Bien accueilli par- 
tout, recherché par les plus fameux écrivains de ce 
temps, Castiglione, Sannazarro et Sadeleto, Fla- 
minio passa plusieurs années à parcourir Fltalie, 
résida à Naples, à Rome, à Urbino; se trouvant à 
Gènes, il fut Fhôte de Sauli, comme lui lettré, phi- 
losophe et humaniste. L'évêquede Vérone, Giberti, 
le prit à son service; Giberti était un esprit des 
plus fins, grand amateur de l'antiquité et adepte 
sur quelques points des idées nouvelles, lesquelles 
étaient d'ailleurs assez librement discutées à 
Vérone ; Flaminio dut y être initié, s'il n'avait déjà 
appris à les connaître à Naples dans Fentourage de 
Valdès. Pendant son séjour à Vérone, il traduisit, en 
latin, une partie de la Métaphysique d'Aristote et la 
dédia au pape Paul III (1536) ^ Soit penchant, soit 

1 M Antonii Paraphrasis in duodeclmum Aristotelislibrum, 
Venise! 1536. Réimprimé à Paris en 1547. Le 19 novembre 153/, 
Paul m accorda à Flaminio le privilège de la vente de son Para- 
phrasis in duos et trigenta psalmos, pour une période de dix 
ans. Les contrevenants étaient menacés d^excommunication et d une 
amende de 100 ducats. Arch. Vat., Arm. 41, vol. VIII, n. 162. 



294 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



FLAMINIO. 



295 



k 



nécessité, il s'adonnaità des travaux de traduction, 
seulement il prit dès lors pour texte, non plus des 
œuvres profanes, mais les Écritures saintes ; ainsi, il 
mît les psaumes en odes latines, ouvrage qui fut plus 
tard inscrit dans l'Index, mais dont personne ne mit 
alors en doute la parfaite orthodoxie et que Ton con- 
sidéra comme une merveille. Sa santé l'avait ramené 
à Naples vers la fin de l'année 1538, alors précisé- 
ment qu'on s'y passionnait pour les problèmes théo- 
logiques. L'influence de ce milieu détermina sa 
vocation. Déjà, en 1537, il écrivait à Pietro Pam- 
filio, écuyer tranchant de la duchesse d'UrbinoS 
qu'il avait dit adieu à toute étude, hormis celle des 
livres saints et qu'il se proposait de consacrer le 
reste de sa vie à méditer sur la foi chrétienne : 
« Quand lés chaleurs seront passées, lui disait-il, je 
relirai avec soin, s'il plait à Dieu, le Nouveau Testa- 
ment et les œuvres de saint Augustin^. » Il entra 
dans le cercle choisi qui s'était formé autour de 
Vittoria Colonna^ et du cardinal Pôle; Carnesecchi 
rapporte dans un des interrogatoires, qu'il passait 



1. GiuliaVarano, fiUede Caterina Ciboel femmedeGuidobaldon 

délia Rovere. 

2. DioNiGi Atanagi, De le Letlere di tredici nomini illustri, 
Rome, 1554. Vergerio publia en 1555 une réfutation de cet ouvrage. 

3. Quand elle mourut, en 1547, il lit ces vers en son honneur : 

Son esprit était pur, ses mœurs étaient pures. 

Sa Tertu était active, son humeur d'une sainte, 

Son âme céleste, son érudition rare. 

Sa parole plus suave que le nectar, 

Sa noblesse passait toute autre, son aspect 

Etait plein de dignité; opulente. 

Ses biens et sa demeure appartenaient aux î«ens de bien. 



des heures en causeries avec la marquise alors 
qu'elle s'était retirée à Vilerbe*. 

Les véhémentes prédications de Savonarole 
avaient certainement frappé son esprit dans sa 
jeunesse ; il lui dédia ces vers : 
Tandis que les flammes cruelles, Jérôme, dévorent tes mem- 
La foi, ses sacrés cheveux épars, [l>l^e^ 

Pleure et dit : 0, flammes cruelles, épargnez. 
Épargnez, ce sont nos entrailles que ce bûcher dévore. 

Ce n'est pas à dire que Flaminio eût adopté 
complètement les idées de ses amis; on n'a guère 
pu relever dans ses écrits que des omissions; ainsi, 
après avoir recouvré la santé grâce aux prières du 
cardinal Carafa, il lui adressa ces vers : 

Touché de mon sort, le grand 
Carafa, Carafa l'honneur de l'Italie, 
Tendit au Ciel ses deux mains 
Demandant avec beaucoup de larmes 
A Dieu mon salut, et voilà que s'enfuit 
La dure fièvre et la douleur au côté, 
Que mes forces reviennent...^. 

Or, on vit une preuve de son adhésion aux idées 
nouvelles dans le fait que Flaminio attribue sa 
guérison à Dieu seul et ne mentionne pas l'inter- 
vention des saints; par conséquent, disait-on, il 
ne croyait point à l'efficacité de leurs prières... On 
lui reprochait que, à l'encontre de tous les autres 

1 Cependant il trouvait fort mauvais, comme on le ^erra plus 
loin, que les femmes se mêlassent de discuter les questions théolo- 

^T ANT. CAR4CCI0LI, De Vita Pauli IV..., Cologne, 1612, p. 33. 



29r> 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



1^'' 

k 



poètes, de Vittoria Colonna entre autres, il n'adres- 
sait jamais d'ode à la Vierge ^ et aussi qu'il profes- 
sait un trop vif amour pour le Christ... 

Voici quelques-uns des vers qu'il consacre à la 
louange du Christ et qui montrent la vivacité du 
sentiment qu'il professait à son endroit : Dernières 
strophes d'un sonnet ^ : 

moi, méchante et vile créature. 
Vaisseau rempli de honte et de déshonneur,. 
Comment pourrais-je espérer le bonheur 
Qu'il a promis en sa gloire future? 

Au moins j'entends si je veux prendre garde 
A la grandeur de mon vice et forfait, 
Car d'autre part si je pense et regarde 

Qu'il a pour moi en la croix satisfait, 
Je pourrai lors avoir bonne espérance 
D'avoir des cieux quelquefois jouissance. 

1. Voici les titres de quelques-ans de ses sonnets qui ont été tra 
duils en vers, en 1569, par la sœur S. Anne de Marquelz, religieuse 
à Poissy, sous le titre : Les Divines Poésies de Marc Antoine 
Flaminius, à Madame Marguerite, sœur du roi. 

Sonnets. 
De l'Amour divin. 
Encore à ce propos. 
De la beauté et excellence de Dieu. 
A ce même propos. 
Que l'âme vit par chanté. 

Que rien ne nous peut séparer de 1 amour de Dieu. 
Pour inviter toute créature à louer Dieu. 
Comparaison de la grâce de Dieu au Soleil. 
Du désir de parvenir avec Dieu. 
Pour invoquer l'aide de Jésus-Christ. 

Combien heureux sont ceux qui portent leurs croix suivant Jésus- 
Hymne à la louange de Jésus-Christ. [Christ. 
Combien est douce et salutaire la continuelle méditation des plaies 
A Jésus-Christ, sonnet... [et tourments de Jésus-Christ. 

2. Traduction citée ci-dessus. 



FLAMINIO. 



297 






L'autre poésie a pour titre : 
Pour louer et raconter les bénéfices de Jésus- 
Christ. 

Tu as souffert des plaies douloureuses, 
Mille tourments et peines langoureuses. 
Etant en croix et tout exprès à fm 
Que moi, ayant par le serpent malin 
Eté jadis cruellement navré, 
Voir à la mort sans remède livré, 
J'eusse à présent cause de m'éjouir 
Pouvant de vie éternelle jouir. 

En fait Flaminio dut, dans son commerce avec 
tant de novateurs notoires, échanger des propos qui, 
à Rome, sous le pontificat de Pie V, lui auraient 
valu une étroite prison, ou d'être emmuré pour la 
vie, mais qui, en son temps, ne dépassaient pas la 
mesure et exprimaient l'opinion commune. 

Sa correspondance le montre éloigné des idées 
extrêmes, acceptant presque tout ce qu'il était 
convenu d'accepter ^ A l'abbé Anisio, il écrivait 
que ceux qui s'en tiennent aux arguments de la 
raison doutent à juste titre de Timmortalité de 
Tâme, mais que les vrais chrétiens n'en doutent 

1 Dans la vie de Paul IV, Caraccioli se porte garant de son 
orthodo.\ie d'après le dire de personnes qui s'étaient entretenues 
avec lui (p. 58). Dans une lettre, il dit : « Si nous ne voulons pas 
faire naufrage au milieu de ces écueils si dangereux, huradions-nous 
devant Dieu ; ne nous laissons pas entraîner par aucun raisonne- 
ment, si vraisemblable et convaincant qu'il paraisse, a rejeter 1 Eglise 
catholique, répétant avec David : « Vias tuas, Domine, demonstra 
mihi. » ScHELHORN, Amenitatcs Hist. Eccles,, p. 191. Cf. ce que 
dit également Flaminio touchant l'Eucharistie dans la lettre citée 
dans Atanagi, Lettere di Tredici huomini illustri..., Rom., 1554, 
p. 304. 



298 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



pas; il lui conseille de relire le traité de Alberto 
Pighi s\xv\3iHierarchia Ecclesiastica et le pamphlet 
de Roffense (cardinal Giov. Fischer) contre OKco- 
lampade, et il s'abandonne à une longue disserta- 
tion sur la présence réelle, au cours de laquelle il 
cite Bucer qui, dit-il, après l'avoir niée s'est rétracté. 
A Lelio Tonelli, secrétaire du duc de Florence, il 
rappelle que chacun doit porter sa croix ; les vrais 
chrétiens, dit-il, la portent volontiers « pour régner 
avec Jésus-Christ » ; ceux qui n'ont pas l'esprit de 
Dieu la fuient (31 novembre 15^9). Aune femme avec 
laquelle il avait débattu quelque grave question de 
foi et qu'il semble s'être permis de tancer assez 
vertement, il écrit le lendemain pour réitérer sa 
semonce \ « Il arrive, dit-il, qu'on censure les pré- 
dicateurs et les théologiens, ceci est coupable chez 
les hommes, mais plus encore chez les femmes à 
qui il a été ordonné non qu'elles enseignent, mais 
qu'elles apprennent en silence » (31 décembre 1547). 
Ceci ne l'empêchait pas de s'entretenir des plus 
épineux problèmes de théologie avec ceux même 
' qui les abordaient le plus hardiment; un jour, il 
eut un entretien de ce genre avec le « protono- 
taire Carnesecchi » ; le sujet en avait été « le sacre- 
ment de l'autel et l'usage de la messe, » ; le lende- 
main, Flaminio après s'être recueilli lui envoie ses 
raisons ainsi que Carnesecchi l'en avait prié, « car, 
dit Flaminio, il faut pouvoir expliquer son avis à 
chacun » et il conclut que les raisonnements philo- 
sophiques ne peuvent conduire à la vérité sur ce 
point et qu'il faut s'en tenir aux enseignements de 



FLAMINIO. 



299 



l'Église (1" janvier 1543). Dionigi Atanagi écrit 
dans son recueil de lettres publié en 1554 : « Seul 
Flaminio comprit et apprécia Jésus et la vérité 
mais pas sous toutes ses formes, parce que Dieu ne 
découvre et ne révèle ses trésors que peu à peu ; 
ce qui est certain, c'est que Flaminio comprit la 
justification par la foi en Cbrist et la certitude de 
notre salut, tandis qu'il ne comprit pas le sens de 
l'Eucharistie ou n'eut pas le courage de le pré- 
ciser. » Évidemment, sur cette importante contro- 
verse, Flaminio n'eut pas, au gré de ses amis pro- 
testants, les lumières qu'ils auraient souhaité'i. 

Flaminio avait suivi, à Trente, le cardinal Pôle ^ 
comme familier, ce semble, et non comme secré- 
taire, peut-être parce qu'il ne lui convenait pas 
de participer aux travaux d'un concile où la plu- 
part des doctrines qu'il professait allaient être 
condamnées; il y demeura longtemps; c'est de là 
qu'il dédia au cardinal Farnèse sa traduction en 
vers latins de trente psaumes de David publiée en 
15V6. Au reste, ses poésies sont pleines d'élans de 
reconnaissance envers ces deux cardinaux qui, à 
son dire, le comblaient de bienfaits; et ils n'étaient 
pas les seuls; le cardinal Rodolfo Pio loi fit un 
présent; le cardinal Sforza lui remit une dette, le 
cardinal Accolti lui donna une coupe. Il mourut à 
Rome, le 18 février 1550 et avec lui moururent, 

1 Les griefs de rinquisilion contre Flaminio se trouvent résu- 
mées dans l'extrait de son procès que donne Corrisien dans M r- 
chivio Soc. Rom. di St. Patria, vol. 111, an. 1880, p. 274. 

2 On sait que le cardinal Tôle fut suspecté dheresie. 



300 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



dit Manuzio, « le charme, la bonté et la gloire ». 
Quelque temps auparavant, il avait envoyé à Car- 
nesecchi, qui alors résidait à Paris, le manuscrit 
de son poème intitulé : De rébus divinis, qu'il avait 
dédié à Marguerite, duchesse de Savoie; Robert 
Estienne le publia l'année même de sa mort. 

Paleario ^. 

Aonio Paleario fut un lettré de même que Fla- 
minio et aussi un jurisconsulte éminent; son père 
s'appelait Matteo délia Paglia, sa mère Chiara Gia- 
narilla: il reçut le nom d'Antonio; délia Paglia 
devint Paleario comme plus élégant, Antonio s'abré- 
gea en Aonio comme plus académique ; ses enne- 
mis direwt, au reste, plus tard qu'il avait fait ce 
changement pour supprimer dans son nom le T qui 
lui rappelait la Croix dont il avait horreur 2. Il 

1. DkhGMiTO, Aonio Paleario, Rome, 1910. Giusfi>pe Morplrgo, 
Aonio Paleario, CiUà di Castello, i912. J. G. Guulitt, Leben des 
A. Paleario, eines Martyres der Warheit, Hambourg, 1905. Jules 
Bonnet, A. Paleario, Paris, 1863. M. Yolnc, The Life and Times 
of Paleario, or a History of the italian Re for mers in the XVI 
Century, Londres, 1860. Mennerich, G. T., Biographie de Aonio 
Paleario, thèse, Strasbourg, 1861. Cantu, Erelici, vol. Il, p. 452. 
Christ. Hare, Men and Women of Ihe Italian Reformation. 
chap. XVIII. Jac. de Ladf.kchls Annales Eccles., ad an. 1571 (Con- 
tinuation de Baronius), Rome, 1728. Préface de ses œuvres, éditées 
par Wetstein, Amsterdam, 1676. Rivista Cristiana, années 1876 et 

1877. 

2. On expliqua cette transformation par son amour pour la 

poésie : 

Aonius qui nunc es, eras Anlonius olim 

Aonii Aonidum dat tibi nomen amor. 
Quin et amans Tulli, merito quem TuUius hostem 

Sensit, ab hoc renuis nomen habere viro. 
{Menagiana, vol.r, p. 215.) 



PALEARIO. 



301 



naquit en Tan 1503 * à Veroli, petite ville épisco- 
pale de la campagne de Rome. Ennio Filonardi, 
qui en était évêque et devint cardinal, le prit en 
affection et dirigea ses études; à Rome, un noble 
en fit son bibliothécaire et il put s'adonner à son 
goût pour les classiques parmi lesquels il préfé- 
rait Cicéron et Aristote; il étudiait ainsi depuis six 
ans quand survint le sac de 1527; que devint-il 
alors, on ne sait; il semble n'avoir pas quitté ou 
avoir bientôt rejoint son poste, car ce fut peu après 
qu^il eut une malaventure dont le souvenir lui resta 
longtemps amer; son protecteur l'accusa d'avoir 
copié un travail relatif à Tite-Live pour se l'appro- 
prier. Il quitta Rome, hésitant s'il irait à Pérouse 
y suivre les cours des professeurs de philosophie, 
ou à Padoue pour entendre Benedetto Lampridio 
qui commentait Aristote, ou bien à Sienne. Il 
commença par Pérouse, mais les études lui paru- 
rent si barbares dans les écoles de cette ville, 
on y parlait, dit-il, un si mauvais latin qu'au bout 
de quelques mois, il s'en fut à Sienne; là aussi, 
il trouva que la pureté du langage soufiPrait de si 
cruelles atteintes qu'il se décida, en 1531, à gagner 
Padoue où Lampridio avait formé une sorte d'aca- 
démie particulière, fort attaquée des uns, entre 
autres par Bembo, exaltée par les autres. Il assista 
aussi aux cours de l'Académie publique, où il étu- 
dia la jurisprudence. 

Bientôt l'occasion se présenta à lui de faire 

1. Voir la discussion de Morpurgo à ce propos, p. 27. 

2. U fut créé cardinal en 1536. 



ao2 



COMMENT SE RËPANDIT LA RÉFORME. 



preuve de sa science nouvelle. Son ami Antonio 
Beilanti le sollicita de le défendre contre une accu- 
sation criminelle dont il était l'objet. Paleario, qui 
avait déjà quitté Padoue et se trouvait à Bologne, 
revint à Padoue et plaida si éloquemnient la cause 
de Beilanti et avec tant de science juridique, qu'il 
la gagna, mais il se perdit lui-même. L'âpreté de 
son éloquence lui avait fait des ennemis qui s'achar- 
nèrent à la décréditer; il dut plaider contre eux, 
les écrasa et leur animosité s'en accrut. Berabo 
l'engagea cependant à rester à Padoue où il continua 
ses études philosophiques et composa son poème 
suvV Immortalité des âmes qu'il dédia à Ferdinand, 
roi des Romains et qui lut alors, selon la mode si 
bénévole du temps, qualifié d'immortel et de 
divin*, étrange mélange de principes chrétiens et 
de philosophie païenne qui commence par une 
glorification de la sagesse et du pouvoir du Créa- 
teur et se poursuit par une invocation à Aristote 
pour guider l'auteur dans le labyrinthe des mys- 
tères de la foi... ^. 

Cependant Rome attirait Paleario; il s'y rendit 
et fut l'hôte de l'évèque de Veroli, Filonardi, 
devenu depuis le 11 décembre 1534. gouverneur du 
château Saint-Ange et qui y fut remplacé par Ugo- 
lino en 1537. On le choyait, on le fêtait; à l'acadé- 
mie des Vignajuoli (des Vignerons) et dans d'autres, 
on lisait des vers de lui avec recueillement, on le 



1. Voir plus loin ce qu'en disait Sadolelo. 

2. De Aniinarum immortalilale, Lyon, 1536, Francfort, 1631. 



PALEARIO. 



303 



comparait à Lucrèce, et Sadoleto déclarait que son 
œuvre était empreinte « d'esprit chrétien, de pure 
religion et pleine de piété envers Dieu ». 

Pendant un séjour qu'il fit à Colle, dans le val 
d'Eisa, il se rencontra avec Marietta Guidotti qu'il 
épousa plus tard. La vie lui aurait été très douce 
sans les inimitiés qu'il avait soulevées; il aurait 
voulu enseigner à Sienne, il en fut empêché; un 
moine vint prêcher à Colle et soutint de telles 
erreurs que Paleario ne put les entendre sans y 
répliquer, et l'on se prit à l'accuser d'attaquer 
l'Église. D'ailleurs, lors de son séjour à Sienne, 
Ochino l'avait conquis comme tant d'autres; il lui 
paraissait maintenant qu'il avait mieux à faire que 
de montrer toute sa vie le grec et le latin à des 
écoliers et il s'adonna avec ardeur aux controverses 
religieuses. Ses opinions devenaient suspectes; les 
tribunaux inquisitoriaux de Rome et de Florence 
enquêtèrent sur lui. Certes, il n'était pas en tout 
point hérétique ; le mariage par exemple lui parais- 
sait un sacrement, mais il n'admettait pas qu'on 
prêtât serment même devant la justice. Son ami, 
le cardinal Sadoleto, faisait tous ses efforts pour 
l'empêcher de se compromettre tout à fait. « Quand 
je te lis, lui écrivait-il après avoir reçu son poème 
sur l'Immortalité, je suis tellement ému que je me 
sens comme enflammé et transporté d'un élan 
incroyable... En mon nom et au nom de Bembo, 
je ne te demande pas, je te supplie, d'écouter ceux 
qui t'aiment; nous sommes dans des temps où il 
faut se consacrer aux études auxquelles on est invité 



304 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

à s'appliquer, non à celles dont on est détournée » 
Mais c'était là ce qui répugnait le plus à Paleario. 
Plus tard il écrivait à Bartolommeo Ricci : « Dieu 
m'est témoin que je déplore chaque jour davantage 
mes insipides travaux d'interprète d'auteurs grecs 
et latins... J'ai toujours estimé qu'il est honteux 
pour un homme capable de choses plus élevées, 
d'abdiquer son indépendance et de prostituer ses 
talents en reproduisant la pensée d'autrui. Mais la 
modicité de mon patrimoine m'oblige à rester dans 
une condition pour laquelle je n'ai aucun goût 2. » 
Sadoleto le sauva de ce premier orage et il put 
demeurer quelque temps sans être inquiété. Mais à 
Sienne, où il se rendit ensuite, une cabale fut 
montée contre lui; la populace, conduite par les 
moines, se porta vers l'évêché pour réclamer son 
exil ou sa condamnation. L'évêque, Francesco Bar- 
dini, lui était favorable et le défendit un temps 
jusqu'au jour où, inquiet, il fit engager une procé- 
dure centre lui 3; le sénat le traduisit à sa barre; 
il y prononça une belle harangue cicéronienne 
dans laquelle il accentue sensiblement ses opinions; 
on l'accusait, disait-il, d'avoir pensé comme les 
théologiens allemands, mais il y en avait d'excel- 
lents, tels que OEcolampade, Érasme, Mélanchton, 
Bucer; aucun théologien italien ne serait assez 
niais pour soutenir qu'il n'y avait pas de bonnes 

1. Epist. libri YXr/Z.vol. lI,p.369.TiKAB0sciil,vuI.VII, p. 1390. 

2. BoNNiiT, p. 207. Dans VOratio XII, De Felicitale, il se plaint 
de la réserve qu'il avait dû s'imposer dans ses cours. 

3. Opéra, éd. 1728, p. 96. 



PALEARIO. 



305 



Choses dans leurs œuvres; elles sont tirées des pre- 
miers Pères de l'Église et des commentaires des 
Pères grecs, de telle façon que celui qui les accuse, 
accuse par là même Origène, Cyrille, saint Irenée, 
saint Augustin et saint Jérôme. « Je n'approuve 
pas, ajoutait-il, tout ce que disent les Allemands, 
mais je les loue d'avoir ressuscité les bonnes Lettres 
latines, éclairé les études divines enveloppées 
d'ombres jusque-là, imprimé des livres latins, 
grecs, chaldéens. On m'a reproché d'avoir composé 
un livre en italien dans lequel je montre les bien- 
faits que nous avons tirés de la mort du Christ^; 
tout ce que j'y affirme, c'est que Celui en qui réside 
la divinité ayant répandu si abondamment sa vie 
pour notre salut, il ne nous est pas permis de dou- 
ter de la volonté céleste ; nous devons au contraire 
nous promettre toute tranquillité et repos après 
la mort; une autorité ancienne et certaine nous 
instruit que les maux ont pris fin, que toute souil- 
lure est effacée pour ceux qui, se tournant vers 
Christ crucifié, se fient à ses promesses et mettent 
toutes leurs espérances en Celui qui ne trompe 

pas. » 

Malgré ses hardiesses, le tribunal renvoya Palea- 
rio sinon absous, du moins sans qu'aucune censure 
ne fût portée contre lui^. 

Cependant sa situation devenait difficile; il 
n'avait plus de chaire ni même d'élèves particu- 
liers; on le suspectait, on s'éloignait de lui. En 

1. C'est pourquoi le traité Del Beneficio lui a été attribué. 

2. « Nec absolutus nec damnatus. » 



LA. RÉFORME EN ITALIE. 



20 



306 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



revanche, sa réputation d'orateur éloquent, de 
juriste habile et de théologien se répandait par- 
tout. La rivale de Sienne, Lucques, voulut l'avoir 
comme maître dans son université ; elle lui offrit 
d'y enseigner l'éloquence et d'être en même temps 
son « orateur », c'est-à-dire son ambassadeur 
quand besoin serait, et son porte-parole dans les 
occasions solennelles ; deux fois par an, il devait 
prononcer une harangue pour rappeler les plus 
beaux moments de l'histoire municipale et en- 
courager les citoyens à se dévouer à leur patrie 
(154.7) K 

Bembo et Sadoleto, qui d'ailleurs moururent 
Fun et l'autre en cette année, lui avaient recom- 
mandé d'accepter cet emploi, en l'engageant tou- 
tefois, Comme ils l'avaient déjà fait, à se montrer 
prudent; il ne suivit guère leurs conseils, car 
l'année suivante, il composait un libelle contre 
les papes et leurs entours qui devait être remis au 
représentant de l'empereur au Concile de Trente. 
Dans ses « Vingt témoignages », il expose les 
dogmes du protestantisme ; le dernier Témoignage 
est une invective contre les vices du clergé. A 
vrai dire, ce factum ne fut publié que vingt- 
cinq ans après sa mort et, par conséquent, cin- 
quante ans après avoir été écrit, mais des copies 
manuscrites couraient le pays et la substance en 
était connue de tous 2. 

1. Orationes ad Senatumpopulumque Lucensem, Lucques, 1552. 

2. Àonii Palearii Verulani actio. Comme on l'accusait d'être 
un novateur, il se défendait assez adroitement en disant que, tout 



PALEARIO. 



307 



Paleario professa plusieurs années à Lucques, 
il entretenait une active correspondance avec des 
hérétiques notoires : Curione, Lampridio, Mellino, 
Alciat, comme naguère avec Sadoleto et Bembo, 
qui eux n'avaient eu que quelque pente à la cri- 
tique. En 1555, il se rendit à Milan où il fit un 
cours d'éloquence ; il y demeura dix ans. Malgré 
ses opinions qu'il ne dissimulait plus guère et 
la hardiesse de ses écrits, les procédures engagées 
naguère contre lui demeuraient suspendues 1. Mais 
l'heure des grandes épreuves allait arriver. La 
réaction religieuse avait commencé. La terreur 
régnait alors partout en Italie parmi les protes- 
tants, « Les gens paisibles, écrit Paleario, qui 
vaquaient à leurs occupations habituelles, étaient 
soudain saisis, envoyés à Rome, jugés, livrés au 
bras séculier. Le joug qui pesait sur chacun était 
si lourd que beaucoup trouvaient la vie à charge. » 
Paleario prit la précaution d'envoyer en lieu sûr, 
à Bàle, le manuscrit de son dernier ouvrage. Pour 
lui, il quitta Milan et se retira à Faenza, car par 
une de ces anomalies dont l'histoire du protes- 
tantisme en Italie fournit tant d'exemples, cette 
ville qui était précisément terre d'Église, s'offrait 
à lui ser\ir d'asile ; il est vrai que la population 
y était très encline aux idées nouvelles. Cependant 
les griefs de l'Inquisition contre Paleario deve- 

au contraire, il n'y avait rien de si antique que la vérité. Opéra, 

éd. 1728, p. 336. 

1 Le 23 février 1560 le procès que Tlnquisition de Milan avait 
commencé fut abandonné. B. Fontana, Archiv. Soc. Rom. Stor. 
Patria, vol. XIX, an. 1896, p. 171 et suiv. 



308 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



naient plus précis et plus nombreux; un troisième 
procès fut entrepris et il eut à subir plusieurs 
interrogatoires ^ On lui reprochait même des 
paroles prononcées trente-cinq ans auparavant; 
le 9 août 1567, le pape, saint Pie V, écrivait au 
P. Angelo de Crémone, chef de l'Inquisition en 
Lombardie , de surveiller Paleario et de renvoyer, 
si possible, à Rome pour y être interrogé; la date 
de cet interrogatoire était fixée au 20 août et 
Paleario serait tenu de déposer caution s'il voulait 
rester libre. Une correspondance s'engagea entre 
le P. Angelo et Paleario; il arguait que sa santé 
ne lui permettait pas le voyage, qu'il lui fallait 
l'agrément du sénat milanais pour s'éloigner et, 
qu'en outre, il ne se trouvait pas en position de 
payer ses' dettes avant de partir. L affaire traina. 
Le 27 mars 1568, le cardinal de Pise demandait 
des instructions à l'empereur de qui dépendait 
le Milanais; on ne sait quelle réponse fit Maxi- 
milien II; toujours est-il qu'après tant de tergi- 
versations, le Saint-Siège se décida à agir. Paleario 
fut arrêté et envoyé à Rome. Il ne douta pas 
qu'on le menait à la mort : « Fatis ad majora 
vocantibus ». En d'autres temps, il avait écrit : 
« Nous ne sommes pas à une époque où un chré- 
tien peut mourir dans son lit ; ce n'est pas assez 
d'être accusé, traîné en prison, battu de verges, 
il faut nous laisser brûler sur un bûcher si notre 
martyre peut faire éclater la vérité. » 

1. Le premier eut lieu le 19 avril 1567. 



PALEARIO. 



309 



Le premier interrogatoire est du 16 septembre 
1568; d'autres suivirent, très espacés; les procès 
d'inquisition duraient longtemps; il se passait 
quelquefois un an entre deux comparutions; on 
comptait beaucoup sur l'énervement d'une longue 
captivité pour provoquer les aveux ou les repen- 
tirs. Les charges relevées contre Paleario étaient 
les suivantes, toutes fort graves : refus de croire 
à la prééminence du pape, au purgatoire, aux 
jeûnes, à la messe, à la confession, au libre arbi- 
tre, à la prédestination. 

Le 19 juillet 1569, le juge le mit en demeure 
de reconnaître ses erreurs dans les dix jours et de 
rentrer dans le sein de l'Église. Il refusa de se 
rétracter disant : « Dans l'amour du prochain et 
la reconnaissance de la gloire de Dieu, on ne peut 
errer. » Le 20 août, il réitéra son refus; le k oc- 
tobre, on mit à ses côtés deux théologiens « avec 
lesquels, dit-il, je fus d'accord sur un grand nom- 
bre de points et en désaccord sur quelques-uns ». 
Paleario soutenait, entre autres choses condam- 
nables, que lorsque le souverain pontife fait périr 
des hérétiques, il pèche mortellement. Il fut alors 
mis au secret et il y resta sept mois. Quand on le 
crut suffisamment démoralisé, on lui dépêcha un 
jésuite qui obtint une rétractation, le 10 avril 1570. 
Il reconnut que le pape peut désigner « des mi- 
nistres séculiers qui tuent les hérétiques et même 
les tuer personnellement^ ». Néanmoins le tribu- 

1. De Thou, liv. XXXIX, § 9. Ed. Londres, 1734, vol. V, p. 132. 
Voltaire, éd. Beuchot, vol. XVII, p. 353, n. 1. Article de Comba, 



310 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



mal inquisitorial dont il avait dit que c'était « un 
poignard levé sur tous les gens de Lettres », le 
déclara coupable; sa sentence portait qu'il serait 
revêtu du sanbenito; il s'y refusa, sur quoi les 
inquisiteurs le déclarèrent impénitent et le livrè- 
rent au bras séculier pour qu'on lui infligeât le 
supplice du feu. Les chefs d'accusation avaient 
été ramenés à quatre : il avait nié le purgatoire 
et blâmé les ensevelissements dans les églises, 
disant qu'il valait mieux enterrer les morts hors 
des murs des cités; il avait tourné en ridicule la 
vie des moines et soutenu que la justification 
s'acquérait par la seule foi en la miséricorde 

divine. 

Le dimanche 2 juillet 1570, il fut confié à la 
confrérie de la Miséricorde qui avait mission de 
préparer à la mort les condamnés et le lendemain, 
après qu'il se fut confessé et repenti, au dire 
des moines qui l'assistèrent, il fut pendu puis 
brûlé sur le pont Saint-Ange. Avant de mourir, 
il avait remis aux frères de la Miséricorde un 
testament et deux lettres; l'une était pour sa 
femme; elle ne manque pas d'élévation, quoique, 
même en ce moment, il n'ait pu s'abstenir d'user 
de ces élégances de style et de ces oppositions de 
mots auxquelles on se plaisait alors : « Je ne 
voudrais pas que tu prisses du déplaisir à mon 
plaisir, écrivait-il, et que mon bien te fît du mal. 
L'heure est venue pour moi de passer de cette 

Paleario si ritratto mai, dans Rivista Christiana, avril 1879, 
p. 145. 



CELIO SECONDO CURIONE. 



311 



vie à mon Seigneur et Père, Dieu... Songe à notre 
famille, élève-la et conserve-la dans l'amour de 
Dieu. J'ai soixante et dix ans, je suis vieux et 
inutile. » La seconde lettre était pour Lampridio 
et Fedro, ses fils : « Il a plu à Dieu, leur disait-il, 
de m'appeler à lui par une voie que vous trou- 
verez amère et dure, mais si vous l'examinez bien, 
vous comprendrez que, puisqu'elle me comble de 
contentement et de joie, vous aussi devez la trouver 

excellente^... 

Les œuvres de Paleario, réunies et imprimées 
par ses admirateurs, passèrent longtemps pour des 
modèles de littérature néo-classique. 

Celio Secondo Curione, 



Celio Secondo Curione 2 naquit, le dernier de 
vingt-trois enfants, en 1503 ; son père s'appelait 
Giacomo Roterio et avait été surnommé Curione 
parce qu'il était de Chieri; sa mère, Charlotte de 
Montrolier, avait été longtemps dame d'honneur de 
Blanche de Savoie. Celio Curione tenait d'elle le 
goût des actions risquées et une grande impétuosité 
de parole qui le mit plus d'une fois en péril. 

A neuf ans, orphelin, il fut envoyé à Turin afin 
d'y poursuivre ses études ; comme il montrait une 

1. D. Orano, Liberi Pensatori..., p. 39, 40. Cod. Vat. Urb., 

1091, fol. 416. , ,y. ^ 

2. Tacchi-Venturi, p. 308. Bibliographie. Encyclopédie des 
Sciences religie^ises, yo\. III, p. 541. Realencyklopadie, vol. IV, 
p. 353. 



312 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



intelligence précoce, on lui fit suivre les cours de 
Funiversité et ce fut dans ce milieu qu'il apprit d'a- 
bord à connaître les doctrines qui commençaient à 
se propager. Son père lui avait légué, comme à son 
fils préféré, une bible manuscrite ornée de minia- 
tures ; ils s'y initia aux Écritures saintes. Quelques- 
uns des livres de Luther, les Indulgences, la Capti^ 
vite de Babylone^, le traité de Zwingle sur la Vraie 
et fausse religion, dont les exemplaires se répan- 
daient alors de plus en plus, lui tombèrent sous les 
yeux et achevèrent de le convaincre de Texcellence 
des arguments soutenus par les protestants; ses 
lectures le frappèrent même tellement qu'il résolut 
de se rendre en Allemagne et se mit en route avec 
trois compagnons, mais Tévéque d'ivrée, Bonifacio 
Ferrerio,* instruit de leurs projets, les fit arrêter 
et Curione, enfermé pendant deux mois dans la 
citadelle de Capranno, fut ensuite placé dans un 
couvent. Le séjour qu'il y fit, loin de le détacher 
des idées qui peu à peu s'emparaient de lui, leur 
donna plus de force, car les moines étaient tout 
adonnés à la superstition et en vivaient. On raconte 
que Curione s'amusait à leurs dépens ; il remplaça 
dans un reliquaire les reliques par une Bible et ce 
fut un beau scandale quand la substitution fut 
découverte. Il s'évada. 

On s'inquiétait peu à Milan de ce qui se passait 
en Piémont en sorte que Curione put y obtenir une 
chaire, y professa et s'y maria. Le marquis de iMont- 

1. De Indulgentiis, 1517. DeCaptivitaie Babylonica, 15'>0. 



; o!!^ 



CELIO SECONDO CÏJRIONE. 



313 



ferrât, Giovanni Giorgio, qui avait été évêque, l'ap- 
pela auprès de lui et il resta son commensal tant 
qu'il vécut ; puis, ses frères et ses sœurs étant tous 
morts de la peste à l'exception de l'un d'eux, il 
retourna en Savoie recueillir leur héritage. Un 
jour qu'un moine dominicain prêchait à Turin con- 
tre Luther et lui imputait des maximes qu'il n'a- 
vait jamais soutenues, d'après les uns, il lui cria 
qu'il en avait menti ; d'après les autres, il demanda 
l'autorisation de lui répondre et montra que ses accu- 
tions étaient fausses. Ce pourquoi il fut de nouveau 
arrêté par ordre de l'Inquisition et mis dans une 
prison sévère. Il s'en échappa encore. Des légen- 
des coururent à ce sujet. On raconta qu'il avait 
présenté au geôlier qui l'attachait une fausse jambe. 
La vérité semble être qu'il soudoya ses gardiens. 
Mais Curione avait intérêt qu'on crût à une évasion 
en quelque sorte miraculeuse ; il en fit un récit à 
cette fin. « Pour cet événement, écrivit-il plus 
tard, je ne fis pas vœu de visiter Compostelle ou 
Jérusalem, car ce sont là des idolâtries, ni de garder 
ma chasteté que Dieu seul peut accorder ; je me 
consacrai tout à Jésus, notre libérateur. » 

Curione obtint ensuite une chaire à Pavie et y 
professa trois ans, sans être inquiété, car ses élèves 
faisaient bonne garde autour de lui ; cependant on 
le savait un ardent propagateur des idées luthé- 
riennes et le pape insistait auprès du sénat de Milan 
pour qu'il mît fin à ce dangereux enseignement ; 
informé de ces démarches Curione estima prudent 
de gagner Venise, puis Ferrare où la duchesse 



314 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



Faccueillit des mieux. Il y prolongea durant un an 
son séjour et y devint le maître d'Olimpia Morata 
qu'il contribua à attirer vers le luthéranisme. 
Cependant la duchesse avait obtenu pour lui une 
chaire à Lucques, il s*y rendit mais les démarches 
du Saint-Siège l'empêchèrent d'en profiter long- 
temps ; il se réfugia à Lausanne, revint chercher 
sa femme et ses enfants à Lucques, faillit de très 
peu être pris, retourna en Suisse et s'y fixa; on 
raconta que les souverains le réclamaient à leurs 
cours ; le duc de Savoie le voulait à Turin, le roi 
de Transylvanie à Weissembourg, l'empereur Maxi- 
milien à Vienne ; mais il demeura fidèle à la ville 
de Bâle où il s'était fixé et où, pendant plus de 
vingt ans, ses cours attirèrent nombre d'élèves ; 
il y mourut le 25 novembre 1569. 

Curione avait contribué à répandre le luthéra- 
nisme, non seulement par ses leçons, mais par ses 
écrits ; il fut un infatigable écrivain; son Pasquin en 
extase eut un grand retentissement comme on a vu ; 
il publia une Institution de la religion chrétienne, 
une Histoire de Spiera, une Traduction des Cent dix 
Considérations de V aides, il commenta Aristote et 
composa un Thésaurus lingiiae latinae ; il traduisit 
en latin vingt livres de l'Histoire de Guicciardini^; 
il fut en correspondance avec tous les grands esprits 
du temps. On l'avait accusé d'être antitrinitaire, il 
prit soin de démentir cette accusation dans son tes- 
tament, qui existe àBàle. 

1, Voir à l'Appendice sa bibliographie. 



GlULIA GONZAGA. 



316 



Giulia Gonzaga ^ . 

Dans le groupe relativement nombreux des 
femmes qui donnèrent dans la réforme, Giulia Gon- 
zaga, comtesse de Fondi, se distingue par l'ar- 
deur de ses con\4ctions et la netteté de sa sépa- 
ration d'avec l'Église catholique; elle fut une 
véritable protestante et dépassa en audace son 
maître Valdès. Sa famille était illustre et ancienne, 
ce qui ajoutait du poids à ses actes ; pendant des 
années, les Gonzaga avaient dominé à Mantoue ; 
cinq d'entre eux étaient devenus cardinaux, d'au- 
tres, chefs d'armées ou vice-rois. On ne sait exacte- 
ment quand et où naquit Giulia. Elle avait environ 
quatorze ans lorsqu'on lui fit épouser, en 1526, 
Vespasiano Colonna qui était âgé de quarante ans, 
manchot, boiteux et veuf; elle au contraire passait, 
avec d'autres de ses contemporaines d'ailleurs, pour 
la plus belle des femmes d'Italie ; Cariteo et Molza 
ont vanté à l'envi ses attraits; le père de Tasse, 
Bernardo, parle de ses cheveux blonds et bouclés, 
de son front haut et serein, de son teint délicat, 
de sa voix angélique, de la grâce de ses mouvements; 
Carnesecchi raconte dans l'un de ses interroga- 
toires que le cardinal Morone, étant in minoribus, 
c'est-à-dire avant d'avoir reçu la pourpre cardina- 
lice, était allé la voir à Naples « à cause de la 
renommée de sa vertu et de sa beauté qui était telle 

1. Karl BliNRATH, Giulia Gonzaga, Halle, 1900. Broto Amante, 
Giulia Gonzaga, Bologne, 1896. Giuseppe Paladino, Giulia Gon- 
zaga, Naples, 1909. Reomont, Vittoria Colonna, p. 144. 



316 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



que chaque homme de distinction qui passait par 
Naples tenait à honneur de la visiter » ; Falco 
s^exprime sur ses qualités en termes hyperboli- 
ques ; de son vivant même, caries légendes se for- 
maient et se propageaient vite, on raconta qu'un 
pirate babaresque, Chaireddin Barbarossa, avait 
entrepris une expédition pour Tenlever et la livrer 
au sultan Soliman; à la vérité, il débarqua au vil- 
lage de Sperlonga dans Fintention de piller Fondi 
qui appartenait auxColonna; Giulia, qui se trouvait 
dans le château de cette ville, s'enfuit et bien lui 
en prit, car les habitants furent emmenés en escla- 
vage ; le cas était fréquent alors (1534). 

Le récit de cette aventure fut illustré bientôt de 
détails tragiques; on raconta qu'un serviteur ayant 
été prévenir Giulia du danger qu'elle courait, l'a- 
vait trouvée dormant nue comme c'était la cou- 
tume; elle le récompensa, mais le fit poignarder 
ensuite. Elle était veuve lors de cet événement 
(depuis 1528), de même que Vittoria Colonna et 
Caterina Cibo, ces autres adeptes de la réforme; 
et ceci contribua apparemment à leur vocation ; la 
douleur, le dégoût de la vie, le vide de leur exis- 
tence et sans doute aussi un penchant naturel pous- 
saient ces femmes à se livrer aux méditations 
pieuses ; d'esprit élevé, ayant une grande curio- 
sité de toutes choses et poussées par leur éduca- 
tion classique à raisonner et à approfondir, elles 
voulaient s'éclairer ; Giulia avait précisément connu 
Valdès à Fondi et elle le retrouva à Naples où elle 
était venue s'établir ; elle fit partie de son cercle et 



GIULIA GONZAGA. 



317 



s'y rencontra avec Flaminio, Ochino, Carnesecchi; 
Valdès qui était en relation de lettres avec le car- 
dinal Ercole Gonzaga S lui raconte sa première 
\dsite à Fondi et combien il fut frappé de la beauté 
et de la bonté de Giulia. « Quelle pitié, ajoutait-il, 
qu'elle ne soit pas souveraine du monde entier ! » 
(Lettre du 8 septembre 1535). Valdès avait trouvé 
une âme à consoler et surtout à diriger. 

Giulia était partagée entre sa vie mondaine et ses 
aspirations religieuses et ce conflit la tourmentait 
terriblement. Un jour qu'elle sortait avec Valdès 
d'un sermon où Ochino avait parlé de la vie éter- 
nelle, toute émue encore des paroles qu'elle venait 
d 'entendre, elle lui exposa ses doutes et ses angoisses, 
ajoutant que l'éloquence d'Ochino soulevait en elle 
les sentiments les plus contradictoires et lui don- 
nait une terreur aflreuse de l'enfer et une grande 
ambition d'aller au paradis; Valdès lui répondit 
que trois voies conduisaient à la connaissance de 
Dieu, l'Ancien Testament, la Lumière naturelle et 
le Christ. « Chaque jour, lui dit-il, il vous faut 
employer chaque moment à méditer sur le monde, 
sur vous-même, sur Dieu, sur Jésus-Christ, sans 
vous astreindre à des pratiques superstitieuses. 
Ayez constamment deux images devant vos yeux, 
la perfection chrétienne et votre propre imperfec- 
tion. » Pour la mieux guider, il écrivit pour elle 
un livre qu'il lui dédia, VABC chrétien (1536). 

Pendant que les grands du monde, les prêtres. 



1. On possède sa correspondance pour les années 1535 à 1537. 



318 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



les artistes célébraient sa beauté, lui disait-il, 
elle recherchait, sans la pouvoir trouver, la paix 
du cœur ; or elle ne réussirait à en jouir qu'en 
se conformant aux paroles de Tapôtre saint Jean 
dans l'épltre aux Colossiens, c'est-à-dire en se 
détournant des choses terrestres et en ne s'occu- 
pant que des choses célestes. « L'amour fait dis- 
paraître la peur; la foi est l'arbre, l'amour en 
est le fruit; la foi ne consiste pas en émotions 
passagères, mais dans un sacrifice constant et 
entier. La perfection chrétienne ne s'obtient pas 
seulement en accomplissant des actes conformes 
en tout à la loi, mais par la force avec lacjuelle 
on cherche et on conserve le commerce avec Dieu. » 
S'adressant à une princesse adulée, fort avant 
dans le siècle, attachée encore au Saint-Siège, 
Valdès n'allait pas dans son ABC aussi loin que 
dans ses autres œuvres théologiques; ainsi il 
expliquait à Giulia qu'il était loisible de se rendre 
à la messe pourvu que ce ne fût pas au détriment 
de ses pratiques charitables, d'assister aux sermons 
où l'on prêchait le Christ, mais non à ceux où l'on 
se perdait en subtilités et où l'on racontait des 
fables; il lui recommandait la lecture de TÉvan- 
gile, des Colacions de Cassien ^ des Saints Pères, 
de la Descendance du Christ^ et lui rappelait qu'il 
faut agir non en vue d'une récompense, mais 
pour l'amour de Dieu. Giulia était par avance 
acquise à ces doctrines. L'ascétisme monacal ne 

1. Collationes Pairum. 



GIULIA GONZAGA. 



319 



lui paraissait pas le seul chemin qui conduisit vers 
Dieu. Toutefois pour méditer plus à son aise sur 
les grands problèmes qui tourmentaient son âme 
et pour s'isoler du monde, elle demanda au pape 
Paul III et obtint de se retirer avec plusieurs 
servantes dans le cloître de S. Francesco ; ces sortes 
d'autorisations s'accordaient encore assez faci- 
lement; elle était dispensée de se soumettre à 
la règle des religieuses. Ses opinions en matière 
de foi se précisaient ; elle ne se bornait plus 
comme Vittoria Colonna ou même Renée de France, 
à souhaiter une réforme de l'Église catholique; 
plus tard, elle écrivait à Carnesecchi : « Du temps 
que la religion chrétienne était la nôtre... » 
L'influence de Valdès se faisait de plus en plus 
sentir et dura jusqu'à sa mort, c'est-à-dire jusque 
vers 154-0. Giulia dirigeait maintenant le mouve- 
ment protestant dans le royaume de Naples; sa 
correspondance répandait ses idées; les écrivains 
qui défendaient les doctrines nouvelles la consul- 
taient et lui dédiaient leurs ouvrages, elle em- 
ployait son crédit à encourager certains prélats, 
suivait attentivement les discussions du concile de 
Trente, se tenait constamment informée du sort 
de ceux de ses amis qui étaient en fuite ou retenus 
en prison, correspondait secrètement avec maint 
hérétique. Carnesecchi lui écrivait trois fois par 
semaine en employant un chiffre dont on a re- 
trouvé le secret innocent. Flaminio traduisit pour 
elle son Commentaire sur les Psaumes et le Livre 
des Considérations, Des chagrins domestiques la 



320 



COMMENT SK RÉPANDIT LA RÉFORME. 



rejetaient de plus en plus dans la méditation; elle 
était en procès avec une lille de son mari; une 
tragédie effrayante s'était accomplie dans sa fa- 
mille, presque sous ses yeux; son neveu Vespa- 
siano avait épousé, en 1550, Diana Cardona, fille 
d'un noble sicilien, il la soupçonna de n'avoir pas 
repoussé les avances de son secrétaire, Annibale 
Ranieri, le fit assassiner et enferma sa femme 
dans la chambre où gisait son cadavre en lui 
donnant Tordre de boire un poison qu'il avait 
fait préparer. Elle obéit et mourut. 

Giulia n'était pas sans courir des dangers per- 
sonnels; des tumultes populaires éclatèrent à 
Naples quand le pape chercha à y établir l'In- 
quisition (mai 1547) ; la ville fut bombardée ; Giulia 
se réfugia à Ischia, où Vittoria Colonna, qui venait 
de mourir, avait si longtemps vécu. La révolte 
vaincue, l'Inquisition fonctionna et Giulia en fut 
une des victimes; la première dénonciation date 
du mois d'avril 1550; on ne s'était pas contenté 
d'attaquer ses tendances religieuses ; sa conduite 
était également critiquée; on lui imputait les 
léo-èretés de ses demoiselles d'honneur et l'on 
insinuait même que ses rapports avec Valdès 
n'avaient point été uniquement spirituels. Son 
biographe contemporain, Filonico Alicarnasseo, 
accepte cette accusation, mais il était moine et tout 
son récit semble tendancieux. Quoi qu'il en soit, 
l'Inquisition, sans incriminer encore une princesse 
si réputée, la surveillait, l'environnait, lui envoyait 
même, à ce qu'elle affirmait, des agents tenta- 



GlULIA GONZAGA. 



321 



tours (Lettre du 24 avril 1553 à Ferrante). D'ail- 
leurs, son confident Carnesecchi était poursuivi; 
ses amis Galeazzo Caracciolo, Isabella Brisegna, 
auraient été traduits devant le Saint-Office s'ils 
étaient demeurés à Naples ; son majordome Ferez 
fut arrêté; deux de ses serviteurs s'échappèrent 
au moment où l'on allait les saisir; le cercle se 
resserrait autour d'elle. On lui conseilla de fuir, 
elle s'y refusa. L'Inquisition hésita longtemps 
par crainte des conséquences; elle atermoyait 
encore lorsque Giulia mourut, le 19 avril 1566, 
dans ce même couvent de S. Francesco où elle 
avait passé une bonne partie de son existence et 
qui lui appartenait. Nul doute que si elle avait 
vécu quelque peu encore, elle n'eût pas échappé aux 
rigueurs de l'Église. La preuve en est que le pape 
Pie yi, qui n'était pas sans avoir percé ses véri- 
tables pensées, ordonna au vice-roi de Naples, dès 
que sa succession fut ouverte, de mettre sous 
séquestre le couvent de S. Francesco; on fouilla 
ses papiers parmi lesquels furent découvertes 
quantité de lettres compromettantes, dont quel- 
ques-unes de Carnesecchi dans lesquelles il lui 
recommandait la lecture des œuvres de Valdès; 
d'autres étaient chiffrées; le pape se fit aussitôt 
envoyer ces documents et déclara hautement que 
s'il les avait connus plus tôt, il aurait bien cer- 
tainement fait brûler vive la comtesse. 

C'était la seconde fois qu'elle échappait aux 



1. Élu le 7 janvier 1566. 

L4 RÉFORME EN ITALIE. 



21 



322 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



rigueurs de l'Église; Carnesecchi lui écrivait en 
1559, le 9 septembre, que la mort de Paul IV 
(18 août 1559) l'avait sauvée de la prison^ L'ac- 
calmie qui prévalut durant le pontificat de Pie IV 
lui avait seule permis de finir ses jours en paix. 

Elle laissa par testament 9.000 à 10.000 écus sur 
le mont de piété de Venise, au cardinal Morone, 
dont elle avait été la constante amie dans la bonne 
comme dans la mauvaise fortune^. 

Caterina Cibo, duchesse de Camerino'^. 

Caterina Gibo ou Cybo était petite-fille du pape 
Innocent VIII, par son père, Franceschetto et nièce 
de Léon X, par sa mère Maddalena de Médicis, fille 
de Laure'nt le Magnifique; elle était née le 13 sep- 
tembre 1501 dans les environs de Florence; belle 
à ravir, elle était aussi des plus intelligentes, d'une 
de ces intelligences précoces si fréquentes alors 
et qui font notre étonnement aujourd'hui; venue 
à Rome, elle y apprit de bonne heure le latin, 
le grec et l'hébreu, ce qui lui permit plus tard 
d'étudier les livres saints dans le texte original. 
On la fiança à douze ans au duc de Camerino, 
Giovanni Maria Varano, qui avait vingt ans de 



1. Déposition de Carnesecchi dans son procès. 

2. LeUre de l'envoyé à Rome du duc de Toscane, Averardo Ser- 
ristori, en date du 16 mai 1566. Cf. lettre de Rabbi, en date du 
•26 juin. Amante, p. 394. 

3. Francesco Serdonati, Alcune Vite di Donne celebri, Padoue, 
1872. B. Feliciangeli, Notizie... sulla vita di Caterina-Cybo- 
Varano Camerino, 1892. 



CAtERINA CIBO, DUCHESSE DE CAMERINO. 323 

plus qu'elle et qu'elle épousa en 1520; elle en eut 
une fille, Giulia, en 1523; il mourut en 1527. 
Les traverses de Caterina avaient déjà commencé. 
Situé entre TOmbrie, les Marches et les Abruses, 
le duché de Camerino était fort convoité ; comme 
son homonyme, Caterina Sforza, la duchesse de 
Camerino eut à subir des sièges, se défendit avec 
héroïsme, fut captive, déjoua les intrigues de ses 
ennemis, perdit et reprit son duché; c'était une 
maîtresse femme, une virago dans l'acception 
italienne du mot. Mais sa principale occupation 
fut la réforme, l'épuration à tout le moins, de 
l'Église; elle s'y adonna avec l'énergie qu'elle 
mettait à toute chose. Réfugiée à Florence, elle se 
lia avec tous ceux qui se préoccupaient de l'avenir 
de la religion; elle forma un salon littéraire et phi- 
losophique où fréquentaient Marcantonio Flaminio, 
Ochino, Firenzuola, Berni, lequel lui dédia son 
poème De Orlando Innamorato qui n'était pas 
exempt de tendances hérétiques^; le moine Firen- 
zuola lui dédia ses Conversazioni sidV Amore, 
où perce un certain penchant vers les idées nou- 
velles; Ochino lui dédia ses sept Dialogues dans 
lesquels il traite de l'Amour de Dieu, des moyens 
d'être heureux, de la conversion du larron sur la 
Croix, des vœux monastiques. « Il n'y a qu'un 
ordre qui puisse vous satisfaire, lui dit Ochino 



1. De Reumont, Vittoria Colonna, p. 150. Amante, Giulia Gon- 
zaga, p. 305. Christopher Rare, Men and women of the Refor- 

2. Il fut fortement amande après la mort de Berni. 



324 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

dans le septième des Dialogues, car il est parfait 
à tous les points de vue ; on ny change pas de 
demeure, mais de mœurs; on n'y change pas de 
vêtements mais de vie; on ne se sépare pas de 
sa chevelure, mais de ses mauvaises pensées; on 
prie avec son cœur et non avec ses lèvres... » 
A quoi la duchesse est censée répondre assez naï- 
vement qu'elle voudrait bien devenir parfaite, mais 
sans se donner trop de peine ^ 

De même que Vittoria Colonna, elle s'intéres- 
rait-vivement aux capucins ; elle connut Matteo da 
Bassi quand il vint dans les Marches avec Fran- 
cesco da Cartoceto prêcher la réforme de l'ordre 
des Franciscains ; il allait pieds nus dans les rues 
de Camerino criant : « Miséricorde, miséricorde! » 
et provoquait de nombreuses vocations (juillet 
1528); sa tentative l'intéressait d'autant plus qu'elle 
souhaitait ardemment cette réforme des mœurs 
qui lui semblait le salut de l'Église. Quand Bassi 
eut été enfermé sur l'ordre du Chapitre pro- 
vincial des frères de l'Observance, elle obtint sa 
délivrance ; quand Ochino fut devenu le chef des 
capucins, elle l'appuya de tout son pouvoir dans 
ses luttes contre le Saint-Siège. « Je crois, déposait 
Carnesecchi au cours de son procès, le 26 juillet 
1566, qu'elle a été l'amie d'Ochino avant et après 
sa fuite. » Aussi était-elle surveillée de très près; 

1 Ces Dialogues furent publiés en 1542, du vivant de Caterina 
et elle n'éleva aucune protestation, ce qui montre qu'elle en accep- 
tait les tendances, encore qu»elles fussent très nettement hostiles 
aux doctrines strictement catholiques. 



CATERINA CIBO, DUCHESSE DE CAMERINO. 325 

ses entretiens avec le cardinal Pôle, avec Giberti, 
avec les chefs du mouvement réformiste, étaient 
connus à Rome ; elle fut considérée comme héré- 
tique avérée et dangereuse : « Heretica, Sectatrix 
Haereticorum et Doctrix Monialiiim Haeretica- 
riimK » Au reste Caterina Cibo était très liée avec 
Giulia Gonzaga dont l'exemple dut hâter sa con- 
version. Si elle ne fut pas poursuivie, c'est sans 
doute à cause de ses hautes parentés. Elle mourut 
le 17 février 1557. 

Vittoria Colonna-, 

Vittoria Colonna, veuve à trente-trois ans du mar- 
quis de Pescara (mort en 1525), chercha d'abord 
à se consoler en composant de beaux sonnets en 
l'honneur de son mari, puis en se plongeant dans 
la dévotion ; sa douleur l'avait conduite au recueille- 
ment, le recueillement la mena aux spéculations 
pieuses, mais sa dévotion ne fut pas essentielle- 
ment réduite aux pratiques extérieures dont se 
contentaient la plupart des Italiennes de ce temps, 

1. Compendio de' Processidel S. Offîcio, publié par Corvisieri, 
dans VArchivio délia Soc. Rotnana di Sioria Patria (1880). 

2. A. DE Reumont, Vittoria Colonna. Carteggio di Vittoria 
Coion7ia, par Ermanno Ferrero et Giuseppe Muller. Le Fèvre- 
Delmier, Vittoria Colonna, Paris, 1856. Henry Roscoe, Vittoria 
Colonna, Londres, 1868. Cantu, Eretici, vol. I, p. 410. Art. de 
K. Benrath dans Rivista Cristiana, vol. VI, 1876, p. 49. Domenico 
ToRDi, Vittoria Colonna supplemento al Carteggio, Turin, 1892. 
Vittoria Colonna in Orvieto, Pérouse, 1895. Il Codice délie Rime 
di Vittoria Colonna appartenente a Margherita d'Angoulême..., 
Pistoia, 1900 et autres brochures. Campori, Vittoria Colonna, 
Jean J. Weiss, Vit. Colonna, Frarrenfeld, 1916. 



326 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

elle avait trop d'ouverture d'esprit, un sentiment 
trop élevé des choses de la religion pour ne pas 
aspirer plus haut. Ce n'est pas à dire qu'elle ne se 
crût par obligée à certaines austérités; sa mère, 
Agnese de Montefeltro, était morte au retour d'un 
pèlerinage à Notre-Dame de Lorette des privations 
qu'elle s'était imposées^ et Vittoria tenait d'elle à 
ce point de vue; elle poussa si loin les macérations 
que son ami, son meilleur conseiller, le cardinal 
Polé, dut intervenir pour qu'elle les modérât, lui 
rappelant ces paroles de saint Paul à Timothée : 
« Corporis cxercitatio admodum valet ad pieta- 
tem. » Elle n'avait plus alors que la peau sur les os, 
comme le dit plus tard Carnesecchi au cours de l'un 
de ses interrogatoires. Ce ne fut que sur les pres- 
santes injonctions de Pôle qu'elle songea à conser- 
ver « ce tabernacle de Dieu » pour « le rendre tel 
qu'elle l'avait reçu ». Sa ferveur était si connue que 
le Saint-Siège lui permit de disposer d'un autel por- 
tatif; il lui donna lautorisation de se faire accom- 
pagner de seize personnes, dont deux confesseurs, 
quand elle forma le projet de se rendre en terre 
sainte, pèlerinage qu'elle ne put d'ailleurs pas 
accomplir. « Tu as entrepris ce voyage, disait le 
bref daté du 13 mars 1537, malgré l'avis de tous 
tes proches et les périls qui en sont inséparables, 
tu mets l'amour de Jésus-Christ au-dessus de toute 
affection humaine, tu montres un cœur masculin 
dans im corps féminin... » Quelques-unes de ses 

1. Erminda ToRDi, Agnesinadi Montefeltro, Florence, 1908. 



VITTORIA COLONNA. 



327 



strophes sont empreintes d'un catholicisme pro- 
fond et des plus orthodoxes ^ Mais son intelligence 
qu'elle avait des plus vives, la portait à examiner 
par elle-même les enseignements de l'Église. Le 
cardinal Pôle lui disait en vain qu'il ne convient 
pas de chercher à pénétrer les mystères de la reli- 
gion et que son devoir était « de se renfermer dans 
les limites qui s'imposaient à son sexe^ ». Vittoria 
se prit à scruter ses sentiments et à interroger des 
théologiens. Elle se rapprocha de ceux qui, comme 
elle, cherchaient à éclairer leur conscience et à 
sauver l'Église en l'épurant. Il ne lui échappait pas 
que le désarroi dans lequel elle était tombée en 
compromettait l'avenir. Dans un de ses sonnets, 
elle dit : 

Je vois d'algues et de fange ta barque si chargée, 

Pierre, que si quelque vague 

Du dehors l'assaille et l'entoure, 

Elle pourrait chavirer et courir grand risque ^. 

Pour sauver le Saint-Siège qu'elle tenait en 
grande vénération, elle voulait à tout prix remédier 
aux abus et c'est pourquoi elle unit ses efforts 
avec ceux des novateurs. Ses amis, Ochino, Priuli, 
Flaminio, Vermiglio, les cardinaux Morone et 
Pôle, étaient parmi les plus ardents adeptes de la 
Réforme. 

1. Bartolomeo FoNTANA, Nuovi documenti sulla Fede di Vitto- 
ria Colonna, Rome, 1888. Article jparu dans le Bulletin de la R, 
Soc. di Sloria Patria, 

2. Carteggio, p. 340. 

3. Rime Sacre, Sonnet CXXXVII. 



328 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



Le Saint-Siège la considéra comme hérétique, cela 
est incontestable, mais seulement vers la fin de sa 
vie ; elle passa alors pour une dangereuse propaga- 
trice des idées nouvelles et les couvents où elle 
avait séjourné, de même que les personnes qui 
l'avaient fréquentée, devinrent suspects. 

Elle admira Valdès; elle fut en correspondance 
avec Marguerite de Navarre; elle eut pour confi- 
dentes Giulia Gonzagaet Gaterina Gibo ; Garnesecchi 
fut de son intimité; il lui avait été présenté par le 
cardinal Palmieri en 1534; vingt-six ans plus tard, 
il se rappelait encore avec délice ces entretiens où 
Ton discutait entre esprits également sincères et 
bien intentionnés, sur la providence, sur la grâce, 
sur la prédestination et sur Thumilité que l'on 
louait « comme la base de toute vertu ». « Je l'ai 
connue et honorée comme il convenait à sa grande 
vertu », disait encore Garnesecchi. 

Gependant Vittoria Golonna ne peut être rangée 
parmi les protestantes italiennes ; elle est un exem- 
ple de ces âmes très franches, très simples qui, 
dans leur grand désir d'empêcher la ruine du ca- 
tholicisme, agissaient de concert avec ceux qui en 
rêvaient l'anéantissement et prenaient dans les 
deux partis ce qui convenait le mieux à leurs aspi- 
rations et à leurs tendances*. Les cas de ce genre 
étaient fréquents; ceux qui ont voulu faire de 
Vittoria Golonna une adversaire du Saint-Siège, 
une luthérienne, se méprennent tout autant que 

1. Bartolomeo Fontana, Nuovi Documenti vaticani sulla 
Fede e suUa Pietà di Vit, Colonna, Rome, 1888. 



VITTORIA COLONNA. 



329 



ceux qui nient son penchant aux idées nouvelles. 
« La marquise, dit Garnesecchi, attribuait la jus- 
tification en grande partie à la grâce et à la foi. 
Dans ses actes et dans toute sa conduite, elle faisait 
beaucoup de cas des œuvres, distribuant d'abon- 
dantes aumônes selon le conseil que lui avait donné 
le cardinal (Pôle) auquel elle croyait comme à un 
oracle ; elle agissait d'une part comme si la foi 
seule avait pu la sauver, d'autre part, comme si 
son salut dépendait uniquement des œuvres; un 
jour, elle me rapporta qu'ayant demandé au cardi- 
nal son opinion sur la justification, elle ne put 
en obtenir aucun éclaircissement. » Et il ajouta 
qu'un de ses sonnets tendrait à faire croire qu'elle 
admettait la prédestination absolument. 

Les sonnets spirituels de Vittoria Golonna qui 
furent publiés à part à Venise en 1546, sont au 
nombre de deux cent sept ; elle composa également 
un Capitolo en terza rima ayant pour titre // 
trionfo del Cristo. Sa foi profonde ne lui inspira 
que des vers médiocres; ils n ont m élan, ni 
élévation; chose curieuse, on n'y sent nullement 
l'intensité des sentiments qui l'animaient. Ses vers 
à la mémoire de son époux ont tout autre allure. 

Ces sonnets ont le tour que voici : 

Quand la mer orageuse s'élève et entoure 
De son impétueuse fureur un ferme écueil, 
Si elle le trouve inébranlable, son orgueil 
Se brise et l'onde retombe sur elle-même 

Telle je suis, si contre moi la profonde 

Eau mondaine s'irrite comme contre un écueil. 



330 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



Je lève les yeux au ciel et je la dépouille 
D'autant mieux de sa rigueur qu'elle est plus forte, 

Et, si alors, le vent du désir 

Tente un nouvel assaut, je cours au rivage 

Et d'un câble tressé d'amour et de foi, 

J'attache ma nef à ce à quoi je me fie, 
A la pierre vive de Jésus, de telle sorte 
Qu'à mon gré, je puis regagner le port. 

Si, avec les armes célestes, j'avais vaincu 
Et moi-môme et mes sens et la raison humaine, 
J'irais d'un autre cœur, haute et lointaine. 
Hors de ce monde et de ses honneurs fallacieux. 

Sur les ailes de la foi, ma pensée ceinte 
D'un espoir désormais point caduque ni vain, 
Sortirait de cette vallée malsaine, 
Par la vraie vertu, élevée et emportée. 

J'ai l'œil fixé sur le but meilleur 

De notre course, mais je ne vole pas encore 

Sur le droit chemin, assurée et légère. 

J'aperçois les signes avant-coureurs du soleil, 

Je découvre l'aurore, mais par les détours sacrés [encore. 

Aux demeures divines, à la vraie lumière je n'entre pas 

D'obscur brillant, de faux vrai, 

D'inique juste, d'ennemi héritier, 

Hardi par amour, fort par foi. 

Impérieux à la guerre, humble dans la paix, 

C'est ce que peut accomplir la face vivante de l'Éternel, 
Quand elle gouverne le haut siège 
De la toute-puissance, et elle fait une riche proie 
Du trésor qui plaît aux sens débiles. 

Elle ouvre la chaude et éternelle lumière 
Entourée de rayons, éclairant tout autour 
Nos brumes et fondant la glace. 



VITTORIA COLONNA. 331 

Et tandis qu'elle enflamme et éclaire, 
On chemine tranquille en cette clarté 
Qui montre les lacs cachés. 

A IGNACE DE LOYOLA. 

Si le nom seul du Christ, peint dans le cœur. 
Suffit à rendre fort et plein de toute valeur 
Un serviteur fidèle à ce point, que sa vigueur 
A toujours, dans la guerre, remporté la victoire, 

Combien plus valamment Ignace a affronté 
Les tourments, les bêtes et la douleur, 
Ayant ce nom sculpté en lettres d'or en son cœur. 
Certain alors de n'être plus vaincu... 

Telle que ces vers la montrent, telle était assu- 
rément Vittoria Colonna, fille très soumise de 
rÉglise romaine, mais très soucieuse aussi d'en 
assurer l'avenir en la réformant dans ce qu'elle 
avait de blâmable ^ 

Son ardeur à défendre les capucins n'eut pas 
d'autre raison ; elle vit dans leur discipline la réali- 
sation de ses désirs ^ ; si on les considérait comme 
luthériens, répétait-elle, c'était uniquement parce 
qu'ils prêchaient la liberté de l'esprit et Taustérité 
des mœurs et que « leur vie parlait pour eux » ^. 
Son immixiondans les affaires intérieures de l'ordre 



1. B. FoNTANA, Documenti Vaticani sulla Fede e sulla Pietà 
dl Vittoria Colonna, Rome, 1888. a Le 26 février 1538, fra Corne- 
lio prêcha dans l'église de S. Franccsco, devant la marquise de 
Pescara, femme très dévote à Dieu », dit Rainieri dans sa chronique, 
p. 35. C'était évidemment l'opinion commune alors. 

2. Carteggio, p. 139. 

3. Carteggio, p. 108, n. 



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330 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



Je lève les yeux au ciel et je la dépouille 
D'autant mieux de sa rigueur qu'elle est plus forte, 

Et, si alors, le vent du désir 

Tente un nouvel assaut, je cours au rivage 

Et d'un câble tressé d'amour et de foi, 

J'attache ma nef à ce à quoi je me fie, 
A la pierre vive de Jésus, de telle sorte 
Qu'à mon gré, je puis regagner le port. 

Si, avec les armes célestes, j'avais vaincu 
Et moi-même et mes sens et la raison humaine, 
JMrais d'un autre cœur, haute et lointaine. 
Hors de ce monde et de ses honneurs fallacieux. 

Sur les ailes de la foi, ma pensée ceinte 
D'un espoir désormais point caduque ni vain, 
Sortirait de cette vallée malsaine, 
Par la vraie vertu, élevée et emportée. 

J'ai l'œirfixé sur le but meilleur 

De notre course, mais je ne vole pas encore 

Sur le droit chemin, assurée et légère. 

J'aperçois les signes avant-coureurs du soleil, 

Je découvre l'aurore, mais par les détours sacrés [encore. 

Aux demeures divines, à la vraie lumière je n'entre pas 

D'obscur brillant, de faux vrai, 

D'inique juste, d'ennemi héritier, 

Hardi par amour, fort par foi. 

Impérieux à la guerre, humble dans la paix, 

C'est ce que peut accomplir la face vivante de l'Éternel, 
Quand elle gouverne le haut siège 
De la toute-puissance, et elle fait une riche proie 
Du trésor qui plaît aux sens débiles. 

Elle ouvre la chaude et éternelle lumière 
Entourée de rayons, éclairant tout autour 
Nos brumes et fondant la glace. 



VITTORIA COLONNA. 331 

Et tandis qu'elle enflamme et éclaire, 
On chemine tranquille en cette clarté 
Qui montre les lacs cachés. 

A IGNACE DE LOYOLA. 

Si le nom seul du Christ, peint dans le cœur. 
Suffit à rendre fort et plein de toute valeur 
Un serviteur fidèle à ce point, que sa vigueur 
A toujours, dans la guerre, remporté la victoire, 

Combien plus valamment Ignace a affronté 
Les tourments, les bêtes et la douleur. 
Ayant ce nom sculpté en lettres d'or en son cœur. 
Certain alors de n'être plus vaincu... 

Telle que ces vers la montrent, telle était assu- 
rément Vittoria Colonna, fille très soumise de 
TÉglise romaine, mais très soucieuse aussi d'en 
assurer l'avenir en la réformant dans ce qu'elle 
avait de blâmable^. 

Son ardeur à défendre les capucins n'eut pas 
d'autre raison ; elle vit dans leur discipline la réali- 
sation de ses désirs 2; si on les considérait comme 
luthériens, répétait-elle, c'était uniquement parce 
qu'ils prêchaient la liberté de l'esprit et l'austérité 
des mœurs et que « leur vie parlait pour eux » ^. 
Son immixiondans les affaires intérieures de l'ordre 



1 B, FoMVNA, Documenii Vaticani sulla Fede e sulla Pieta 
di Vittoria Coloniia, Rome, 1888. v Le 26 février 1538, fra Corne- 
lio prêcha dans l'église de S. Francesco, devant la marquise de 
Pescara, femme très dévote à Dieu », dit Rainieri dans sa chronique, 
p. 35. C'était évidemment l'opinion commune alors. 

2. Carteggio, p. 139. 

3. Carteggio, p. 108, n. 



! 



332 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



VITTORIA COLONNA. 



333 



n'avait d'autre but que d'en assurer la prospérité. 
Quand Lodovico de Fossombrone, soutenu par le 
pape, se trouva en compétition avec Bernardino da 
Asti qui représentait les tendances indépendantes 
de Tordre, Vittoria prit parti pour celui-ci et, grâce 
à son intervention, un chapitre fut convoqué dans 
lequel Lodovico se vit dépouillé de ses fonctions au 
profit de Bernardino 1. De même elle protégea 
Ochino devenu chef des capucins ; on ne sait quand 
et où elle le connut, peut-être à Rome au printemps 
de l'année 1534; sa grande éloquence dut la 
séduire et leur admiration commune pour Valdès, 
les rapprocher. Elle prit Ochino en quelque 
sorte sous sa protection, le recommandant dans 
de nombreuses lettres, soit au cardinal Gon- 
zaga, soît au duc Ercole d'Esté, le mari de Renée 
de Ferrare, soit au cardinal Bembo. << Je vous le 
recommande, écrivait-elle en 1537, au cardinal 
Gonzaga, non parce qu'il est en butte à toutes sor- 
tes d'embûches, mais pour le bien de tant d'àmes 
que ses prédications touchent et conduisent dans la 
bonne voie. » 

C'est à Ferrare, en 1537, alors qu'elle se rendait 
à Venise pour passer en terre sainte, que Vittoria 
connut Renée de France. Sans doute, elle ne parta- 
gea jamais ses doctrines calvinistes, mais le séjour 
de dix mois qu'elle fit dans cette cour où Ton par- 
lait assez librement de choses de la foi, ne dut pas 
être sans influence sur ses sentiments; la familia- 

1. B. FoNTANA, Docmnenti Vaticani di Vittoria Colonna per 
difesa dei Cappucini, Rome, 1886. Carteggio, p. 108, n. 4. 



rite était grande entre les deux femmes. Son 
ambassadeur écrivait au duc de Mantoue, à la date 
du 8 juillet (1537) : « La marquise est allée ce 
matin, en négligé, voir la duchesse; elles se sont 
entretenues longuement. » Peu de jours après, 
le 19, Vittoria tenait sur les fonds baptismaux la 
fille de Renée, Eleonora, celle dont on imagina de 
dire pkis tard que Tasse était tombé éperdument 

amoureux. 

Une des raisons qui avaient déterminé Vittoria 
Colonna à ce long séjour était son désir de trouver 
un établissement pour les capucins; le duc Ercole 
n'y mettait pas d'opposition, encore que Ochino ne 
lui parût pas un hôte fort souhaitable; il aurait 
voulu qu'on lui donnât à entendre que le séjour de 
Mantoue lui conviendrait infiniment mieux, car les 
doctrines religieuses qui y prévalaient répon- 
daient aux siennes, et il s'y trouvait un hôpital de 
la Miséricorde où il pourrait donner libre cours à 
son amour du prochain. Mais Vittoria insista et le 
duc finit par s'entendre avec un noble ferrarais, 
Alfonso Trotti, qui céda une maison et un terrain, 
près du fleuve; le 18 août, Ochino en prit posses- 
sion en compagnie de quelques-uns de ses dis- 
ciples. 

De Ferrare, Vittoria se rendit à Florence, puis 
aux bains de Lucques où elle se retrouva avec 
Carnesecchi; «J'eus là, dit-il dans son procès, occa- 
sion d'être admis dans la familiarité de la duchesse 
et, depuis lors, je restai en relation d'amitié avec 
elle jusqu'à sa mort. » Ainsi la marquise se liait 



334 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



de plus en plus avecles protagonistes de la réforme 
et avec ceux qui y étaient indulgents, les Morone, 
les Pôle, les Bembo. La haute situation qu elle 
s'était acquise dans le monde littéraire où Ton ne 
la qualifiait plus que la « divine poétesse », Tillus- 
tration de sa race, faisaient d'elle un personnage 
de grande influence; sa correspondance la montre 
conseillant, stimulant, interrogeant, décidant. Elle 
dut contribuer grandement à la diffusion du sen- 
timent protestant. A Rome, elle connut Michel- Ange 
alors qu'il peignait le Jugement dernier. Le vieil- 
lard s'éprit pour la poétesse d'un amour pur et vio- 
lent qu'il exprima en sonnets dont le tour n'est pas 
sans grâce. Ils conversaient des heures à cœur 
ouvert, d'art, de philosophie, de morale. Et cela 
suffit pour qu'on répétât que Michel-Ange s'était 
converti au protestantisme pour complaire à Vit- 

toria*. 

Elle passa les trois dernières années de sa vie 
dans le couvent de S. Caterina, à Viterbe, où elle 
réunissait autour d'elle quelques hommes émi- 
nents; le cardinal Pôle, alors en disgrâce, venait 
l'entretenir de théologie ; parfois Priuli, Bartolom- 
meo Stella, Flaminio, assistaient à ses contro- 
verses. La marquise interrogeait Pôle sur les tenta- 
tions que font subir à l'homme la chair, le diable 
et le siècle; elle répandait autour d'elle, parmi les 



1. p. DeBouchaud, Les Poésies de Michel- Ange et de Vittoria 
Colonna, Paris, 1912. G. Thomas, Michel-Ange poète, Paris, 1892. 
A. Lanneau Roland, Michel- Ange et Vittoria Colonna, Paris, 
1875. 



VITTORIA COLONNA. 



335 



nonnes, ses vues sur la façon de sauver l'Église. 
Le mystère de la prédestination et de la justifica- 
tion lui donnait aussi de grands soucis; il semble 
bien que, sur ce point, elle ne pensait pas comme 
l'Église romaine, car lorsqu'elle apprit que le car- 
dinal Pôle, malade d'un catarrhe, n'avait pu 
prendre part à la séance du concile de Trente où 
la doctrine protestante sur ce point, avait été for- 
mellement condamnée, elle s'écria que Dieu avait 
miraculeusement empêché par ce moyen le cardi- 
nal de voter un tel décret, d'où chacun inféra, dit 
Carnesecchi dans l'interrogatoire qui précéda 
immédiatement son supplice, que le cardinal et la 
marquise blâmaient cette décision ; d'ailleurs, tel 
fut aussi, du moins en ce qui concernait le cardinal, 
le sentiment qu'exprimèrent Priuli et Flaminio à 
leur retour de Trente*. Cependant Vittoria ne 
suivait pas les protestants jusque dans les consé- 
quences extrêmes qu'ils tiraient de leurs théories. 

L'attitude d'Ochino commençait à l'inquiéter 2. 
Il lui arriva de demander à quelqu'un qui revenait 
de Milan, quelle impression y avait faite le prédi- 
cateur et, sur la réponse qu'on lui donna que chacun 
était très édifié par ses sermons et qu'on le tenait 
pour un parfait chrétien, elle soupira : « Dieu fasse 
qu'il le demeure ! » De fait, ce fut peu après qu'elle 
reçut la lettre du 22 août 1542 dans laquelle Ochino 
l'informait de sa fuite. 

Vittoria passait de plus en plus pour partager 

1. Carteggio, p. 342. 

2. De Reumont, p. 220. 



336 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

les idées des réformistes ^ ; on s'efforçait de répan- 
dre cette conviction au dehors; un agent du duc de 
Ferrare se procura un recueil de ses sonnets et le 
montra au roi François P^ pour le convaincre de la 
réalité des accusations portées contre elle ; toute- 
fois le roi, qui savait à quoi s'en tenir, se contenta 
de rire et dit « qu'il connaissait le bon renom de 

la marquise ))^. 

Elle mourut fort soupçonnée par l'Eglise et l'àme 
tranquille dans le couvent de Viterbe, le 25 février 

1547. 

Un graveur hollandais d'origine, Francisco, qui 

l'avait vue à Rome quelques années auparavant, 
donne d'elle ce portrait qui, s'il n'est sans doute 
pas d'une exacte vérité, montre au moins l'effet 
qu'elle' produisait sur ceux qui l'approchaient : 
« La marquise de Pescara, dit-il, est une des femmes 
les plus remarquables et les plus célèbres qui se 
trouvent en Europe; de manières nobles autant 
qu'elle est belle, instruite dans la langue latine '\ 
fort intelligente, elle possède toutes les qualités et 
tous les avantages qui rendent aimable une femme. 

1 Les accusations portées par l'Inquisition contre la marquise se 
trouvent indiquées dans les extraits publiés par Corvisieri dans 
vlrcMvio soc. Romanadi Star, Patria, toI III, an 1880, p. 279. 

2 Cantu Eretici, vol. I, p. 411, 427, donne quelques-uns des 
sonnets dans lesquels, à son sens, se découvre le penchant de la 
marauise POur Ics idées luthériennes; leur lecture et celle des 
autre» sonnets qu'il ne cite pas ne conduit pas à une conclusion 

'^^r^En effet ses lettres sont pleines de latinismes et même de 
membres de phrase en latin ; quand l'expression lui manque en 
italien, elle la trouve en latin. 



RENÉE DE FRANCE, DUCHESSE DE FERRARE. 337 

Depuis la mort de son héroïque époux, elle mène 
une vie retirée et modeste. Rassasiée par la splen- 
deur de sa vie passée, elle n'aime plus mainte- 
nant que Jésus-Christ et les sévères études, se 
répandant en largesses envers les femmes pau- 
vres ; elle est un modèle de véritable piété catho- 
lique. » 

Renée de France, 
duchesse de Ferrare'^, 

Renée de France, fille de Louis XII et d'Anne de 
Bretagne, apporta à Ferrare les tendances qu'a- 
vaient développées en elle son maître Lefèvre 
d'Etaples et les exemples nombreux que lui avaient 
offert, en sa jeunesse, la cour et la ville; on était 
volontiers frondeur et sceptique autour de Fran- 
(;ois F' durant la première partie du règne. Dès son 
arrivée àFerrare, en 1528, elle avait alors dix-huit 
ans, Renée se mit à protéger les novateurs. Ce n'est 
pas qu'elle ne fût une fervente catholique; elle 
portait sur elle le cordon dont saint François de 
Paule se ceignait les reins; elle se fit envoyer de 
Chartres deux chemises semblables à celles de la 
Vierge que l'on conservait dans le trésor de la ca- 
thédrale. Un jour qu'elle avait manqué le sermon, 

1. Voir noire ouvrage sur Renée de France, duchesse de Fer- 
rare Paris, 1896. Christopher Hare, Men and Women of the 
ItalianRe formation, Londres, 1914, p. 84. E. Masi, Saggi di Storia 
e di critica, Bologne, 1905. Fontana, Renata di Francia, Rome, 
1889-1899. 



LA RÉFORME EN ITALIE. 



22 



i ■ 



338 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

elle pria le prédicateur de venir dans ses appar- 
tements le lui répéter; elle appela de Rome un 
moine pour prêcher le carême et lui fit remettre 
63 livres; elle se disait « la très dévote et très 
humble fille de Sa Sainteté ». Mais, d'autre part, 
elle mit tout en œuvre pour faire réussir l'œuvre 
que les huguenots avaient entreprise à Ferrare, 
tant à cause de sa communion d'idées avec eux que 
par rancune contre le Saint-Siège. « Possible, dit 
Brantôme, que se ressentit des mauvais tours que 
les papes avaient faits au roi sou père en tant de 
sortes; elle renia leur puissance et se sépara de 
leur obéissance ne pouvant faire pis, étant femme. » 
Au reste, la plupart des novateurs qui .venaient à 
Ferrare étaient des Français et, en les secourant, 
Renée faisait acte de patriotisme autant que d'anti- 

papisme. 

Cette bienveillance à leur endroit fut la cause des 

premiers froissements entre elle et son mari, car 

celui-ci lui reprochait ses dépenses (( immodérées 

et mal considérées » pour leur venir en aide. 

Calvin aurait-il été parmi ceux des protestants 

français que Renée accueillit à Ferrare? Il avait 

quitté la France après la publication de son fameux 

traité sur V Institution de la Religion chrétienne * 

et d'aucuns pensent qu'il vint se cacher un temps 

chez la duchesse ; il est certain qu'au printemps 

1 Calvin reconnaît sans doute avec trop de modestie, dans la 
oréface qu'il mit a son commentaire sur les Psaumes, que le cou- 
rage n'était pas son fait : « Ego qui natura Umido ac pustllo 
aninio me esse f'ateor. » 



RENÉE DE FRANCE, DUCHESSE DE FERRARE. 339 

de l'année 1536 un personnage mystérieux parut à 
Ferrare; à plusieurs reprises Renée le reçut de 
nuit et s'entretint longuement avec lui. Un moine 
franciscain, questionné plus tard par un juge de 
l'Inquisition, affirma avoir assisté durant le carême, 
la nuit, dans une pièce du palais, à un colloque 
au cours duquel un Français avait tenu devant la 
duchesse et quelques autres personnes le langage 
le plus violent contre le catholicisme, niant la 
suprématie du pape, l'autorité de l'Église et le 
franc arbitre. Troublé par ces étranges propos, le 
moine n'en n'avait pas d'ailleurs, ajoutait-il, très 
bien compris le sens. Peu après un incident éclata; 
le vendredi saint 14 avril, au moment où, dans 
une des principales églises de la ville, l'officiant 
présentait la croix aux fidèles, suivant la coutume, 
un jeune chantre, appartenant à la maison de la 
duchesse, sortit en proférant d'affreux blasphèmes. 
Ce fut le commencement d'une série d'intrigues, 
de procédures, de démarches diplomatiques et de 
luttes domestiques entre Renée et son mari, dans 
lesquelles intervinrent le roi de France, l'empereur 
d'Allemagne, la Sérenissime République et le sou- 
verain pontife. Un événement heureux et qu'il faut 
supposer accidentel, permit à tous de sortir à leur 
honneur de cette épineuse affaire : le principal 
accusé, celui qui semble avoir préparé une machi- 
nation dans laquelle le petit chantre n'était qu'un 
complice, s'évada; était-ce Calvin, ou le chanoine 
Du Tillet son confident, venu avec lui à Ferrare, 
ou un nommé Bouchefort, on ne peut le savoir, car 



I 



340 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

les pièces relatives à celte affaire ont été systémati- 
quement lacérées ou bien ont disparu. 

Dans cette conjoncture Renée s'était, pour la 
première fois, mise en opposition directe avec son 
époux et son adresse avait triomphé, dans plus 
d'une rencontre, de la ténacité du duc. 

Vers le même temps, le poète Marot était l'hôte 
de la duchesse; il avait quitté la France à la suite 
de l'affaire des « placards » et s'était réfugié 
auprès de la reine de Navarre qui, trouvant sa pré- 
sence compromettante, l'avait adressé à Renée; 
il arriva donc à Ferrare. Marot se défendait d'être 
luthérien : 

De lulhérisle ils m'ont donné le nom, 
Qu'à droit ce soit je leur réponds que non. 
Luther pour moi des deux n'est descendu, 
Luther en croix n'a point été pendu... 

Mais il détestait la cour de Rome et déclarait bien 
haut que jamais il n accepterait le joug 

De la paillarde et grande mérétrice 
Avec qui ont fait fornication 
Les rois de la terre et dont potion 
Du vin public de son calice immonde, 
A si longtemps enivré tout le monde. 

Renée le prit comme secrétaire ; on lui donnait 
la « nourriture », il fournissait en retour son 
« écriture », c'est-à-dire ses vers, car ses fonctions 
de secrétaire semblent avoir été purement honori- 
fiques. Lors de sa querelle avec le duc, il plaignit 



RENÉE DE FRANCE, DUCHESSE DE FERRARE. 



341 



Renée dans une pièce de vers adressée à la reine 
de Navarre et qui ne manque pas de grâce : 

Ah! Marguerite, écoute la souffrance 
Du noble cœur de Renée de France. 
Puis, comme sœur, plus fort que d'espérance 

Console-la. 

De cent couleurs en une heure elle change 
En ses repas poire d'angoisse mange. 
Et en son vin de larmes fait mélange 
Tout par ennui. 

Ennui reçu du côté de celui 
Qui dut être sa joie et son appui, 
Ennui plus grief que s'il venait d'autrui 
Et plus à craindre. 

Mais si Marot peignait si bien les malheurs de 
Renée, il n'eut garde de les partager et, lorsqu'il 
vit venir l'orage, il s'en fut aussitôt à Venise. 

Cependant la cour de Ferrare devenait de plus 
en plus un lieu de refuge, tout au moins tempo- 
raire, pour les calvinistes fuyant la France. Ferrare 
formait comme un ilôt calviniste au milieu de rita- 
lie luthérienne ou catholique. La présence de Vit- 
toria Colonna, qui arriva à Ferrare l'année qui sui- 
vit le premier heurt entre Renée et son mari (1537), 
fit sans doute qu'on s'occupa plus que jamais, dans 
l'intimité de la duchesse, de controverses reli- 
gieuses ; Vittoria ne convertit pas son amie au 
luthéranisme, mais son exemple, les entretiens 
qu'elles eurent ensemble, durent inévitablement la 
pousser à creuser plus avant les questions qui se 



342 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



posaient déjà dans son esprit. Son aversion pour 
la cour romaine allait croissante ; elle fit peindre 
dans son livre d'Heures une miniature dans laquelle 
on voit un cardinal qui ramasse un jeu de cartes, 
des moines jouant aux dés et, au fond, une église 
entourée de flammes, sur la façade de laquelle 
était une horloge marquant la fin des temps. Ce- 
pendant au loin on doutait de la solidité des sen- 
timents de Renée; Calvin, qui la traitait comme sa 
disciple et avait à cœur de ne pas laisser s'éteindre 
son zèle, lui écrivait des lettres où les reproches 
se mêlaient aux encouragements; il lui recom- 
mandait de ne pas assister à la messe « pour la 
grande abomination que c'était » ; il la mettait 
en garde contre les confesseurs qu'on plaçait à 
côté d'elle, tandis que le duc, le roi de France 
et le pape s'efforçaient par la ruse ou la violence de 
mater ses résistances. Renée désespérait tantôt les 
uns, tantôt les autres. Quand Paul III passa par 
Ferrare, en avril 1543, elle se montra pleine de 
soumission et de respect à son égard; elle fut admise, 
sur sa prière, au baise-pied ; aussi obtint-elle du 
pape un bref par lequel, « en raison de la foi 
éprouvée » dont elle avait donné des marques cer- 
taines, il la soustrayait en matière de foi à toute 
autre juridiction que celle de Tlnquisition romaine 
(5 juillet 1543). En même temps, elle donnait des 
gages à ses amis calvinistes, les secourait de son 
mieux, même en s'exposant de sa personne. En 
1549, elle prit en main la défense d'un jeune 
homme, d'un enfant presque, Camillo Fannio ou 



RENÉE DE FRANCE, DUCHESSE DE FERRARE. S48 

Fanino, que ses opinions trop ouvertement avouées 
avaient mis en grand danger. 

Tout jeune, Camillo Fannio s'était adonné à la lec- 
ture de la Bible et elle lui avait inspiré des doutes 
sur quelques-uns des enseignements de l'Église ; 
il s'en ouvrit un peu trop ouvertement, ce pour- 
quoi l'inquisiteur ferrarais le fit jeter en prison ; 
mais on intercéda pour lui, il fit des concessions; 
on dit même qu'il se rétracta et il fut remis en 
liberté. A la vérité il était loin d'avoir renoncé à 
ses idées ; loin de là, il entreprit, sans souci du 
danger, d'évangéliser les Romagnes dont il était 
originaire ; il prêchait à merveille. « De ceux qui 
purent l'aller voir, écrit un de ses biographes, 
plusieurs disaient qu'il devait avoir le diable au 
corps et qu'il parlait avec tant de force qu'il fal- 
lait bien que ce fût quelque diablerie qui le pos- 
sédât. » Le Saint-Siège s'émut et le fit arrêter une 
seconde fois ; il se trouvait alors sur les terres du 
grand-duc, à Bagnacavallo, en sorte qu'on l'amena 
à Ferrare ; il y fut jugé et condamné à être brûlé 
vif, comme relaps. Cependant le duc qui, pour bon 
catholique et fidèle sujet du pape qu'il fût, tenait à 
montrer une certaine indépendance, ne se hâta 
nullement de faire exécuter la sentence ; la prison 
de Fannio fut même le temps de son triomphe ; 
ceux qui pénétraient jusqu'à lui, et ils étaient nom- 
breux, étaient frappés de sa résignation, de son 
inébranlable conviction, de la puissance de sa dia- 
lectique ; la persécution dont il était l'objet le 
grandissait ; Olimpia Morata, Lavinia délia Rovere 



344 



COMMENT SE HÉPANDIT LA RÉFORME. 



le visitaient fréquemment et puisaient dans son 
entretien une conviction plus solide et plus rai- 
sonnée. On risola. On lui offrit de lui faire grâce, 
de lui donner la liberté s'il abjurait; il refusa. « Le 
Seigneur ne veut pas, répondait-il à sa femme, à 
ses enfants, à sa sœur, que je le renie pour Tavan- 
tage de ma famille. » 

Dès les commencements. Renée s'était intéressé 
à Fannio, au « Povero Fanin », comme elle l'appe- 
lait. C'était pour lui complaire autant que par rai- 
son politique que le duc Ercole avait diôéré son 
exécution (octobre 1549). Mais si on avait pu faire 
accepter des délais au pape Paul III, il n'en alla 
plus de môme quand Jules 111 fut monté sur le 
trône pontifical; dès le 19 avril 1550 (il avait été 
élu le 8 février), le souverain pontife informait 
l'envoyé ferrarais à Rome qu'il n'entendait plus 
être joué et voulait que l'exécution de Fannio eût 
lieu sans plus de délai. Ercole chercha encore des 
atermoiements ; l'ordre d'exécuter Fannio émanait 
du feu pape ; il fallait le renouveler ; mais la con- 
firmation arriva aussitôt, le 31 mai (1550), formelle, 
inexorable ; il s'agissait d'un relaps, d'un zélateur 
que la prison n'avait pu obliger à se taire. Ercole 
ne pouvait reculer ; toutefois, comme il ne voulait 
pas avouer que sa volonté avait été forcée, il quitta 
presque furtivement la ville. Renée avertie accou- 
rut tout aussitôt de sa résidence d'été; bien qu'elle 
fût elle-même très menacée et soumise à une sur- 
veillance étroite, elle voulut tenter un dernier ef- 
fort et adressa au duc une lettre où elle lui disait. 



RENÉE DE FRANCE, DUCHESSE DE 1 ERRARE. 345 

après l'avoir entretenu de fruits et de légumes : 
« Je suis toujours à Ferrare, au logis bien chaud, 
et m'y tient l'inquisiteur lequel toutefois me solli- 
cite fort de m'en aller. Ce n'est pas pour me faire 
plaisir, mais pour faire tout le contraire de ce que 
je lui ai demandé, et le pis qu'il pourra, encore que 
le porteur lui ait parlé de votre part. Et ne songe 
au scandale et honte de tout votre pays, sujets 
et serviteurs. Quant à moi, je porterai mieux mes 
lamentations que le pauvre père et pauvres petits 
enfants et mère d'isseux. Je vous supplie. Monsieur, 
avoir pitié et les ôter des mains si cruelles. » 
Rien n'y fît et la volonté du pape prévalut. 
Le 22 août, à la pointe du jour, Fannio fut con- 
duit au lieu du supplice. Comme on lui présentait 
un crucifix, il répondit : « Que voulez-vous que je 
fasse de ce Christ de bois alors que je l'ai vivant 
dans le cœur? » Il disposa lui-même la corde qui 
devait l'étrangler. La légende voulut que le bour- 
reau touché de sa fermeté, se fût convertL 

Une autre exécution suivit celle de Fannio, ce fut 
celle d'un prêtre sicilien nommé Domenico Giorgio 
qui fut pendu à une des fenêtres du palais ducal 
comme « luthérien et hérétique ». Cependant le 
duc Ercole, craignant d'une part de mécontenter 
sa femme et, partant, la Cour de France, de l'autre, 
de s'aliéner le Saint-Siège, hésitait à prendre éner- 
giquement parti contre les novateurs ou à fermer 
les yeux comme il l'avait fait plus ou moins jus- 
qu'alors. Il finit par trouver un moyen habile de 
se tirer d'embarras, il demanda au roi Henri II de 



346 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



lui envoyer un inquisiteur de sa main. Revêtu en 
quelque sorte de l'investiture royale, il pourrait 
agir à sa guise sans que Renée et son parti pussent 
protester en France; l'inquisiteur désigné fut 
Mathieu Ory ou Oriz, pénitencier du pape, chef de 
l'inquisition du royaume de France depuis vingt ans ; 
il avait mission non seulement de sévir contre les 
hérétiques ferrarais et d'y extirper le mal par tous 
les moyens, mais aussi et surtout d'agir contre la 
duchesse « pour réduire et ramener au troupeau 
de Jésus-Christ ladite dame qui s'est laissée préci- 
piter au labyrinthe de ces malheureuses et con- 
damnées opinions, contraires et répugnantes à 
notre sainte Foi et religion ». Ory partit de France 
en juin 1554.. Aussitôt arrivé à Ferrare il manda 
Renée qui s'était retirée à son château de Consandolo 
et l'entreprit; elle n'avait pas encore, si elle les 
eut jamais, les convictions d'une protestante con- 
vaincue ; elle hésitait entre Genève et Rome, entre 
ses tendances non douteuses et les traditions de sa 
race et de son entourage. Sa résistance ne fut donc 
pas irréductible et Ory pensa l'avoir amenée à ses 
fins, car elle assista à la messe, ce qu'elle n'avait pas 
fait depuis douze ans, et même, dit-on, se confessa. 
Mais cette concession n'était , au fond, qu'apparente. 
Calvin qui n'osait pas trop se fier sur la fer- 
meté de la duchesse, lui avait dépêché le ministre 
Morel, seigneur de Colonges, l'un des hommes en 
qui il avait le plus de confiance et très profond 
dialecticien. Il dut arriver vers le 15 août; Renée 
se trouva alors sollicitée par ces deux hommes, 



RENÉE DE FRANCE, DUCHESSE DE FERRARE. 347 

habiles tous les deux et intéressés également à 
l'emporter, dont l'un usait de menaces qui, elle ne 
l'ignorait pas, n'étaient que trop à redouter, et 
l'autre d'arguments qui avaient tout pouvoir sur 
elle; en sorte qu'elle restait incertaine. 

Pour arriver à vaincre définitivement sa résis- 
tance, l'inquisiteur la priva de ses serviteurs et 
lui enleva la garde de ses enfants. Elle ne céda 
pas; alors il la fit comparaître devant un tribu- 
nal. Sa correspondance, dont le duc semble s'être 
départi en faveur des juges, était accablante. 
On ne possède sur le jugement que des rapports 
incertains, les pièces du procès ayant disparu*, il 
se pourrait que Renée eût été effectivement con- 
damnée à la prison, car dès le lendemain, le 
7 septembre, elle était conduite sous escorte, 
par l'évêque Rossetti et le chevalier Ruggieri, du 
palais S. Francesco où ele était logée, au vieux 
château qui, depuis des années, servait de prison 
plutôt que d'habitation. Ses biens auraient été 
confisqués; sa bibliothèque, qui contenait une 
centaine d'ouvrages défendus, fut brûlée; le tri- 
bunal avait condamné en même temps vingt-qua- 
tre de ses serviteurs qui avaient pris la fuite. 
Durant une semaine, du 7 au 13 septembre, les 
choses restèrent en l'état; Renée n'avait auprès 
d'elle que deux femmes à la dévotion du duc; des 
sentinelles veillaient à sa porte. Mais, le 13 sep- 

1. Dans un arUcle de la revue Études, J. Pra présente au point 
de vue spécial à cette revue les événements ci-dessus et fournit 
quelques documents intéressants. Numéro de septembre 1915. 



348 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



tembre, un revirement subit se produisit dont les 
circonstances exactes et la cause restent mysté- 
rieuses; Renée fut rendue à la liberté; son accu- 
sateur Or y fut en quelque sorte congédié. On 
affirma que la duchesse avait assisté au service 
divin, mais l'officiant disait qu'il ne l'avait pas vue, 
qu'elle avait communié, mais l'envoyé florentin 
écrivait au duc qu'il n'en était rien. On racontait 
qu'elle avait reconnu l'Église catholique et non la 
romaine. En fait Renée avait sans doute, comme 
il lui arriva plus d'une fois au cours de son exis- 
tence, sacrifié aux nécessités du moment. Le ven- 
dredi 21 septembre, elle se confessa; le dimanche, 
le P. Pelletier « eut la joie de lui donner le pain 
des Anges ». Les gardes qui veillaient autour de 
Renée furent levées, ses filles lui firent rendues, 
les gentilshommes de la Cour purent de nouveau 
lui rendre leurs hommages. OUmpia Morata la traita 
de « tète légère » et Calvin écrivit à son propos à 
Farel que « la constance est une vertu bien rare 
parmi les grands ». L'envoyé florentin pensait 
qu'elle s'était simplement jouée de la crédulité du 
duc. Il semble d'ailleurs que le Saint-Siège ne s'y 
soit guère trompé; un auditeur de Rote devant 
passer par Ferrare peu après, Paul IV, qui venait 
de succéder à Jules III, lui défendit de saluer la 
princesse ; à la vérité, Renée avait repris son com- 
merce de lettres avec Calvin et d'autres protestants ; 
elle accueillait, comme devant, ceux d'entre eux 
qui passaient par Ferrare. Le duc en avait des 
soupçons. Son représentant à Rome pria le « gé- 



RENÉE DE FRANCE, DUCHESSE DE FERRARE. 349 

néral des inquisiteurs » de faire mettre à la ques- 
tion lin luthérien qu'il venait de lui livrer afin de 
savoir de lui si « depuis que l'an passé Madame a 
témoigné de son désir de revenir à la foi catho- 
lique, elle a échangé des lettres avec des héré- 
tiques ou si elle leur a envoyé de l'argent ainsi 
qu'elle le pratiquait auparavant ». Calvin était re- 
venu de ses préventions et écrivait à la duchesse 
autant pour la fortifier dans sa foi que pour la 
complimenter. L'une de ses lettres lui fut remise 
par Galeazzo Caracciolo, marquis de Vico, qui, de- 
puis qu'il s'était exilé de son pays, se risquait 
parfois, comme on l'a dit, dans le nord de l'Italie. 
Ce fut d'ailleurs très ouvertement qu'il alla voir 
la duchesse ; elle l'envoya chercher en carrosse à 
la frontière. Un autre réformé, Pietro Gelido dit 
// Pero, qui dut plus tard, en 1562, s'exiler pour 
sa foi, avait de fréquents entretiens avec elle. 

Cependant les répressions continuaient dans tout 
le Ferrarais ; le Saint-Siège avait ordonné aux auto- 
rités ecclésiastiques de faire un examen sévère des 
personnes, quelque fût leur rang, qui étaient soup- 
çonnées de professer des idées ultramontaines ; on 
devait recueiUir contre elles des témoignages, au 
besoin par la torture; la procédure, tenue secrète, 
devait être envoyée à Rome où les jugements se- 
raient rendus; un hérétique, jeté en prison, parvint 
à s'échapper par une ouverture que ses coreligion- 
naires pratiquèrent dans la muraille; un autre, 
venant de Faenza, fut saisi dans la maison où il 
se cachait et condamné; un autre encore, arrêté A 



350 



COMMENT SB RÉPANDIT LA RÉFORME. 



Lugo et envoyé à Ferrare, fut brûlé; à son propos, 
le pape avait écrit à Ercole de bien se garder de 
de le livrer aux frères mineurs parce que, disait- 
il, « ils favorisent les hérétiques ». Beaucoup 
fuyaient. « Des lettres que j'ai reçues récemment 
d'Italie, écrivait Olimpia Morata à Sinapio, m'in- 
forment que les chrétiens sont traités à Ferrare 
avec une excessive cruauté. La persécution n'é- 
pargne aucun rang, disait-elle encore; on con- 
damne les uns à la prison, les autres à l'exil; le 
reste est obligé de s'éloigner par crainte d'un sort 

plus cruel. » 

Renée n'osait intervenir. Faut-il en conclure 
qu'elle avait trahi « la cause »? Se sentant impuis- 
sante, elle renonça sans doute à la lutte et put très 
bien penser que s'abstenir de manifester publique- 
ment ses opinions n'était pas y renoncer et qu'il lui 
était permis, comme à tant d'autres, de suivre les 
rites de l'église catholique, d'en accepter au besoin 
les sacrements, sans renoncer pour cela à tra- 
vailler à en corriger les abus et à en redresser les 
erreurs. Le duc lui donna pour confesseur un 
jésuite, pour aumônier un jésuite. 

A la vérité, Renée avait repris autant qu'avant 
ses relations avec Calvin; il lui écrivait, à la date 
du 2 février 1555 : « Pour ce que je ne suis pas 
encore aujourd'hui assuré de votre état, seulement 
je vous manderai ce mot que je pense bien qu'il 
vous a fallu tléchir du droit chemin pour con- 
tenter le monde, car c'est un mauvais signe que 
ceux qui vous faisaient la guerre si aprement pour 



RENÉE DE FRANCE, DUCHESSE DE FERRARE. 351 

vous détourner du service de Dieu, maintenant 
vous laissent en paix, et, de fait, le diable en a 
tellement fait ses triomphes, que nous avons été 
contraints de gémir et de baisser la tète sans nous 
enquérir plus outre. » Cet aveu fait, le prédica- 
teur entreprend d'encourager Renée à ne se point 
abandonner : « Comme notre bon Dieu est toujours 
prêt à nous recevoir à merci et, quand nous sommes 
tombés, nous tend la main afin que nos chutes ne 
soient point mortelles, je vous prie de reprendre 
courage et, si l'ennemi, pour un coup, à cause de 
votre faiblesse, a eu quelque avantage sur vous, 
qu'il n'ait pas la victoire du tout gagnée, mais 
qu'il sente que ceux que Dieu a relevés sont for- 
tifiés au double pour soutenir tout le combat. » 
Et Calvin ne se bornait pas à ces encouragements ; 
il donnait à Renée le conseil « d'ordonner telle- 
ment sa maison que les bouches de tous les mé- 
disants soient closes «. 

Soit par précaution, soit parce qu'elle ne s'était 
pas encore détachée entièrement de ses anciennes 
croyances, Renée continuait à distribuer des au- 
mônes aux religieuses et aux moines qui passaient 
par Ferrare aussi bien qu'aux prédicateurs qui ve- 
naient pour le carême ; son orfèvre, Jacques Vignon, 
reçut 36 bolognini « pour l'or et la façon d'une 
vierge d'or émaillée » qu'il avait faite pour elle. 
D'autre part, le chapitre des largesses secrètes est 
important; elle prend 100 écus, en mars 1557, 
« pour faire don à son bon plaisir ». Sa corres- 
pondance nous la montre demandant en même 



352 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

temps des services au cardinal Carafa et des con- 
seils à Calvin. Peut-on taxer Renée de duplicité? 
Elle était probablement aussi sincère et aussi par- 
tagée que Tavait été Vittoria Colonna et tant d'au- 
tres. Les femmes s'entendent à merveille à accom- 
moder les contraires. D'ailleurs la situation difficile 
de Renée allait prendre fin ; le duc mourut subi- 
tement, le 3 octobre 1558. A son lit de mort, il fit 
jurer à Renée qu elle romprait tout rapport avec 
des hérétiques, mais elle se désola aussitôt de 
sa faiblesse et consulta Calvin, lequel lui répon- 
dit que, parce qu'elle avait ofiensé Dieu en fai- 
sant ce serment, elle n'était nullement tenue de 
le garder « non plus qu'un vœu de superstition ». 
Le duc avait laissé à sa femme le chAteau de 
Belrigu£^rdo et ses dépendances, à condition qu'elle 
y vécut « en bonne et fidèle catholique ». A cela 
elle ne pouvait consentir ; en outre, elle se sentait 
suspecte à la cour de son fils; aussi prit-elle, mal- 
gré l'avis de Calvin, le parli de quitter l'Itahe pour 
venir s'établir dans son château et sa terre de 
Montargis. Là, libre désormais de toute contrainte, 
elle put accueillir les ministres calvinistes et les 
nombreux partisans de la réfome qui bientôt accou- 
rurent de toutes parts auprès d'elle. Elle mourut 
dans son château, le 15 juin 1575, en hérétique im- 
pénitente, ce pourquoi son fils ne fit point sonner 
les cloches de Ferrare et mena un deuil discret et 
presque honteux : Ferrare resta longtemps encore 
un centre d'hérésie ^ 

1. En 1568, eut lieu Tarrestation de seize hérétiques; plusieurs 



OLTMPIA MORATA. 



353 



Olympia MorataK 

Olimpia Morata fut un des principaux person- 
nages de la cour de Ferrare et l'une des plus char- 
mantes figures de la réformation italienne ; son 
père Fulvio Peregino, avait professé bnUamment 
dans' plusieurs universités et le duc Alfonso le 
donna un temps pour maître à son jeune fils. Ohm- 
pia naquit en 1526. Elle fut une enfant prodige 
et chose rare, demeura une femme distinguée. A 
quinze ans, elle traduisait sans peine Homère et 
Virgile et composait en latin et en grec des odes et 
des élégies qui sont une aimable réminiscence de 
l'antiquité ; on les considérait dans son entourage 
comme des chefs-d'œuvre. L'un de ses maîtres et 
son plus passionné admirateur, Curione, rap- 
pelait en ces termes, longtemps après, ses succès 
httéraires : « Alors nous l'entendions déclamant en 
latin, improvisant en grec, répondant avec esprit 

étaient des médecius, d'autres des "-f /^^j^^^J^^^^^^^^ 

1 «-» i«c. aiifrpA aiiT ealeres, a elre eiumures, <i i* pnouu 
p\"rUuX\ un teux ?«t rfcinnu innocent par la cour de R^^^^ 

Tse fît moine. Luc. Napoléon. C.xT^nELt*, JVo«..*e relative a 

""TriZTiam'd^fmpia Morata, Paris, 1864. G. L. No.- 
1. j. »"''''"• 7" ';,.;» jj^o;u;„nja Moratx vita..., Franc- 

î * I ^ndref m4 P 149 0. W.tDE«M«TH, Olimpia Morata, 
i? .VLh ?Rsf D SCHWAIUL03E, Olimpia Morata. Erfurt. 1899. 
Stuttgart, t8b4. »• »"7*"','-°°^' jv Florence, 1899. B. Fontana, 
Son portrait jlteonacco tta(., an iv, noicuvc, 

Renata di Francia. Rome, 1893, p. 283. 

lA RÉFORME EN ITALIE. 



364 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



à toutes les questions qui lui étaient adressées. On 
eût dit une de ces doctes vierges de la Grèce ou de 
Rome auxquelles on pouvait justement la compa- 
rer. » Celio Calcagnini lui écrivait en 1540 : « J'ai 
lu les fables que tu as traduites du toscan en latin, 
dans un style élégant et orné ; je n'ai éprouvé 
qu'un regret en terminant cette lecture, c'est qu'elle 
fût sitôt finie. » 

Sa précocité fît qu'elle se mit à songer aux choses 
sérieuses de la religion à un âge où l'esprit des 
jeunes filles est généralement occupé d'objets plus 
frivoles. C'était le moment précisément où ces 
questions passionnaient le plus les esprits. Tout 
contribuait à pousser Olimpia à les examiner dans 
un sens favorable aux novateurs. Outre son père, 
Curione et Calcagnini , Olimpia avait eu pour maî- 
tres le médecin Sinapius et son frère (iiovanni qui 
tous deux penchaient pour la réforme. Le duc avait 
un moment exilé Fulvio, soit qu'il eût censuré un 
ouvrage de Bembo, soit parce qu'il ne cachait pas 
assez ses idées luthériennes ; quand il revint à 
Ferrare en 1539, sa maison devint un centre où se 
réunissait tout ce que Ferrare comptait d'esprits 
enclins aux idées nouvelles. La duchesse Renée, 
que de telles tendances n'alarmaient pas, plaça deux 
ans après (1541) Olimpia auprès de sa fille aînée 
Anne qui devait épouser le duc de Guise. Olimpia 
avait alors quinze ans ! Anne était, elle aussi, une 
prodigieuse enfant s'il faut en croire les historio- 
graphes de la maison d'Esté, car « à l'âge où l'on 
connall à peine l'idiome maternel, elle récitait des 



OLIMPIA MORATA. 



355 



passages de Démosthène et de Cicéron, traduisait 
les fables d'Ésope, étonnait par ses reparties ceux 
qui la questionnaient ». Une sincère amitié s'éta- 
blit entre Olimpia et Anne : « Tu sais dans quelle 
familiarité nous avons vécu ensemble tant d'an- 
nées », écrivait plus tard Olimpia. Renée lui confia 
plus tard ses deux autres filles, Lucrèce et Éléo- 

nore. 

Cependant Olimpia continuait ses études ; la 
philosophie l'attirait, elle « s'enivrait de ce poi- 
son », dit-elle ; elle y puisa une scepticisme fré- 
quent alors chez les érudits ; elle en fait l'aveu 
dans un de ses dialogues : « Je m'étais égarée, écrit- 
elle, jusqu'à croire que l'univers était le jouet du 
hasard et qu'il n'y avait ni régulateur ni Dieu. » 
Mais bientôt ladversité l'obligea à abandonner les 
études philosophiques et fut cause qu'elle revint 
aux méditations pieuses et aux doctrines professées 
dans son entourage. Comme Fulvio était tombé très 
malade, sa fille s'était consacrée à lui et avait dû 
abandonner la cour ; quand elle y revint après sa 
mort (1548), Anne, son élève et sa compagne, l'a- 
vait quittée pour se marier et la duchesse, qui 
naguère encore traitait Olimpia avec une extrême 
bonté et lui prêtait sa litière, la renvoya avec 
la dernière dureté i; sa misère devint des plus 
grandes. C'est alors qu'elle se mit à l'étude des 

1. 11 semble que sa disgrâce fut provoquée par Boisée, le nouvel 
aumônier de la duchesse ; elle paraît le donner à entendre et Sina- 
pius le dit sans déguisement, Corpus liefonnatorum, vol. XIV, 
p. 689 ; lettre à Calvin, décembre 1553. Pent-êlre aussi le parti 
calviniste intrigua-t-il contre cette luthérienne. 



356 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 

livres saints, étude qui lui avait jusqu'alors répu- 
gné. « Combien il ma été nécessaire d'être mise 
à répreuve de l'infortune, écrivait-elle; je n'avais 
aucun goût pour les choses divines; si j'étais 
demeurée plus longtemps à la cour, c'en était fait 
de mon salut. » Elle fit dès lors de la méditation 
des livres saints « sa joie, son étude, son applica- 
tion ». Elle a dépeint avec autant de grâce que de 
sincérité, ses hésitations, ses combats, le désir 
ardent qui la tourmentait de connaître la vérité, 
sa joie infinie quand elle crut l'avoir trouvée : 
« Une lumière divine a lui dans l'obscurité de mon 
âme et son éclat, que rien ne saurait ternir, me 
tient lieu de tous les trésors. » 

Mais Olimpia ne devint pas calviniste à l'exemple 
de Renée ; elle s'inspira beaucoup plus des idées 
de Valdès, d'Ochino et de Luther que des doctrines 
qui prévalaient dans l'entourage intime de la 

duchesse. 

Elle eut la hardiesse de traduire en latin deux 
des contes de Boccace dans lesquels on a vu une 
censure de l'Église ; l'un est celui où il est parlé de 
ce juif qui, pour avoir vu à Rome toutes les igno- 
minies du clergé, se fait catholique en disant 
qu'une Église qui, si mal desservie, ne périt pas, 
doit être la bonne ; Fautre est l'histoire du fripon 
qui se fait passer k son lit de mort pour un saint 
et dont la dépouille opère autant de miracles que 
celle d'un véritable saint. Au surplus, deux ans 
après la mort de son père, en 1550, elle épousa 
un Allemand, André Gunthler, venu à Ferrare pour 



OLIMPIA MORATA. 



357 






y étudier la ^médecine et qui était un luthérien 

convaincu. 

Jules III occupait le trône pontifical ; la réaction 
s'accentuait; Olimpia et son mari durent quitter 
l'Italie pour l'Allemagne ; Sinapius les y avait 
devancés ^ Des misères sans nombre les y atten- 
daient ; le pays était dévasté par la guerre ; il fal- 
lut errer de ville en ville 2; la ville de Schv^einfurt, 
patrie de Gunthler, où il avait cherché un refuge 
avec Olimpia, fut assiégée et mise à sac ; Olimpia 
perdit tout ce qu'elle possédait et jusqu'à ses manus- 
crits, (c J'entrai, écrit-elle, dans un village voisin 
les pieds nus bien que le sol fût couvert de neige, 
les cheveux épars, avec un manteau en lambeaux 
qui n'était pas même à moi et que m'avait prêté 
une dame, et jesemblais une reine parmi celles 
qui, plus malheureuses encore, partagaient mon 
sort. » Elle mourut à Heidelberg où son mari avait 
obtenu une chaire de médecine, le 7 novembre 1555. 
On a d'elle un dialogue sur le bonheur ! « Nous 
donnons infiniment de soin à l'ornement de notre 
corps périssable, dit-elle, nous nous plaisons à par- 
courir dans un char magnifique attelé de chevaux 
admirables le court chemin qui est notre vie et ne 
songeons nullement à prendre place dans le char de 
la foi qui seul peut nous conduire de la terre au 
ciel. Nous peinons pour convertir nos tentes d'un 

1. n recommandait en ces termes Olimpia à Calvin, en décem- 
bre 1563 : « Matronam valde doctam et piam Coelio Secundo na- 
tam filiola mea. » Calvin, Opéra, vol. XIV, col. 688. 

2. Lettre de Sinapius à Calvin, janvier 1557. Ihid., vol. X\I, 
col. 357. 



358 



COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME. 



jour en demeures magnifiques et dous ne donnons 
pas une pensée au céleste séjour qui est au delà 
de tout rêve humain... Les plus grandes adversités 
sont faciles à supporter quand la durée en est courte, 
or quoi de plus bref que notre vie? Elle n'est qu'an 
souffle, qu'une vapeur éphémère. Il n'y a sur la 
terre aucun vrai bonheur et Tàme, après s'être 
épuisée ^à la poursuite de biens périssables, ne peut 
trouver de repos qu'en Dieu... Cherchez le Christ 
en lisant les Écritures et vous le trouverez. » 

Tels furent les principaux messagers de la parole 
protestante en Italie. Leur effort, qui se continua 
pendant plus de trente années à travers tout le 
pays, contribua au moins autant à l'extraordinaire 
développement de la réforme que l'irritation pro- 
duite par les abus ou bien le détachement des 
choses de la foi. 

La tâche fut rude pour le Saint-Siège quand il 
entreprit sérieusement de rétablir son autorité et 
d'extirper « l'hérésie », mais son triomphe fut com- 
plet car, dans la lutte, il apprit le secret de vaincre. 
L'épreuve n'avait pas été vaine. Que l'on compare 
les papes de la fin du xv* siècle et ceux de la fin 
du xvi« siècle, Sixte IV et Sixte V, Alexandre VI et 
saint Pie V, Léon X et Grégoire XIII, le concile du 
Latran et celui de Trente, l'Église avant et après 
la crise. On a dit qu'en 1789 une évolution aurait 
épargné à la France une révolution; parmi les 
causes diverses qui amenèrent la disparition du 
protestantisme en Italie et que Ton se propose 



OLIMPIA MORATA. 



359 



d'exposer dans la seconde partie de ce travail, la 
transformation de la cour pontificale et du clergé 
que réclamaient si vivement les propagateurs des 
idées nouvelles, ne fut pas l'une des moins agis- 
santes. 



APPENDICE 

TRADUCTION DE QUELQUES PASSAGES DES 

POLÉMISTES DE LA RÉFORME 

DIALOGUES D'OGHINO 



DIALOGUE VU. 



Que Jésus s'est acquitté pour les péchés des élus, 
comme devait le faire le Messie, et comment il s'est 
acquitté. 

JACOB, OCHINO. 

— J. Je suis revenu pour que nous examinions 
si le Messie doit s'acquitter [sit satisfacturus] pour 
les péchés des élus. Je ne le crois pas, car je ne 
vois pas que cela ait été exprimé par Dieu. Je trouve 
que Dieu doit charger le Christ du poids de nos péchés 
ou encore que celui-ci a été tué pour nos péchés; 
les Écritures disent aussi qu'à l'arrivée du Messie, 
Dieu fera tomber nos vices à nos pieds et les jettera 
au fond de la mer. Mais que le Messie doive s'ac- 
quitter pour les péchés de ses élus, c'est ce que je 
ne vois nulle part dans l'Ancien Testament. Dans le 
Nouveau Testament, j'ai bien trouvé que le Christ 
nous a réconciliés avec Dieu, qu'il a expié nos péchés 
et les a lavés de son sang, mais non qu'il s'est acquitté 



362 



APPENDICE. 



pour nos péchés. Je ne puis comprendre que tu n'hé- 
sites pas à affirmer, et même à vouloir prouver cette 
opinion. — 0. Je le répète, et je te le prouverai. 
Les Écritures sont d'ailleurs remplies de cette vérité ; 
elle a été exprimée par le Saint-Esprit dans TAncien 
et dans le Nouveau Testament; je me contente de 
l'exprimer en d'autres termes. Dieu nous commande 
de croire à ce qui, dans les Écritures, est nécessaire 
à notre salut, mais non pas de répéter ces vérités 
dans les mêmes termes. — J. On devrait pourtant 
reprendre les expressions mêmes, du moins par res- 
pect. — 0. Mais alors ne devrions-nous pas tous parler 
en hébreu ou en grec, les Écritures ayant été écrites 
en ces langues? — J. Je veux dire seulement que 
si l'on a écrit en hébreu ou en grec une phrase qui 
signifie en latin : qu'il appartient au Messie de nous 
délivrer ou de nous racheter de nos péchés, tu n*as 
pas le droit d'employer à la place de ces mots celui 
de « s'acquitter », qui n'a pas le même sens. Vous 
êtes cependant si minutieux [superstiiio] que si quel- 
qu'un ne dit pas que le Christ s'est acquitté pour 
nos péchés, même s'il emploie les propres expres- 
sions des Écritures, vous le tenez pour hérétique. 
Il est donc évident que vous voulez qu'on croie à 
plus de choses qu'on n'en trouve dans les Écritures. 
Et vous commettez une pareille erreur quand vous 
prétendez, en dehors de toute parole divine, que le 
Christ a obtenu pour nous la félicité, comme si le 
Christ avait contraint Dieu à nous l'accorder comme 
un droit, toute intervention de la grâce divine étant 
ainsi supprimée. — 0. Quand nous disons que le 
Christ s'est acquitté, nous ne faisons qu'expliquer 
plus clairement la parole de Dieu. — J. La langue 
hébraïque est assez riche en mots pour pouvoir tout 



I il 

' ii 



DIALOGUES D'OCHINO. 



36S 



expliquer; la langue grecque Fesl encore davantage. 
Le Saint-Esprit, d'autre part, est capable de choisir 
les expressions les plus claires ; et il n'est pas douteux 
qu'il ne l'ait fait, étant soucieux avant tout de la 
gloire de Dieu et de notre salut. — 0. Cependant 
Jésus lui-même a expliqué la Loi. — J. Oui, mais 
parce que les Juifs l'avaient altérée. Mais vous, en 
disant que le Messie s'est acquitté, vous employez 
une expression fausse, qu'on ne trouve nulle part 
dans les Écritures, pas même en termes équivalents. 
Je vais le prouver. Si Jésus s'était acquitté, il l'aurait 
fait en qualité de Dieu (puisque vous le croyez tel), 
comme Dieu et homme ou comme homme. Gomme 
Dieu, c'est impossible : celui qui s'acquitte doit avoir 
contracté une dette, et Dieu ne peut avoir de dette 
envers lui-même ; à supposer qu'il en eût, il ne pour- 
rait s'en acquitter, ne pouvant se donner à lui-même 
quoi que ce soit qu'il n'eût déjà en sa possession. 

— 0. La dette du Christ est toute volontaire; il s'est 
choisi lui-même cette obligation de s'acquitter pour 
nos péchés. — J. Il ne pouvait le faire sans y con- 
traindre en même temps le Père et le Saint-Esprit 
qui sont unis par le même désir et la même charité. 

— 0. Cependant leurs trois personnes sont distinctes; 
le Christ a pu adopter seul cette charge. — J. Non. 
Le rôle qu'adopte une des personnes divines doit 
être adopté par les autres. — 0. Elles l'adoptent sans 
doute, mais seul le Christ doit s'acquitter, ayant 
choisi lui-même ce rôle. — - J. S'il en était ainsi, le 
Père et le Saint-Esprit ne l'auraient pas adopté. — 
0. Comment en effet l'auraient-ils fait? — J. Il est 
cependant naturel que, si le Fils a décidé de se faire 
homme et de mourir sur la croix, et de s'acquitter 
pour nos péchés, les deux autres personnes divines 






364 



APPENDICE. 



aient adopté cette décision. De même, quand Dieu 
a entrepris de créer le monde, sa volonté a été adoptée 
par le Fils et le Saint-Esprit, qui ont créé le monde 
comme lui. En outre nos péchés avaient offensé éga- 
lement les trois personnes divines, unies dans la 
même majesté et la même bonté. Nous avions donc 
à nous acquitter envers toutes trois, et le Fils avait 
à s'acquitter envers lui-même; il devait à la fois 
s'irriter et ne pas s'irriter contre nous. D'ailleurs, 
comment aurait-il pu s'acquitter? Par sa Passion? 
Mais, en tant que Dieu, il ne pouvait souffrir. D'au- 
tant plus que les souffrances que nous endurons 
volontairement ne sont acceptées par Dieu qu'en 
raison de la foi ou de Tamour qui nous y poussent. 
Or, d'une part, le Christ n'a pu posséder la foi, la 
foi étant inséparable de l'imperfection, et, d'autre 
part, s'il a été en effet animé d'un immense amour 
envers Dieu, il ne pouvait s'acquitter grâce à lui, 
car il n'en eût pas moins été animé s'il n'avait pas 
accepté la charge de l'acquitter pour nos péchés. 
Ses obligations envers Dieu existaient de toute façon 
antérieure à cette mission. Le rôle de Dieu est donc 
de pardonner à nos péchés, et non de s'acquitter 
pour eux. — En second lieu, on ne peut pas dire que 
votre Jésus se soit acquitté comme Dieu et comme 
homme, c'est-à-dire en partie comme Dieu, en partie 
comme homme. — 0. Mais nous ne voulons pas 
scinder cette double nature. 

— J. Vous ne pouvez cependant confondre en Jésus 
la nature divine avec la nature humaine. En tant que 
Dieu, il est un. Vous ne pouvez lui attribuer une 
action qui serait la manifestation d'une nature hu- 
maine, qui ne peut exister en lui. Vous dites que 
Jésus s'est acquitté comme Dieu et homme. Comme 



DIALOGUES D'OCHINO. 



365 



Dieu, nous avons vu que c'était impossible. Je vais 
montrer qu'il ne pouvait le faire comme homme. 
Certains prétendent faussement que les péchés des 
hommes étaient si nombreux «t si grands qu'ils n'au- 
raient pu s'en acquitter dans cette vie par quelques 
châtiments que ce fût, ni apaiser la colère divine. 
Et qu'ainsi Dieu chargea le Christ de nos péchés, non 
pas en ce qui concerne la faute même, mais en ce qui 
concerne le châtiment. Dieu devait ainsi apaiser par 
le châtiment du Christ, la colère qu'il avait ressentie 
du fait de nos péchés. C'est une erreur. Dieu souve- 
rainement heureux et immuable ne peut se troubler, 
ni s'irriter. Ce n'est pas un sentiment de colère, mais 
l'amour qui l'a poussé à sacrifier le Christ, comme 
disent saint Paul et saint Jean. — D'autres disent 
qu'il fallait que votre Jésus fût un homme parfait, 
pour que, grâce à ses forces, à sa patience, à sa per- 
sévérance supérieures aux nôtres, il pût supporter 
un châtiment que nous n'aurions pu endurer. Mais 
ceux qui estiment qu'il s'est acquitté par sa Passion, 
exagèrent autant qu'il est possible ses souffrances 
non seulement corporelles mais morales, en disant 
que sur la Croix il a subi le châtiment des fautes des 
damnés eux-mêmes. 

— 0. Tel n'est pas mon avis. Il est évident que le 
Christ n'est pas demeuré éternellement sur la Croix, à 
la façon dont les damnés demeureront en Enfer. En 
outré, nos souffrances n'étant acceptées de Dieu qu'en 
raison de l'amour de Dieu qui nous les inspire, on doit 
dire que le Christ a souffert en proportion non pas de 
nos péchés, mais de l'amour avec lequel il a supporté 

cette souffrance. 

— J. D'autres disent que la malignité de nos péchés 
est en proportion de la bonté et de la majesté de celui 



366 



APÏ>KNDIGE. 



que nous offensons, elle est donc infinie. La créature, 
incapable d^une infinie bonté, ne pouvait donc pas 
s'acquitter à leur sujet. Dieu aurait ainsi uni la nature 
humaine à la nature divine pour que sa participation 
à l'infinie vertu divine lui permît de s'acquitter pour 
fin finie perversité de nos péchés. 

— 0. Cette opinion n'est pas la mienne. Je ne crois 
pas que, grâce à ce mélange de natures, fâme du Christ 
ait pu être douée d'une infinie vertu, ni accomplir des 
actes d une infinie perfection, en dehors de toute aide 
gratuite de la grâce divine. 

— J. Je suis de cet avis. Si la créature pouvait 
accomplir des actes d une infinie perfection, elle ne 
serait plus une créature. 

— 0. Évidemment. Mais je veux l'expliquer comment 
le Christ s'est acquitté pour les péchés des élus. 
L'homme ayant péché, la justice divine ne pouvait obli- 
ger Dieu à punir nos péchés d'un châtiment qui leur 
fût proportionné. La justice divine nest pas, en eflet, 
supérieure mais seulement égale à Dieu et approuve 
ce que Dieu a décidé pour la satisfaire. C'est ainsi que 
Dieu a décidé la mort du Christ comme châtiment de 

nos péchés. 

— J. Ce n'est pas en eflet parce que la mort du 
Christ était juste que Dieu l'a voulue, mais parce qu'il 
l'a voulue qu elle a été juste. Je crois cependant que 
les actions de Dieu sont justes non seulement parce 
qu'il le veut ainsi, mais parce qu'elles sont conformes 
au jugement juste de la raison humaine créé par lui. 
C'est ainsi que l'arrangement du monde nous appa- 
raîtra raisonnable au jour du jugement. Si donc Dieu 
avait décidé d'absoudre ; les hommes moyennant une 
réparation, il l'aurait choisie telle qu'elle pût être esti- 
mée juste par le jugement humain. Or le Christ ne me 



DIALOGUES D'OCHINO. 



367 



paraît pas avoir souffert autant qu'il était juste que les 
élus de Dieu souffrissent dans la vie future pour tous 
leurs péchés. Je ne puis donc accorder qu'il se soit 
acquitté. 

— 0. Je t'ai déjà dit que la réparation (salis factio) 
était en proportion de l'amour qui l'inspire. 

— J. Mais la perversité des péchés des élus était 

infinie. 

— 0. Non pas par leur nature même, mais en raison 
du déshonneur qu'elles causaient à Dieu. Or tous les 
péchés des élus ont causé beaucoup moins de déshon- 
neur à Dieu que la mort du Christ ne lui a donné de 

gloire. 

— J. Enfin, comme homme, le Christ n'a pu en 
aucune façon s'acquitter. S'acquitter, c'est en effet pro- 
prement rendre spontanément ce que l'on doit ou 
l'équivalent de ce qu'on doit, et non pas donner quel- 
que chose qu'on doive déjà pour d'autres raisons. 
Supposons que le Christ en tant qu'homme ait pu 
honorer Dieu au point que cet honneur ait été supé- 
rieur à la honte dont Dieu avait été atteint par les 
péchés des élus. Même ainsi, il n'aurait pu s'acquitter 
envers Dieu. En raison seulement de sa bonté suprême, 
Dieu a droit à un suprême amour, et je ne parle pas 
des bienfaits innombrables et immenses que Jésus 
avait personnellement reçus de Dieu ; comment donc 
Jésus aurait-il pu en outre s'acquitter pour nos pro- 
pres péchés et mériter notre félicité ? En souffrant 
pour la gloire de Dieu, il ne pouvait donc acquitter 
notre dette, même s'il avait été mille fois crucifié. 

— 0. On peut dire que le Christ, en mourant sur la 
Croix, s'est acquitté de deux façons : d'abord en obéis- 
sant à la volonté de Dieu, ensuite parce que Dieu a 
volontairement accepté son supplice et sa mort comme 



'4 



û 



368 



APPENDICE. 



une réparation suffisante de nos péchés. Et ainsi c'est 
seulement grâce à un bienfait de Dieu que cette mort 
a été suffisante. 

— J. S'il en est ainsi, il ne s'est pas acquitté au 
sens propre du mot. Une convient donc pas d'employer 
ce terme impropre, que le Saint-Esprit n'a pas adopté, 
ni de regarder comme hérétiques ceux qui ne l'em- 
ploient pas. 

— 0. Si cependant celui qui doit dix pièces d'or n'en 
avait qu'une seule, et que son créancier, par bonté, 
l'acceptât en paiement du tout, on pourrait dire que le 
débiteur s'est entièrement acquitté de sa dette. Ainsi 

a fait le Christ. 

— J. Ceux-là ont donc fait erreur qui ont prétendu 
que la mort du Christ était suffisante en elle-même, ne 
fût-ce que pour les péchés des élus. La grâce de Dieu 
était en outre nécessaire. Et par suite la mort du 
Christ était inutile; Dieu, dans sa bonté, aurait pu se 
contenter même d'une seule prière du Christ pour le 
rachat de nos péchés. 

■— 0. Sans doute. Mais il a choisi expressément 
cette mort pour que le Christ manifestât ainsi un 
plus grand amour, et que cet amour produisît de plus 

grands fruits. 

— J. On pourrait encore dire que si les péchés des 
élus ont été imputés, non pas à eux-mêmes, mais au 
Christ, celui-ci n'a pas eu à s'acquitter pour nous, 
puisque ces péchés ne nous étaient pas imputés. 

-— 0. Le Christ s'est acquitté à la fois de nos péchés, 
puiqu'ils avaient été commis par nous, et des siens, 
puisque ces péchés lui étaient imputés. En tout cas, 
pour conclure, si ce terme : s'acquitter, n'est pas ex- 
primé dans les Écritures, cependant son sens s'y 
trouve, comme je l'ai dit, et l'on peut l'employer. 



DIALOGUES D OCHINO. 



369 



J. Pour moi, je crois que Dieu a voulu la mort 

du Christ dans notre intérêt, afin que, voyant com- 
bien notre péché l'avait offensé puisqu'il a voulu cette 
mort pour nous en racheter, nous soyons pris de 
remords ; afin que, comprenant ainsi son amour pater- 
nel pour nous, nous laimions; enfin pour nous prou- 
ver qu'il n'était pas irrité contre nous comme nous le 
pensions. Mais je ne crois pas qu'il ait voulu cette 
mort à titre de réparation ; elle n'eût pas été un bien 

pour nous. 

0. Mais si, puisqu'elle nous a délivrés du diable 

et nous a rachetés. 

— J. Je ne pourrai jamais croire que le Messie devait 

nous racheter. 

— 0. Reviens demain, et je te le prouverai. 

— J. Je veux bien. 

DIALOGUE VIII. 

Comment Jésus nous a rachetés IredemeriQ et ache- 
tés, comme devait le faire le Messie. 

JACOB, OCHINO. 

— J. Me voici revenu, et, à la réflexion, je trouve 
qu'il est impossible que le Messie doive nous acheter 
et nous racheter. De même que quelqu'un de vivant 
ne peut être appelé à la vie sans être mort, de même 
on n'a pas à acheter ce que l'on possède en propre. De 
même un homme déjà libre ne peut être racheté ou 
affranchi. — Or l'homme appartient à Dieu. Aurait-il 
commis d'innombrables péchés et se serait-il en outre 
donné à un autre qu'il ne cesserait d'appartenir à Dieu. 
Il ne peut, étant une créature de Dieu, disposer de lui, 
même à sa guise. De plus, si Dieu lui-même donnait 
l'homme à un autre, il ne pourrait se priver lui-même 

LA REFORME EN ITALIE. 24 



370 



APPENOrCE. 



de sa domination sur lui. 11 ne pourrait mettre fin à 
ce pouvoir sur ses créatures qu'en les réduisant à 
néant ; encore ce pouvoir subsisterait-il, et Dieu con- 
serverait la faculté de les créer de nouveau et d'en 
disposer à sa guise. L'homme ne peut être l'esclave 
que de Dieu. On doit donc avouer que le Messie n'aura 
pas à nous acheter ou à nous racheter, pour que nous 
soyons à Dieu. 

— 0. Mais cet avis est contredit par la parole de 
Dieu qui dit, par la bouche de David, qu'il a pris soin 
de racheter son peuple... [Nombreuses citations des 
Écritures où figure ce terme : « racheter » [redimere] 
ou celui de rédempteur.] 

— J. J'avoue que, grâce au Messie, nous serons 
rachetés de nos péchés. Mais, dans les Écritures, ce 
terme « racheter » [redimere] équivaut à « délivrer » 
[liberare]. On ne doit donc pas croire que le Messie 
nous rachètera à un certain prix. C'est ainsi qu'Isaïe 
a dit : « Vendus pour rien, vous serez également 
rachetés pour rien. » 

— 0. Tu ne comprends pas la pensée d'Isaïe qui 
est celle-ci : Vous vous êtes vendus vous-mêmes au 
diable pour rien. Car, en vous achetant, il ne nous a 
donné que les satisfactions mondaines, qui ne sont que 
de veines ombres négligeables. De même nous avons 
été rachetés pour rien, non pas en ce qui concerne le 
Christ, qui nous a achetés de son sang, mais en ce 
qui nous concerne, puisque nous avons été délivrés 
par un pur bienfait du Christ. D'ailleurs, dans le 
Nouveau Testament, il est dit qu'il nous a non seule- 
ment rachetés, mais rachetés en payant [pretio]. Saint 
Pierre, saint Jean et saint Paul disent aussi qu'il nous 
a rachetés de sa vie et de son sang. 

— J. Je ne vois pourtant pas comment il a été, je ne 



DIALOGUES D'OCHINO. 



371 



dis pas nécessaire, mais seulement possible que Dieu 
achète son propre bien. 

— 0. Sache donc que nous sommes tous coupables, 
et par suite esclaves du péché. Nous étions aussi 
esclaves des passions qui dominaient en nous; et 
enhn, du diable, que le Christ a appelé le maître de 
ce monde... [Citations des Écritures.) « Nous t'appar- 
tiendrons et nous serons tes esclaves, dit saint Mathieu, 
si tu nous procures les plaisirs du monde. » Cette 
servitude a été la plus malheureuse, car nous étions 
les esclaves de Satan, notre plus grand et notre plus 
cruel ennemi, et en même temps, de nos passions, qui 
sont insatiables. De tous les bienfaits qu'ont reçus les 
Juifs, j'entends les bienfaits corporels, nul n'a été 
plus grand que leur délivrance de l'esclavage en 
Egypte, que la Pâque est destinée à commémorer. Or 
le bienfait du Christ nous délivrant de la servitude du 
péché est infiniment plus grand. Toutes les servitudes 
des Juifs, y compris celles qu'ils subissent depuis 
quinze cents ans, ne sont rien en comparaison de celle 
qui nous soumet à Satan et au péché. 

Cependant les hommes charnels, stupides et dé- 
ments dans le domaine des choses spirituelles, ne 
connaissent pas leur misère. Ils ne savent pas que la 
mort éternelle sera le châtiment de leur péché. Cette 
misère était si grande que, pour nous en faire sortir, 
il a fallu la mort du Christ, et ceux qui ne reconnaî- 
tront pas son insigne bienfait subiront des peines 
éternelles. Non seulement le Christ nous a délivrés de 
notre misère, et cela pour l'éternité, mais encore il 
nous a délivrés sans notre aide. S'étant fait homme, 
il nous a secourus en tant que frère, mais aussi parce 
que la loi de Dieu et de la charité le lui commandait. 
Dieu ayant remis notre salut entre ses mains. — 



372 



APPENDICE. 



DIALOGUES D'OCHINO. 



373 



Pourtant Dieu n'était pas obligé de nous racheter. Si 
l'on dit que ses promesses le liaient, je répondrai 
que ces promesses n'étaient dictées que par son libre 
amour et sa pure bonté. Enfin Jésus nous a rachetés 
loyalement, comme il convenait à sa grandeur et à sa 
majesté, et de deux façons : par son sang et par la 
force. Plus fort que Satan, il a en outre enlevé à ce 
dernier les armes sur lesquelles il comptait, et il a 
annulé l'écrit qui témoignait contre nous en le fixant 
à la Croix et en triomphant des empires et des pou- 
voirs de ce monde. 

— J. Je ne comprends toujours pas, pourquoi 
il était nécessaire que Dieu rachetât ses élus. Comme 
je l'ai dit. Dieu juste ne pouvait abandonner son 
pouvoir sur ses créatures et particulièrement sur 
ses élus. Il n'avait donc pas à les racheter. S'ils 
se sont donnés à Satan, leur donation était vaine, 
puisqu ils ne s'appartenaient pas. Pour la même rai- 
son, ils ne pouvaient pas se vendre. Si Satan les avait 
achetés en les payant des biens de ce monde, il ne 
les aurait pas payés sur ses propres biens, toutes 
choses appartenant à Dieu. Cette vente eût d'ailleurs 
été malhonnête : nous eussions été achetés à un prix 
de beaucoup moitié moindre que notre valeur ; et si 
le diable nous avait trompés, il n'aurait pu nous pos- 
séder en toute propriété. De plus, si le Christ avait 
triomphé du diable par la force, cette victoire n'aurait 
pas été glorieuse, mais plutôt honteuse, puisqu'il 
était de beaucoup le plus fort. Et enfin comment a-t-il 
pu se faire que le même Jésus achète d'une part ses 
élus, et de plus les mette de vive force en liberté? 

— 0. Dieu, comme tu Tas dit, n'a jamais perdu son 
pouvoir sur les élus, et Satan n'a jamais pu avoir sur 
eux un pouvoir légitime. Aussi le sang du Christ, en 



nous rachetant, n'était-il pas destiné au diable, comme 
on Ta cru, mais aux élus, pour lesquels il a été versé. 
Et si le Christ a employé la force pour nous racheter, 
ce n'a pas été contre le diable, mais contre les élus 
eux-mêmes. 

S'étant détourné de Dieu et s'étant tourné vers le 
monde, l'homme ne pouvait se délivrer des biens du 
monde par ses propres forces ; il était entièrement pri- 
sonnier du péché et de Satan. 11 ne répondait pas à 
l'appel de Dieu. Aussi Dieu résolut-il de le contraindre 
par l'amour et de lui faire en quelque sorte une 
douce violence ; il lui donna la plus grande preuve 
de son amour en sacrifiant son fils unique, afin que 
l'amour de Dieu devenant supérieur en l'homme à l'a- 
mour du monde, le contraignit à se porter tout entier 
vers lui. C'est ainsi que le Christ a dit : « Si je suis 
élevé de terre, c'est-à-dire placé sur la Croix, j'atti- 
rerai tout à moi, l'homme avec toutes ses pensées et 
tous ses désirs. » 11 nous a donc ramenés à lui par la 
force de l'amour, malgré la résistance de notre chair 
et de notre illusoire sagesse. C'est donc contre nous 
seulsqu'il a fait usagede la force. Et il est exact de dire 
qu'il nous a achetés du sang de son fils, sans lequel 
nous ne nous serions jamais soumis volontairement à 

lui. 

— J. Mais à qui Dieu a-t-il donné en paiement le 

sang de son fils. 

— 0. Aux élus, pour lesquels il Ta fait couler. 
C'est ainsi que saint Paul dit qu'il n'a pas épargné son 
propre fils, mais Ta donné en notre faveur à tous. 

— - J. Cependant Dieu n'était pas débiteur du sang 
de son fils, pour racheter les élus à ce prix; et les élus 
n'étaient pas créanciers de ce sang pour se vendre à 
Dieu. 



374 



APPENDICE. 



DIALOGUES D'OCHINO.. 



375 



— 0. Sans doute. Mais, pour conquérir les élus par 
Tamour, il a dû les acheter du sang de son fils. Et les 
élus, pour se vendre à Dieu ou plutôt pour retourner 
vers lui, ont dû recevoir en paiement le sang du Christ. 
On peut dire, par suite, que Dieu s'est donné à lui- 
même en paiement le sang de son fils, dans la mesure 
où il a voulu le faire couler pour sa propre gloire. 

— J. Dans quel but Dieu nous a-t-il payés d'un tel 
prix que le sang du Christ? 

— 0. Afin que nous ne vivions pas sous l'empire de 
la chair, orgueilleux de notre libre arbitre, afin que 
nous ne soyons pas les esclaves des hommes, afin que 
nous vivions et que nous mourions pour le Christ. 

— J. Mais les élus seront-ils les débiteurs du Christ, 
s'il les rachète et leur rend la liberté en vue d'en faire 
ses esclaves? 

— 0. Si un galérien est racheté par un homme 
puissant pour que, s'attachant à lui par l'affection, il 
le serve, il n'est pas douteux qu'il n'en reçoive un grand 
bienfait. Or le bienfait dont jouissent les élus est supé- 
rieur à celui-là dans la proportion où nos misères 
morales sont plus cruelles que les misères corporelles, 
et où Fasservissement du Christ est plus doux que 
l'asservissement aux hommes. En outre Dieu, qui 
possède tout, n'a pas besoin de notre esclavage. Et si la 
cause suprême pour laquelle il nous élit est sa propre 
gloire, il sait que nous ne pouvons concourir à cette 
gloire en dehors de notre intérêt moral et de notre 
propre gloire. C'est pourquoi, si les Juifs firent preuve 
d'une grande ingratitude envers lui en abandonnant la 
manne en Egypte pour revenir à leur nourriture d'aulx 
et de cèpes, quelle ne serait pas la nôtre si nous quit- 
tions le Christ pour retourner à Satan. 

— J. Dis ce que tu voudras. Je ne puis, pour moi, 



voir en Jésus le Messie. Le Messie doit nous délivrer de 
nos péchés, or le Christ ne l'a pas fait. Si l'on juge en 
effet des péchés par les maux qui en résultent dans le 
monde, il me semble que le monde n'a jamais été plus 
corrompu, et principalement en ce qui vous concerne, 
vous chrétiens, qui êtes au pouvoir de l'Antéchrist. 

— 0. Je me charge de te prouver que la colère de 
Dieu a été apaisée par Jésus, et que nous sommes 
réconciliés avec lui. Mais ce sera pour demain. 

DIALOGUE IX. 

Que Jésus a apaisé la colère de Dieu et nous a récon- 
ciliés avec lui comme devait le faire le Messie. 

JACOB, OCHTNO. 

J. Me voici revenu, pour que nous continuions à 

examiner si Jésus a été le Messie. S'il est établi qu'il 
a apaisé Dieu, je l'admettrai volontiers. Je sais bien 
que saint Paul le prétend. [Diverses citations.] Mais je 
ne crois pas saint Paul. Je pense qu'en étudiant les 
Écritures, il a remarqué que le Messie devait surtout 
venir pour nous réconcilier avec Dieu par sa mort. En 
voyant que Moïse, Aaron, Samuel, David ont réussi à 
apaiser Dieu, en voyant que les prières des saints ont 
eu le même pouvoir, il ne pouvait douter que les 
prières du Messie ne dussent être encore bien plus 
eflicaces, et capables de calmer la colère divine. Il 
avait remarqué d'autre part que Dieu avait coutume 
d'être apaisé par la mort des méchants (Acan lapidé; 
les premiers du peuple crucifiés par Moïse). Il a donc 
sans doute pensé que Dieu devant charger le Messie 
de toutes nos iniquités, ainsi que l'a annoncé Isaïe, il 
serait apaisé par sa mort. Mais saint Paul ne prouve 
pas que la colère de Dieu ait été apaisée par Jésus. 



376 



APPENDICE. 



DIALOGUES D'OCHINO. 



377 



Pour commencer par les Juifs, pour lesquels Jésus a 
dit qu'il était particulièrement venu, Tévénement a 
prouvé que Jésus n'avait pas apaisé Dieu à notre 
endroit. Dieu n'a jamais paru plus irrité contre nous 
que depuis cette époque. Il manifeste également sa 
colère contre vous-mêmes, qui êtes au pouvoir de TAn- 
téchrist, et contre les Mahométans. Je ne puis donc 
croire que Jésus ait été le Messie. 

— 0. Pour élucider ce point, il faut d'abord exa- 
miner si Dieu peut être irrité et de quelle manière. 
Ensuite, si nous établissons qu'il a été irrité contre le 
monde, nous examinerons s'il a été apaisé par le Christ. 
Certains impies ont dit que la seule occupation de Dieu 
était sa propre contemplation; pour ceux-là Dieu ne 
peut s'irriter, puisqu'il ne peut rien trouver en soi- 
même que d'agréable. D'autres ont dit qu'il n'exa- 
minait hors de lui que les corps célestes, lesquels, ne 
comportant pas de défauts, ne peuvent exciter sa colère. 
Quelqu'un a même dit que Dieu portait attention à 
toutes ses créatures et particulièrement à l'homme, 
mais que l'ayant créé libre, il ne pouvait être offensé 
par aucune de ses actions. Mais ceux qui ont la con- 
naissance de la vérité disent que Dieu prend souci de 
toutes ses créatures et par-dessus tout de l'homme, 
auquel il a donné une loi, et contre lequel il s'irrite 
si cette loi est enfreinte. 

— J. Eh bien, de quelle façon s'irrite-t-il? 

— 0. Sa colère ne se manifeste pas par un change- 
ment, car il est parfaitement simple ; ni par une plainte, 
car il ne cesse d'être parfaitement heureux; mais 
seulement par des actes qui sont la punition des cou- 
pables. 

— J. Ce n'est pas là s'irriter véritablement. 

— 0. Sans doute. Mais Dieu, voyant notre ignorance 



et notre faiblesse et voulant se faire comprendre de 
nous, s'est abaissé jusqu'à parler notre langage dans 
les Écritures. Il a dit non seulement qu'il s'irritait ou 
qu'il s'apaisait, mais encore qu'il se repentait, qu'il se 
plaignait, qu'il s'écartait ou se rapprochait de nous, 
qu'il nous voyait ou qu'il nous entendait, toutes choses 
qui doivent s'entendre, au figuré, de ses actions. 
C'est ainsi que nous disons qu'il est irrité, quand il 
nous punit. Et les Écritures nous fournissent des exem- 
ples éclatants et terribles d'une telle colère. 

— J. Je voudrais savoir pourquoi Dieu inflige des 
châtiments aux coupables. 

— 0. Parce que c'est juste, non pas que la justice 
oblige Dieu à punir, car il lui est supérieur, mais 
parce qu'il le veut ainsi, et que ce qu'il veut ne peut 
pas ne pas être juste. Il ne punit pas pour supprimer 
la faute du pécheur, car, même s'il le punissait sans 
discontinuer, il ne pourrait faire qu'il n'ait péché 
[non efficeret ut nonpeccavissent]. 

On ne doit pas dire non plus qu'il punit pour apaiser 
sa colère, car sa colère est juste et non mauvaise. Il 
veut seulement attirer notre attention sur nos péchés 
et faire des exemples. Il nous fait rentrer en nous- 
mêmes, afin que, devenus plus prudents, nous le crai- 
gnions. Enfin il exerce notre patience et nos autres 
vertus chrétiennes pour les perfectionner. En tout cas 
il ne s'irrite pas, et ses châtiments sont inspirés par 
son amour pour nous. C'est ainsi qu'il donna un 
avertissement à David par la mort de son fils, et il 
menaça même de punir les crimes des parents sur 
leurs enfants jusqu'à la troisième et à la quatrième 
génération. 

— J. Comment donc peut-on dire que la colère de 
Dieu doive être apaisée par le Messie? 



S78 



APPENDICE. 



— 0. Dieu ne peut s'irriter qu'à cause de nos péchés, 
et quand il a décidé de nous punir, il ne change pas 
d'avis. Le Messie amènera donc un changement non 
pas en Dieu, mais en nous-mêmes, en nous rendant 
meilleurs. Kt ainsi Dieu cessera d'être irrité, car il ne 
trouvera plus rien en nous que de bon. — Pour parler 
d'abord des réprouvés et de leur malignité, je dis que 
Jésus a apaisé la colère de Dieu en leur procurant tous 
les moyens d'éviter de pécher; s'ils succombent donc, 
c'est par leur faute et non par celle du Christ ou par 
celle de Dieu. Et j'avoue que, s'ils ont persévéré jus- 
qu'à la mort dans le péché, non seulement le Christ 
n'a pas apaisé la colère de Dieu, mais il n'a même pas 
intercédé, sachant qu'il eût été inutile d'agir contre 
les décisions irrévocables de Dieu. Je crois aussi que 
le Christ leur a obtenu des châtiments moins sévères 
qu'ils ne le méritaient, pour ce qui est de cette vie. — 
Pour ce qui est des élus, le Christ a apaisé la colère de 
Dieu à leur égard, en obtenant que Dieu ne les punisse 
pas des peines éternelles que méritaient leurs péchés, 
et cela non seulement en assumant lui-même le fardeau 
et la punition de ces péchés, mais encore en les ame- 
nant à s'amender dès cette vie et à mourir sans péché. 

— J. Si les péchés des élus avaient été, comme tu 
Pas dit, suffisamment expiés par le Christ, Dieu ne les 
punirait pas dans cette vie, comme il le fait. 

— 0. Il ne les punit pas pour les péchés qu'ils ont 
déjà commis, et que le Christ a expiés; mais pour les 
amener à cesser de pécher désormais et à se repentir 
de leurs fautes. Et, en punissant le Christ sur la Croix 
pour les péchés des élus. Dieu a puni au moins aussi 
sévèrement les élus régénérés par leur amour pour lui, 
car ils ont souffert des douleurs éprouvées par le 
Christ. 



DIALOGUES DOCHINO. 



379 



— J. Tu m'as bien montré de quelle façon Dieu peut 
s'irriter ou s'apaiser; mais tu ne m'as pas prouvé 
qu'il ait été, en fait, apaisé par le Christ et qu'ainsi 
celui-ci soit bien le Messie; le mal règne en effet 
plus que jamais dans le monde. 

— 0. L'adversité ou la prospérité ne peuvent témoi- 
gner de la colère ou de Papaisement de Dieu. Il les ré- 
partit sans distinction entre les bons et les méchants, 
et souvent, en excellent père, il châtie plus sévèrement 
ses propres enfants que ses bâtards. 

La meilleure preuve de son amour pour nous est 
s'il nous préserve du péché. Et ce précieux bienfait 
ayant été accordé aux seuls chrétiens et par Pentre- 
mise du Christ, on doit avouer que celui-ci est bien le 
Messie. 

— J. Si vous viviez saintement, la raison serait va- 
lable; mais je vois que votre conduite est semblable à 
celle des autres hommes, et quelquefois pire. Et ceux 
d'entre vous qui sont regardés comme les plus saints 
ne vivent pas, à ce qu'il semble, autrement que ne 
pourraient le faire bien des hommes ayant de bonnes 
mœurs. Pour que je croie que Jésus a été le Messie, il 
faudrait que je trouve chez vous une remarquable 
sainteté, et que je reconnaisse en outre que Jésus est 
bien celui qui vous l'a procurée. 

— 0. Il n'est pas en mon pouvoir de te le prouver 
mais je t'invite à te recommander à Dieu et à lui de- 
mander qu'il te procure la connaissance de lui-même 
par l'entremise du Messie ; il ouvrira les yeux de ton 
âme et fera en sorte que tu te sentiras réconcilié par 
Jésus avec son Père. 

— J. Je le ferai. Mais, toi aussi, prie Dieu pour moi. 

— 0. Je te le promets. 



380 



APPENDICE. 



DIALOGUE X. 



DIALOGUES D'OCHINO. 



381 



Ceux qui ont été régénérés par Jésus-Christ pèchent- 
ils encore par la suite? 

JACOB, OCIIINO. 

— J. Etant donné qu'il est, à mon avis, de la plus 
haute importance, pour savoir si votre Jésus a été le 
Messie, d'examiner si ceux qui ont été régénérés par 
lui ont continué, ou non, à commettre des péchés par 
la suite, je voudrais que nous nous occupions de cette 
question. Je crois, quant à moi, que, après la venue 
du Messie, ceux qui croiront en lui ne pécheront plus. 
Ceci est prouvé par les Écritures. Celui qui est né de 
Dieu [natus ex Deo], dit saint Jean, ne pèche pas; il se 
préserve lui-même et s'abstient de pécher. Celui qui 
demeure, dit-il ailleurs, attaché au Christ par la foi, 
ne pèche pas; celui qui pèche ne l'a pas vu ni connu. 
Et il ajoute : « Quiconque est né de Dieu ne commet 
pas de péché, car la semence de Dieu demeure en lui, 
et il ne peut pécher par ce fait qu'il est né de Dieu. » 
Or comme je vois que vos saints, après la venue du 
Christ, et même les premiers d'entre eux, bien que 
croyant en lui, ont cependant tous péché, comme vous 
le dites vous-mêmes, je suis obligé de dire que Jésus 
n'a pas été le Messie. [Citations de Daniel, d'Ézéchiel, 
de David, de Sophonias, de Jérémie, disant tous que 
le péché doit disparaître chez ceux qui auront été ra- 
chetés par le Messie.] Saint Jean, saint Pierre expli- 
quent que cette semence incorruptible qui préserve 
ceux qui sont « nés de Dieu » est la parole divine qui 
demeure éternellement en eux. De même que l'Enfant 
prodigue a été porté à offenser son père avant d'avoir 
éprouvé sa bonté, et, après avoir compris son amour, 



lui est ensuite demeuré attaché, de même celui qui 
grâce à l'enseignement de l'Évangile, a éprouvé quels 
sont la bonté et l'amour de Dieu, ne peut jamais plus 
s'écarter de lui en l'ohensant. Rien, dit saint Paul, ne 
peut nous arracher à notre amour pour Dieu. [Réponse 
analogue de saint Pierre à Jésus demandant à ses dis- 
ciples, après le départ des Capharnaïtes : « Est-ce que 
vous aussi, vous voulez me quitter? »] Ceux qui ont 
été rachetés par le Christ comprennent l'immense 
bienfait dont ils lui sont redevables, et, conquis par 
son amour, ne peuvent l'offenser de nouveau. 

— 0. Mais cette opinion est contredite par l'exemple 
de David qui, après avoir été régénéré, a de nouveau, 
et gravement, péché. 

— J. Certains nient que David ait été régénéré. Il 
s'agit là d'un bienfait si grand qu'il n'a pu, ni ne doit 
être accordé à quiconque qu'après la venue du Messie, 
qui doit prouver et rendre sensible à l'esprit par des 
actes extraordinaires cette immense bonté de Dieu. 
Aussi les hommes qui ont vécu et vivront avant la 
venue du Messie ont été et seront plus épris d'eux- 
mêmes que de la gloire de Dieu. Ils ne peuvent entrer 
dans le royaume spirituel de Dieu, ni comprendre sa 
bonté ni son amour singuliers. David, Abraham, Isaac, 
Jacob n'ont adoré et aimé le vrai Dieu qu'en raison 
des bienfaits qu'ils avaient reçu ou attendaient de lui ; 
il en sera de même jusqu'à la venue du Messie. 

— 0. Et cependant David a dit : « qui puis-je aimer, 
hormis toi, et dans le ciel, et sur terre? » Ce qui sem- 
blait signifier : Tu me suffis. 

— J. Il a voulu dire qu'il n'adorait nul autre que 
lui, ni au ciel, ni sur terre. 

— 0. Bien au contraire, s'il était encore un êtré^ 
charnel, c'est lui-même qu'il adorait. 






382 



APPENDICE. 



DIALOGUES D'OCHINO. 



383 



— J. Sans doute; mais on a coutume d'appeler ido- 
lâtres non pas ceux qui s'adorent eux-mêmes, mais 
ceux qui adorent, en dehors d'eux-mêmes, une cer- 
taine créature. David a donc voulu dire que ni au ciel, 
ni sur terre il n'avait Tespoir d'obtenir aucun avantage 
qui ne dérivât de Dieu. 11 n'était donc animé que par 
Tamour de soi et n'avait pas été racheté. 

— 0. Non. Il a voulu dire que sa seule joie et son 
seul désir étaient la gloire de Dieu, et cela parce que, 
ayant été racheté, il n'avait d'amour que pour Dieu. 

— J. Tu cherches vraiment à le rendre trop parfait. 
De tels hommes ne peuvent exister sur terre avant la 
venue du Messie. 

— 0. Que dirais-tu de saint Pierre qui a péché même 
après l'Ascension du Uhrist et après avoir reçu l'Esprit 
Saint? Nous devons pourtant croire qu'il était alors 
régénéré. 

— J. Je dis que cela prouve de façon évidente que 
Jésus n'était pas le Messie. Il eût régénéré ses dis- 
ciples et surtout Pierre, qui n'aurait pas péché par 
la suite. 

— 0. Tu te trompes en croyant que les régénérés 

ne pèchent plus. 

— J. C'est pourtant ce qu'ont prétendu, comme 
je l'ait dit, les prophètes, les apôtres et par exemple 
saint Jean. 

— 0. Il faut comprendre ses paroles. On a dit que 
les biens de ce monde ne sont pas de vrais biens, et 
qu'ainsi en être privé n'était pas un mal de même 
que les posséder n'était pas être heureux ; mais l'ima- 
gination de chacun le trompe. C'est ainsi que nous 
nous croyons, en rêve, heureux ou malheureux. On dit 
qu'il en est de même en ce qui concerne nos péchés. 
Dieu n'étant pas exposé à la souffrance ne peut être 



offensé ni dans sa personne, ni dans sa gloire, qui 
ne dépend pas des hommes. Et comme pécher n'est 
autre chose qu'offenser Dieu, il s'en suivrait que 
l'on ne peut véritablement pécher à son égard. Les 
hommes ne pécheraient donc qu'autant qu'ils s'ima- 
gineraient à tort que Dieu est offensé par eux et qu'ils 
agiraient en contradiction avec leur trompeuse cons- 
cience. Mais les régénérés qui connaissent cette nature 
de Dieu, ne pèchent pas, quel que soit leur genre de 
vie, car ils savent que Dieu ne peut être offensé et 
n'agissent pas, par suite, contrairement à leur cons- 
cience. 

— J. Et que penses-tu de cette opinion? 

— 0. Quelle est fausse et impie. Dieu n'a pas 
envoyé le Christ pour nous ouvrir les yeux et nous 
faire comprendre que les péchés ne sont pas des 
péchés; mais pour nous en délivrer et nous amener 
à y mettre fm. Je sais bien que la gloire de Dieu ne 
dépend pas de nous, mais je sais aussi qu'il veut être 
honoré par les hommes, et qu'il ne veut pas que nos 
hommages aillent à un autre. Ceci provient également 
de son amour pour nous qui lui fait réclamer en 
échange tout notre amour. Et ainsi ce n'est pas seu- 
lement parce que nous pensons offenser Dieu que 
nous l'offensons, mais parce que nous désobéissons 
à ses commandements. 

— J. Moi non plus, je ne peux admettre cette opi- 
nion. C'est pourquoi je te prie de me dire si les paroles 
de saint Jean n'ont pas été interprétées d'une autre 
façon . 

— 0. Quelqu'un a dit que l'homme régénéré a 
une telle connaissance de l'amour de Dieu pour lui, 
que, même s'il pèche et s'il offense Dieu, il sait que 
Dieu ne lui en tiendra pas rigueur. Au contraire, 



!(i 



;ii 



3^4 APPENDICE. 

l'homme charnel pèche, parce que, ne connaissant 
pas l'extrême amour de Dieu pour lui, il croit qu'il 
subira un châtiment. 

— J. Cette opinion te plaît-elle? 

— 0. Nullement. Les régénérés savent qu'ils pèchent 
et d^autant plus gravement qu'ils ont une plus grande 
connaissance de Dieu et en ont reçu de plus grands 
bienfaits. S'ils s'estimaient à l'abri du châtiment, ils 
prouveraient qu'ils nont pas été élus, et qu'ils ne 
comprennent pas l'amour de Dieu manifesté dans la 
personne du Christ. S'ils le comprenaient, en effet, 
ils éviteraient de l'offenser. En disant que l'homme 
né de Dieu ne pèche pas, saint Jean a voulu dire, 
non pas qu'il est à l'abri du châtiment, mais bien 
qu'il ne commet plus désormais de péchés. 

— J. C'est aussi mon avis. Mais n'y a-t-il pas encore 
une autre interprétation de la parole de saint Jean? 

— 0. Certains ont dit que les régénérés ne pèchent 
plus, parce qu'en eux, même si la chair pèche, l'esprit 
ne pèche cependant pas. Saint Paul a dit : Ce n'est 
pas moi qui agis ainsi, mais le péché qui habite en 
moi; car je sais que le bien n'habite pas en moi, 
c'est-à-dire dans ma chair. Et le Christ a dit : L'esprit 
est agile, mais la chair est faible. 

— J. Cette opinion-là non plus ne me paraît pas 
acceptable. Si l'on entend par chair notre corps 
en lui-même, sans tenir compte de l'âme, on ne 
pourra pas dire qu'elle pèche véritablement si du 
moins, comme l'a dit notre Jésus, tous les péchés 
viennent du cœur, c'est-à-dire de la volonté et par 
suite de Tàme. Et d'autre part, si l'on entend par 
esprit l'âme, il sera également faux de dire que 
l'âme ne pèche pas, tous les péchés volontaires et 
tous les mauvais désirs naissent de la volonté, et par 



DIALOGUES D'OCHINO. 



385 



suite de l'âme. En effet, après la mort, le corp^ ne 
pèche plus et même n'a pas de mauvais désirs. — Si 
Ton entend par la chair l'homme tout entier en tant 
qu'il recherche immodérément les biens de ce monde, 
et par l'esprit, l'homme en tant qu'il le recherche en 
s'aidant du contrôle de la raison, on ne peut pas dire 
que l'esprit, c'est-à-dire cet homme intérieur et doué 
de raison, ne pèche pas; beaucoup d'hommes com- 
mettent des péchés en connaissance de cause et 
malgré la répugnance de leur conscience. En parlant 
de ce genre d'hommes charnels, saint Paul dit qu'ils 
font le mal qu'ils ne veulent pas faire, et ne font pas 
le bien qu'ils veulent faire. — Enfin, si l'on entend 
par la chair l'homme tout entier, en tant qu'il s'aime 
lui-même plus que Dieu, et, par suite, autant qu'il 
est charnel; et par Fesprit l'homme tout entier, en 
tant qu'il aime Dieu plus que lui-même, et, par suite, 
en tant qu'il est spirituel, il est vrai de dire que 
l'homme spirituel ne pèche pas, puisqu'il aime Dieu 
plus que lui-même. — Mais il reste à savoir si un tel 
homme peut perdre l'esprit qu'il possède et pécher 
ainsi, non comme spirituel, mais comme charnel. 
— 0. On croit généralement que les régénérés aussi 
longtemps qu'ils vivent sur terre, peuvent pécher et 
pèchent parfois, encore que Dieu puisse favoriser à 
ce point certains d'entre eux, qu'ils s'abstiennent 
entièrement de pécher. On explique, en outre, que 
saint Jean, en disant que celui qui est né de Dieu ne 
pèche pas, a voulu dire qu'il ne peut pécher au point 
de mériter la mort [peccare ad mortem]. S'il pèche, 
il ne peut pas ne pas se relever et se sauver, car 
il fait partie des élus, qui, le Christ l'a dit, ne peuvent 
périr. De tels hommes, dit-on, prouvent qu'ils sont 
élus par ce fait qu'ils possèdent cette foi vive et 

LA RÉFORME EN ITALIE. 25 



386 



APPENDICE. 



DIALOGUES D*OCHINO. 



387 



purifiante qui n'est donnée qu'à eux. Les régénérés 
ont acquis la connaissance de la bonté divine, un 
goût et un sens spirituel qui leur vient du Christ, et 
enfin une preuve de leur élection qui est le sceau 
du Saint-Esprit. En eux demeure comme un germe 
de la parole du Saint-Esprit. Ils ne pèchent donc 
jamais, ou, du moins, ils ne sont que très rarement 
entraînés, et ceci, non pas lourdement comme une 
pierre, mais légèrement comme une plume, leur cons- 
cience les retenant. Mais le fait qu ils pèchent est 
prouvé par la parole d'Ézechiel, qui dit que, si le 
juste a dégénéré et est devenu impie. Dieu oubliera 
toutes ses vertus. 

— J. Je crois, quant à moi, qu'après la venue du 
Messie, les régénérés ne pécheront plus. Le diable, 
a dit saint Jean, ne les atteindra plus. Le même saint 
Jean dit ailleurs que celui-là pèche qui n'a pas vu 
ni connu Dieu. Ce qui revient à dire que, s'il l'avait 
connu, il ne pécherait plus. Et saint Paul a dit, dans 
sa lettre aux Hébreux : Nous sommes devenus les 
compagnons du Christ, pourvu que nous puissions 
tenir votre personnage jusqu'au bout. » Ce qui veut 
dire : Celui qui tombe montre par là qu'il n'a jamais 
eu la foi vive et qu'il n'a pas été un membre du Christ, 
participant à son esprit, 

— 0. Quand saint Jean dit que celui qui est né de 
Dieu n'est pas atteint par le diable, il ne veut pas 
dire qu'il ne peut pas être tenté par lui, le diable 
ayant même osé tenter le Christ; mais il veut dire 
que le diable ne peut le frapper et l'asservir comme 
c'est le cas de ceux qui, en raison de leurs péchés, 
ont mérité d'être privés de la faveur divine. 

De même, quand il dit que celui qui pèche n'a pas 
vu Dieu, il faut l'entendre des yeux de la foi, et saint 



Jean ajoute « et n'a pas connu ». Il pèche en effet 
comme s'il n'avait jamais eu la connaissance de Dieu. 
Et c'est dans le même sens que saint Paul nous dit 
que nous prouvons que nous participons à la nature 
du Christ quand nous persévérons dans la foi et dans 
les bonnes actions. 

— J. Qu'est-ce que saint Jean entend par péchés 
dignes de la mort [peccatum ad morlem]'? 

— 0. Certains prétendent qu'il désigne les péchés 
mortels, et non les péchés véniels, mais ils se trom- 
pent; s'il est vrai que les légers péchés sont eux-mêmes 
des péchés mortels en raison de leur malignité. D'au- 
tres ont dit qu'il s'agissait seulement des péchés des 
réprouvés, par l'effet desquels ils sont destinés à la 

mort éternelle. 

— J. Et si je vois quelqu'un commettre un péché, 
dois-je prier Dieu pour lui? 

— 0. Assurément. 

— J. Mais il appartient peut-être à la Catégorie des 
réprouvés, et ne se repentira jamais de son péché. 

— 0. On dit qu'il faut prier Dieu en ces termes : 
« Seigneur, je vous supplie de pardonner l'homicide, 
par exemple, de cet homme, à moins qu'il ne doive 
en éprouver aucun remords, et que vous l'ayez destiné 
à la mort éternelle. » 

— J. Cette opinion n'est pas exacte; elle prétend que 
saint Jean entend par péchés dignes de la mort ceux 
en punition desquels les réprouvés doivent être punis 
delà mort éternelle; or nous ne pouvons, pendant la 
vie, les distinguer de ceux des élus. Saint Jean dit que 
nous devons prier pour ceux qui ne commettent 
pas de péchés mortels; il entend donc par péchés 
mortels des péchés qui non seulement sont évidents 
et faciles à distinguer pour tous, mais encore ne 



388 



APPENDICE. 



DIALOGUES D'OCHINO. 



389 



,r,- 



doivent pas attendre de pardon de la part de Dieu, et 
ces péchés ne sont donc pas autre chose que les péchés 
contre lé Saint-Esprit [peccatum in spiritum sanctum]. 

— 0. Je répète et je répéterai que le péché contre 
l'Esprit-Saint ne peut pas être reconnu par nous. 
Dieu Ta voulu ainsi pour que nous n'ayons pas de 
raison de désespérer de notre salut ni de celui d'autrui ; 
nous devons toujours conserver l'espoir, quels que 
soient le nombre et l'importance des péchés commis. 
Je prétends donc que saint Jean entend par péché 
mortel, non pas le péché contre l'Esprit-Saint, que 
nous ne pouvons reconnaître, mais le péché dans 
lequel le coupable demeure sans remords jusqu'à la 
mort. Pour un tel péché, nous ne devons pas prier, du 
moins après la mort du pécheur, l'espoir nous étant 
ordonné jusque-là. 

— J. Je pense que les hommes charnels et non régé- 
nérés pèchent parce qu'ils sont naturellement portés 
vers lesbiens de ce monde , et que les hommes spirituels 
et régénérés, qui ont renoncé au monde, ont une sorte 
de propension spirituelle vers les choses divines et, 
par suite, ne pèchent plus. 

— 0. Tu estimes que l'on pourrait trouver des hommes 
en qui soient mortes les mauvaises passions, et qui, 
par suite, ne pèchent plus. 

— J. Je crois qu'il en sera ainsi après la venue du 

Messie. 

— 0. Mais le Messie est bien venu et c'est le Christ, 
et pourtant il ne nous a pas délivrés du péché, s'il 
est vrai qu'en nous demeure le péché originel, qui 
toutefois ne nous est pas imputé. 

— J. Je ne sais ce que tu entends par péché origi- 
nel, ni si Jésus nous en a, ou non, délivrés. Dis-moi 
donc quel il est. 



— 0. C'est là la matière d'un long développement. 
Viens demain, et nous en parlerons. 

— J. Je veux bien. 



DIALOGUE XL 



LIVRE I. 



Jésus nous a-t-il délivrés du péché originel*^ 

— J. Qu'est-ce que le péché originel? S'il existait 
véritablement, Dieu nous en aurait parlé dans les 
Écritures. Or il n'en est pas fait mention avant saint 
Augustin, qui a dû l'imaginer pour combattre la théo- 
rie de Pelage sur le libre arbitre. 

— 0. Il en est bien parlé dans les Ëcritures, mais 
sous d'autres noms; c'est le péché, la loi du corps, le 
désir. Les hommes lui ont encore donné d'autres noms : 
le défaut de justice, la faiblesse de la nature, etc. On 
l'appelle originel parce que seul il tire entièrement son 
origine d'Adam, les autres péchés provenant en outre 
de la volonté humaine. 

— J. En quoi consiste ce péché, et comment le con- 
tractons-nous? 

— 0. Je trouve sur ce sujet environ quinze opinions 
différentes, beaucoup d'hommes s'étant trompés en 
s'écartant des Saintes Écritures. 

l'^ OPINION. Le péché d'Adam a infecté tout son 
corps; en procréant des enfants, il leur a donc 
transmis cette souillure. — J. Cette opinion ne me 
plaît pas. Le péché n'est pas une tare physique dura- 
ble; il ne dure pas, même si celui qui l'a commis 
reste exposé à un châtiment. Et d'ailleurs, en ce cas, 
Jésus ne serait-il pas né lui-même dans le péché ori- 
ginel? — 0. Non, le corps de la Vierge ayant été puri- 



390 



APPENDICE. 



fié avant quelle ne conçût Jésus. — J. Pourquoi, en 
ce cas, Dieu n'aurait-il pas purifié de même le corps 
de ses élus, surtout après la mort du Christ qui nous 
a, dites-vous, rachetés? En tout cas, en admettant que 
le corps ait été contaminé, fâme n'a pas pu fêtre. 
— 0. Dieu, disent ces gens, a créé l'âme pure; elle a 
été corrompue par le contact du corps. — J. On ne 
peut cependant pas dire que la lèpre contamine l'âme 
du lépreux. 

2^ OPINION. D'autres ont estimé que Tàme d'Adam 
a été corrompue, et que l'âme est un principe cor- 
porel et divisible, bien que très subtil. Si fâme, 
disent-ils n'était pas étendue, elle ne pourrait donner 
sa forme [informare] au corps. Cette âme corrompue 
s'est donc matériellement transmise aux descendants 
d'Adam. Quand Dieu a dit : « Croissez et multipliez », 
il la entendu non seulement des corps, mais aussi des 
âmes. Il s'est d'ailleurs reposé le septième jour, n'a 
plus rien créé, et a laissé à l'homme le pouvoir de le 
faire. Nos âmes se reproduiraient à la façon de celles 
des animaux. — J. Je n'approuve pas cette explication. 
L'âme raisonnable est un principe spirituel et indivi- 
sible; elle ne dépend pas du corps. Sinon elle mourrait 
à la façon de l'âme des bêtes. Après le septième jour, 
Dieu n'a pas créé de nouvelles espèces, mais il a 
créé de nouvelles âmes; à moins que d'admettre qu'il 
ait créé à l'origine toutes les âmes qui viendraient une 
aune dans les corps lors de leur procréation; elles 
seraient ainsi toutes semblables â celle d'Adam. 

3*^ OPINION. On dit que le péché originel est la pri- 
vation de la justice [jusfkia] originelle qui devait 
exister en nous, de cette droiture [reciinn] dont parle 
l'Ecclésiastique qui fait que notre âme est entièrement 
soumise à la volonté divine, les facultés inférieures de 



DIALOGUES D'OCHINO. 



391 



l'âme à la raison, et le corps à l'âme. En péchant, 
Adam s'est privé de cette justice, et, comme Dieu 
l'avait destinée également à ses descendants, il les en 
a privés. C'est là ce qu'il faudrait entendre par péché 
originel. — J. Bien que spécieuse, cette opinion ne me 
convient pas. Cette privation serait le résultat de la 
rébellion de la volonté d'Adam. Or Adam n'a pu trans- 
mettre à ses descendants ce péché de sa volonté qui 
est indivisible, comme l'âme raisonnable elle-même. 
Si le péché originel est en nous, ce n'est pas que nous 
puissions avoir en nous une partie de l'âme ou du 
corps d'Adam. Il ne peut être en nous que si Dieu a 
voulu que les descendants d'Adam y fussent prédes- 
tinés. Ainsi Dieu serait le véritable auteur de ce péché. 
Or, s'il est permis à Dieu de punir en nous le péché de 
nos premiers parents, il peut le faire en nous infli- 
geant une douleur, mais non un péché. Le péché ne 
peut d'ailleurs venir de Dieu. 

4« OPINION. D'autres soutiennent que le péché ori- 
ginel est bien la privation de cette justice originelle, 
mais ils entendent par justice une qualité accidentelle 
donnée à Adam, grâce à laquelle il aurait été attaché 
davantage à Dieu qu'à ses créatures. Cette qualité aurait 
été donnée à Adam à la condition que, par son obéis- 
sance, il la conservât pour lui-même et la transmît à 
ses descendants. En la perdant, il nous en a privés. 
— J. Je crois que si Adam, avant le péché, était plus 
attaché à Dieu qu'à ses créatures, c'était par l'effet non 
pas de qualités périssables et accidentelles, mais en 
raison de sa connaissance de Dieu ainsi que d'un goût 
et d'un sentiment du spirituel. D'ailleurs, si cette jus- 
tice était une qualité, elle devait exister ou dans son 
âme ou dans son corps, Si elle existait dans son âme, 
elle était indivisible comme l'âme elle-même, et Adam 



392 



APPENDICE. 



n'aurait pu nous la transmettre, même s'il n'avait pas 
péché. Si elle existait dans le corps, je ne vois pas 
comment elle aurait pu faire préférer à Adam Dieu au 
monde. Enfin, en privant les descendants d'Adam, il 
ne pouvait faire que cette privation, qui était son 
œuvre, fût chez eux un péché. 

5e OPINION. Le péché originel serait l'ignorance de 
Dieu, source de tous les péchés. Si nos premiers pa- 
rents n'avaient pas péché, nous vivrions tous dans la 
connaissance vive [viva] de Dieu, à l'abri du péché. — 
J. Je crois que Dieu a créé nos premiers parents par- 
faits en ce qui concerne les dons naturels, mais non 
en ce qui concerne les dons surnaturels; je ne crois 
donc pas qu'ils aient été créés avec la connaissance 
vive de Dieu. Il est en effet vraisemblable que les anges 
auraient eu, en ce cas, la môme foi justifiante, et tous 
auraient été sauvés, ce qui est contredit par l'exis- 
tence des démons. En disant que le diable ne s'était 
pas maintenu dans la vérité, le Christ a voulu dire seu- 
lement qu'il n'avait pas conservé la pureté et la sin- 
cérité naturelles dans lesquelles il avait été créé. — Si 
nos premiers parents avaient possédé la vive connais- 
sance de Dieu, Eve l'aurait possédée, et, faisant ainsi 
partie des élus, n'aurait pu être trompée par la ruse du 
serpent. Sans doute les élus peuvent être trompés 
avant de posséder cette foi vive, comme Ta été saint 
Paul, mais non après. Dieu n'aurait pu en priver Eve 
avant qu'elle n'eût péché, et alors qu'elle en avait 
besoin. La possédant, elle n'aurait pu se détourner 
elle-même de Dieu. Et si certains élus ont pu pécher 
après avoir acquis cette foi vive en Dieu, ce n'a pu 
être qu'à la suite d'un autre péché. Nos premiers pa- 
rents n'ont donc pas eu cette connaissance surnatu- 
relle de Dieu. — Si l'on dit que l'homme a été créé à 



DIALOGUES D'OCHINO. 



393 



l'image de Dieu, il faut l'entendre du pouvoir que 
Dieu lui a donné sur les autres créatures. Quand saint 
Paul vous exhorte à adopter la personnalité du nouvel 
homme sous le rapport de la justice et de la sainteté, 
il entend par nouvel homme le Christ, et non Adam. 
Les hommes ne peuvent, d'après lui, posséder ces 
qualités naturelles au moment de leur naissance, 
mais seulement après avoir été régénérés, récréés. — 
0. Nous sommes d'accord sur le fond : le péché ori- 
ginel n'est pas l'ignorance de Dieu. Je m'abstiendrai 
donc de critiquer quelques points moins justes de ton 
argumentation. 

6*^ OPINION. Le péché originel consiste dans les désirs 
et les appétits immodérés et pernicieux qui sont en 
nous, et qui sont le châtiment du péché d'Adam. Ils 
ont corrompu par hérédité et notre corps et notre âme. 
— J. En ce cas, le péché originel n'existerait pas chez 
les enfants, qui ne connaissent pas de tels désirs. — 
0. Si, à l'état de propension. — J. Mais ces désirs, 
étant naturels, ne seraient pas répréhensibles : nous 
les trouvons de même chez les animaux. Ils sont d'ail- 
leurs variables avec le tempérament ou l'état de santé 
de chacun; or le péché originel ne pourrait être plus 
grand chez les uns que chez les autres. Chez Eve et 
chez Adam, le désir qui les perdit fut non pas le péché 
originel, car ils n'avaient pas encore péché, mais 
seulement un désir naturel ; il est semblable chez nous. 
Pourquoi nos désirs auraient-ils pour origine la dé- 
sobéissance d'Adam, et non pas plutôt l'amour im- 
modéré de sa femme et de lui-même qui en fut la 
cause? Pourquoi le péché d'Adam seul a-t-il souillé 
ses descendants, et non pas ceux de tous nos autres 
ancêtres? Pourquoi la seule désobéissance d'Adam et 
non pas ses autres péchés? Ce ne peut être que parce 



394 



APPENDICE. 



que Dieu Ta voulu ainsi, et ce ne serait donc ni par 
notre faute, ni par celle d'Adam que le péché originel 
existerait en nous. C'est donc Dieu qui serait l'auteur 
du péché, ce qui est absurde. En outre est-il vraisem- 
blable que Dieu, qui est la bonté même et qui nous 
pardonne même nos graves péchés, nous ait imputé 
celui commis par un autre, et nous en châtie éternel- 
lement? Les enfants qui meurent avant Tâge adulte, 
ne possédant pas encore le jugement, ne peuvent avoir 
été coupables. Quant aux adultes, s'il est vrai que la 
foi soit un don gratuit de Dieu, ils ne peuvent être 
coupables s'ils ne la possèdent pas. Les désirs et les 
tendances sont donc naturels en nous, et Dieu les a 
mis en nous pour nous exercer à la vertu. 11 n'a pas 
défendu que nous les éprouvions, mais seulement que 
nous nous laissions pousser par eux à des actes ré- 
préhensibles, avec l'assentiment de notre volonté. Dieu 
n'a pu nous interdire d'avoir des désirs, puisque lui- 
même les a mis en nous, puisqu'il nous les a donnés 
pour nous exercer à la vertu, et, d'autre part, il ne 
nous aurait pas interdit de nous y laisser aller, s'il ne 
nous avait en même temps donné la raison qui nous 
permît de leur résister. — 0. Et pourtant la parole di- 
vine nous enseigne que l'homme a été créé juste. Il 
faut donc avouer que les mauvais désirs sont nés en 
nous non pas du fait de Dieu, mais par suite du péché 
d'Adam. —J. L'homme a été créé juste en considération 
de la volonté divine, règle suprême de ce qui est juste 
et bon, et c'est ainsi qu'il a paru bon à Dieu de mettre 
en nous de semblables désirs. Cette volonté est d'ail- 
leurs explicable même pour notre raison humaine, la 
difficulté de lutter contre nos désirs étant le meilleur 
exercice pour acquérir la vertu. Plus les hommes sont 
délicats par nature, et plus ils sont exposés à ces désirs. 



DIALOGUES DOCHINO. 



395 



De même ces désirs et ces agitations sont plus nom- 
breux et plus violents chez l'homme que chez les ani- 
maux. Et s'ils existent chez les animaux, c'est pour 
les porter à chercher ce qui leur est nécessaire, ou à 
éviter ce qui leur est nuisible. — 0. Si tous les hommes 
naissaient en proie à une fièvre quelconque, et la con- 
servaient jusqu'à leur mort, on serait tenté de croire 
cette fièvre naturelle, parce qu'on n'aurait jamais vu 
personne qui en fût exempt. Il en est même des désirs, 
dont nous savons pourtant, par la parole de Dieu, 
qu'ils ne sont pas tels. — J. Et pourtant Adam et Eve, 
qui n'avaient pas le péché originel, ont connu ces dé- 
sirs; Jésus de même, qui a eu un moment le désir de 
vivre malgré la volonté de son père. Les désirs ne sont 
pas tous mauvais ; sinon tous devraient éviter le ma- 
riage. Dieu ne nous a pas interdit de désirer, mais 
seulement de désirer le bien d'autrui. Enfin les désirs 
ne sont pas mauvais s'ils sont immodérés; ils moti- 
vent ainsi l'effort de la raison, et donnent du prix à 
notre victoire sur eux. — 0. Cette opinion est contraire 
à la parole de Dieu. Je te le prouverai en te montrant 
que le péché originel consiste bien dans ces désirs 
véhéments et insatiables, après que nous aurons exa- 
miné et réfuté toutes les autres opinions relatives à 

sa nature. 

7« OPINION. Certains prétendent qu'il ne peut y avoir 
d'autres péchés que les péchés actuels, commis volon- 
tairement et par des êtres doués de jugement. C'est 
seulement par analogie que l'on peut parler de péchés 
originels, nos péchés ressemblant à ceux d'Adam. — 
J. Mais Eve a péché avant Adam, et, avant eux encore 
le diable. D'autre part, quand quelqu'un se met en 
colère, on ne peut dire qu'il imite Adam, dont nous 
ne voyons nulle part qu'il ait péché de cette manière. 



396 APPENDICE. 

Je n'approuve donc dans cette opinion que cette affir- 
mation que nos péchés ne peuvent être qu'actuels. 

8« OPINION. Nos péchés ne peuvent être qu'actuels, 
mais si on les appelle originels, ce n'est pas qu ils 
imitent celui d'Adam, mais parce qu ils tirent de la leur 
origine. Si Adam n'avait pas péché, aucun de ses des- 
cendants n^aurait péché. - J. Rien ne le prouve. Com- 
ment les descendants d'Adam et Eve auraient-ils pu 
être plus à l'abri que ceux-ci avant leur péché? 

9« OPINION. Le péché originel n'est autre chose que 
le tort qui nous a été causé par le péché d'Adam, à 
savoir la perte du Paradis terrestre. Et l'on explique 
que le terme péché est souvent employé dans les Ecri- 
tures pour celui de châtiment du péché. 

iO« OPINION. Dieu a donné à Adam et à ses descen- 
dants non seulement le Paradis terrestre, mais encore 
le royaume spirituel de la grâce, à la condition qu'il 
ne mangerait pas les fruits de l'arbre de la science. 
C'est la privation de ces biens qui constitue le péché 

originel. 

il« OPINION. Dieu avait promis à Adam, non seule- 
ment le Paradis terrestre et le royaume spirituel de la 
grâce, mais encore le royaume de la gloire. 

12« OPINION. Certains distinguent entre les châti- 
ments que nous subissons dans cette vie par suite 
du péché originel, et les simples dommages que nous 
en éprouvons dans notre vie future. Les enfants qui 
meurent dans le péché originel ne subiraient donc 
aucun châtiment ni aucune douleur; ils pourraient 
même goûter une sorte de plaisir à contempler Dieu 

et ses œuvres. 

13* OPINION. D'autres prétendent que dans 1 autre 
vie, les hommes subissent non seulement des dom- 
mages mais encore de véritables châtiments ; le péché 



DIALOGUES D'OCHINO. 



397 



originel n'est pas un véritable péché, mais seulement 
les châtiments que nous éprouvons dans cette vie et 
dans l'autre du fait du péché dWdam. — J. J'admets 
que nous éprouvions ainsi des dommages, mais non 
des châtiments ; cela ne serait pas conforme à la jus- 
tice, ou plutôt à la raison de Dieu. Il ne peut vouloir 
que nous naissions coupables. — ■ 0. Je répondrai à 

tout ceci à la fin. 

14e OPINION. Les souffrances que nous éprouvons 
sont naturelles ; nous les aurions éprouvées même si 
Adam n'avait pas péché ; mais son péché nous les a 
rendues plus pénibles. La mort et toutes nos misères 
sont ainsi non seulement des choses naturelles, 
mais encore le châtiment du péché d'Adam. Dieu 
ajoute pourtant à cela certaines peines extraordinaires, 
soit pour rendre sa gloire manifeste, soit pour nous 
punir de nos propres péchés. Pour ce qui est de l'autre 
vie, l'enfant qui meurt avant l'âge adulte est privé du 
royaume du ciel dont il n'est pas digne par nature, 
mais il n'est atteint d'aucun châtiment parce qu'en 
fait il n'a pas péché. 

i5« OPINION. Le péché originel n'est pas un péché. 
Seules sont des péchés les fautes commises volontai- 
rement et efîectivement. Dieu n'a jamais exercé de 
châtiment au delà de la 3« ou de la 4« génération. Les 
souffrances que nous subissons actuellement sont le 
châtiment de nos propres péchés ou de ceux de nos 
ancêtres sans remonter plus loin que quatre généra- 
tions. Le péché originel ne serait qu'une invention de 
certains théologiens, en particulier saint Augustin qui 
voulait réputer la théorie de Pelage sur le libre arbi- 
tre.— J. C'estbien là mon opinion. — 0. Elle est cepen- 
dant en contradiction avec les Écritures. Saint Paul a 
dit que par la faute du seul Adam, le péché à pénétré 



398 



APPENDICE. 



DIALOGUES DOCHINO. 



399 



dans le monde, et, par suite du péché, la mort ; Moïse 
aussi, en qui tu as confiance, en disant que Dieu avait 
menacé Adam de la mort, s'il désobéissait. — J. Mais 
Dieu parlait de la mort spirituelle ; en fait Adam 
n'est pas mort le jour de son péché. Dieu seul est 
immortel. L'homme était mortel avant le péché. — 
0. Si Adam n'avait pas péché, Dieu nous aurait donné 
l'immortalité. — J. En ce cas la terre n'aurait pu con- 
tenir tous les hommes, ni les nourrir. — 0. Dieu au- 
rait pu, au bout d'un certain temps, nous rappeler 
successivement à lui sans nous faire mourir. — J. Je 
crois de même que les plantes et les animaux meurent 
sans être atteints par le péché originel, les hommes 
aussi meurent naturellement. 

— 0. Je ne nie pas que saint Paul ne parle de la 
mort spirituelle, mais il parle aussi de la mort tempo- 
relle. Il dit aussi que le péché est l'aiguillon de la 
mort, c'est-à-dire que la mort ne nous tourmenterait 
pas si le péché n'existait pas. La mort est donc un 
effet de la colère de Dieu; elle n'est pas naturelle. 
— J. Il veut dire au contraire que notre mort, quoique 
naturelle, ne nous tourmenterait pas si nous n'avions 
commis personnellement des péchés. — 0. Saint Paul 
a ajouté : « La mort a atteint tous les hommes, parce 
que tous ont péché », ce qui veut dire : ont péché en 
la personne d'Adam. — J. Gela veut dire seulement : 
ont péché en imitant Adam, et il s'agit bien de leurs 
péchés persoftnels. — 0. Non, puisque les enfants 
meurent avant même d'avoir péché. — J. On peut 
répondre qu'ils meurent par la faute des péchés 
actuels de leurs ancêtres en remontant jusqu'à la 
quatrième génération. Je prétends d'ailleurs qu'ils ne 
meurent ni à cause de leurs propres péchés, ni à cause 
de ceux de leurs ancêtres, mais seulement parce que la 



mort est naturelle. — 0. David demande cependant à 
Dieu d'oublier les fautes de sa jeunesse. Le péché 
existe donc bien chez les enfants, et non pas le péché 
actuel, puisqu'ils ne possèdent pas encore le jugement, 
mais bien le péché originel. — J. David voulait parler, 
non pas des péchés de son enfance, mais de ceux de 
sa jeunesse. Il est de même question de la jeunesse et 
de l'âge adulte dans tous les passages des Écritures 
où il est parlé de la dépravation du cœur humain. Et 
quand Isaïe dit : « Je sais que tu es méchant dès le 
sein », il veut parler du peuple hébreu au sein de la 
synagogue, avant qu'il n'eût été éclairé par les mira- 
cles de Dieu. — 0. Saint Paul dit que nous avons 
été les fils de la colère, c'est-à-dire dignes du sup- 
plice ; il s'agit évidemment du péché originel mis 
en nous par la faute d'Adam. — J. S'il s'agissait 
du péché originel, saint Paul dirait non pas nous 
étions, mais nous sommes fils de la colère, le péché 
originel subsistant jusqu'à la mort, non seulement 
chez les hommes charnels, mais même chez les 
hommes régénérés. Si les enfants morts avant l'âge 
adulte ne peuvent être sauvés que grâce à l'assistance 
du Christ, cela vient non pas du péché originel, mais de 
ce qu'il est nécessaire pour chacun de bénéficier d'une 
nature spirituelle, surpranaturelle et miraculeuse que 
seul le Christ peut nous donner. — 0. Jésus n'aurait 
pas décidé de mourir pour régénérer l'homme, si celui- 
ci n'avait pas été souillé du péché. — J. Cette régénéra- 
tion était nécessaire non seulement pour les hommes 
adonnés au péché, mais même pour les hommes con- 
formes à la nature et pourvus de bonnes mœurs. 
D'autre part saint Paul, en parlant de tous les péchés, 
ne nomme pas le péché originel. — 0. Saint Paul a 
dit que, de même que tous les hommes ont été rendus 



400 APPENDICE. 

coupables parla désobéissance d^un seul de même 
ils ont été en grand nombre sauvés par 1 obéissance 
d'un seul, à savoir du Christ. D'autre part, David dit 
de lui-même qu'il a été conçu par sa mère dans le vice 
et dans le péché. - J. David veut dire qu il est ne 
avec des appétits naturels et charnels, qui devaient 
le porter au péché. - 0. Saint Paul a dit qu il com- 
mettait le mal qu'il ne voulait pas commettre ; et que 
ce n'était pas lui-même qui agissait ainsi, mais bien 
le péché habitant en lui. - J. Il a voulu montrer e 
pouvoir des désirs naturels dans leur conflit avec la 
raison. - 0. On pourrait peut-être dire que ces désirs 
immodérés sont, chez les animaux eux-mêmes, le ré- 
sultat du péché d'Adam ; car les animaux, après avoir 
été soumis à l'homme dans le Paradis terrestre, lui 
sont ensuite devenus hostiles par la volonté de Dieu et 
pour sa punition. - J. Saint Paul dit que la chair est 
en lutte avec Fesprit ; c'est donc que l'homme tout 
entier n'a pas été corrompu par le péché d'Adam ; sans 
quoi, l'esprit ne résisterait pas à la chair. — 0. Saint 
Paul ne parle que des hommes régénérés. — J. En ce 
cas le péché originel n'est pas, comme vous le dites 
attaché à rhomme jusqu^à sa mort. - 0. Saint Pau 
entend ici par esprit Fhomme tout entier, en tant qu il 
est attaché à Dieu seul, et par chair, l'homme tout 
entier en tant qu'il n'est attaché qu'à son propre inté- 
rêt D'où le conflit de ces deux principes, et de là 
vient que les mauvais désirs soient absents chez 
l'homme qui s'adonne à la seule gloire de Dieu. Cer- 
tains s'appuient sur cette parole de saint Jean : « Si 
nous prétendons que nous sommes exempts de péché, 
nous nous trompons. » Mais j'avoue que saint Jean 
parle ici des adultes et des péchés réellement commis 
par eux En tout cas, ces désirs eiîrénés constituent 



DIALOGUES D'OCHINO. 



401 



bien le péché originel, et si le Christ ne nous en a 
pas délivrés, c'est pour notre bien. — J. En parlant 
ainsi, vous prouvez que le Christ n'est pas le Messie, 
puisque celui-ci doit nous délivrer de tous nos péchés, 
et par conséquent du péché originel, à supposer qu'il 
existe. Tous les prophètes l'ont aflirmé. — 0. Le Nou- 
veau Testament prouve bien que le péché originel 
existe, et que Jésus nous en a délivrés comme de tous 
les autres péchés, et qu'il est donc bien le Messie. — 
J. Mais vous êtes vous-mêmes en contradiction avec 
ces textes quand vous prétendez que tous les hommes 
sont conçus dans le péché originel, même depuis la 
venue du Christ, et ne peuvent en être délivrés avant 
la mort. — 0. C'est que Dieu a voulu que les mauvais 
désirs demeurassent en nous pour nous exercer à la 
vertu. Mais Dieu ne punit pas ce péché originel, ni 
même les péchés actuels chez les élus ni dans cette 
vie, ni dans l'autre. — J. Je ne puis comprendre 
comment Dieu aurait pu laisser en vous, pour vous 
exercer à la vertu, des désirs que vous affirmez 
être des péchés. Si ces désirs et ce péché originel 
sont un instrument de perfection, Jésus, qui ne les a 
pas subis, n'aurait pu être parfait. Enfin, le péché ayant 
subsisté après la venue du Christ, il est évident que 
celui-ci n'est pas le Messie. Le Messie doit circoncire 
nos cœurs et, en supprimant en nous les mauvais 
désirs, détruire ainsi la racine du péché. — 0. Tu 
avoues donc que ces désirs sont bien vicieux et non 
naturels, puisqu'il faut les détruire. — J. Je veux 
parler non pas des désirs eux-mêmes, mais des cou- 
pables approbations qui leur sont données par l'âme. 
Dieu alnis en nous ces désirs naturels pour trois rai- 
sons. D'abord pour nous porter à assurer, de même 
que les animaux, notre existence et celle de^^notre 

LA RÉFORME EN ITALIE. 



26 



402 



APPENDICE. 



race (désirs de manger, de nous défendre, de nous re- 
produire). Ensuite pour nous exercer à la vertu; le 
Christ lui-même a connu ces désirs véhéments, celui 
de la gloire par exemple, mais il leur a résisté. Enfin 
pour que, connaissant par nous-mêmes combien il est 
pénible de leur résister, nous soyons miséricordieux 
envers autrui. — 0. Ces désirs sont bien naturels en 
nous, mais ils sont vicieux et proviennent du péché 
d'Adam. Les Écritures disent qu'il faut que notre cœur 
soit circoncis. Cela ne serait ni nécessaire, ni possible, 
si nos désirs étaient bons et venaient de Dieu. — J. Il 
faut entendre par là seulement la nécessité de réfré- 
ner ces désirs, et non de les supprimer tout à fait. Si 
ce sont des péchés, Jésus, en ne les supprimant pas, 
a prouvé qu'il n était pas le Messie. Si j'étais chrétien, 
et si je voulais prouver que Jésus est le Messie et que 
le péché originel existe, je dirais que le péché ori- 
ginel consiste dans les coupables approbations à nos 
désirs, et que de cela nous avons été délivrés par lui. 
— 0. Je serais assez de cet avis, mais l'expérience 
prouve qu après la venue du Christ, ces adhésions ont 
existé même chez les chrétiens baptisés et par suite 
régénérés. — J. H faudrait alors examiner s'ils ont été 
véritablement régénérés. — 0. Ce serait nous faire 
tomber presque tous dans le désespoir. — J. Et ce 
serait un bien pour nous tous que de désespérer de 
nous-mêmes. Le danger est que nous nous croyions 
de véritables chrétiens, régénérés et spirituels, quand 
nous ne sommes que charnels, à part de rares excep- 
tions. — 0. Nous disons que Jésus nous a délivrés de 
nos péchés dans ce sens qu'il ne nous en sera pas 
tenu compte en vue d'un éternel châtiment. — J. 
Mais nous savons déjà qu'il ne sera pas tenu compte 
aux élus de leurs péchés, et cela non pas à cause du 



DIALOGUES DOCHINO. 



403 



Christ, mais par suite d'un pur bienfait de Dieu. Le 
Messie devait donc venir pour nous délivrer non seu- 
lement du châtiment, mais aussi et surtout du péché 
lui-même. Ceci est établi par les Écritures. Je crains 
vraiment que nous ne fassions comme les « Papani » 
qui, ne connaissant qu'une foi hésitante, prétendent 
qu'il ne peut y en avoir d'autre, et qui, quand on leur 
dit que la foi vive et véritable est stable, répondent 
que nous portons les hommes à désespérer. Ainsi 
faites-vous en prétendant que les mauvais désirs ne 
peuvent être radicalement supprimés en nous. Et 
vous vous contentez de cette satisfaction qu'il ne sera 
pas tenu compte de vos péchés. — 0. Saint Paul a 
cependant dit de lui-même, et après avoir été régé- 
néré : « Je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce 
que je hais, et ce n'est pas moi qui agis ainsi, mais le 
péché qui est en moi. » — J. H montre ainsi qu'il y a 
en nous deux hommes : l'un extérieur qui ne désire 
que les plaisirs bas et mondains; l'autre intérieur 
qui, comprenant la justice de la loi de Dieu, l'ap- 
prouve et, aimant Dieu de toute son âme, désire lui 
obéir. C'est l'homme extérieur qui domine l'homme 
intérieur. Ce conflit existe même chez les hommes 
régénérés, qui n'ont donc pas été délivrés par le fils 
de Dieu, comme cela avait été cependant promis. Et 
cependant saint Paul dit au sujet des régénérés : « Ils 
ne sont exposés à aucune damnation, ceux qui 
obéissent en Jésus-Christ non pas au pouvoir de la 
chair, mais à celui de l'esprit. » Ce qui voudrait 
dire qu'en ceux-là ne subsistent pas le péché originel 
ni les péchés actuels. Jésus nous aurait ainsi délivrés 
du péché grâce à la loi de l'esprit vital, et nous aurait 
ainsi rendus justes. Au lieu de cela, vous prétendez 
que l'homme, même régénéré, est incapable d'obéir à 



404 



APPENDICE. 



la loi de Dieu, et vous soutenez que votre Messie 
n'aurait pu vous délivrer du péché, mais seulement 
de son châtiment, et vous aurait permis d'atteindre le 
bonheur sans le mériter. Vous affirmez que les 
hommes ont été, après la venue du Christ, sembla- 
bles à ce qu'ils étaient auparavant, c'est-à-dire cou- 
pables et injustes. Aussi saint Augustin avait-il d'a- 
bord avoué que les paroles de saint Paul ne visaient 
que l'homme charnel. C'est seulement ensuite, pour 
détruire le libre arbitre des Pélagiens, qu'il a prétendu 
qu'il s'agissait de l'homme spirituel, et qu'il l'a pré- 
senté comme incapable d'obéir à la loi de Dieu. 

Pour me résumer, je crois que le péché originel 
n'existe pas; que, s'il existait, le Messie nous en déli- 
vrerait, que les désirs qui sont en nous sont naturels 
et ne sont pas des péchés, si ce n'est en ce qui con- 
cerne les actes qui peuvent en résulter, que nous 
pouvons les combattre, et qu'ils existent chez les 
hommes spirituels et régénérés, mais non chez les 
bienheureux, chez lesquels ces désirs n'ont plus d'uti- 
lité. — 0. Etmoije crois que Dieu a créé l'homme juste, 
que nos péchés et nos désirs viennent du péché 
d'Adam et que Jésus n'a pas voulu nous en délivrer 
pour nous exercer à la vertu. — J. Le Messie ne peut 
venir que pour nous libérer complètement du péché, 
et nous permettre d'obéir à la loi de Dieu. — 0. Nous 
ne pouvons, en cette vie, obéir à la loi de Dieu. — J. 
Je te prouverai le contraire. 



Il 



TRAITES DU CARDINAL CONTARINI 

contenus dans ses œuvres publiées par son neveu Luigi 

à Paris en 1571. 

{Extraits.) 

Réfutation des articles ou propositions de Luther. 

Je désire avant tout me rendre à tes désirs. Je vais 
donc m'efforcer de te parler en quelques mots des 
articles ou propositions des Luthériens qui ont été 
débattus par eux avec l'empereur à la diète d'Augs- 
bourg. 

Le premier article, sur lequel Luther insiste le plus, 
dit que l'homme est « justifié » par sa foi, non par 
ses œuvres. La « justification », pour les chrétiens, 
est le fait d'arriver à la participation de la « justice » 
divine, qui n'appartient pas à l'homme par nature, 
mais lui est accordée par la grâce divine. Étant donné 
que, par celte « justification », nous acquérons une 
nouvelle nature et que nous devenons en quelque 
sorte divins, nous avons besoin, pour parvenir à ce 
nouvel état, d'une naissance nouvelle. Cet état spi- 
rituel n'étant pas sensible, cette naissance, elle aussi, 
est non pas sensible, mais spirituelle. C'est ce que 
le Christ a très expressément expliqué à Nicodème 
dans l'Évangile, après lui avoir dit que celui auquel 



406 



APPENDICE. 



Teau et le Saint-Esprit n'auront pas donné une nais- 
sance nouvelle ne pourra pas entrer dans le royaume 
des cieux. La « justification » n'est donc pas autre 
chose que cette génération spirituelle qui nous fait 
participer à la nature divine. Nous ne pouvons mériter 
par nos actions d'être adoptés au nombre des fils 
de Dieu avant d'avoir été régénérés de cette façon. 
N©s actions ne peuvent en effet dépasser les limites 
de la nature qui en est le principe. Or, avant notre 
régénération, le principe de nos actions est la nature 
de l'homme né du péché, et même cette nature altérée 
plus encore. Nous ne pouvons donc nous élever grâce 
à elles au-dessus de l'homme, et il est juste de dire 
que nul ne peut être justifié par ses propres actions. 
Nous sommes au contraire formellement justifiés par 
l'effet de la grâce qui est une sorte de qualité spi- 
rituelle insufflée par Dieu en notre âme. — Mais de 
même que, comme le prouvent les philosophes et la 
raison, une action ne peut se produire que dans un 
milieu propice, une disposition de l'âme est nécessaire 
pour recevoir cette grâce, et n'est autre que la foi 
par laquelle nous allons vers Dieu. Et, j'appelle ici 
foi non pas un état ou autre vertu de l'intellect, 
mais un mouvement véritable de cet intellect par 
lequel il est porté à croire en Dieu et en Jésus-Christ. 
[Citations de saint Jean et de saint Paul.] Cette foi 
ne consiste pas seulement à croire que Dieu existe 
et que ce qu'il dit est vrai ; une telle foi existe même 
chez les démons et chez les hommes les plus cor- 
rompus ; mais elle est celle par laquelle nous sommes 
portés vers Dieu, et il est nécessaire que de bonnes 
actions en découlent. Une foi sans actes est une foi 
morte, comme dit saint Jacques. Et il dit également 
qu'Abraham a été justifié par ses actes, pour avoir 



TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI. 



407 



mené son fils Isaac au sacrifice, et non pas par sa 

foi seule. 

Le deuxième article des Luthériens est relatif aux 
bonnes actions. Us les déclarent nécessaires pour 
que nous nous purifiions du péché que nous avons 
contracté du fait d'Adam, mais insuffisantes à nous 
procurer la vie bienheureuse et éternelle. De cette 
assertion, il faut approuver, à mon avis, la première 
partie. Par l'habitude des bonnes actions, nous acqué- 
rons des vertus grâce auxquelles nous assainissons 
la partie inférieure de notre âme, et nous la prédis- 
posons à la pureté. La deuxième partie, au contraire, 
doit être l'objet d'une distinction. Nos bonnes actions 
sont de deux sortes : celles qui précèdent l'action de 
la grâce, et sont œuvres purement humaines, — et 
celles qui la suivent. Les premières, qui ont pour 
principe la nature humaine encore corrompue par 
le péché, ne peuvent évidemment pas nous mériter 
la vie bienheureuse. Les autres procèdent à la fois : 
\o de l'âme et des forces humaines; 2° de la grâce et 
des vertus divines qui en dérivent. Étant l'œuvre 
d'une âme humaine, elles ne peuvent mériter la vie 
divine, puisqu'elles ne peuvent dépasser les limites 
de la nature humaine. Mais en tant que dérivant 
de la grâce et de l'essence divine, elles nous donnent 
droit à participer à la vie éternelle. Jésus dit ainsi 
à un jeune homme, dans l'Évangile selon Matthieu : 
« Si tu veux entrer dans la vie, observe tes devoirs », 
ce qui voulait dire que, par l'observation de ses 
devoirs on mérite la vie éternelle. [Gontarini cite 
d'autres exemples tirés de l'Évangile selon saint Mat- 
thieu. ; Jésus a dit dans le même Évangile : « Invitez 
à votre table non pas des riches, mais des pauvres, 
desquels vous n'avez rien à attendre en compensation, 



408 



APPENDICE. 



afin que vous trouviez le paiement de votre action 
dans la résurrection des justes. » [Autres citations 
des Écritures prouvant qu'une récompense est réservée 
à nos actions dans la vie éternelle.] 

Le troisième article des Luthériens est relatif au 
péché originel. Les plus sensés d'entre eux disent que 
le péché originel, dont nous sommes souillés en 
naissant, nous porte au mal à ce point que nous ne 
puissions accomplir aucune bonne action : la loi de 
Moïse d'une part, et la raison d'autre part nous ont 
été données par Dieu pour nous permettre de connaître 
notre mal, et pour nous amener à recourir à la grâce 
de Dieu, que la foi seule, et non nos actions, nous 
permettra d'obtenir. Cette opinion, légèrement cor- 
rigée et interprétée par le bon sens, est acceptable. 
Le péché originel n'est autre que la privation de la 
« justice » et de la grâce divine que Dieu avait pri- 
mitivement accordées à Adam et à sa descendance, 
et dont nous sommes déchus par la désobéissance 
d'Adam. Cette justice amenait toutes les forces infé- 
rieures de l'âme à obéir à la raison, et permettait 
au corps de se conserver immortel. Privés de la 
grâce, les descendants d'Adam ne pouvaient désormais 
parvenir à la vie éternelle; privés de la « justice », 
ils ont hérité d'un corps entièrement mortel, et Tàme, 
n'obéissant plus à la raison, est entraînée désormais 
vers le mal. Bien que ne pouvant pas être contrainte, 
l'âme est en effet facilement portée au mal, la priva- 
tion de la grâce divine l'ayant affaiblie. Ce défaut de 
l'âme, les chrétiens l'appellent, non pas un péché 
mortel ni véniel, ces péchés étant le résultat de nos 
actions, mais un péché originel qui est en nous parce 
que nous sommes solidaires de notre premier parent. 
Des exemples de cet ordre nous sont fournis par 



TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI. 



409 



la société civile. Les descendants d'un homme qui 
s'est rendu coupable d'un méfait envers l'État, seront 
privés, bien qu'innocents, des titres qui avaient été 
accordés à cet homme et à ses descendants. 

Cet emploi du mot péché se rencontre chez saint 
Paul (Épîtrc aux Romains) : « Ce n'est pas moi qui 
fais cela, c'est le péché qui est en moi. » D'autre 
part, dans la loi de Moïse, les victimes offertes en rémis- 
sion des péchés sont appelées « péchés ». Il est dit 
dans Osée : « Les prêtres mangent les « péchés » du 
peuple, c'est-à-dire les victimes offertes pour ces 
péchés. Ces paroles des saintes Écritures peuvent 
facilement se concilier avec l'opinion des Luthériens. 
S'ils estiment que le péché originel est notre œuvre, 
ils se trompent; ils se trompent de même s'ils nous y 
croient encore exposés après le baptême par la 
corruption des forces inférieures de l'âme. Mais s'ils 
appellent péché les résultats de ce péché qui sub- 
sistent dans la partie inférieure de notre âme, ils 
sont d'accord avec saint Paul qui appelle ce défaut 
de notre âme le « corps du péché », et nous exhorte 
à le mortifier avec diligence. Quant à leur opinion 
que nous sommes incapables de bien agir, nous allons 
l'examiner avec la question du libre arbitre. 

Le quatrième article des Luthériens est relatif au 
libre arbitre, que Luther appelle l'arbitre esclave 
[servuni arbitrium), Luther, ayant lu dans les Écritures 
que nous ne pouvons faire le bien sans l'aide de Dieu, 
et voyant les Pélagiens considérés comme hérétiques 
pour avoir estimé que, grâce au libre arbitre, nous 
pouvons faire le bien sans le secours de Dieu, pré- 
tend que nous ne sommes pas libres, et va jusqu'à 
dire que Dieu souverainement bon récompenserait 
ou punirait en nous des actes qui ne sont que les 



410 



APPENDICE. 



siens. Quel homme de bon sens peut soutenir que 
Dieu est Fauteur de nos mauvaises actions? Le mal 
qui est châtiment est sans doute une bonne action 
de Dieu, parce que la justice est nécessaire. Mais 
quant au mal qui est péché, c'est folie de dire que 
Dieu en est l'auteur. Le péché ne peut exister que 
par suite d'un défaut ; il dérive d'une cause non pas 
efficiente, mais déficiente, et ne peut être imputé à 
la cause première, qui est au delà de toute pensée 
indéfectible. — Quant h prétendre que nous ne possé- 
dons pas le libre arbitre parce que nous ne pouvons 
faire le bien sans le secours de Dieu, c'est commettre 
une confusion. Le libre arbitre ne s'oppose pas à 
la grâce divine, ni la grâce divine au libre arbitre. 
Dieu n'est pas la cause de chaque chose, du moins 
la cause nécessaire ou contingente, mais la cause 
suprême qui dirige et tempère ces causes contingentes 
et naturelles. La raison le prouve. Le libre arbitre 
est le libre jugement et l'option libre d'un but; 
il ne procède pas d'une empreinte physique, mais 
d'un jugement de notre esprit, lequel n'est pas, 
comme nos instincts, porté vers un bien particulier, 
mais vers le bien universel. Il est toutefois soumis 
à la cause première. Nos actions libres sont, soit 
dignes de la vie éternelle, soit seulement de carac- 
tère humain, et en ce cas de deux ordres, bonnes 
ou mauvaises. Nos mauvaises actions procèdent du 
libre arbitre, mais non de Dieu. Nos bonnes actions 
purement humaines procèdent elles aussi du libre 
arbitre, mais non sans le secours de Dieu. Enfin nos 
bonnes actions dignes de la vie éternelle dérivent 
nécessairement de la cause première qui nous tourne 
vers Dieu, sans que notre libre arbitre en soit sup- 
primé. Nous pouvons pécher et périr par notre faute, 



TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI. 



411 



mais nous ne pouvons être sauvés sans le secours 
de Dieu, qui ne supprime pas notre libre arbitre, 
mais le rend plus parfait. [Citation d'Osée, de saint 
Paul, de l'Évangile, prouvant cette influence divine.J 
Luther a donc raison de dire qu'il nous faut avoir 
recours à Dieu pour faire le bien, et que la loi de 
Moïse nous permet seulement de connaître notre 
faiblesse et de faire appel à la grâce divine. 

Le cinquième article des Luthériens est relatif au sacre- 
ment de la confession. Les Luthériens ne le conser- 
vent que pour les péchés qui tourmentent la conscience ; 
les autres, nous ne pouvons, disent-ils, les connaître. 
Pour les premiers, la confession est nécessaire, à cause 
de l'efficacité de l'absolution qui est en raison de la 
croyance que nous avons en elle. Ils ne nient pas que 
la contrition ne soit nécessaire, mais prétendent que 
nous ne sommes pas tenus à une pénitence. Dieu, 
une fois qu'il nous a donné sa grâce, ne peut nous 
infliger un châtiment éternel, ni même temporaire- 
Aussi nient-ils même le Purgatoire. — Pour ce qui est 
de l'efficacité de l'absolution, ils ont raison. Pour ce 
qui est de confesser seulement les péchés qui tour- 
mentent la conscience je crois qu'on peut ramener 
cette opinion à la vérité. Si les Luthériens prétendent 
qu'il ne faut pas insister sur les scrupules dont Satan 
tourmente la plupart des hommes honnêtes et prati- 
quants, et qu'une confession générale suffirait pour ces 
péchés, ils me paraissent avoir raison. Mais s'ils esti- 
ment que seuls les péchés très graves doivent être con* 
fessés, et que les autres, même mortels, peuvent être 
tus, ils se trompent. Le prêtre ne peut remettre des 
péchés qu'il ignore. Et comment un chrétien ignorant 
ou aveuglé par l'amour de soi pourrait-il juger claire- 
ment de la gravité de ses fautes ? Il faut donc conser- 



/ 



412 APPENDICE. 

ver la confession, coutume qui nous vient du Christ, 
et que toutes les Églises chrétiennes ont conservée. — 
Quant à la nécessité de la pénitence, elle est prouvée 
par la raison et par les Écritures. Dans tout péché mor- 
tel, d'une part, nous nous détournons du bien suprême 
et immuable, et nous méritons ainsi un châtiment 
éternel ; d'autre part, nous nous portons vers un lieu 
instable, et nous méritons un châtiment, mais tempo- 
raire. La première de ces fautes est remise par l'abso- 
lution, la seconde exige une pénitence. Cette distinc- 
tion est justifiée par les faits. Il existe trois lois : la 
loi naturelle, mise en nous par Dieu ; au-dessus d'elle, 
la loi divine ; au-dessous, la loi civile. Une même faute, 
l'homicide ou le vol, peut tomber sous le coup de ces 
trois lois. Or le criminel ou le voleur, une fois absous 
par le prêtre, relève encore de la loi naturelle et de la 
loi civile. Il en est ainsi de la faute que nous commet- 
tons en nous tournant vers le bien instable, et pour 
laquelle nos théologiens déclarent nécessaire une peine 
temporaire. D'autre part, nous pouvons nous appuyer 
sur l'exemple des saints qui se sont imposés des 
pénitences pour leurs péchés. [Citations des Écri- 
tures.] 

Le sixième article des Luthériens est relatif à l'invo- 
cation et au culte des saints. Il soutiennent, confor- 
mément aux Écritures (saint Jean, saint Paul), que 
Jésus doit être le seul médiateur entre Dieu et nous. — 
On peut répondre que les saints sont comme nous 
citoyens de la cité de Dieu, et que leur amour pour 
nous nous garantit leurs prières. Or leur prière a plus 
de valeur que la nôtre (saint Jacques). Ils sont plus 
chers que nous au Seigneur, et plus proches de lui. 
^ Toutefois l'abus de leur culte peut mener à la supers- 
tition ; il appartient de le réprimer, mais avec douceur. 



TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI. 



413 



en tenant compte des circonstances et des mœurs des 

peuples. 

Le septième article des Luthériens est relatif aux 
vœux monastiques et au célibat des prêtres. Ces insti- 
tutions, disent-ils, sont contraires à la parole de Dieu : 
«Croissez et multipliez ». En fait, elles sont physi- 
quement inapplicables ; l'exemple des moines et des 
prêtres le prouve. 

Il n'est cependant pas douteux que la vie de célibat ne 
soitla plus propre àla contemplation. Les soucis domes- 
tiques, le plaisir amoureux nous en écartent. [Cita- 
tions d'Aristote, d'Averroës, de saint Paul.] La vie de 
célibat supérieure à l'autre, doit être celle des hommes 
plus parfaits qui constituent cette hiérarchie ecclésias- 
tique. L'Église chrétienne y gagne en solidité; cette 
solidité ne peut être basée que sur un vœu par lequel 
l'homme se consacre à la contemplation de Dieu. Jésus 
l'affirme dans l'Évangile, en parlant de ceux qui se 
sont faits eunuques en vue du royaume des cieux, c'est- 
à-dire qui se sont privés, par un vœu de chasteté, du 
pouvoir d'engendrer. [Citation analogue de saint Paul 
sur les veuves.] — Pour ce qui est du précepte de Dieu 
dans la Genèse, il a été donné à Adam et à Noë en tant 
que pères du genre humain mais, de même que tout 
homme n'est pas tenu d'être cultivateur, tout homme 
n'est pas tenu d'avoir des enfants. La trop grande multi- 
tude de citoyens nuirait d'ailleurs au bien de la cité. — 
Quant à l'impossibilité matérielle du célibat, elle est 
contredite par l'exemple de milliers d'hommes et de 
femmes. Si, à notre époque, des scandales sont commis, 
la faute en est aux abbés qui devraient être plus diffi- 
ciles dans le choix des nouveaux venus. — Enfin le céli- 
bat des prêtres, institué, je l'avoue, par l'Église seule, 
convient mieux à leur ministère spirituel. Là encore, 



414 



APPENDICE. 



je n'approuve pas l'admission de n'importe qui dans les 
ordres ecclésiastiques. 

Le huitième article est relatif au canon de la messe, 
que les Luthériens désapprouvent tout à fait. iNous pa- 
raissons, disent-ils, offrir à Dieu un nouveau sacrifice, 
ce qui est en contradiction avec la parole de saint Paul : 
« Dieu a sanctifié par son seul sacrifice tous les 
hommes qui vont vers lui, et nous n'avons pas de nou- 
velle victime à offrir pour nos péchés. » Ils blâment 
aussi la fréquence des messes. Ils prétendent enfin 
que, sinon tous les assistants, du moins la plus grande 
partie d'entre eux devraient recevoir l'Eucharistie des 
mains du prêtre. — Plût au ciel que les chrétiens eus- 
sent conservé l'amour du prochain et l'humilité que 
recommande le Christ; il serait facile de s'entendre ; 
mais l'orgueil et l'entêtement nous aveuglent. Le sacri- 
fice du Christ suffit sans doute à sauver tous les 
hommes passés ou à venir. Mais c'est son véritable 
corps et son sang que nous trouvons dans l'Eucharistie 
et dans le calice. [Citations de l'Évangile et de saint 
Paul.] Dans le sacrifice de la messe, nous offrons à 
Dieu non pas une nouvelle victime, mais celle qui lui 
a déjà été offerte. La nouveauté n'existe qu'en appa- 
rence. La victime reste la même, et c'est là la pure 
offrande dont parle Malachie quand il dit au nom de 
Dieu : « Mon nom est grand parmi les nations et par- 
tout m'est oft'erte une pure offrande. » Au sujet du trop 
grand nombre de messes qui amène l'irrespect, les 
Luthériens n'ont pas tout à fait tort, et ce serait peut- 
être un bien pour la majesté de la religion si les messes 
n'étaient pas dites à la légère et un peu partout, sur- 
tout par des prêtres ignorants ou mauvais, ni dans 
des édifices privés et profanes. 

Le neuvième article des Luthériens a trait à l'absti- 



TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI. 



415 



nence de viande le vendredi, le samedi, pendant les 
Quatre-Temps et en d'autres circonstances. Le Christ, 
disent-ils, nous a délivrés des prescriptions de la loi de 
Moïse. La foi est suffisante pour que nous méritions le 
royaume des cieux, lequel, a dit saint Paul, « n'est pas 
un aliment ni une boisson )>. Ils désapprouvent enfin 
que l'Eucharistie ne soit pas donnée aux laïques, sous 
les deux espèces, conformément aux préceptes du 
Christ. — Tout d'abord, il ne s'agit là que d'institu- 
tions de l'Église, modifiables au besoin. Il ne s'ensuit 
pas qu'elles soient mauvaises. Saint Paul prêche la 
soumission aux autorités supérieures, lesquelles déri- 
vent de Dieu. D'ailleurs, l'abstinence de viande et le 
jeûne élèvent l'âme : pourquoi ceux qui peuvent les 
supporter ne les observeraienUls pas? Il s'agit là, en 
outre, d'une coutume très ancienne et que les chrétiens 
des églises les plus diverses observent aujourd'hui. — 
Le Christ ne la pas prescrite? Mais n'a-t-il pas annoncé 
que le Saint-Esprit enseignerait aux apôtres beaucoup 
de choses qu'il ne pouvait leur enseigner lui-même. Par 
le jeûne, nous suivons l'exemple du Christ, qui a jeûné 
pendant quarante jours. — Sans doute, le royaume des 
cieux « n'est pas un aliment ni une boisson », et nous 
ne faisons pas, comme les Judaïsants, de distinction 
entre les aliments purs et les aliments impurs. Nous 
avouons en outre que ces préceptes appliqués avec 
étroitesse d'esprit, sont sans profit. Ce n'est pas une 
raison pour les supprimer. — La critique par les Luthé- 
riens de ce fait que l'Eucharistie est donnée aux laï- 
ques sous une seule espèce est surprenante. Us avouent 
eux-mêmes que le corps et le sang du Christ se trou- 
vent par concomitance soit sous les espèces du pain 
seul, soit sous celles du vin. L'Église a voulu éviter les 
scandales qui se produisaient autrefois lors de la 



416 



APPENDICE. 



communion sous les deux espèces. — Enfin, pour ce 
qui est du pouvoir des papes et des évêques, il est évi- 
dent qu'il doit y avoir dans TÉglise des chefs ayant le 
pouvoir de juger et de punir dans le domaine spirituel. 
Sans pasteurs, TÉglise serait moins armée que la 
société civile. Cette liberté que les Luthériens récla- 
ment engendrerait la pire servitude, celle des bons 
dominés par les mauvais, dont parle Platon. [Nom- 
breuses citations des Écritures justifiant le pouvoir 
coercitif des chefs de l'Église.J Les chrétiens forment 
un seul corps dont nous sommes les membres; il ne 
doit donc y avoir dans l'Église qu'un seul Pontife qui 
maintienne sur terre cette unité. La nécessité de sa pré- 
sence prouve à la fois notre faiblesse qui a besoin d'un 
chef visible, et notre dignité, les hommes, dirigés par 
un homme, étant ainsi les auteurs de leur propre bon- 
heur. — Pour ce qui est des abus de tout ordre qui 
ont pénétré dans l'Église du Christ, et que les Luthé- 
riens critiquent âpremenL je n'ai rien à dire ; je ne puis 
que prier Dieu le père, le fils et le Saint-Esprit de sauver 
FÉglise à coup sûr chancelante, et d'inspirer l'âme des 
prélats de lÉglise, afin que, faisant taire un moment 
leur amour d'eux-mêmes, qui est le plus grand mal, 
ils corrigent les vices manifestes et se corrigent eux- 
mêmes. Nul besoin d'un concile, de discussions ni de 
syllogismes, ni de citations des Écritures pour apaiser 
ces agitations luthériennes; il suffirait de bonne 
volonté, d'amour de Dieu et du prochain et d'humilité 
d'âme pour renoncera notre cupidité, à notre faste, et 
pour en revenir aux préceptes de l'Évangile. Avec de 
telles armes, nous convaincrions sans peine les Luthé- 
riens, et mêmes les Turcs et les Juifs. Tel est le devoir, 
tel doit être le seul souci des prélats chrétiens; s'ils les 
négligent, s'ils veulent s'appuyer sur la faveur des 



TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI. 



417 



princes et sur la dialectique, ils n'obtiendront guère de 

résultat, à mon avis. 

J'ai dit ce que je pensais. Si j'ai commis une erreur 
sur quelque point, je promets de me soumettre sans 
retard à l'autorité de l'Église catholique romaine. 



De la j us ti fi cation. 

Il importe avant tout de bien expliquer le sens des 
mots « justificatio « et « fides ». Être justifié n'est pas 
autre chose que devenir juste, et par suite être re- 
gardé comme tel. Mais il y a plusieurs sens du mot 
justice. C'est d'abord une vertu particulière qui règle 
nos actions envers autrui; son objet est le juste et 
l'équitable. C'estaussi une vertu universelle qui dirige 
les actions de chacun en vue du bien commun ; elle 
consiste à obéir aux lois : c'est la justice légale. En 
dehors de ces deux espèces de justices, il y a celle dont 
parle Platon dans sa Politique, et qu'Aristote, dans le 
5e livre deV Éthique, appelle « la justice ainsi nommée 
par métaphore >>. Il s'agit de l'équilibre des forces de 
l'âme, ainsi établi que chacune y joue le rôle qui lui 
est prescrit par la nature, les forces inférieures étant 
soumises à la raison. Cette justice est à la base de 
toutes les vertus; c'est elle qui constitue l'homme de 
bien. Mais nous cherchons ici non pas une justice pu- 
rement humaine, mais une justice qui convienne à 
des fils de Dieu, à des hommes admis à participer à la 
nature divine. C'est la justice chrétienne, qui nous 
justifie aux yeux de Dieu, les autres nous justifiant 
aux yeux des hommes. De même que l'éducation d'un 
campagnard serait insuffisante s'il devenait familier 
du prince, de même ces justices humaines sont in- 
suffisantes pour un homme admis à participer à la 

LA RÉFORMK EN ITALIE. 27 



418 



APPENDICE. 



nature divine. — Expliquons maintenant le second 
terme contenu dans le mot justification, le terme 
« faire ». Il est pris dans deux sens. Quand on dit 
que la santé « fait » l'homme sain, il ne s'agit que 
d'une cause formelle; quand on dit que le médica- 
ment « fait » l'homme sain, il s'agit d'une cause effi- 
ciente. — Le mot foi, lui aussi, a plusieurs sens. Il 
signifie parfois ce à quoi Ton croit, comme il est dit 
dans le symbole d'Athanase : « Ceci est la foi catho- 
lique. » On appelle aussi de ce nom cette tendance 
qui nous porte à croire à ce qui nous a été enseigné 
par Dieu; quelquefois même, l'acte lui-même par 
lequel nous croyons. On appelle encore foi la con- 
fiance, la confiance conjugale par exemple. Mais nous 
devons appliquer ici cette confiance à ce que Dieu 
nous a promis. Ce sens de confiance dans la promesse 
divine est lié au sens d'espoir, bien que l'espoir se 
rapporte à l'avenir, tandis que la confiance se rap- 
porte au présent et au passé; aussi prend-on souvent 
ces deux mots l'un pour l'autre, comme le fait re- 
marquer Damascène dans son 4^ livre. Saint Paul em- 
ploie souvent le mot foi dans le sens de confiance; il 
dit ainsi d'Abraham, dans son Épître aux Romains : 
« Il ne fut pas affaibli par la méfiance [diffidentia] 
mais soutenu par la foi [/tde]. » — Ajoutons encore 
que le terme être justifié, même interprété comme 
l'efiet d'une cause efficiente, peut être encore compris 
de deux façons, dans son vrai sens quand il s'agit de 
quelqu'un qui d'injuste devient juste, dans un sens 
moins exact en parlant de celui qui passe d'une jus- 
tice moins grande à une plus grande justice. 

Venons-en maintenant à l'explication de la justifi- 
cation elle-même, et d'abord de celle par laquelle un 
impie adulte devient juste d'injuste qu'il était. La 



TRAITES DU CARDINAL CONTARINI. 



4t9 



cause efficiente de cette justification est, à n'en pas 
douter le Saint-Esprit. Celui-ci agit en éclairant notre 
intelligence et en mettant en mouvement notre vo- 
lonté, qui sont les deux agents de toutes nos actions 
humaines, si elles sont libres et volontaires. Notre vo- 
lonté se tourne ainsi vers Dieu; mais elle ne peut le 
faire qu'en se détournant d'abord de l'impiété et du 
péché. Ce premier mouvement de notre âme est la foi. 
11 part de la volonté qui amène l'intelligence à croire 
aux promesses divines, et y gagne cette confiance 
ferme qui fortifie à son tour la volonté. Cette promesse 
de Dieu à laquelle nous croyons, est que nos péchés 
nous sont remis, et que l'impie est justifié grâce au 
mystère du Christ. L'âme qui se détourne du péché 
pour se tourner vers lui, Dieu la purifie en lui insuf- 
flant l'Esprit-Saint, et il adopte l'homme au nombre 
de ses fils; il fait nôtre toute la justice du Christ. Pen- 
dant cette préparation de notre âme nous pouvons 
faire le bien, si l'occasion s'en présente. Toutefois la 
justification n'est pas le fruit de nos actions, mais de 
notre foi, non pas que nous méritions notre justifica- 
tion par notre foi et parce que nous croyons, mais 
parce que nous la recevons par l'intermédiaire de notre 
foi [per fidem], (Citations de saint Paul, en particulier 
celle-ci, de la Lettre aux Hébreux. » Celui qui s'ap- 
proche de Dieu doit croire, parce que c'est en croyant 
que nous parvenons à cet objet). » Les protestants 
appellent ce fait apprehensiOy non pas dans le sens de 
compréhension intellectuelle, mais pour signifier que 
nous "parvenons à prendre possession de ce que nous 
avons atteint par notre propre mouvement. Nous at- 
teignons d'autre part à deux justices; l'une qui nous 
est inhérente, grâce à laquelle nous devenons justes 
et nous sommes admis à participer à la nature 



420 



APPENDICE. 



divine; Tautre qui ne nous est pas inhérente, et qui 
nous est donnée avec le Christ, que j'appellerais la 
justice du Christ et qui nous fait participer à tous ses 
mérites. Laquelle des deux nous est donnée la pre- 
mière, c'est ce que je n'examinerai pas ici; pas plus 
que la question de savoir laquelle se produit la pre- 
mière, de la rémission de nos péchés ou de l'infusion 
de la grâce. Que Dieu nous ait donné le Christ et tous 
les biens avec lui, c'est ce qu'affirment saint Paul et 
saint Augustin. 

Nous sommes justifiés par la foi, non pas d'une fa- 
çon simplement formelle, mais bien d'une façon effi- 
ciente; la foi rend l'homme « juste », car, par elle, 
nous parvenons à l'une et l'autre justice. Et, de même 
que tout mouvement est imparfait s'il n'aboutit pas à 
son terme, de même le mouvement de la foi est im- 
parfait s'il ne nous mène à la « charité ». Sans elle, 
la foi ne suffit pas à nous justifier. 

Mais puisque nous parvenons par la foi à deux jus- 
tices différentes, d'une part à cette justice inhérente, à 
cette charité et à cette grâce qui nous font participer à 
la nature divine, et d'autre part à cette justice du Christ 
qui nous est accordée en don parce que nous nous 
sommes confondus avec lui, il nous reste à savoir la- 
quelle des deux nous justifie aux yeux de Dieu. C'est 
évidemment la justice du Christ. L'autre justice, qui 
est attachée à nous, ne peut nous garantir du péché 
et nous oblige à recourir à la prière quotidienne. La 
justice du Christ est stable ; elle ne contient rien qui 
puisse offenser les regards de Dieu. Saint Paul a dit 
ainsi : « J'ai tout laissé pour m'enrichir du Christ, 
n'estimant pas ma justice, mais celle qui nous vient de 
là foi du Christ. » [Citations de l'Apocalypse.] — De 
là vient que nous voyons des hommes qui, plus ils 



TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI. 



421 



avancent en sainteté, et moins ils sont satisfaits d'eux- 
mêmes. Devenus plus clairvoyants, ils se rendent 
compte de la faiblesse de cette sainteté et de cette jus- 
tice inhérente, et de la nécessité pour eux de recourir 
au Christ et à la grâce qu'il accorde. Ceux qui sont 
baptisés, dit saint Thomas, sont baptisés par la mort 
du Christ, et sont ensevelis avec lui; ils renaissent 
ainsi comme lui pour une nouvelle vie. Nous recevons 
ainsi en don la Passion et les mérites du Christ. Et 
c'est sur cette justice du Christ que nous devons nous 

appuyer. 

Mais tu vas dire que cette affirmation contredit les 
textes que j'ai cités dans ma lettre. Le premier est 
cette parole de David dans le Psaume 17 : « Juge- 
moi, Seigneur, d après ma justice et d'après mon 
innocence, d'après la pureté de mes mains, car j'ai 
suivi les voies du Seigneur, etc. « U peut sembler que 
David s'appuie ici sur sa justice personnelle et sur son 
innocence. Mais ces paroles ainsi comprises seraient 
non seulement orgueilleuses, mais mensongères. Com- 
ment cet homme qui avait été adultère et avait tué 
son ami intime pour s'emparer de sa femme, au- 
rait-il pu dire sans mentir de telles paroles? En réalité, 
ce psaume a été composé par David après la défaite 
de ses ennemis, qu'il traita avec miséricorde, et c'est 
à cela seulement qu'il fait allusion. Au contraire, 
quand il parle pour lui-même, David rend grâces à 
Dieu de lui avoir pardonné toutes ses iniquités. — 
Cet autre texte : « Notre justice sera d'observer tous 
ces préceptes », n'est pas non plus en contradiction 
avec mon affirmation. Il est exact que notre justice 
humaine, qui est la justice légale dont j'ai parlé plus 
haut, consiste à observer les prescriptions de la loi, et, 
bien que nous recherchions une justice supérieure, il 



422 



APPENDICE. 



n'est pas douteux, comme l'a dit saint Paul, que nous 
devions d'abord obéir à cette loi humaine. — Dans 
cette citation : « Dieu regardera comme justice le fait 
d'avoir rendu au pauvre le dépôt cfu'il vous a confié >», 
il s'agit de la vertu particulière qui consiste à rendre 
à chacun son dépôt, et avant tout au pauvre qui en a 
davantage besoin, mais cette vertu ne peut suffire à 
nous justifier dev«Tnt Dieu; sans quoi, beaucoup de 
Juifs et plus encore de mahométans seraient justifiés. 
De toute façon, il ne peut y avoir de doute sur la phrase 
que j'ai écrite, et sur laquelle catholiques et protes- 
tants se sont mis d'accord. 

Pour ce qui est de l'autre mode de justification, 
par laquelle un homme, de juste qu'il était déjà, 
devient plus juste encore, j'ai quelques mots à ajouter. 
Tout animal, toute plante doit croître pour parvenir au 
développement parfait correspondant à sa nature; ils 
meurent inévitablement sans cela. Delà même façon, 
celui qui, par la foi, est parvenu à la charité, et est 
devenu une nouvelle créature en Jésus-Christ, doit 
progresser s'il ne veut bientôt déchoir et laisser 
échapper l'une et l'autre justice qu'il a acquises. Ce 
progrès se fait grâce aux bonnes actions intérieures 
et extérieures, qui, inspirées par la charité et par l'Es- 
prit divin, font elles-mêmes progresser notre charité. 
Les dons du Christ ne peuvent demeurer sans emploi. 
Leur usage accroît la charité et la grâce, qui, à leur tour, 
augmentent la foi, car nous croyons davantage et nous 
avons plus de confiance en celui que nous aimons 
mieux. Nous nous justifions ainsi de plus en plus. La 
première justification, par laquelle nous devenons 
une nouvelle créature en Jésus-Christ, est l'œuvre du 
Saint-Esprit; la seconde est le résultat de nos actions. 
Il est donc également vrai de dire que nous sommes, 



TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI. 



423 



OU que nous ne sommes pas justifiés par nos œu- 
vres. 

Ratisbonne, 25 mai 1541. 

Du libre arbitre. 

Tu m'as demandé dans ta lettre, et notre cher Aloi- 
sius m'a demandé en ton nom, mon avis sur cette 
question du libre arbitre. Je le ferai, bien que je ne 
me dissimule pas la difficulté de cette question. J'étu- 
dierai d'abord le point de vue philosophique, ensuite 
le point de vue catholique du problème. Ne sois pas 
inquiet du mot philosophie; je ne m'attacherai pas à 
celte vaine philosophie que répudie saint Paul, mais à 
celle qui nous permet la connaissance de tout ce qui 
est soumis à l'intelligence, et est en nous comme une 
parcelle de la splendeur divine qui n'a pas été com- 
plètement éteinte par le péché. 

Voyons d'abord quel est le sens du mot libre. De 
même qu'un esclave est un homme qui n'est pas 
maître de lui et dépend dans ses actes de la volonté 
de son maître, l'homme libre est celui qui est maître 
de lui-même et n'obéit qu'à sa volonté. Appliquons 
cette définition aux êtres inanimés. Nous pouvons soit 
élever, soit faire tomber une motte de terre ou une 
pierre. De ces deux mouvements le second est naturel, 
le premier est violent et tout à fait contraire à la 
liberté. Le second se rapproche davantage de la 
liberté, l'objet étant mu en partie par son propre 
poids ; mais cette pesanteur lui a été elle-même impo- 
sée par celui qui lui a donné l'existence. Suivant l'ex- 
pression des philosophes, les êtres de cette catégorie ne 
sont pas mus par eux-mêmes, mais par leur cause géné- 
ratrice. Venons-en aux animaux bruts(6rwia animantia), 



424 



APPENDICE. 



TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI. 



425 



qui se meuvent d'eux-mêmes, car ils sont mis en mouve- 
ment par les données de leurs sens que suivent, soit 
une appétition, soit une répulsion. En ces animaux, 
nous commençons à trouver le jugement (arbitrium), 
mais non le libre arbitre, car ils subissent l'impression 
des objets extérieurs sans connaître la fin de leurs 
mouvements, et sans apprécier l'importance des inter- 
médiaires qui les en séparent. Ils suivent la nature à 
la façon du petit enfant qui suit sa nourrice ou son 
pédagogue quand ils le conduisent à l'école, et qui ne 
sait pas dans quelle vue il fait ce chemin. Il faut donc 
conclure que ces animaux se meuvent d'eux-mêmes, 
et que, par suite, leur mouvement est plus libre que 
celui des êtres insensibles, mais que, s'ils agissent en 
vertu de leur décision [arbitrio], ce n'est pas là le 
libre arbitre. — Venons-en maintenant au libre arbi- 
tre de l'homme. Si les animaux n'ont pas le libre 
arbitre, c'est que leur pouvoir de connaître et de 
désirer est trop borné. Pour qu'un être soit doué du 
libre arbitre, il faut qu'il puisse connaître toutes les 
choses, et juger de leur importance et de leur valeur 
réciproques, ce qui ne peut être donné à qui ne con- 
naît la nature du bien universel. Il faut également 
qu'un tel être soit capable de se porter vers le bien 
universel et ne soit pas attiré uniquement, ce qui est 
le fait des bêtes brutes, par des biens particuliers appro- 
priés à sa nature. La décision des animaux, bornée par 
des limites très étroites, ne peut être un libre arbitre. 
Chez l'homme, au contraire, l'intelligence est très vaste, 
puisqu'elle peut tout comprendre; et la volonté, qui 
s'étend à tout ce qu'atteint l'intelligence, se porte vers 
le bien de toute espèce et vers le bien universel lui- 
même en toute connaissance du but qu'elle poursuit et 
avec le libre choix des moyens qui l'y font parvenir. — 



Voyons comment ce libre arbitre se développe ou, au 
contraire, déchoit au point de tomber en servitude. 
Ajoutons d'abord un mot à ce qui précède. Nous avons 
étudié jusqu'ici seulement en général la# nature de 
notre volonté et de notre libre arbitre. Il faut main- 
tenant l'appliquer aux objets particuliers. Le but que 
poursuit notre volonté est le bien universel, que nous 
appelons tantôt béatitude (beatitudinem), tantôt bonheur 
(felicitatem). Mais comme, dans notre état actuel, nous 
ne savons où placer cette béatitude et ce bonheur, et 
comme notre propension naturelle a été corrompue, 
les hommes diffèrent d'avis sur la nature de ce bon- 
heur. Or cette véritable fin est Dieu, et seul devra 
être considéré comme possédant le libre arbitre 
l'homme qui place en lui tous ses biens. S'il en est 
qui s'écartent de cette fin véritable pour se tourner 
vers d'autres, il ne faut pas voir là l'effet du libre 
arbitre, mais plutôt d'une impuissance et d'une fai- 
blesse. Cette erreur n'est pas une preuve de liberté, 
puisqu'au contraire elle supprime notre liberté et la 
réduit en esclavage. — Il est ainsi facile de voir 
comment progresse et comment déchoit notre liberté. 
Nous conservons libre notre volonté si elle ne se 
détourne pas de Dieu pour se porter vers une fin 
inférieure. Elle s'amoindrit si elle choisit comme fin 
suprême un bien particulier, et, si elle s'y fixe trop 
longtemps, elle devient esclave. Et enfin, être privé 
du pouvoir de revenir vers le vrai bien, est pour elle 
l'asservissement complet. Nous conservons pourtant 
alors le libre arbitre et la propension vers le bien uni- 
versel, et c'est pourquoi celui qui est ainsi asservi 
agit encore, à l'inverse des animaux, d'après son juge- 
ment propre. 
Abordons maintenant un problème certes très délicat 



-îe-.. 



426 



APPENDICE. 



que nous éluciderons aussi clairement que possible. 
Sans s*expliquer pourquoi, les philosophes ont reconnu 
par expérience que Thomme est enclin au mal dès sa 
naissance, non seulement pour ce qui est des appé- 
tits des sens, mais encore par la propension de sa 
volonté. Aristote dit ainsi que tout citoyen, quelles que 
soient ses vertus et ses dignités, doit rendre compte de 
ses actions devant le peuple, car si toute liberté était 
laissée à chacun, la perversité native des hommes ne 
pourrait être réfrénée. Platon a même été jusqu'à 
imaginer je ne sais quelles expiations nécessitées par 
ce défaut originel. 

Nous n'avons parlé jusqu'ici que de la volonté, en 
laquelle réside surtout le libre arbitre ; mais ce libre 
arbitre s'étend de là à nos tendances et même aux 
mouvements de notre corps. 

Si nous abordons maintenant le point de vue catho- 
lique de la question, nous comprendrons clairement 
ce qu'ils n'ont qu'obscurément soupçonné, et nous 
connaîtrons la véritable expiation à laquelle ils ont 
songé. Nous savons que l'homme, que Dieu avait créé 
juste, a été corrompu par suite de la jalousie du 
Diable. Dans cet état de justice originelle, l'homme 
était porté par sa volonté non seulement vers le bien 
universel, mais même vers Dieu seul, sa fin suprême. 
N'étant emprisonné par aucune limite, sa volonté 
pouvait s'étendre aux biens de toute espèce qui se 
trouvent réunis en Dieu avec une ineffable aisance, et 
n'y peuvent être en conflit réciproque. Ce conflit 
existe au contraire dans la nature, au point que les 
contraires se corrompent et se détruisent l'un Tautre. 
Aussi en se détournant de Dieu pour aller vers les 
biens particuliers, la volonté a-t-elle été atteinte d'une 
pernicieuse blessure; Tintelligence a été aveuglée au 



TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI. 



427 



point de prendre le point de départ de son travail 
dans une tendance corrompue de la volonté. Dans 
l'état de justice originelle, nos tendances obéissaient 
sans peine à la raison. Quand notre volonté s'est 
détournée de Dieu, nos tendances se sont libérées 
du pouvoir de la raison. De là des désirs, des craintes 
et des maladies morales innombrables. Notre intel- 
ligence, obscurcie, a adopté comme fin la recherche 
des plaisirs et l'éloignement des douleurs. C'est cette 
corruption que les chrétiens ont appelée le péché ori- 
ginel. Les philosophes, l'ayant reconnue par l'expé- 
rience, ont pensé pouvoir y remédier par la morale 
philosophique et par l'étude de la vertu. Mais cette 
maladie morale résidant dans le principe même des 
actions humaines, c'est-à-dire dans le fait que l'homme 
s'est détourné de sa véritable fin, ne pouvait être gué- 
rie par aucun remède, pas plus que les maladies cor- 
porelles qui contaminent le premier principe de la 
vie. — Aristote a voulu trouver ce remède dans une 
bonne éducation. Il affirme d'autre part que le bon- 
heur doit nous venir de Dieu, mais que nous pourrions 
l'accroître et améliorer nous-mêmes par l'habitude de 
bien agir et par notre science. — Platon dit en de nom- 
breux endroits que notre bonheur nous vient de la bien- 
veillance divine. On voit où nous font parvenir la nature 
et cette philosophie morale qui, sans dépasser les 
limites qui lui sont prescrites, contemple les œuvres 
de Dieu. Elle nous mène presque à la connaissance de 
la vérité ; mais la splendeur de la foi nous fait com- 
prendre parfaitement ce dont la philosophie ne nous 
avait donné qu'une connaissance obscure. — Pour en 
venir à la vérité catholique nous avons besoin d'un 
secours extérieur, qui est celui de Dieu, pour nous 
guérir de notre mal moral. Seul Dieu est capable, en 



428 



APPENDICE. 



RAITÉS DU CARDINAL CONTARINI. 



429 



nous inspirant l'Esprit-Saint, de tourner vers lui notre 
volonté, et c'est par la foi que nous obtenons la 
grâce d'être guéris. En nous demeurent cependant 
quelques traces de ce mal aussi longtemps que nous 
restons exposés au péché dans la prison de ce corps 
mortel. 

De la Prédestination, 

Je ne puis m'empêcher de dire ce que je pense 
sur cette difficile question, dans Tespoir que ces 
paroles seront utiles. 

Il faut avant tout remarquer que l'Église du Christ 
se trouve actuellement scindée en deux sectes^ plus 
soucieuses de leur gloire particulière que d'honorer 
Dieu et d'être utiles au prochain. Les uns, se targuant 
du titre de catholiques, s'eff'orcent de trop bien établir 
le libre arbitre, et, dans leur ardeur à combattre les 
Luthériens, penchent dangereusement vers l'hérésie 
des Pélagiens. Les autres, s'appuyant sur saint Au- 
gustin sans observer sa modération ni son amour 
de Dieu, proposent au peuple des dogmes obscurs 
qu'ils ne comprennent pas eux-mêmes. 

Pour éclairer notre sujet, notons d'abord que la bonté 
et la majesté divines, infinies, simples et par-dessus tout 
unes, renferment en elles tous les genres et toutes 
les espèces de causes. De ces causes, les unes sont 
contingentes, les autres nécessaires, les unes gou- 
vernées par le libre arbitre, les autres soustraites 
au libre arbitre, certaines fortuites. Mais toutes sont 
contenues dans cette cause première et régies par 
elle, bien que celle-ci ne fasse corps avec aucune 
d'entre elles. L'exemple d'un roi dirigeant les différents 
ministres et fonctionnaires de son royaume après 



leur avoir distribué leur fonctions, peut faire com- 
prendre mieux cette vérité. Toutes les causes, effi- 
cientes ou inférieures, doivent leur pouvoir, non 
leurs défauts, à Dieu, cause première qui les produit; 
elles sont les instruments grâce auxquels Dieu produit 
tous les effets particuliers. Ainsi Dieu produit les 
effets nécessaires par des causes nécessaires; les 
effets contingents par des causes contingentes; les 
effets libres par des causes libres, etc. Quant à lui, 
cause première, il dépasse à ce point les natures 
particulières que notre intellect ne peut le concevoir. 
— D'autre part, la divine bonté en créant toutes les 
choses, leur a donné non seulement le moyen de 
parvenir au but qui leur est prescrit par leur nature, 
mais même le pouvoir de le dépasser. Ainsi l'air et 
l'eau, en dehors de leur forme et de leur rôle, ont 
encore la qualité d'être transparents et de pouvoir 
contenir de la lumière, laquelle lumière, cependant, 
étant le propre des objets célestes, dépasse de beau- 
coup leur nature. De même certains animaux excitent 
notre étonnement par la façon dont ils se montrent 
supérieurs à leur propre nature. Toutefois ces animaux 
ou ces choses, en dehors de l'impulsion première 
qui leur vient de la cause première, ont besoin pour 
se mouvoir de l'action d'une cause extérieure; les 
chiens, les chevaux, etc., ont besoin de l'homme qui 
les dresse. — Enfin, la nature des choses créées étant 
tantôt bonne, tantôt mauvaise, les actes qui en 
émaneront seront eux-mêmes tantôt bons, tantôt 
mauvais. — Ajoutons encore que l'effet du pouvoir 
efficient de Dieu, procédant d'une action simple et 
une qui se confond avec la substance divine, ne 
peut être contenu dans aucune partie du temps. Cette 
action de Dieu est supérieure à tous les temps et 



430 



APPENDICE. 



les dépasse tous. Comme dit saint Augustin, la Divi- 
nité est plus ancienne et plus récente que toutes 
choses : plus ancienne parce qu'elle existe, et non pas 
a existé, avant toutes choses; plus récente parce 
qu'elle existe, et non pas existera, après toutes choses 
et après le jour du jugement dernier. Son action 
dépasse de beaucoup les limites de notre entendement. 
Venons-en à la question de la grâce, de la prédes- 
tination et du libre arbitre. Dieu a créé Thomme 
doué de toutes les perfections de la nature, et lui a 
donné, outre la grâce divine, cette justice-là même 
que nous appelons originelle, par laquelle les facultés 
inférieures de l'âme obéissent à la raison ; il lui a 
rendu accessible la félicité divine, qui dépasse de si 
loin la nature humaine. Il a ainsi permis à l'homme, 
avec Faide de la grâce, de dépasser les bornes de 
sa nature. Mais, à la suite du péché, l'homme, privé 
de la grâce divine et de la justice originelle, a com- 
mencé à connaître la rébellion de la chair contre le 
pouvoir de la raison; sa volonté s'est détournée de 
Dieu et il s'est laissé dominer par l'amour de soi, 
origine de tous ses maux. De là vient la propension 
au mal que les Écritures et Aristote lui-même ont 
souvent constatée. — Cependant Dieu qui, dans cette 
simple unité dont nous avons parlé, se soucie de faire 
parvenir les êtres inférieurs, quoique multiples et 
divers, à leurs fins réciproques, a voulu de même 
ramener l'homme non seulement jvers sa fin propre, 
mais même vers cette participation à la félicité divine, 
qui dépasse tellement la nature humaine. Mais le 
libre arbitre seul n'est pas capable de nous y faire 
parvenir ; il nous faut l'aide de Dieu qui doit diriger 
notre volonté. Ajoutons à cette faiblesse naturelle 
la maladie morale que nous avons contractée par 



TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI. 



481 



suite du péché d'Adam, et qui nous a amenés à nous 
tromper sur notre véritable fin. — S'étant détournée 
de Dieu, notre volonté n'aurait pu d'aucune façon se 
diriger, non seulement vers cette fin qui la dépasse, 
mais même vers sa fin naturelle. Nous trouvons 
des exemples de ceci dans la nature. Les défauts 
et les maladies qui n'atteignent pas le premier 
principe de l'action, peuvent être corrigés ou guéris; 
ceci est vrai de nos connaissances comme de notre 
constitution physique. Il ne nous aurait pas suffi 
de connaître notre véritable fin, car la propension 
vers cette fin vient plutôt d'une affection naturelle 
pour cette fin, que de sa connaissance. 

Il ne faut pas dire toutefois que notre libre arbitre 
a été détruit par cette propension vers le mal. De 
même que nous ne pouvions dire que les anges en 
sont dépourvus parce qu'ils sont incapables de se 
détourner de Dieu, de même nous devons dire que 
les damnés le possèdent eux aussi, quoique corrompu 
et dépravé : les uns et les autres se dirigent vers les 
fins qu'ils ont choisies. — A la suite du péché originel, 
l'homme possédait donc bien le libre arbitre, mais 
corrompu et affaibli. 11 ne pouvait en conséquence 
parvenir par ses propres forces ni à ses fin naturelles, 
ni à ses fins divines. Dieu, ayant résolu de lui porter 
secours, voulut d'abord lui donner la conscience de 
sa maladie morale. L'homme étant tombé dans l'ido- 
lâtrie, Dieu lui donna une loi écrite, non pas que 
l'homme fût capable de l'observer avec l'aide de ses 
seules forces, mais pour que, reconnaissant grâce à 
cette loi son péché et sa déchéance, il perdît confiance 
en lui-même et plaçât tout son espoir en Dieu; pour 
qu'ensuite, bénéficiant, grâce au Christ, d'une seconde 
naissance, celle-ci spirituelle, il pût se conduire de 



432 



APPENDICE. 



façon à mériter le bonheur éternel. Mais, bien que 
nous ayons ainsi en nous dès notre existence ter- 
restre, une sorte de commencement de la vie éternelle, 
nous n'en conservons pas moins dans les parties 
inférieures de notre âme, dans notre volonté et dans 
notre intelligence des restes de cette corruption ori- 
ginelle. Nous ne sommes que convalescents et il nous 
faut souvent recourir au médecin. Les Écritures sont 
pleines de cette doctrine. Notre jugement, réduit en 
servitude par le péché, n'est pas libre ; mais le Christ, 
qui seul en est capable, le délivre de cette servitude. 
— Les Luthériens prétendant que nous n avons point 
du tout le libre arbitre et que Dieu nous prescrit des 
devoirs que nous ne pouvons observer, des hommes 
se sont dressés contre eux, qui, se déclarant les 
défenseurs de la vérité catholique et du libre arbitre, 
ont peu à peu exalté l'homme, rabaissé la grâce 
divine et ont versé dans les erreurs des Pélagiens. 
J'en viens maintenant à ceux qui, dès qu'ils ont 
lu quelque œuvre de saint Augustin, prétendent en- 
seigner à la multitude des doctrines qu'elle ne peut 
comprendre, et qu'eux-mêmes n'ont peut-être pas 
bien saisies. Cette excellente coutume de donner au 
peuple des enseignements tombe dans un abus évident. 
Pour remonter à l'origine de cet abus, il faut se 
reporter à l'époque de saint Paul. Alors la religion 
chrétienne à peu près répudiée par les Juifs, com- 
mença à se répandre parmi les gentils, et dès ce 
moment, le malheur vint de l'orgueil qui a déjà causé 
chez l'homme le premier péché. Les Gentils ont voulu 
expliquer ce fait que Dieu paraissait avoir appelé 
vers lui les nations, mais repoussé les Juifs. En 
revanche les Juifs vantaient leur race, comme 
étant particulièrement chère à Dieu, et comme issue 



TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI. 



433 



d'Israël auquel des promesses ont toujours été faites 
dans les Écritures. Mais quelques-uns d'entre eux 
reprochèrent à Dieu de n'avoir pas été fidèle à ces 
promesses. Ces conflits se produisirent surtout à 
Rome, et ce fut, pour saint Paul, l'occasion de sa 
lettre aux Romains. Il se proposait de rabattre l'or- 
gueil des uns et des autres, et de prouver que nous 
sommes sauvés, non pas par nos mérites, qui sont 
nuls, mais seulement par la miséricorde divine et 
par la nouvelle naissance spirituelle que nous devons 
au baptême; de prouver également que ni la loi 
naturelle, ni la loi de Moïse ne peuvent nous suffire 
si nous voulons obéir aux prescriptions divines, et 
qu'elles ne peuvent que nous donner la conscience 
de notre faiblesse, et nous décider à nous réfugier 
par la foi vers le Christ. Après avoir exposé cette 
doctrine dans le détail au début de sa lettre, saint 
Paul s'étant aperçu vers le neuvième chapitre, que 
beaucoup d'Hébreux s'étaient détournés du Christ 
dans l'idée que Dieu n'avait pas tenu ses promesses 
à leur égard, se décida à rabattre leur orgueil. Il 
écrivit un long exorde [instituta prœfacione immensi) 
dans lequel il professait l'ardent désir d'assurer le 
salut des Juifs. Il s'attacha aussitôt à détruire leurs 
calomnies par lesquelles ils accusaient Dieu de men- 
songe, ou du moins d'impuissance à tenir ses pro- 
messes. Il commença par dire que les promesses de 
Dieu n'avaient pas été faites pour les seuls descendants 
effectifs d'Abraham et d'Israël, mais bien pour les 
héritiers spirituels de ces patriarches. Pour prouver 
que Dieu reste fidèle à ses promesses, saint Paul dut 
dépasser le cercle des actions humaines, qui sont 
contingentes, et se reporter vers cette simplicité 
suprême de la divinité, laquelle renferme en elle et 



LA REFORME EN ITALIE. 



28 



434 



APPENDICE. 



concilie, tout en leur laissant à chacune sa nature 
propre, toutes les causes inférieures et contingentes, 
et qui contient en soi tout le passé et tout l'avenir. 
Dans le monde divin, il ne peut se produire d'eilets 
contingents et il ne saurait rien y avoir de plus sûr 
et de plus constant que la volonté divine. Dieu ne 
peut que tenir ses promesses envers les descendants 
spirituels d'Abraham, et les sauver non pour leurs 
mérites antérieurs à l'action de la grâce sur eux, 
mais par reffet de sa seule bonté. — Ainsi saint Paul 
obtenait à la fois deux résultats : il justifiait Dieu, et 
réprimait l'orgueil de l'homme; il nous amenait à 
être uniquement occupés de ne pas nous montrer 
oublieux de son immense bienfait à notre égard. Mais 
comme l'homme, dans son arrogance, pourrait de- 
mander pourquoi Dieu destine les uns et non les 
autres à la vie éternelle, saint Paul s'élève contre 
une semblable prétention. Gomment l'homme ose-t-il 
critiquer Dieu? Le créateur n'a-t-il pas le droit d'or- 
ganiser le monde comme bon lui semble? Dieu nous 
mène dans la voie de la foi, non dans celle de l'orgueil. 
La chute du peuple hébreu vient de son mépris de la 
foi du Christ, et de sa prétention de s'appuyer sur 
ses propres œuvres et sur l'étude de la loi. Comme 
les autres peuples, les Juifs doivent se soumettre 
à la foi évangélique. Et, répudiant l'arrogance de 
ceux qui imposent leurs doctrines à la faible men- 
talité de la foule, c'est avec le plus profond respect 
que saint Paul s'écrie : « profondeur de la sagesse 
divine! Combien incompréhensibles sont tes juge- 
ments! » Dans sa hiérarchie céleste, Denys, disciple 
de saint Paul, parle d'après le témoignage d'isaïe, qui 
vit le Seigneur sur son trône, des séraphins qui se 
couvrent le visage de leurs ailes en présence de Dieu, 



TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI. 



435 



se contentant du rang que Dieu leur a accordé, et ne 
voulant rien connaître davantage, et des prophètes 
qui, se voilant la face, chantent les louanges du Sei- 
gneur. Et de misérables hommes seraient assez fous 
pour vouloir scruter les desseins de Dieu? Bien plus, 
ces hommes prétendent qu'ils peuvent se livrer au 
plaisir, puisqu'ils sont prédestinés et ne peuvent pas 
ne pas être sauvés. Ils ont entendu dire par leurs 
docteurs de la foi que Dieu se plaît même aux péchés 
des hommes prédestinés; si au contraire, disent-ils, 
nous sommes réprouvés, même les bonnes actions 
des réprouvés offenseraient Dieu ! 

Avant de combattre la folie de ces gens, je crois 
pouvoir dire qu'ils ont sans doute lu certains passages 
de saint Augustin, et qu'ils se seront appuyés sur eux 
parce qu'ils les avaient mal compris. A l'époque de 
saint Augustin et de saint Jérôme vivait Pelage, dont 
la vie et les mœurs paraissent avoir été parfaitement 
honorables. Satisfait plus qu'il ne convenait de sa pro- 
pre vertu, il fut porté à attribuer à la nature humaine 
et au libre arbitre plus de pouvoir qu'ils n'en ont. Il 
alla jusqu'à prétendre qu'un bon chrétien peut éviter 
de lui-même les moindres péchés, le péché étant 
volontaire, et notre jugement étant libre. Il ne niait 
pas la grâce, mais disait que le présent de Dieu con- 
sistait à nous donner une nature telle qu'elle nous 
permît de faire tout ce qu'il nous plairait. Il ajoutait 
que Pexemple du Christ nous montrait clairement la 
bonne voie. — Cette doctrine de Pelage fut vivement 
combattue par saint Jérôme et surtout par saint Au- 
gustin, qui est fréquemment invoqué par ces illustres 
harangueurs d'Ëvangile dont j'ai parlé. Saint Augus- 
tin, remarquant que cette doctrine de Pelage était 
contraire à celle de la grâce, et qu'elle favorise l'or- 



43$ 



APPENDICE. 



gueil humain, s'attacha à prouver, par de nombreuses 
citations des Évangiles, que la grâce est nécessaire 
pour guérir notre libre arbitre, et, en somme, tout ce 
que j'ai exposé dans la première partie de cette dis- 
cussion. La grâce doit nous permettre, dit-il, de par- 
venir à la connaissance de la loi ; elle ne peut porter 
remède à ftOtre nature, ni nous faire parvenir à la 
dignité de descendance divine. — En parlant de la 
grâce saint Augustin a été amené à discuter la ques- 
tion de la prédestination, qu'il serait plus juste d'ap- 
peler destination, puisqu'elle a été établie dans cette 
éternité divine qui dépasse toute mesure du temps. 
Saint Augustin [a donc recherché pourquoi la grâce 
n'est pas accordée par Dieu à tous les hommes. — Il 
a d'abord affirmé, avec saint Paul, que les jugements 
de Dieu nous sont inconnaissables, mais qu'ils sont 
dictés par la plus grande justice. — 11 a expliqué, en 
second lieu, que, les hommes ayant été exposés par le 
péché originel à des châtiments perpétuels, il a plu à 
la divine bonté de faire preuve de miséricorde envers 
certains d'entre eux, auxquels il a accordé la grâce ; 
les autres, conformément à la justice, sont exposés aux 
peines que le péché a méritées : ce sont les réprou- 
vés. Quant à la raison de cette distinction, nous l'igno- 
rons, mais elle est juste. — Cette opinion de saint 
Augustin ne me satisfait aucunement. Et d'abord le 
péché originel ne voue pas l'homme à la damnation 
perpétuelle; il le prive de la félicité divine, mais lui 
conserve la fin et la connaissance dont est capable la 
nature des hommes qui meurent avant le baptême 
dans le péché originel. Toutefois ce dogme n'était pas 
encore précisé à l'époque de saint Augustin. — Ensuite 
le fait que nous naissons tous fils de la colère {fdios 
irœ), comme l'affirme saint Augustin, n'est pas une 



TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI. 



437 



raison suffisante pour que nous soyons réprouvés; 
s'il en est ainsi, partout où il y a réprobation, il y 
aurait une cause de réprobation. Or les anges ne sont 
pas souillés du péché originel, et pourtant certains 
d'entre eux sont prédestinés, d'autres réprouvés. La 
cause de la réprobation n'est pas telle que le conçoit 
saint Augustin. Elle amoindrirait d'autre part la bonté 
divine, s'il était exact que quelques-uns seulement des 
réprouvés soient relevés. 

Aussi de nombreux théologiens, et parmi eux saint 
Thomas, ont-ils critiqué la doctrine de saint Augustin. 
Saint Thomas affirme que Dieu frappe sans cesse à la 
porte de notre cœur : il conduit à leur salut ceux qui 
lui ouvrent, les autres demeurent dans leur aveugle- 
ment et dans leur détresse, et sont damnés, non pas 
à cause du péché originel, mais à cause de ce péché 
actuel. — Mais ce fait d'ouvrir notre cœur dépendant 
de nous, on pourrait croire que la grâce divine ne se 
produit pas antérieurement à nos bonnes actions. J'ai 
donc pensé à un exemple qui éclaire la doctrine de 
saint Thomas, ce principe étant bien établi que Dieu 
est l'auteur de notre prédestination et de notre salut, 
et que nous sommes nous-mêmes les auteurs de notre 
damnation pour n'avoir pas vo.ulu répondre à l'appel 
de Dieu. Supposons les hommes semblables à des 
briques; ces briques sont naturellement portées, non 
pas vers le ciel, mais vers la terre. Supposons encore 
que ces briques aient ce pouvoir inné d'ajouter, s'il 
leur plaît, une nouvelle pesanteur à leur pesanteur 
naturelle. Lorsque quelqu'un voudra les soulever, si 
elles ne résistent pas, elles s'élèveront en effet ; mais 
si elles font appel à leur nouvelle pesanteur, elles res- 
teront à terre. 11 en est ainsi des hommes. Dieu 
cherche à attendrir la dureté de tous les cœurs, afin 



M 



438 



APPENDICE. 



de les tourner vers lui. Quelques-uns lui opposent 
d'eux-mêmes une nouvelle dureté et sont ainsi réprou- 
vés par leur faute ; les autres sont choisis pour être 
sauvés, non pas pour des actes, des volontés ou des 
pensées précédant la grâce divine, mais grâce à la 
seule miséricorde divine. 

Cette raison me paraît plus probante qu'aucune 
autre; elle n'explique pourtant pas suffisamment 
pourquoi les uns sont élus et les autres, réprouvés. 
Elle prête aux élus un acte antérieur à la grâce divine, 
à savoir qu'ils n'opposent à Dieu aucune dureté, bien 
qu'il ne s'agisse que du fait d'éviter de mal faire, que 
Ton peut rencontrer même chez des hommes méchants. 
— On pourrait d'autre part estimer que la volonté 
divine est moins efficace à l'égard des réprouvés. 
Pour résoudre cette difficulté, Damascène a pensé 
qu'il y avait peut-être en Dieu d'abord une volonté, 
qu'il appelle antécédente, de sauver tous les hommes 
en leur accordant la grâce: puis, une volonté consé- 
quente par laquelle il condamne ceux qui résistent aux 
appels du Saint-Esprit et sauve au contraire ceux qui 
acceptent avec humilité la grâce qui leur est offerte. 
Beaucoup de textes des Saintes Écritures pourraient 
être cités à l'appui de ce raisonnement. — Mais il 
vaut mieux imiter saint Paul et les séraphins, et nous 
écrier : « profondeur de la sagesse divine î Combien 
incompréhensibles sont tes jugements! » Je voudrais 
que telle fût l'attitude de ces harangueurs, si l'occa- 
sion se présente à eux d'entretenir le peuple de ces 
sujets ardus, bien que ce soit là une entreprise de fol 
orgueil et de grande témérité. Saint Augustin a sans 
doute loué de semblables entreprises, mais elles s'ex- 
pliquaient alors par l'hérésie des Pélagiens, qui avait 
accaparé de nombreuses âmes; et saint Augustin a dit 



^-/i-L. 



TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI. 



439 



ailleurs que nul n'avait le droit de critiquer la prédes- 
tination, à moins d'oser déclarer en même temps la 
guerre à la vérilé. 

Nous nous sommes efforcé jusqu'ici de rechercher 
la raison de cette distinction des élus et des réprouvés. 
Cette discussion ne suffit pourtant pas à démasquer 
la folie de ceux qui prétendent qu'il est sot d'observer 
les prescriptions de la continence et de la sobriété, 
et qu'il vaut mieux lâcher les rênes à tous nos désirs, 
puisque le nombre des élus et des réprouvés a déjà 
été fixé par Dieu ; qui soutiennent que rien de ce que 
font les élus, si pervers que ce soit, ne peut déplaire à 
Dieu ; que rien de ce que font les réprouvés ne peut 
lui être agréable. C'est là le pivot même de toute la 
discussion. C'est là la coupe mortelle que l'adversaire 
de notre salut nous tend, pleine d'un poison qu'il a 
distillé en utilisant les oracles les plus purs qui de- 
vraient, en nous prouvant notre faiblesse, nous inciter 
à implorer le secours de Dieu. Avec quel art, détour- 
nant les mots de leur sens, il abuse de l'arrogance 
et de l'ignorance humaine ! 

La folie de ces gens consiste surtout à prétendre 
que le salut ou la condamnation de chacun ayant été 
fixés dans cette unité et dans cette simplicité qui cons- 
titue Tessence divine, elle ne peut plus être contin- 
gente, mais manifestement nécessaire, et qu'il n'y a 
plus place à ce sujet pour la volonté humaine ou pour 
la Providence. — Mais dans cette éternité divine, 
n'y a-t-il que le nombre des élus et des réprouvés qui 
soit déterminé de façon précise? N'en est-il pas de 
même de tout ce qui touche à la conservation de notre 
existence matérielle ou au gouvernement des États ? 
Or, dans cet ordre de choses, nous ne voyons rien 
qui ne soit fortuit et contingent : la vie et la mort de 



440 



APPENDICE. 



chacun, les richesses, la pauvreté, la santé, la mala- 
die. Et pourtant la loi éternelle est le principal auteur 
de toutes ces contingences, et dans cette simplicité 
suprême de l'esprit éternel, il ne peut y avoir rien 
que de défini. Pourquoi donc, tourmentés par la ma- 
ladie, ces gens-là mandent-ils les médecins et obser- 
vent-ils si soigneusement leurs prescriptions : Leur 
guérison ou leur mort n'est-elle pas fixée d'avance? 
Prenant texte des saints mystères qui nous ont été 
révélés par le Saint-Esprit pour prouver la souveraineté 
de la grandeur divine et pour exciter notre humilité, 
ils pensent pouvoir franchir les limites de la région 
divine, et résister à la volonté de Dieu ! « Il m'est per- 
mis, disent-ils, de me laisser aller à mes penchants ; 
je dois être sauvé, si j'ai été élu. » Je ne crains pas 
d'affirmer, au contraire, que tu seras précipité dans les 
supplices de l'éternelle prison, car ce n'est pas la 
voie du salut, mais celle de la mort éternelle que tu 
as choisie. Le terme dé la vie terrestre n'esl-il pas, lui 
aussi, fixé ? Pourquoi donc n'observes-tu pas, dans 
l'administration de tes affaires civiles, le même prin- 
cipe que tu as adopté en vue de la vie éternelle ? 

Pour démasquer la supercherie de ces hommes, il 
est utile de se rappeler ce que nous avons dit au sujet 
de l'action divine, qui est la plus simple, la plus im- 
muable, la plus précise ; qui, opérant dans Téternité, 
ne peut être située ni dans le passé, ni dans l'avenir; 
qui renferme en elle toutes les causalités nécessaires, 
fortuites, libres ou déterminées. Notre esprit ne peut 
s'élever à la comprendre; il ne peut rien concevoir 
hors du temps et des causalités particulières. 11 con- 
fond ainsi l'essence divine avec sa propre essence tem- 
porelle, et conçoit faction divine en proportion de sa 
petitesse et de sa faiblesse. De là vient son erreur mi- 



TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI. 



441 



a 



w 



sérable au sujet du très profond mystère de la prédes- 
tination. — Pour que Terreur de nos soi-disant sages 
soit plus manifeste, je veux leur poser une question. 
D'abord pensent-ils que le salut ou la damnation de 
Pierre ou de Jean soient absolument décidés? Ils me 
répondront certainement oui, et à juste titre, s'ils 
rapportent ma question à la nature de l'être divin, en 
qui tout est fixé de façon immuable. En second lieu, 
estiment-ils que Pierre ou que Jean, s'ils sont sauvés, 
goûtent dès maintenant la félicité du royaume des 
cieux, ou, damnés, sont déjà tourmentés des supplices 
de l'enfer? Ils répondront certainement non, bien que 
l'être divin, en qui leur salut, ou leur perte, je ne dis 
pas sera, mais est décidé, embrasse tout ce qui doit 
nous arriver dans l'avenir. Il est donc évident qu'ils 
ont répondu à ma première question en pensant à 
l'être divin, alors qu'elle avait en vue notre être hu- 
main, qui comporte une distinction entre le passé et 
l'avenir. Comme le mot de prédestination comporte un 
sens d'antériorité, dans le sens du moins que nous 
comprenons en disant qu'une cause précède son effet, 
ces savants hommes ont accordé que Pierre ou que 
Jean avaient été prédestinés. Mais notre être humain 
étant très différent de fêtre divin, quand j'ai demandé 
si Jean était déjà sauvé ou damné, c'est-à-dire s'il 
était déjà parvenu au terme qui lui était ûxé^ la su- 
percherie provenant de ce terme ambigu est nette- 
ment apparue et il est devenu évident que, lorsque 
nous disons que le salut ou la perte d'un homme sont 
décidés, nous ne songeons pas à l'être divin, mais à 
notre être humain, dans lequel rien n'est en réalité 
fixé relativement aux contingences futures. — Et c'est 
en vertu de cette confusion que les événements contin- 
gents nous paraissent provenir d'une nécessité quel- 



!ll 



442 



APPENDICE. 



conque. Dans Tordre des causes naturelles, ces effets- 
là seuls sont nécessaires qui sont déjà contenus d'une 
façon précise dans leurs causes ; les autres sont con- 
tingents pour la raison inverse. Notre erreur vient de 
ce que nous voulons réduire l'être divin, pour pouvoir 
le comprendre, aux limites étroites de notre intelli- 
gence. Nous devons avouer que, dans l'ordre humain, 
les actions, les causes, les événements sont contin- 
gents. Nous devons abandonner le sentier du libre 
arbitre, et nous appuyer seulement sur la miséricorde 
divine pour recevoir le secours de la grâce divine. 
Nous parviendrons ainsi seulement à être élus. Je 
pourrais citer de nombreux passages des Écritures. 
Tous, en parlant de notre salut et de notre damna- 
tion, affirment que rien n'est encore définitif. Nous ne 
devons pas organiser notre vie chrétienne autrement 
que notre existence civile. — Le mystère de la pré- 
destination ne nous a été enseigné que pour exciter 
notre admiration pour la grandeur de Dieu, et notre 
reconnaissance envers sa bonté, qui, par l'aide de la 
grâce préalable, dirige toutes nos actions. 

Je tiens à dire encore un mot de la doctrine exé- 
crable de ces hommes fous qui prétendent que même 
les mauvaises actions des élus plaisent à Dieu, et que 
même les bonnes actions des réprouvés lui sont 
odieuses. Je m'étonne qu'ils aient l'impudence d'in- 
terpréter ainsi une parole que l'un des Pères de 
l'Église a sans doute prononcée avec raison, si on 
l'interprète sans parti pris : Dieu ne peut être favo- 
rable aux crimes des hommes qu'il s'attache à suppri- 
mer. La vérité est que les hommes honnêtes et les 
élus, qui sortent de la boue de leurs péchés, y gagnent 
un grand profit : conscients de leur faiblesse, ils s'hu- 
milient et deviennent plus attentifs à éviter les occa- 



TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI. 



443 



\ 



sions de pécher. Ce ne sont donc pas les mauvaises 
actions des élus qui plaisent à Dieu, mais bien les élus 
eux-mêmes, une fois amendés. 

Tous ces paradoxes soutenus devant le peuple non 
seulement sont inutiles, mais dangereux. Je termine 
donc en exhortant tes concitoyens à chasser de leur 
État ces dogmes pernicieux inventés par le démon, et 
introduits dans l'Église par des hommes inconsidérés. 
Il faut empêcher des harangueurs de discuter sur la 
prédestination ou sur la prescience divine. Si pour- 
tant la nécessité s'en présente, qu'ils aient soin de 
ne pas nuire au peuple, mais seulement de lui être 
utiles. 



>•'■ 



VERMIGLI. 



445 



VERMIGLI 

Livres ayant appartenu à Pierre Martyr Vermigli et se 
trouvant actuellement dans la bibliothèque publique et 
universitaire de Genève * . 



fBiblia Hebraea]. 

Eliae Levitae canticum, et Gramrnatica hebraea. 

Seb. Munster, Diclionarium chaldaicum. 

Saint Jean Chrysostome, Opéra, graece. 

([Justin Martyr. Œuvres], graece. 

{Clément d'Alexandrie. Opéra, latine. 

Basile [Opéra], graece. 

iFpiphanius [ÇE\xyTes]y gr. 

( Ai^enee.Deipnosophistae, gr. 

i Théodoret. De providentia. 

( Gratarolus. De literat. conserv. valetudine. 

Damascène, Jean. Ortodoxae fidei explicatio, gr. et lat. 



4. Je (lois communication de cette liste à l'obligeance de l'éminent 
directeur de la bibliothèque publique et universitaire de Genève, M. Fr. 
Gardy. Sur tous les livres indiqués figurent soit le nom de Vermigli, soit 
des notes de sa main. La bibliothèque en possède probablement 
d'autres, mais ridcntification en est incertaine. L'accolade indique 
des ouvrages reliés ensemble en un volume. Cf. Fréd. Gardy, Les livres 
de Pierre Martyr Vermigli conserves à la Bibl. de Genève, extrait de 
l'Indicateur d'Histoire suisse, 1919, n" 1. 



Grégoire de Naziance. Opéra, gr. et lat. 

Origène. Opéra, lat. 

Epiphanius, Opéra, lat. 

Tertullien. Scripta, lat. 

Saint Jérôme. Opéra, lat. 

< Saint Irénée. Opus, lat. 

(Cyprien. Opéra, lat. 

Hitaire, Opéra, lat. 

Basile. Opéra, lat. 

Amhroise. Opéra, lat. 

Eusèbe. Historia ecclesiastica etc., lat. 

Saint Augustin. Oi^evdi,, lat. 

Thomas d'Aquin. Quaestiones disputatae. 

Léon, pape. Opéra, lat. 

Calvin. Comment, in Acta. 

Mélanchton. Opéra, lat. 

Paul Manuce. In epist. Cic. ad Brulum. 
D° d*> ad Atticum. 

Epistolae clarorum virorum. 
iBibliander. Chronicon. 
(Bullinger, Festorum dierum J. G. sermones. 

M. Bucer, De regno Christi. 

Bullinger. In Apocalypsim. 

Rod. Gualther. In acta apost. 

Oecolampade. Quod non sit onerosa christ, confessio 
paradoxon. 

In que probatur Apost. Petrum Romam non venisse. 

Luther, Contra Henricum regem Angliae. 

Urbanus Regius. Wider. Andres von Carlstadt. 

Zwingli. Von erkiesen und Freyheit der Speisèn, etc. 

Luther. Sermon von den Heyltumen. 
Calvin, opuscula. 

12 opusc. de controverse (sur la cène et autres sujets) 
par Westphal, Bullinger, Calvin, etc., etc. 



I 



446 



APPENDICE. 



Westphal. Defensio. 
Liturgia sacra. 

Timanius. Sententiae... contra Pelagianos. 
Draconites. In obadiam. 

Expositiodisputationis... mandato Maria» regina'Angl. 
Westphal. 5 opusc. apologétiques (De Goena, contre 
Calvin, etc.). 

Bèze. Rpeoi3cpaYi«. 

Calvin. De... coena. 
\BuUinger. Tractatio verborum Domini. 

Epist. ad Polonicas eccL, a Tigur. ceci, ministris. 

Bèze. De haereticis... 

cMusculus. In Genesim / , ^ 
l/> ; • Txn \ douteux. 

( Calvin. D° ) 

Brentius. 5 opusc. (exégèse). 

( Bullinger. De justificatione. 
\ Velsius. 

Psalmi, lat. 

Bullinger, Conciones in Jeremiam. 

Calvin. Admonitio contra Westphalum. 

Bibliander. De lingua hebraea. 
(Bullinger. Conciones in Jeremiam. 
yjh. Naogeorgus. In catalogum haereticorum. 
( De formando studio. 
cHermogène. De arte rhetorica. 
(Bullinger. Sermones Jeremiae. 
'Bullinger. De coena. 

Westphal. Sententiae Augustini. 
ÏCalvin]. Admonitio paterna. 
Jgnatii. Epistulae. 
C[Hosius]. Gonfessio cathol. fidei. 
{Bosius. Cathol. doctrinae propugnatio. 
[Gardiner . De eucharistia. 



VERMIGLl. 

Th. Naogeorgus. Regnum papisticum. 

Sylvula carminum. 

Responsio ad Duarenum de minisleriis eccl. 

Fr. Hotman. De statu primitivae eccl. 

Ridleius. De coena. 

Confessio doctr. Saxonic. eccl. 

Théodoret. Eranistes. 
/ J. a Lasco. Forma ecclesiastici ministerii. 
(Adrianus. De sermone latino. 
Albanus Langdailus. Confutatio Ridlei (douteux). 
Platon. Opéra, gr. 
Aristote. Opéra, gr. 
Plutarque. Moralia, gr. 
(Aristophane. Comoediae, gr. 
}Bullinger. De fine saeculi . 
[Themistius. Orationes. 
iMicJiaelis Ephesii. Scolia in Aristote. 
\Porphyr a msi\i\xi\o\ /l ns/o^e, Categoriae, etc. 
Strebœus. In Aristote etica comment. 
(Aristote. Politica. 

( Cicéron et autres ; avec commentaires. 
Codex Justinianus. 
Pandectes. 
Azon. Summa. 

Balduinus. Constantinus. 

Aristote. Metaphysica. 

Dengs VAréopagite. De eccles. hierarchia. 
Lucien. Opéra, gr. 
Démoslhcne. Adyoi, gr. 
Cicéron. Opéra. 
In Cicéron. orationes enarrationes. 

Caton, Varron. De re rustica. 

In Lucretium commentarii. 

Alciat. De verborum signifîcatione. 



447 



448 



APPENDICE. 



cMarc-Aurèle. Vita sua, Xylander interpr., lat. 

\ Do gr. 

Polybe. Historiae. 

Va 1ère Maxime. 

Denys d' Halicarnasse. Antiquit. roman. 

Seb. Corrado. Gomment, in Gic. de claris. orator, 

l^iie-Live. 

c Suétone. 

[Priscien grammaticus. 

iStreinnius. Gentium roman, stemmata. 

( Sotus. De justitia et jure. 

Pierius, Hieroglyphica. 

G. Budé. Opéra. 

Sophocle, Gr. 

Pindare. Gr. 

Cœlius Rhodiginus, lectiones antiquae. 

Lascar. De partibus orationis. 

Capiton, Institutiones hebraicae. 

Hotman. De legibus populi romani. 

Manuce, In epist. Gic. ad Atticum. 

Linacer. De emend. structura lat. sermon. 

Vives. Rhetoricae. 

Varennius. Syntaxis ling. gr. 

Aristote. Poetica. 

Ex Polybii historiis, per Lascarem. 



BIBLIOGRAPHIES 
DES PROPAGATEURS DE LA RÉFORME 



(PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE). 



Principales éditions des ouvrages deVittoria Golonna ^ 

Rime de la divina Vittoria Golonna, novamente stam- 

pate. Parme, 1538. 
Rime délia divina Vittoria Golonna di nuovo ristam- 

pate. S. 1., 1539. 
Rime Novamente aggiuntovi XXIIl soneti spirituali 

et un triumpho délia Groce. Venise, 1542. 
Rime spirituali. Venise, 1546 et 1548. 
Rime délia signora Vittoria Golonna... con l'aggiunta 

délie rime spirituali..., pub. par Lodovice Dolce. 

Venise, 1552, 1559 et 1560. 
Tutte le rime délia signora Vittoria Golonna, pub. par 

Girolamo Ruscelli. Venise, s. d. (1558). 
Il primo volume délie Rime scelte..., pub. par Lodo- 

vico Doloe. Venise, 1565. 
Rime spirituali délia S. Vittoria Golonna. Vérone, 

1586. 

1. Les ouvrages sont classés par ordre chronologique. 

L.4 RÉFORME EN ITALIE. 29 



450 



BIBLIOGRAPHIES. 



Rime di M. Vittoria Colonna..., pub. par Antonio Bu- 
lifon. Naples, 1692. 

Rime spirituali di M. Vittoria Colonna d'Avalos. Na- 
ples, 1693. 

Rime di Vittoria Colonna colla vita délia medesima..., 
par Gio. Batta Rota. Bergame, 1760. 

Le Rime corrette..., pub. par Ercole Visconti. Rome, 
1840. 

Sonnetti inediti..., pub. par Domenico Tordi. Rome, 
1891. 

Stanze de la diva Vettoria Colonna di Pescara... S. 1. 
n. d. 

Principales éditions 
des ouvrages de Goelio Secundo Gurione. 



Bibliographie : Librorum a C. S. C. ejusque filiis edi- 

torum catalogus. Zurich, Muséum Helveticum, 174^). 
De amplitudine beati regni Dei, Dialoghi, libri duo. 

Bâle,1544; s. 1., 1554; Gouda, 1614; Francfort, 1617. 
Pasquillus ecstaticus non ille prior sed totus plane 

aller... Genève, 1544 et 1667. 
Pasquillus ecstaticus Bâle, 1544 (?). 
Pasquino inestasi. S.I., 1546 et 1550 (?). 
Pasquillorum tomi duo. Elemtherapoli (Bâle), 1544. 
Les Visions de Pasquille. Le jugement d'iciluy. S. 1., 

1547. 
Pasquine in a trance. Londres, 1550 (?) et 1584. 
Pasquillus ecstaticus cui accedit Pasquillus theolo- 

gaster. Genève, 1667. 
Een sar schoone Dialogus... van den Roomschen Pas- 

quillo. Embdem, 1567. 
Araneus seu de Providentia Dei libellus vere aureus. 

Bâle, 1544 et 1549. 



'â^±f^_ 



ANTONIO FLAMINIO. 



451 



Christianae religionis Institutio. S. 1., 1549. 

Una familiare et paterna Institutione délia christiana 

religione. Bâle, s. d. (1550?). 
Francisci Spirae Historia. S. 1., 1550. 
G. S. Curionis selectarum Epistolarum libri duo ejus- 

dem orationum liber unus. Bâle, 1553. 
Epistolae selectae ac Orationes. S. 1., 1570 et 1580. 
Thésaurus linguae latinae. Bâle, 1561. 
G. S. Curionis de Bello Melitensi Historia nova. Bâle 

1567, 1568 et 1596 (1725). 
C. S. Curionis, de mirabili suae e vinculis liberatione 

Dialogus, dans Amaenitates Hist. Eccles., vol. I. 

Francfort, 1737. 

Jeroglifici, ovvero Commentari délie occulte signifi- 
cazioni degli Egizi e d'altre Nazioni,composti daGeo 
Pietro Valeriano da Boltano di Belluno, accresciuti 
di due libri da Celio Agostino Curione... Venezia 
1602. 

Letters and Discourses of. C. c. translated from the 

Italian édition of 1552. Londres, 1848. 
(Annotateur de Juvénal, Sénèque... 
Editeur de Olimpia Morata et de Budé. 
Traducteur de Valdès et d'Appien. 
Commentateur de Cicéron...) 



Principales éditions 
des ouvrages de Marco Antonio Flaminio. 

Compendio délia volgar gramatica. Bologne, 1521. 

Paraphrasis in duodecimum Aristotelis librum. Ve- 
nise, 1536; Paris, 1547. 

Paraphrasis in duos et trigenta Psalmos. Venise, 1538. 

Paraphrasis in triginta Psalmos versibus scripta. Paris, 
1552 (2« éd.) ; Florence, 1552. 



452 



BIBLIOGRAPHIES. 



GIROLAMO MUZIO. 



453 



Paraphrasis in omnes Davidis psalmos versibus ex- 
pressa. Bâle, 1560 et 1561 (Flaminio et Spinula). 

M. A. Flamini et P. F. Spinulae Paraphrasis. Bâle, 
1560 et 1561. 

In librum Psalmorum brevis explicatio. Venise, 1545; 
Paris, 1546; Lyon, 1548; Paris, 1549; Lyon, 1552 et 
1553; Anvers, 1558; Venise, 1563; Lyon, 1569 etl576. 

Davidis Psalmi aliquot latino carminé expressi. Paris, 

1556. 
Davidis régis et vatis inclyti Psalmi latinis versibus 

expressi. Bâle, 1558. 

Carminum libri duo. Lyon, 1548. 

Carmina quinque illustrium poetarum (Bembo, Casti- 
glione, Flaminio...). Florence, 1549 et 1552. 

De rébus divinis carmina, dédiés à Marguerite de Va- 
lois, duchesse de Savoie. Paris, 1550; Bâle, 1552; 

Anvers, 1568. 
Carminum prophanorum libri septem, dans H. Fracas- 

torietM. A. Flamino carmina. Vérone, 1740,1747. 
Carmina... édit. F. M. Mancurtuis. Padoue, 1743. 
Les divines poésies de Marc Antoine Flaminius, trad. 

par Anne de Marquetz. Paris, 1568 et 1569. 
Hymni..., dans Hymnorum libri très. Francfort, 1578. 
Epistolae aliquot. Nuremberg, 1571. 
Alcune Lettere. S. 1. n. d. 
Doctissimorum nostra aetate Italorum epigrammata. 

Paris, s. d. 
Médita quœdam..., dans Bembo Carmina quinque. 

Bergame, 1753. 

Principales éditions des ouvrages d'Olimpia Morata. 

0. F. Moratae Latina et Graeca quae habueri potuerunt 
Monumenta. Bâle, 1558. 



Orationes,dialogi, epistolae, carmina tam latina quam, 
graeca..., pub. par Coelio Secundo Curione. Bâle, 

1562. 

Opéra omnia... pub, par Coelio Secundo Curione. Bâle, 

1570 et 1580. • 

Principales éditions des œuvres de Girolamo Muzio. 

La Polvere del Mutio. Milan, 1545, 1550. 

Opérette morali. Venise, 1550, 1553. 

Le Vergeriane. Venise, 1550. 

Lettere del Mutio. Venise, 1551; Florence, 1590. 

Le Mentite Ochiniane. Venise, 1551. 

Il Duello... Venise, 1551. 

Il Duello con le Risporte cavalleresche. Venise, 1558. 

Le combat de Mutio Justinopalitain avec les responses 

chevaleresses. Lyon, 1561, 1582. 
Risposta...adunaletteradi Francesco Betti. S. l., 1554. 
TreTestimonii fedeli, Basilio, Cipriano, Ireneo. Pesaro, 

1555. 
Discoso. Pesaro, 1555. 
Risporta a Proteo. Pesaro, 1559. 
La Fauslina. Venise, 1560. 
Cattolica Disciplina de' Principi. Rome, 1561 . 
Il Bellingero riprovato. Venise, 1562. 
L'Heritico infuriato. Rome, 1562. 
Antidoto cristiano. Venise, 1562. 
De Romana Ecclesiatractatus. Pesaro, 1563. 
Replica a Giambatista Susio. Ferrare, 1563. 
Lettera in confutatione di quello che ha scritto il sig. 

Susio. S. 1. n. d. 
Le Malitie Bettine. Pesaro, 1565. 
Difesa... délia messa. Pesaro, 1565, 1568. 
Il Cavaliero. Rome, 1569. 



454 



BIBLIOGRAPHIES. 



OCHINO. 



45& 



Il choro pontificale. Venise, 1570. 

Délia Historia sacra. Venise, 1570. 

Avvertimenti morali. Venise, 1571. 

Il gentilhuomo. Venise, 1571, 1575. 

Lettere catholiche. Venise, 1571. 

Selva odorifera... nellaquale sicontengono : Discorso 

se si convenga ragunar Concilio Trattato délia cornu- 

nione de' fideli. Venise, 1572. 
La Beata Vergine incoronata. Milan, 1585. 
Istoria de' fatti di Federico di Montefeltro. Venise,1605. 
Lettere di G. M. J., Parme, 1864. 

Principales éditions des ouvrages d'Ochino. 

Ain Gesprech... und ains Gaistlichen oder glaubigen 
Christen (en flamand). Augsbourg, 1532 (?). 

Epistola alli Magnifici délia Gittà di Siena. Genève, 
1543. 

Epistre de B. Ochin adressée aux magnifiques sei- 
gneurs de Sienne. S. 1., 1544. 
Sermones. Genève, 1543 et 1544. 
Prediche npvellamente ristampate : 

l** parte che contiene L prediche. 

2« parte che contiene LXV prediche. 

3« parte che contiene LXXIX prediche. 

4« parte che contiene LI prediche. 

5« parte che contiene L prediche. 

Genève, 1543. Bâle, 1562. 
Prediche nove predicate... Venise, 1541. 
Prediche di B. Ochino di Siena. Genève, 1548; Bâle, s. 

d., 1562 et 1569 (sous le pseudonyme de Don Serafino 

diPiagenza). 

Sermons oftheryghtfamous and excellent... B. Ochino. 
Ipswich, 1548. 



Certayne Sermons of the ryght... Londres, 1550 (?). 
Fouretene Sermons by A [nne] G [ook] afterwards 

Bacon. Londres, 1550 (?). 
Sermo ex italico... Quid sit per Christum justificari, 

S. L, 1544. ., 

Sermons... en français nouvellement mis en lumière 

à l'honneur de Dieu. S. L, 1561. 
Prediche nomate laberinti del libero over servo arbi- 

trio. Bâle, s. d. 
Dialoghi sette. Venise, 1542. 
Expositione di B. Ochino sopra la Epistola di S. Paolo 

alli Romani. S. 1., 1545. 
Expositione sopra la epistola di Paolo a i Galati. S.I., 

1546. . 

Risposta aile false calumnie et impie biastemmie di 

fraie Ambrosio Gatharino. S. 1. (Polito?), 1546. 
Tragedia o Dialogo suU'usurpata primazia del vescovo 

di Roma. Londres, 1549. 
A Tragédie or Dialogue of the uniuste usurped prima- 

tie of the Bishof of Rome. Londres, 1549. 
Sermones très de Amplitudine misericordiae Dei. S. 1., 

1550. 
Sermones très de Offîcii Ghristiani Principis. Bâle, 

1550. 
Apologi nelli quali si scuoprono gU abusi enormi délia 
Sinagoga del Papa e de suoi Preti, Monaci e Frati. 

Genève, 1554. 
Dialogus de Purgatorio. Zurich, 1555. S. L, 1556. 
Dialogue touchant le Purgatoire. S. 1., 1559. 
Dialogues, Das ist ein Gesprach von dem Fagfheur... 

Zurich, 1555. • . rr • u 

Syncerae et verae doctrinae de coena Dommi. Zuncn, 

1556. 
Liber de Gorporis Christi praesentia in Goenae Sacra- 



456 



BIBLIOGRAPHIES. 



VALDÈS. 



457 



mento, ex Italico in Latinum sermonem translata. 

Bàle, s. d. (1561). 
Disputa del Ochino intorno alla presenza del corpo di 

Giesu Christo nel sacramento délia coena. Bâle, 1561. 
Liber de corporis Christi praesentia. Bâle, s. d. 
Des Hochgelehrten und Gottsaligen mans B. Ochini 

von Seniz funff Biichen. S. 1. (Augsbourg), 1559. 
Il Catechismo overo Institutione christiana in forma 

di dialogo. Bâle, 1561. 
Dialoghi XXX in duos libros divisi... Bâle, 1563. 
Tractatio de Polygamia et Divortiis. S. 1., 1568. 
A Dialogue of Polygamye... rendered into English by 

a person of quality. Londres, 1657 et 1732. 

Principales éditions des ouvrages de Paleario. 

Opéra ad illam editionem quam ipse auctor recen- 

suerat. Amsterdam, 1696. 
De animorum immortalitate libri IH. Lyon, 1536; 

dans Capece, De Principis Rerum. Francfort, 1631. 
Poema dell' immortalità degli animi, trad. en italien 

par Pastore dans Lucrèce. La Filosofia délia natura, 

Londres, 1776. 

Orationes ad senatum populumque Lucensem. Lucques, 

1552. 
Actio in Pontifîces Romanos et eorum asseclas. S. 1., 

1606. 
Atto di accusa contro i papi di Roma. Turin, 1861. 
Epistolarum libri IV, orationes XIV, de animorum 

immortalitate libri III. Bâle, s. d. (1552?); Lyon, 

1552; Bâle, 1573; Brème, 1619. 
Epistolae XXV, dans Miscellaneorum ex mss. libris 

Bibl.Collegii Rom. Societatis Jesu, vol. II. Rome, 1754 

et 1757. 



/ * 





( 



Opusculadoctissima, orationes XII, epistolae inquator 

libros digestae, poema de animorum immortalitate. 

Brème, 1619. 
Epistolae... Palearii, pub. par F.A.C. GraufF. Berne, 

1837. 
Plaidoyer pour Servius Sulpicius contre L. Murena. 

Brème, 1619, trad. par A. Péricaud. Paris, 1836. 
Concetti di Aonio Paleari per imparare insieme Gra- 

matica e laLingua di Cicérone. Venise, 1562(?). 

Principales éditions des ouvrages de Valdès. 

(Bibliographie : Bibliotheca Wiffeniana, Spanish Refor- 
mers of the two Centuries. Strasbourg, 1874, vol. Il; 
et J. Heep, Juan de Valdès. Leipzig, 1909.) 

Due dialoghi l'uno di Mercurio et Caronte... Taltro di 
Lattantio e di suo archidiacono nel quale si trattano 
le cose avenute in Roma neU'anno 1527. Venise, 

s. d. 

Dialogo enque particularmente se tratan : las cosas 
acaccidas en Roma el anno de M. D. XXVII. S.l.n.d. 

Sept éditions en italien, la première de 1546; toutes 
antérieures à la fin du xvi* siècle. 

Modo del tenere e insegnare il principio délia reli- 
gione christiana. Rome, 1545. 

Alfabeto Christiano che insegna la vera via d'aquis- 
tare il lome dello spirito santo. S. 1., 1546 ; Londres, 
1850 et 1861. Alfabeto cristiano scritto in lingua 
spagnola e dallo stesso autografo recto in italiano 
per Marco Antonio Magno ora ristampata. Londres, 
1860-1861. 

Dialogo de la Lengua. Saragosse, 1680, dans Juan 
Francisco Andreo de Uztarroz, Progresses de la 
Historia. Madrid, 1739, dans Gregoria Mayans, Ori- 



458 



BIBLIOGRAPHIES. 



gines de la lengua Espanola. Edition séparée. 
Madrid, 1860. 

Le Cento et dieci divine considerazioni, trad. par 
Celio Secondo Curione. Bâle, 1550; Lyon, 1565; 
Paris, 1565; Halle, 1860. 

Cent et dix consydérations divines, trad. par Claude 
de Kerquifinen. Lyon, 1563 et 1601. 

The Hundred and ten Considérations. Oxford, 1638. 

Commentario o Declaracion brève y compendiosa 
sobre la Epistola de S. Paulo Apostol. a los Roma- 
nos. Venise, 1556. 

Instruccion cristiana para los ninos, trad. en italien, 
espagnol, polonais, anglais, allemand. 

Lacspirituale... institutiopuerorumchristiana. Bruns- 
wick, 1871. 

Spiritual Milk. Londres, 1882. 

Commentaires de l'Épître aux Romains, dédié à 
Giulia Gonzaga; — des psaumes ; — de TÉpître aux 
Corinthiens, dédié à l'archiduc Maximilien d'Au- 
triche ; — de TÉvangile de saint Matthieu. Bàle, s. d. 
et 1549. 

Opuscules, translated from the Spanish and Italien 
by J. T. Batte. Londres, 1832. 

Principales éditions des ouvrages de Vergerio. 

(Bibliographie : E. Weller, dans Serapeum, 1858, p. 
65-78,81-92, 97-101; Nicéron, Mémoires..., vol. 38, 
p. 73, et Cantu, Heretici, vol. II, p. 142.) 

Primus tomus operum Vergerii adversus Papatum. 
Tubinge, 1563. 

Ad amplissimum cardinalem Marinum Grimanum. 

Murano, 1528. 
Adversus apostas Germaniae (?). 



VERGERIO. 



459 



Libellus elegantissimus. Bàle, 1541 . 

De unitate et pace Ecclesiae. Venise, 1542. 

Délie Comissioni, e faculta di Papa Giulio III. S. 1., 

1548. 
DodiciTrattatelli... Bâle, 1549. 
Al serenissimo Re d'Inghilterra Edoardo Sesto. De 

portamenti di Papa Giulio III. Zurinh, 1550. 
Le Otto difesioni nelle quali e notata una particella 

délie superstitioni. Bâle, 1550. 
Vergerio a papa Giulio Terzo che a approvato un libro 

del Mutio intitolato le Vergeriane. S. 1. n. d. 
Des Faitz et gestes du pape Jules III. Genève, 1551. 
La Historia di M. F. Spiera. Tubinge, 1551. 
Concilium de emendenda Ecclesia, avec préface de 

Gregerio, 1551. 
Operetia nuova del Vergerio nella quale si dimos- 

trano le vere ragioni che hanno mosso i R. Ponte- 

fîci ad instituir le belle cérémonie délia settimana 

santa. Zurich, 1552. 
Concilium non modo Tridentinum sed omne Papis- 

ticum. S. 1., 1553. 
Fondamento délia religione christiana. S. 1., 1553. 
Délie Caméra et statua délia Madona chiamata di Lo- 
retta. S. 1., 1554 (ou 1544 Haym). 
De idolo lauretano, Tubinge (?), 1554. 
Giudizio sopra la Lettere di XIII nomini illustri, pu- 

blicate da Dionigi Atanagi. S. 1., 1555. 
Actiones due secretarii Pauli papa... an concilium sit 

instaurandum. Pfortzheim, 1556. Deuxième édition 

avec une troisième dissertation en 1559. 
De Gregorio pape ejus nominis primo. Kônigsberg, 

1556. 
Retrattatione del Vergerio. S.I., 1556 (ou 1558 Haym). 
Istoria di Papa Giovanni VIII. S. I., 1556. 



460 BIBLIOGRAPHIES. 

De natura et usu sacramentorum, S. 1. (Tubinge ?), 

1559 
Agr Inquisitori che sono per Fltalia. Tubinge, 1559 

(Haym, s. 1., 1559). 
Vergerii dialogi quatuor. Tubinge, 1559. 
Risposta agli studiosi délie buone Arti che sono in 

Germania. S. 1., 1559. 
m che modo si portino nel tempo del morire quei 

che ritengono l'obbedienza délia sedia Romana. 

S. 1., 1560. 
De nobilium puerorum educatione. S. 1., 1560. 
Decreto fatto in Trento d'intorno alla Communione. 

Tubinge, 1562. 
Lac spirituale. Institutio puerorum Ghristianorum 

Vergeriana. Brunswick, 1864. 
Responsio Vergerii ad librum Anlechristi Romani. 

Kônigsberg, 1563. 
Che cosa sieno le XXX messe chiamate di san Grego- 

rio. S. 1. n. d. (Haym, s. 1., 1555). 
De Republica veneta fragmenta. Venise, 1830. 
Catalogo deir Archimboldo arcivescovo di Milano... di 

P. Vergerio. S. l.,1554. 
Délie declinazione che ha fatto il papato solamente 

da XI anni. S. 1. 1562. 
Pseudonymes : Athanasius, Hilario, Philarcus. 

Principales éditions des ouvrages de Vermiglio 

(Pietro Martire). 

Una semplice dichiarazione sopra gli articoli délia 

Fede Gristiana. Bâle, 1544. 
A Discose or traictise of P. M. Vermill. Londres, 1550. 
De Sacramento Eucharistiae in celeberrima Anghae 

schola Oxoniensi habita tractatio. Zurich, 1552. 



VERMIGLIO. 



461 



Disputatio de eucharistiae sacramento habita in Uni- 
versitate Oxoniensi. Zurich, 1557. 

Discorso fatto nella Scuolo Ossoniense... intorno al 
sacramento deir Eucaristia. Genève, 1557. 

Traitte du Sacrement de l'Eucharistie. S. 1., 1562. 

Commentarii in Epistolani S. Pauli ad Romanos. Bâle, 
1558. 

In epistolam S. Pauli apostoli ad Romanos Commen- 
tarii. Bâle, 1560. 

Defensio... libellos duos de coelibatu Sacerdotum et 
votis monasticis. Bâle, 1559. 

Dialogus de utraque in Christo natura. Zurich, 1561, 

1563. 
Defensio doctrinae de Eucharistiae Sacramento. S. 1., 

1562 et 1563. 
In primum, secundum et initium tertii libri ethicorum 

Aristotelis. Zurich, 1563. 
In duos libros Samueli... Commentarii. Zurich, 1564, 

1575 et 1595. 
Preces sacrae ex Psalmis Davidis. Zurich, 1564 et 1604. 
Commentarii in librum Judicum. Zurich, 1565, 1571 

et 1582; Heidelberg, 1609. 
Epistre escrite avant son décédez à un sien amy, trad. 

du latin en français touchant la cène. S. 1., 1565. 
In primorum librum Mosis qui vulgo Genesis dicitur 

Commentarii. Zurich, 1569 et 1579; Heidelberg, 

1606. 
Melachimi, id est Commentarii in duos posteriores 

libros... Zurich, 1571; Heidelberg, 1599 et 1612. 
Traltato délia vera Chiesa Catholica. S. 1., 1573. 
Epistre à quelques fidèles touchant leur abjuration et 

renoncement de la vérité. Briefve et chrestienne re- 

monstrance à ceux qui, pour éviter la persécution... 

ont abjuré la vraye Religion. S. 1., 1574. 



462 



BIBLIOGRAPHIES. 



Loci communes. Londres, 1576; Bâle, 1580 et 1583; 

Heidelberg, 1603, 1613; Genève, 1624. 
The commun places of... Londres, 1583. 
In sanctissimam D. Pauli apostoli priorem ad Corin- 

thios Epistolam. Zurich, 1579. 
De libero Arbitrio. Zurich, 1587. 
Ëpistre de maistre P. Martyr escrite par Tadvis des 

Pasteurs>t docteurs de Téglise angloyse. S. 1., 1607 ; 

Heidelberg, 1603 et 1613; Genève, 1624. 



TABLE DES MATIÈRES 



Caractère de la Réforme en Italie, 



Pa ges. 
1 



n 

Causes qui favorisèrent le développement de la Ré- 
forme , 

État général du pays. — Peu d'autorité et division 

du clergé 29 

L'Humanisme 34 

Le mouvement philosophique 41 

Les Etudes Juives 56 

La Foi 70 

Attaques contre le Saint-Siège et le cierge 82 

Abaissement de la valeur du clergé 96 

Avidité et ignorance du clergé 134 

ill 

Comment se répandit la Réforme. 

Ouvrages hérétiques et réfutations catholiques 139 

Pasquinades 146 

Controverse religieuse 149 

Beneficio di Cristo 150 

Tragédie du Libre Arbitre 157 

Sommario délia Sacra Scrittura 162 

Anatomia délia Messa 169 



4g4 TABLE DES MATIÈRES. 

Pages. 

174 
Les Écrits d'Ochino ; ,^r. 

Réfutation des doctrines d'Ochino ^^^ 

Muzio 1 * '• * V^ 4 0'^ 

Quelques auteurs et ouvrages polémiques i^^ 

Les Académies. - Les Universités ^^^ 

Congrégation du Divino Amore 

La Prédication. - Les principaux apôtres de laRéforme : ^^^ 

^'^Savonarole 217 

Pallavicino 292 

Mainardo ou Mainardi ^^.^ 

Valdès 234 

Bernardino Ochino , ^ 

Vermiglio {Pietro Martire) • ^^^ 

Vergerio " 274 

Carnesecchi ^34 

Caracciolo 292 

Flaminio " ^qq 

Paleario 2H 

Celio Seconda Curione ^^^ 

Giulia Gonzagua .^ 

, Caterina Cibo, duchesse de Camenno. ^^^ 

i Vittoria Colonna ' _ 

Renée de France, duchesse de Ferrare -^^^ 

Olimpia Morata 

Appendice. ,. - . j 

Traduction de quelques passages des polémistes de 

laRéforme. 

Dialogues d'Ochino ^^^ 

Dialogue Vil. ^^^ 

Dialogue VIII ^^j. 

Dialogue IX ' «g/^ 

Dialogue X ^j.q 

Dialogue XI{Livre I) "^^"^ 

Traités du cardinal Contarini contenus dans ses œuvres 
publiées par son neveu Luigi à Pans en 15.1 (Lx- 

traits) . 

Réfutation des articles ou propositions de Luthe.. . 405 

De la Justification 



TABLE DES MATIÈRES. 465 

Pages. 

Du Libre A rhitre 423 

De la Prédestination 428 

Livres ayant appartenu à Pierre Martyr Vermigli et se 
trouvant actuellement dans la Bibliothèque publique 

et universitaire de Genève 444 

Bibliographies des propagateurs de la Réforme (par 

ordre alphabétique) 

Principales éditions des ouvrages de Vittoria Co- 

Principales éditions de Cœlio Secundo Curione 450 

Principales éditions de Marco Antonio Flaminio. . . 451 

Principales éditions d' Olimpia Morata 452 

Principales éditions de Girolamo Muzio 453 

Principales éditions d'Ochino 454 

PHncipales éditions de Paleario 456 

Principales éditions de Valdès 457 

Principales éditions de Vergerio 458 

Principales éditions de Vermiglio {Pietro Martire). 460 



LA REFORME EN ITALIE. 



30 



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RÉFORME 



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I 



ITALIE 



p 



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR 



Cola di RenziO, histoire de Rome de iS42 à iS54, 1 vol. in-8", 1888. 

Le Saint-Siège et les Juifs, histoire de la communauté juive de Borne 

cou.s la papauté, 1 vol. in-8"% 1891. 
Les Corporations ouvrières de Rome depuis la chute de l'Em- 
pire Romain, analyse des statuts et histoire des corporations romaines, 

2 vol. in-4°, 1894. Couronné par l'Académie française. 
Courtisans et Bouffons, 1 vol. in-18, 1894. 
Renée de France, duchesse de Ferrare, une Protectrice de la 

Réforme en Italie et pu France (Moatargis), 1610-1575, 1 vol. in-8°, 1895. 

Couronné par V Académie française. 
ToUa, esquisse de la vie Romaine en 1700, 1 vol. in-16, 1897. 
Bonaparte et les îles Ioniennes, histoire de la conquête et de Voccu- 

pation de VarchipeU 1790-18)4, siège de Corfou, 1 vol. in-8", 1899. 
Les derniers temps du siège de la Rochelle, relation du nonce 

apostolique qui y assista, 1 vol. in-B", 1899. 
Aventures d'un grand seigneur A travers l'Europe en 1606» 

résumé de la relation du voyaqe écrite par son secrétaire, 1 vol. in-16,1899, 
Élisa Napoléon en Italie, souveraineté d'Élisa Baciocchi à Piombino, 

à Lucques et à Florence, 1 vol. in-16, 1900. 
Les institutions communales de Rome, histoire de l'organisation 

communale de Rome et analyse des divers statuts communaux, 1 vol. 

in-8", 1901. 
Marguerite d'Orléans, grande duchesse de Toscane, petite- 
fille de Henri IV, sa vie en Italie et en France d'après les relations 

secrètes des envoyés florentins, 1 vol. in-8", 1902. 
Un ouvrage de piété inconnu de la grande Mademoiselle, 

reproduction d'un traité sur les Huit Béatitudes resté inconnu, 1 vol. 

in-18. 1903. 
Le Capitole Romain Antique et Moderne, histoire du monument 

et des principaux événements dont il a été le théâtre, établissement de» 

musées, 1 vol. 10-4", 1901. 
La Femme Italienne â l'époque de la Renaissance, mœurs, cou- 
tumes, habillement, 1 vol. in-8", 1907. Couronné par l'Académie française. 
Boccace, poète, conteur, moraliste, 1 vol. in-8", 1908. 
Le Château Saint-Ange, Sièges, Prisonniers, Transformations. 1 vol. 

in-4", 1909. 
Rome au temps de Jules II et de Léon X, la Cour Pontificale 

Artistes et Gens de Lettres, la Ville, le Sac de 1527, 1 vol. in-4", 1911. 
Études et Fantaisies Historiques. 1 vol. in-12, 1912. 
Les monuments de Rome après la chute de l'Empire, 1 vol. 

in-4", 1914. 
Études et Fantaisies Historiques, 2« série, 1 vol. in-12, 1919. 
Les Monuments de Rome encore existants, 1 vol. in-12, 1920.. 
Leopardi, traduction et notice biographique, 1 wl. in-12, 1920. 



Il '^ 

i 



E. RODOCANACHl 



LA 



RÉFORME 



EN 



ITALIE 



PROGRÈS DE LA RÉFORME. - L'INQUISITION 

RÉSISTANCE ET TRIOMPHE DU SAINT-SIÈGE 

LA RÉFORME EN PIÉMONT ET A VENISE 



DEUXIÈME PARTIE 






1 






AUGUSTE PICARD, Éditeur 

Librairt de» Archives nationale» et de la Société de r École des Charte* 

8a, Rue Bonaparte, PARIS 

1921 



LA 



RÉFORME EN ITALIE 



DEUXIÈME PARTIE 



^ I'I5(C:U 






>< 



PONTIFICATS DE LÉON X, D'ADRIEN VI 
ET DE CLÉMENT VII 

Ce fut vers la fin du pontificat de Léon X que 
commença à se manifester en Italie l'agitation 
luthérienne. Dans le cours de l'année 1518, les 
premiers livres hérétiques firent leur apparition 
dans la vallée du Pô et l'année suivante le libraire 
Calvi, admirateur passionné de Luther, se faisait 
envoyer à Pavie quelques-uns de ses ouvrages, 
comme il a été dit, et les répandait. D'ailleurs, 
Jean Hess écrivait à Jean Lange à la date du 
19 novembre 1519, que la Réforme se développait 
rapidement^ et l'historien Guicciardini dit dans 
son histoire d'Italie^ : « L'Italie jouit encore de 

1. KoLDE, Analecta Lutherana, Gotha, 1883, p. 10. 

2. Livre XIII, § 24. Cf. P. Balan, Monumenta Reformationis 
Lutherana (1521-1525), Ratisbonne, 1884. 

LA RÉFORME EN ITALIS. — U. | 



4J^ 



2 PROGRÈS ET EXTINCTION DF. LA RÉFORME. 

la paix durant l'année 1520 mais le repos de l'Église 
:f:;oublé par de nouvelles opinions qu.co- 
mencèrent à se répandre. Les novateu n atta 
quèrent d'abord que l'Eglise --«^^ .">;^'^^'" J^^^ 
as ne respectèrent pas même la religion chre 
une. L'électoral de Saxe en Allemagne fuUe 
berceau de ces dangereuses nouveautés... Les 
Smations de Luther eurent pour cause 1 n- 
digne abus que Léon X fit de 1 autorité pon 

''7Xue en même temps la Vénerie fut gagnée. 
« Les relations étaient actives entre Venise et 1 Alle- 
magne U dut y venir de bonne beure des marcband 

et ^des voyageurs imbus d;e-^^^^^^^^^ 
1 ntherDOUvaitse lelicilera y vuii .i 

«Ta parole de Dieu^ » Brescia était mondée de 
livres hérétiques dès 1524 

Néanmoins le haml-c^ie^e uc o 

ParmTs deux cent soixante-six décisions prises 
!ar L on X pour entraver la propagation des 
doctHnes protestantes, il en est fort peu qui 
doctrines p quelques esprits clair- 

concernent 1 Italie, beulsqq l 

vnvants comprenaient le danger. ^ h 

voyante eu 1 p , , „ ^ A <1 ri pn VP, arrivât dans 
le successeur de Léon X, Adrien vi , 
sa capitale, il reçut plusieurs mémoires lui expo 

p. 1092. voir plus >o'" '«^^^Cho lanl, ^dHen. dont le p.re 

2. Comme tous les '«'"""* *""°'i, ' je nom de famille. 

avait exercé un humble mefe ; " «J^^ /^ ^^^^^ „„ de Boeyen 

Son père «'-PP-^'f^^Ses qu'on a faussement attribués au 
d'où les noms patronymiques qu ou 

pape. 



PONTIFICAT d'aDRIEN VI. 3 

sant les abus dont on se plaignait et les moyens 
d'y porter remède. L'Apocalypse de Cornélius 
Aurelius de Gouda qui est une sorte de dialogue 
entre l'auteur et Apollon, dépeignait en vives 
couleurs le désarroi de l'Eglise, la vie scanda- 
leuse du clergé, la diminution de la foi et conju- 
rait le nouveau pape d'y aviser avec le concours 
d'un concile^ Dans une lettre qu'un humaniste 
espagnol, Ludovico Vives, ami du pape, lui 
adressait le 12 octobre 1522, il proposait égale- 
ment la convocation d'un concile dans lequel les 
maux de l'Eglise seraient exposés « car il n'est 
pas de maladies plus dangereuses, disait-il, que 
celles qui se cachent »; d'ailleurs les travaux du 
concile auraient été limités « aux choses de la vie 
pratique, c'est-à-dire à la foi et à la morale^ ». 
Deux cardinaux, Schinner et Campeggio, firent 
connaître de leur côté au nouveau pontife les 
sentiments qui régnaient à Rome aussi bien dans 
la Curie que parmi la population. Schinner préco- 
nisait surtout des économies, la réduction de la 
famille pontificale, des frais de justice, de certains 
droits, la modération des dépenses^. Campeggio 
voulait restreindre l'autorité pontificale; parmi 
les causes des abus, il signalait la répartition 
scandaleuse des bénéfices, les exigences de la 
daterie, les indulgences^'. Les vues de l'un et de 

1. C. BuRMAN, Hadrianus VI... Utrecht, 1727, p. 259. 

2. C. BuRMAN, p. 436. 

3. Pastor, Histoire des Papes, vol. V, p. 65 et suiv. Cantù, 
Storia Universale, vol. IX, part. II, Turin, 1858, p. 1018. 

4. De irtdulgpntiis indecore et per summam impudentiayn passim 



4 PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 

l'autre étaient étroites ; ils n'envisageaient que le 
but immédiat et le côté pratique des réclama- 
tions protestantes, et comprenaient si peu les 
nécessités de l'heure présente qu'ils réclamaient 
avec insistance la continuation des travaux de la 
basilique de Saint-Pierre qui avaient été cause en 
partie des difficultés financières du Saint-Siège ; la 
guerre contre le Turc leur paraissait de mémo 

urgente. 

Un anonyme recommandait à Adrien VI d'im- 
per aux évêques le devoir de résider et d'être 
à l'avenir « les pasteurs et non des loups pour 

leurs troupeaux ». 

Le cardinal Egidio de Viterbe adressait égale- 
ment au pape un Pro Memoria sur la Réforme de 
l'Église dans lequel il recommandait que ceux-là 
seuls fussent appelés aux honneurs qui seraient 
les meilleurs, les plus aptes, les plus actifs, et 
insistait sur le rôle du Saint-Siège ^ 

Zaccaria de Rovigo désignait la ville de Rome 
comme la cause des périls qui menaçaient l'Eglise 
et s'élevait contre l'attribution des charges ecclé- 
siastiques à des jeunes gens et à des incapables. 

Le docteur Jean Eck^ qui vint à Rome au mois 
de mars 1523 pour négocier avec le Saint-Siège 

peccatum est, eas nullo habito delectu invulgantes..,, Pasolini, 

^t'^NT^; sioWa Universale,. oL IX, part II, p. ^004 et suiv 
2 Maier, dit Eck parce qu'il était ne a Eck en Suède (1486- 
1543) U combattit Luther dont il avait été l'ami et fut charge 
avec Aleandro de la publication de la bulle - Exsurge Domtn'^ . 
^620) 11 vint à Rome, comme on a dit, en 1523 et y demeura 



PONTIFICAT D ADRIEN VI. 5 

au nom du duc de Bavière, entreprit lui aussi de 
donner des avis au pape; pour lui, la réunion d'un 
concile œcuménique serait sans résultat et, d'autre 
part, la rigueur^ne réussirait pas à dompter l'hérésie ; 
seule une réforme des abus sauverait l'Eglise de 
la ruine; il fallait supprimer le cumul des pré- 
bendes, diminuer les pensions, abolir les com- 
mendes, réglementer les indulgences. Ainsi il ne 
voyait lui non plus d'autre remède à a l'état cala- 
miteux » des affaires de l'Eglise que la suppression 
des exactions du Saint-Siège; les questions dogma- 
tiques, la crise de la hiérarchie lui semblaient 
négligeables. 

Les conseils n'avaient donc pas manqué à 
Adrien VI quand il arriva dans sa capitale le 
27 août 1523. D'ailleurs, à l'occasion de la pre- 
mière adoration du sacré Collège qui eut lieu au 
cloître de Saint- Paul hors des Murs avant son 
entrée, le doyen des cardinaux, Bernardino Car- 
vajal, lui rappela le mal qu'avaient causé à 
l'Eglise « des papes élus par simonie et coupables 
des erreurs les plus graves » et il lui traça tout 
un plan de conduite qui consistait à choisir de 
bons conseillers et des cardinaux de mérite, à 
refréner l'avarice et les exigences des membres de 
la Curie et des familiers du palais, à n'accorder 
le sacerdoce qu'à des prêtres qui ne fussent ni igno- 
rants, ni indignes; mais, en même temps, il lui 



pendant le pontificat d'Adrien VI. H avait eu à Leipzig une con- 
troverse mémorable avec Luther sur la suprématie du pape 
(4-14 juillet 1519). 



6 



PROGRES ET EXTINCTION DE LA REFORME. 



recommandait lui aussi l'achèvement de Saint- 
Pierre ^ 

Le pape partageait en partie ces sentiments, 
du moins en ce qui concernait les causes du maP. 
Dans les instructions qu'il remit à Francesco 
Chierigato, évêque de Teramo, en vue de la diète 
convoquée à Nuremberg, on lit que « depuis 
nombre d'années beaucoup d'abominations ont 
été commises, même au Vatican, abus des choses 
saintes, oubli des commandements, mépris des 
règles, en sorte qu'il n'y a pas lieu de s'étonner 
que la maladie soit descendue de la tête dans les 
membres, des papes chez les prélats. Nous tous, 
dit-il encore, nous nous sommes détournés des 
voies de la justice; il y a longtemps que personne 
ne fait plus le bien. C'est pourquoi tu promettras 
que nos efforts tendront à améliorer la cour de 
Rome^. » 

Tout de suite le pape se mit à l'œuvre ; dans 
un consistoire tenu en septembre, il déclara aux 
cardinaux qu'ils nourrissaient trop de chiens 
pour leurs chasses et que 6000 écus de revenu 
devaient suffire à chacun pour vivre décemment'^; 
il menaça de destitution les auditeurs de Rote 
qui vendraient dorénavant la justice; les induits 



1. Cantù, Histoire des Italieiis, vol. VIII, p. 381. 

2. Erasme vantait ses hautes vertus et son ardent désir de 
réaliser des réformes. 

3. Pastor, Histoire des Papes, vol. IX, p. 102. 

4. Sanuto, Diarii^ vol. XXXIII, col. 433, 440. Sur les revenus 
des cardinaux voir notre ouvrage sur Rome au temps de Jules H 
et de Léon X. 



PONTIFICAT d'aDRIEN VI. î 

accordés par les cardinaux depuis le 24 janvier 1522 
furent révoqués, les référendaires de la signature 
qui étaient au nombre de quarante furent réduits 
à neuf, le dataire eut l'ordre de ne pas attribuer 
plus d'un bénéfice à la même personne. Quand 
le cardinal Agostino Trivulzio sollicita un évêché 
en alléguant sa pauvreté, Adrien VI lui répondit 
qu'il pouvait bien se contenter des 4 000 ducats de 
revenu qu'il possédait puisque lui, il avait trouvé 
moyen de faire des économies avec 3 000 ducats ^ 
D'ailleurs, il donna l'exemple en réduisant 
presque à rien sa maison ; les palefreniers étaient 
cent au temps de Léon X; il en garda douze! « Le 
pape ne veut rien dépenser, écrivait l'envoyé 
vénitien... Rome est étonnée de ce qu'il a pu faire 
en huit jours '2. » Étonnée mais surtout consternée; 
ces réformes dans lesquelles on ne voyait que la 
lésinerie d'un barbare, scandalisèrent les Romains; 
cette cour austère succédant à la société joyeuse 
et fastueuse que Léon X entretenait au Vatican, 
épouvanta tous ceux, et c'était pour ainsi dire 
Rome entière, qui vivaient aux dépens de 
l'Eglise; ils crurent qu'une ère de rigidité allait 
s'ouvrir, que les arts seraient tenus en mépris et 
que ce qui faisait le charme de leur vie allait leur 
être défendu. Mais 1(3 pape était l'indécision même; 
à tout ce qu'on lui suggérait il répondait invaria- 
blement : « Nous verrons^. » Parmi les vers 

1. Pastor, Histoire des Papes, vol. X, p. 872 et suiv. 

2. Sanuto, Diarii, vol. XXXIII, col. 443 et suiv. 

3. Sanuto, Diarii, vol. XXXIV, col. 223. Paolo Giovio, Vita 



È 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE" LA REFORME. 



burlesques de Berni, se trouvent ceux-ci à son 
adresse : 

Un pape composé de respects, 

De considérations, de discours, 

De plus, d'après, de mais, de si, de peut-être, 

De cependant, de beaucoup de paroles sans effets 

En sorte qu*Adrien Yl quoiqu'il fût animé des 
meilleures intentions, en était encore aux tâtonne- 
ments quand il mourut, le 14 septembre 1523, un 
an à peine après être entré à Rome. 

La seule mesure qui eût été prise en son temps 
contre le protestantisme, le fut à Milan par Fran- 
cesco II Sforza qui décréta, le 27 mars 1523, que 
toute personne qui posséderait des livres, des 
sermons ou toute autre œuvre de Luther devait 
les remettre dans les trois jours à son chancelier 
qui avait ordre de les détruire '\ 

Le successeur d'Adrien VI, Clément VU, qui 
fut élu le 19 novembre 1523, s'occupa tout aussi- 
tôt après son élection de la lutte contre l'hérésie. 
Dès les premiers jours de décembre (1523), il 
chargea trois cardinaux, Pietro Accolti, Marco 
Gornaro et Francesco Soderini, d'examiner « les 
affaires de Luther^ ». 

Le 18 janvier suivant 1524, il préconisa en 

Adriani VI. C'est également ce que lui reproche àprement 
Aleandro. Lettre à son frère Gio-Battisla dans Lettres familières 
publiées par l'abbé Paqiiier, p. 101. 

1. Pasolini, Adriano VI, p. 67, note. 

2. FuMi, Doc. Val,, p. 181. 

3. Sanuto, Diarii, vol. XXXV, col. 278. 



PONTIFICAT DE CLEMENT VII. 9 

consistoire la réforme de la Curie que chacun 
réclamait depuis plus de vingt ans mais tjue per- 
sonne n*osait sérieusement entreprendre. Il en alla 
cette fois comme auparavant. Les habiles imagi- 
nèrent de noyer cette tentative dans un plan de 
réforme générale de tout le clergé ; des prélats étran- 
gers furent même convoqués à Rome à cet effets 
Le 24 février suivant 1524, le pape précisa 
dans une réunion de cardinaux les modifications 
qu'il projetait d'apporter à la Curie; elles dépas- 
saient de beaucoup celles qu'avait indiquées le 
concile du Latran. « Je crois savoir, écrivait un 
Vénitien, que le pape et les cardinaux s'occupent 
de transformer les mœurs des prêtres; s'ils y 
réussissent, ils auront fait une œuvre excellente 
mais elle ne durera pas. » De fait l'importance 
même de la réforme en retardait et en rendait 
même impraticable la réalisation ; durant l'automne 
plusieurs consistoires furent consacrés à son exa- 
men; l'approche du jubilé faillit amener une solu- 
tion car le Saint-Siège tenait à voir les pèlerins 
emporter une bonne impression de leur visite à la 
métropole de la chrétienté; donc, le 9 septem- 
bre 1524, le pape décréta d'une part qu'il serait 
procédé sans retard à une visite générale des 
églises dont quelques-unes se Irouvaient dans un 
état de délabrement et d'abandon déplorable; 
celles qui pouvaient être restaurées seraient 
ouvertes de nouveau au culte ; d'autre part, il 



1. Pastok, Histoire des Papes, vol. X, p. 210. 



10 PROGRÈS li:T EXTINCTION DE LA REFORME. 

donna l'ordre qu'on procédât à une épuration du 
cierge diocésain « plus ignorant à Rome qu'en 
aucun lieu du monde »; les prêtres seraient 
examinés, tant sur leur science théologique qu'en 
ce qui concernait leur moralité et ne pourraient 
célébrer la messe, du moins tant que durerait le 
jubilé, que s'ils en avaient été reconnus dignes; 
un choix très rigoureux devait être fait des ecclé- 
siastiques admis à entendre la confession. Le car- 
dinal Carafa, le futur Paul IV, reçut mission de 
diriger ce contrôle (octobre 1524). Il fut parlé 
aussi de rendre le costume des prêtres plus sévère 
et moins semblable à celui des laïcs; on agita la 
question du port de la barbe qui avait donné lieu 
depuis un quart de siècle à tant de controverses^ 
L'ambassadeur vénitien concevait les plus vives 
espérances ^. 

Le 7 novembre 1524, le pape revint en consis- 
toire sur la réforme de la Curie et la suppression 
des abus, et il chargea le cardinal Pucci de rédiger 
sur ces points une bulle dont le texte fut approuvé 
le 21 novembre; la promulgation en eut lieu sur- 
le-champ. En même temps, les frères mineurs qui 
allaient vagabondant dans la ville, le plus souvent 
sans porter le costume monastique, reçurent 
l'ordre de réintégrer leurs couvents. Le 27 octo- 

1. Sanuto, DiariU vol. XXXVlî. col. QO. Un liait/ allait être 
publie a ce propos : Piero Valkriano, Pro mcerdotum bavôis. 
Pans, 1558. Les prélats étaient partagés; Clément VII et 
Adrien VI avaient le visage rasé, leurs successeurs immédiats 
portèrent tous la barbe. 

2. Pastor, Histoire des Papes, vol. X, p. 281 et suiv. 



PONTIFICAT DE CLÉMENT VII. 



11 



bre 1524, le cardinal Pisano était chargé de visiter 
les moines du diocèse de Padoue et de les ramener 
au respect de leur règle, en employant au besoin 
des mesures coercitives^ Le 29 juillet 1525, le 
vicaire de l'évêque de Vérone est informé que les 
nonnes de son diocèse et particulièrement celles 
du couvent de S. Chiara se conduisent fort mal 
et qu'il y a lieu d'instruire contre elles. Le 
3 janvier suivant 1526, mission est donnée à 
l'évêque de réformer son clergé régulier et sécu- 
lier et surtout les religieuses; comme l'entreprise 
semblait vaste et ardue, le pape lui accorde de 
s'adjoindre des assesseurs. Le 9 février 1526, 
paraît un ordre général pour la réforme des 
monastères; ceux des mineurs conventuels sont 
visés de façon particulière. 

Les ordonnances, les règlements, les brefs, les 
lettres aux nonces, aux évêques, aux prieurs de 
communautés, se succédaient; le clergé de Naples, 
de Parme, de Venise, de Milan... se vit rappelé 
à une vie plus correcte ; les carmélites de même 
que les humiliés furent menacés de peines sévères 
s'ils continuaient à ne point observer la règle de 
leur ordre. 

En même temps, Clément VII entreprenait de 
réprimer l'hérésie par la force; le 12 janvier 1524, 
il mandait au nonce à Venise d'appliquer effecti- 
vement les divers édits promulgués par le concile 
du Latran contre les prédications et les publica- 



1. FoNTANA, Doc. Vat., p. 79 et suiv. 



12 



PROGRÈS ET EXTINGTIOxN DE LA REFORME. 



tions hérétiques; le 20 du même mois, un avis 
analogue était adressé au nonce à Naples. Le 
17 janvier 1524, deux lettres étaient envoyées à 
l'évêque de Trente et à son vicaire leur prescri- 
vant de brûler les livres hérétiques qui, d'après 
des rapports adressés au Saint-Siège, venaient 
d'être introduits secrètement dans la ville. Le 
même jour, ordre est donné au nonce à Naples de 
faire procéder à l'arrestation d'un prédicateur qui 
« sous l'habit religieux portait un cœur diabolique ». 
Le 18 janvier 1524, l'évêque Altobello, gouver- 
neur de Bologne, était pressé de terminer le plus 
vite possible le procès de trois hérétiques de la 
Mirandole. A la vérité, les coupables avaient déjà 
réussi à s'échapper tous les trois; il ne s'agissait 
donc plus que d'un jugement par contumace K 

Le 25 janvier 1524, le nonce à Venise reçoit 
mission de s'informer si à Vérone et à Brescia les 
libraires vendaient des livres hérétiques; s'il en 
découvrait, il devait les détruire et châtier les 
marchands. 11 est certain que les livres luthériens 
entraient en quantité. Charles le Bon, duc de 
Savoie, se plaignait que ses États en étaient infectés. 
Les Loci communes de Mélanchton étaient lus 
partout. 

En février 1524, les prédicateurs de la petite 
ville de Crème où le nombre des protestants 
s'accroissait de jour en jour, reçurent l'ordre du 
patriarche de Venise et du nonce de prêcher durant 

1. Le 3 novembre 1524, le Saint-Siège envoie à Bologne un 
nouveau bref, relatif à cette alTaire. 



PONTIFICAT DE CLÉMENT VII. 



13 



le carême uniquement contre les doctrines nou- 
velles; interdiction fut faite de posséder ou de 
lire des livres hérétiques. 

L'année suivante une ordonnance pontificale 
détendit la publication d'aucun livre soit en latin, 
soit en italien sans autorisation préalable du maître 
du palais apostolique, conformément à une décision 
du concile du Latran et à la bulle « Inter sollicitu- 
dines » du 4 mai 1515 qui n'avaient jamais été 
respectées ^ 

Survint le sac de Rome en 1527. Outre qu'il 
paralysa un temps et affaiblit pendant plusieurs 
années l'autorité pontificale, cet événement répan- 
dit à Rome les idées luthériennes, car beaucoup 
des soldats de l'armée impériale étaient d'ardents 
disciples de Luther. Quelques-uns même s'ani- 
mèrent au combat et ensuite au carnage en pen- 
sant défendre sa cause; on célébra Luther jusque 
sous les murs du château Saint-Ange oii était 
enfernié le pape; les cérémonies du culte catho- 
lique furent tournées ouvertement en dérision, les 
reliques profanées, les églises souillées, les prélats 
traités avec le dernier mépris. Or les Allemands 
demeurèrent près de huit mois dans la ville. 
L'hérésie fut également propagée à Naples par les 
soldats allemands qui y furent conduits quand ils 
quittèrent Rome. 

Clément VII, revenu dans sa capitale, continua 
la lutte contre les abus d'une part, contre les pro- 

1. Salvatore Bongi, Annali... Rome, 1890, vol. I, p. 33. Tacchi- 
Venturi, p. 310. 



14 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



grès de la Réforme d'autre part. C'était alors dans 
les couvents et dans les monastères que l'hérésie 
sévissait surtout. Dans la bulle « Cum sicut » du 
15 janvier 1530, le pape déplore les progrès de 
« l'hérésie pestilente de Luther tant parmi les 
personnes du siècle que parmi les prêtres et les 
moines » et, rappelant que « l'hérésie arienne qui 
ne fut qu'une étincelle à Alexandrie, alluma dans 
le reste du monde un effroyable incendie », il 
déclare qu'il y a lieu de prendre toutes les mesures 
nécessaires. C'est pourquoi il recommande aux 
inquisiteurs de faire diligence même à l'égard des 
réguliers de tous les ordres et de rechercher ceux 
qui s'abandonnent aux doctrines luthériennes et 
ceux qui lisent des livres luthériens ; les inquisi- 
teurs pouvaient accueillir ceux dont la résipiscence 
était avérée et les absoudre. Les évêques et les 
archevêques devaient leur prêter un concours 
absolu. On put croire un moment que cet effort 
aboutirait. 

« La réforme du clergé progresse, écrit Jacobo 
Lanceo, envoyé du duc de Savoie à Rome, à la 
date du 7 septembre 1530, et dans peu de temps 
un édit va être publié qui obligera les prêtres à 
s'occuper d'autre chose que de femmes, de ban- 
quets, de jeux et de luxe^ » En réalité, les choses 
allaient comme devant; les moines prêchaient et 
pensaient hérétiquement et, comme les prêtres, 
continuaient à mener une vie de désordre. 



\. Turin, Archivio di Stato, sez. I, Leti. Amh. da Roma^ 
Mazzo I. 



PONTIFICAT DE CLEMENT VII. 



i5 



Le 20 août 1530, un moine dominicain, Battista 
de Crema, lequel prêchait à Guastalla, est rappelé 
au devoir. Le 19 juin 1531, le pape donne des 
instructions pour qu'on arrête et qu'on fasse son 
procès à un frère mineur, Martino de Trévise, 
suspect d'hérésie. Le 5 juillet 1531, il se plaint 
que dans la plupart des monastères les moines 
enfreignent la clôture, se montrent dans les 
tavernes et autres lieux peu convenables à leur 
caractère et causent du scandale^ De 1529 à 1534, 
le Saint-Siège multiplie les rappels à la discipline, 
les expulsions, les dispersions dans d'autres mai- 
sons des membres de communautés suspectées. 
Les perquisitions et les enquêtes se suivent contre 
les clarisses, les bénédictines, les dominicaines, 
et autres congrégations féminines en Savoie, en 
Vénétie, à Bologne, à Ancône, à Bénévent, à 
Trévise^. 

En 1533, le 16 février, le Saint-Siège insiste 
auprès du nonce à Venise pour qu'il sévisse 
contre ceux qui répandent des livres hérétiques^. 
Il rappelle que ceux-là seuls ont droit de les lire 
qui veulent en prendre connaissance ad effectum 
illa imjmgnandi. Des récompenses étaient même 
attribuées aux auteurs de ces réfutations^. 

Mais tous ces efforts étaient vains à cause du 



\. FoNTANA, Doc. Vat.y p. 112 et suiv. 

2. Pastor, Histoire des Papes, vol. X, p. 283. 

3. Même défense avait été faite en 1523. Rivista Cristiana, 
vol. II, p. 317. 

4. Fontana, Doc. Vat., p. 128, 



16 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



PONTIFICAT DE CLÉMENT VII. 



17 



peu d'empressement qu'apportaient la plupart les 
membres de la hiérarchie occlésiastique à exf outer 
les volontés du pape, de l'insoumission des ordres 
monastiques et aussi du manque de fermeté et 
de persévérance de Clément VII qui se satis- 
faisait en donnant des ordres et ne s'occupait 
guère de leur application. La perversion était 
grande, Tanimadversion contre l'Eglise, générale; 
les protestants de plus en plus nombreux s'orga- 
nisaient; à Sienne, l'académie des Intronati 
répandait la parole protestante; f3attista Pallavi- 
cino prêchait avec violence à Chieri contre ie 
Saint-Siège et attirait la foule qui trouvait en lui 
l'interprète de ses pensées; Valdès faisait école à 
Naples et venait même exposer à Rome ses doc- 
trines (1531). En 1532, les protestants de Venise 
adressaient une lettre au « légat saxon » lui expli- 
quant leur situation et lui demandant son 
appuie 

L'envoyé vénitien n'hésitait pas à dire au pape 
en février 1530 : c< Il y a beaucoup d'hérétiques à 
Rome et vous ne faites rien contre eux'^. » Et le 
pape le reconnaissait si bien lui-même que dans 
le bref de nomination de l'inquisiteur Calisto de 
Plaisance, il donnait comme raison de ce choix 
que « l'hérésie luthérienne se répandait partout en 
secret ». 

Le 8 septembre 1531, tous les cardinaux présents 
à Rome furent convoqués « pour aider le souve- 

1. Seckkndorf, liv. III, sect. Vil, § 25. 

2. Sanuto, Diarii, vol. LlV, col. 284. 



rain pontife par leurs conseils à parer aux graves 
dangers que faisait courir à l'Église l'hérésie qui 
pullulait^ ». Tout se passa encore en paroles, en 
rapports et en projets; en fait, on ne fit rien. 
Clément VII mourut, le 25 septembre 1534. 

4. FoNTANA, Doc. Vat.y p. 121. 



LA RÉFORME EN ITALIE. — IL 



II 



PONTIFICAT DE PAUL III 
^ (13 octobre 1534-10 novembre 1549). 

i/kvèoup: nagghianïi. — la .justification. 

A la mort du pape Clément VII, l'élection du 
cardinal Alessandro Farnèse s'imposa; après un 
jour seulement de conclave, le 13 octobre 1534, 
il fut élu au premier tour a par inspiration » et au 
second tour par un scrutin à bulletins ouverts. Peu 
s'en était fallu d'ailleurs qu'il n'eût succédé douze 
ans auparavant à Léon X. 

Après un pape incertain vint un pape qu'on 
imaginait énergique. Le désir de donner l'autorité 
suprême à un pontife capable d'enrayer les progrès 
de la Réforme et résolu à mettre fin aux scandales 
de l'Eglise, intervint-il dans le choix des cardi- 
naux? C'est ce qu'il est malaisé de déterminer. 
Bien d'autres causes le désignaient au sacré 
collège. 

Son ascendant était grand; il avait une haute 






) 



II 



PONTIFICAT DE PAUL III 
(13 octobre 1534-10 novembre 1549). 



l'kVÈQUE NAGGHJANTI. — LA JUSTIFICATION. 

A la mort du pape Clément VII, l'élection du 
cardinal Alessandro Farnèse s'imposa; après un 
jour seulement de conclave, le 13 octobre 1534, 
il fut élu au premier tour a par inspiration i> et au 
second tour par un scrutin à bulletins ouverts. Peu 
s'en était fallu d'ailleurs qu'il n'eût succédé douze 
ans auparavant à Léon X. 

Après un pape incertain vint un pape qu'on 
imaginait énergique. Le désir de donner l'autorité 
suprême à un pontife capable d'enrayer les progrès 
de la Réforme et résolu à mettre fin aux scandales 
de l'Eglise, intervint-il dans le choix des cardi- 
naux? C'est ce qu'il est malaisé de déterminer. 
Bien d'autres causes le désignaient au sacré 
collège. 

Son ascendant était grand; il avait une haute 



20 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME, 



PONTIFICAT DE PAUL III. 



24 



situation personnelle, un esprit supérieur, l'intel- 
ligence et la pratique des affaires. D'un caractère 
au fond violent et emporté dont l'âge avait accru 
l'irritabilité loin de Tatténuer, orgueilleux malgré 
l'origine scandaleuse de sa prospérité, il avait su 
se donner les apparences de l'affabilité et de la 
cordialité et s'était fait beaucoup d'amis et de 
créatures. 

Nul ne s'avisa, sans doute, tant on était accou- 
tumé aux irrégularités dans la conduite du clergé, 
que sa vie entière était une justification éclatante 
des accusations protestantes contre l'Église de 
Rome. 

Son élection au cardinalat, en 1493, alors qu'il 
n'avait que vingt-cinq ans, était due aux complai- 
sances de sa sœur Giulia pour le pape Alexandre VI 
Borgia; il avait mené une vie de grand seigneur 
libertin; étant cardinal et ordonné prêtre, il avait 
eu d'une femme nommée Kufina, un fils qui fut le 
fameux Pier Luigi puis, d'une autre femme, deux 
fils et deux filles dont il assura l'établissement; ses 
banquets avaient émerveillé la ville; ses chasses 
étaient demeurées fameuses ; la domesticité de son 
palais comprenait plus de trois cents personnes. 
Pape, il eut cinquante-six camériers au lieu de 
vingt-quatre qu'entretenaient ses prédécesseurs. 
Son népotisme ne connut pas de bornes. « Il a 
tant de tendresse envers les siens et son sang, 
écrivait le Vénitien Soriano, qu'on ne pourrait 
imaginer un homme qui en ait plus; il comble ses 
neveux et ses enfants. » Ainsi Pier Luigi reçut. 



dès que son père fut pape, 500 ducats par mois; 
sa femme en eut 100 et ce fut pour lui obtenir le 
duché de Parme que Paul III s'engagea dans une 
interminable lutte avec l'empereur Charles-Quinte 

Lorsqu'il monta sur le trône pontifical, il était 
âgé de soixante-sept ans et il y en avait quarante 
et un qu'il était cardinal. De petite stature, le nez 
long, les lèvres épaisses, la barbe tombant sur la 
poitrine, il avait le regard perçant, du charme et 
une grande dignité dans le maintien^. 

Rome se réjouit de son élection ; depuis Martin V, 
aucun Romain n'avait occupé le trône de Saint 
Pierre et Farnèse était presque un Romain, étant 
né à Viterbe. 

Au concile du Latran, il s'était montré partisan 
des réformes ; dès son élection, il parut disposé à 
agir en ce sens. Nommé le 13 octobre, il réunis- 
sait le 17 les cardinaux en congrégation^, pour 
leur communiquer ses desseins qui étaient de paci- 
fier l'Eglise, de réunir un concile et de corriger 
les abus. Le 12 novembre 1534, il tint son premier 
consistoire dans lequel il affirma de nouveau son 
désir de réformer l'Église en commençant par la 
cour et les cardinaux. Cependant il se mit d'abord à 

1. Sanuto, Diarii, vol. XXVII, col. 471. Cortesio, De Cardina- 
latu, pae&im. E. Albbri. Ser. Il, vol. CXI, p. 314. Le P. Fedele 
Savio, Corso di Storia, Turin, 1892, vol. XI, p. 169. G. de Novaes. 
Elementi délia St, de summi Pontefîci, Rome, 1822, vol. VII, p. 51, 

2. D'après son contemporain, le moine Augustin Onofrio 
Panvinio, Historia délie vite de Sommi Pontifici, Venise, 1612, 
p. 886 et 598. 

3. Il ne pouvait être tenu de consistoire qu'après que le sou- 
verain pontife avait été couronné. 



/ 



22 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



suivre les erres des papes précédents eu ce qu'elles 
avaient de plus critiquable; il donna la pourpre 
au fils de Pier Luigi qui avait quatorze ans et au 
fils de sa fille Costanza, Guido Ascanio Sforza, 
qui en avait dix-sept (18 décembre 1534). En sorte 
que Vittoria Colonna pouvait lui dire : 

« Est-ce là, Saint-Père, la réforme que vous 
comptez faire? » 

Toutefois, cette satisfaction accordée à ce qu'il 
supposait être ses devoirs de famille, Paul III 
porta ensuite son choix sur des prélats de haute 
valeur. 

Paul m allait se trouver, dès le commencement 
de son pontificat, devant une situation qui devenait 
chaque jour plus alarmante. Le protestantisme 
faisait de rapides progrès car l'opinion publique 
l'accueillait avec une faveur croissante. Ochino 
prêchait à Sienne au milieu d'une foule enthou- 
siaste; il ne s'était pas encore détaché de l'Église 
mais ses accusations n'en étaient pas moins viru- 
lentes; ses doctrines s'éloignaient de plus en plus 
de Torthodoxie. Le Sommario paraissait et l'on 
sait quel en fut le retentissement et l'influence. 

Paul III vit-il l'étendue du danger? La répres- 
sion violente lui répugnait car c'était un délicat. 
En revanche, il se proposa, avec un grand sens 
politique, de couper le mal dans la racine en 
extirpant les scandales et en opérant des réformes; 
toutefois l'énergie lui manqua pour mener à bien 
une entreprise aussi ardue. Et puis sa longue 
expérience lui faisait trop voir toutes les consé- 



PONTIFICAT DE PAUL III. 



23 



quences possibles de ses actes pour qu'il pût 
prendre sur lui de former des décisions graves. 
Dans de fréquents consistoires il s'occupait, il est 
vrai, des réformes^; le 16 janvier 1535, il étudia 
les modifications à apporter dans l'habillement des 
membres du clergé qui différait de moins en moins 
de celui des laïcs; il entreprit aussi, chose plus 
importante, la transformation de la cour ponti- 
ficale. Le 19, il manifesta son désir d'arriver 
promptement à des résultats, mais il ne tarda pas 
à s'apercevoir qu'une telle œuvre ne pouvait être 
menée à bien que si la réalisation en était confiée 
à un petit nombre d'hommes compétents et 
décidés. Au reste Gasparo Contarini qu'il fit car- 
dinal le 30 mai 1535 et qui préparait un traité sur 
la réforme de l'Église : Be emendenda Ecclesia, que 
le pape lui avait commandé, le poussait dans cette 
voie^. Déjà, le 9 juin 1535, le consistoire avait 
pris la décision de ne pas s'attarder à élaborer 
une bulle de réforme générale mais de procéder à 
des réformes partielles, de chercher à améliorer gra- 
duellement les mœurs du clergé et d'en modifier 
le recrutement'^ Le 27 août parut enfin la bulle 
« Sublimis Deus » datée du 23, qui instituait la com- 
mission de réforme. Elle portait en substance que 
le pape, ayant dessein d'assembler un concile, 
avait résolu auparavant, car une pareille entreprise 

1. Pastor, Geschichte der Pâpste, Fribourg, 1909, vol. V 
chap. II. 

2. Du/s Epis toise.,, de emendenda Ecclesia Paulo III ipso 
jubente... anno 1538, Cologne, 1538. 

3. Pastor, Geschichte der Pàpste, vol. V, p. 106. 



24 



PROGRES ET EXTINCTION DE LA REFORME. 



voulait êtie préparée, de commencer par réformer 
la ville de Rome, la cour pontificale et tous ceux 
qui la composaient. « Quand notre maison sera 
propre, disait le pape, il. nous sera bien plus facile 
de nettoyer celles des autres. » La commission 
fut composée de cinq cardinaux, Piccolomini, 
Ghinucci, Simonetta, Cesi et Sanseverino, et de 
trois archevêques résidents à Rome. Piccolomini 
devait sa désignation au fait qu'il était doyen du 
sacré collège; Sanseverino avait été élu par Clé- 
ment VII pendant qu'il était prisonnier au château 
Saint- Ange et le bruit avait couru qu'il avait acheté 
sa nomination; Paul III lui devait en partie d'être 
pape; l'appui qu'il donna aux capucins dont il 
était le cardinal protecteur, indique qu'il n'était 
pas hostile à des mesures restrictives du luxe du 
clergé; Ghinucci avait été initié aux affaires pen- 
dant sa nonciature en Angleterre ; il y avait appris 
à connaître les revendications des protestants et 
leurs doctrines; il était préfet de la Signature, 
haute charge dont l'avait investi Clément VII; 
Paul III venait de le nommer cardinal; Simonetta 
s'était occupé de l'affaire du divorce d'Henri VIII; 
plus qu'aucun autre il était compétent en matière 
de bénéfices et il composa sur ce sujet un traité 
qui fut publié en 1588; Cesi était protonotaire et 
avait participé aux délibérations du concile du 
Latran. 

Les pouvoirs que Paul III conféra à cette com- 
mission étaient fort étendus; elle devait, non 
seulement proposer mais imposer des réformes 






K 



) r 



35f > 



PONTIFICAT DE PAUL III. 



25 



en invoquant au besoin l'appui du bras séculier. 
Toutefois les obstacles qu'il lui fallait surmonter 
étaient grands; les prélats pourvus et c'était la 
majeure partie du clergé, ne pouvaient manquer 
de tout mettre en œuvre pour faire échouer ses 
efforts. Beaucoup doutaient du succès. Le cardinal 
Sadoleto écrivait à Contarini, le 13 mars 1536 : 
« Il n'y a pas d'espoir qu'on puisse remédier au 
mal; les vices et les passions de ce temps ne 
sauraient comprendre la loyauté et la sagesse qui 
t'animent. » 

Tout d'abord cependant on put bien augurer de 
ractivité et de l'énergie des commissaires; dès le 
11 février 1536 paraissait une ordonnance sur la 
réforme du haut et du bas clergé édictant des 
règlements sur Thabit ecclésiastique, imposant la 
lecture du bréviaire et déterminant les conditions 
que seraient obligés de remplir les prêtres qu'on 
ordonnerait désormais; tout prêtre romain devait 
exercer personnellement son ministère ou payer 
son remplaçant. I>éfense était faite aux prêtres de 
fréquenter des personnes suspectes, de se montrer 
dans des salles de jeux, d'aller dans les auberges, 
de blasphémer, de manger gras les jours déjeune... 
L'influence du cardinal Contarini dont les 
membres de la commission subissaient l'ascen- 
dant, paraît dans ces décisions et c'est contre lui 
que la cabale hostile aux réformes dirigea tout 
premièrement son effort. Paul III, pour montrer 
qu'il ne tenait aucim compta àes attaques dont il 
était l'objet, lui donna un appartement au Vatican 






2e 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



et le désigna comme un des futurs présidents du 
concile. 

Le pape s'attaquait parallèlement aux adver- 
saires du Saint-Siège. Par la bulle « Consueverunt 
Romani» (Incoena domini), en date du 13 avril 1536 
Il portait l'anathème contre les divers hérétiques' 
cathares, patarins, pauvres de Lyon, vaudois.' 
fraticelles, hussites... et partisans de Luther de 
même que contre les corsaires et les sarrasins. Le 
2 juin 1536, il publiait la bulle « Ad Dominici 
gregis cura » convoquant le concile qui devait se 
réunir à Mantoue le 23 mai 1537. L'objet en était, 
expliquait le pape, d'amener une réforme morale 
de la chrétienté. . afin de mettre un terme aux 
luttes intestines des chrétiens et aux menées des 
mfidelesi ». On fit comprendre au pape qu'un 
programme aussi vaste ne pourrait être étudié et 
mené à bien par le concile qu'autant que le travail 
aurait ete préalablement préparé; en conséquence, 
une nouvelle commission, sorte de concile au 
pet, pied, fut réunie par le pape vers le mois 
d octobre. Contarini en faisait partie ainsi que 
Aleandro, qui connaissait à merveille pour les 
avoir beaucoup pratiqués, les protestants d'Alle- 
magne; elle comptait en outre Carafa. Giberti. 
Guidiccioni. qui allait devenir cardinal, tous 
animes des mêmes idées que Contarini. Ce fut lui 
qui présida les délibérations lesquelles devaient 
rester secrètes. Sadoleto prononça le discours 



\ 



: 



t»ONTIFIGAT DE PAUL IIL 2t 

d'ouverture ï et il n'y épargna pas la conduite du 
Saint-Siège. « En tirant profit de la religion, dit- 
ii, les papes ont indisposé les princes et les peuples ; 
en ne réformant pas un clergé dégénéré, ils ont 
déconsidéré la Curie et diminué l'autorité de 
l'Eglise »; et il attribue à la colère de Dieu la 
catastrophe de 1527. « L'Allemagne et l'Angle- 
terre sont perdues, ajoutait-il, et l'Italie ""est 
irritée; on y déteste moines et prêtres. » Il fallait, 
concluait-il, rendre au clergé son honneur; au car- 
dinalat, sa dignité; à la papauté, son prestige. 

Et le pape déclarait dans un consistoire tenu le 
13 novembre 1536 « qu'une réforme était néces- 
saire à tous les degrés de la hiérarchie ecclésias- 
tique » et qu'elle devait être accomplie avant la 
réunion du concile. Il s'engageait à la faire 
aboutir si les membres de la commission lui en 
indiquaient les moyens. Le mois suivant, le 
22 décembre 1536, il faisait une promotion de 
cardinaux comprenant trois des membres de la 
commission et des prélats très convaincus qu'il 
fallait remédier aux abus, Sadoleto, Carafa, Pôle, 
Rodolfo Pio^ 

Ces encouragements hâtèrent les travaux de la 
commission qui avait achevé son rapport à la fin 
de février 1537. Ce rapport portait le titre de 
Concilium diiectorum cardinalium et aliorum prae- 

2. C'était, en grande partie, le personnel et l'esprit de la 
congrégation du Divino Amore, les amis de Vittork Golonna. 






2g 



PROGRES ET EXTINCTION DE LA REFORME. 



PONTIFICAT DE PAUL IH. 



29 



latorum de emendfndn ecelesia S. D, N. Paulo IH 
petente conscriptum et exhibitum. On lui donna le 
nom de Concilium aureum en raison de son excel- 
lence *. 

Se conformant au désir manifesté par le pape, 
les commissaires lui faisaient sans ambages un 
exposé des tares de l'Eglise, de leurs causes et des 
remèdes qu'on pouvait y apporter. Les abus y sont 
classés par groupes. Le premier groupe contient les 
abus qui avaient pour origine la mauvaise attri- 
bution des bénéfices, expectatives, annates, com- 
mendes. . . « Tout le mal vient, disaient les rédacteurs 
du Concilium, de ceux qui prétendent que le pape 
n'est pas seulement le fidèle dispensateur des 
grâces mais qu'il en dispose souverainement en 
sorte qu'il peut les vendre sans être coupable de 
simonie, comme il peut, au surplus, faire tout ce 
qui lui plaît. » Et le Concitium énumère les 
mesures de précautions qui empêcheraient désor- 
mais le renouvellement de ces abus. La première 
consistait à nommer avec plus de discernement les 
évéques et les prêtres car les ordinations trop 
facilement conférées amenaient la déconsidération 
du clergé et la décadence du culte; seul l'évêque 
devait avoir le droit d'ordonner; dans chaque 
diocèse, trois prélats surveilleraient le recrutement. 
Il en serait de même pour la collation des béné- 

1. Publié, comme on verra, à Cologne en 1538; petit in-18 de 
32 pages suivi de deux épîtres de Contàrini, au pape, l'une 
De Potestale Pontificis in usu clavhiviy l'autre In Composilionibus 
Epistola. En tout 6% pages. 






Mi 



fices qui avait été faite trop souvent sans tenir 
compte de l'indignité des bénéficiaires; les étran- 
gers ne pourraient plus obtenir de bénéfices en 
Italie ni réciproquement les Italiwis à Fétranger. 
Le cumul serait interdit et Ton n'aurait plus 
recours» pour tourner lea lois cananiqu^s, aux 
artifices dont on s'était servi jusqu'ak>rs. La» car- 
dinaux n'accepteraient plus d'évèchés effectifs. 

Le deuxième groupe d'abus comprenait ceux 
qui naissaient de la non-résidence des évêques et 
des curés. « De grandes punitions devraient être 
infligées, disaient les cardinaux commissaires, à 
ceux qui abandonnent leurs diocèses ou leurs 
paroisses. » 

Le troisième groupe est relatif aux abus causés 
par les ecclésiastiques qui aidaient les coupables 
à éviter leur châtiment en leur permettant d'en 
appeler d'une juridiction à une autre; par exemple 
on en avait vu qui soustrayaient un coupable à la 
juridiction du pénitencier en l'autorisant à faire 
appel au dataire... 

Les abus des moines forment le quatrième 
groupe ; pour y mettre un terme, les commissaires 
recommandent de les rappeler à l'observation de 
leur règle sous menaces de graves punitions; les 
couvents des nonnes seraient, placés sous l'auto- 
rité immédiate des évêques. 

Les abus ou plutôt les scandales du cinquième 
groupe sont ceux causés par l'enseignement des 
universités; les philosophes y font profession 
d*imp4été, disaient les cardinaux; les enfants sont 



30 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



initiés aux idées les plus perverses, on leur fait 
lire les Colloques d'Erasme « où Ion trouve beau- 
coup de raisonnements qui poussent à l'impiété les 
âmes grossières .. La publication et l'impression 
des livres contenant des doctrines malsaines, 
causes elles aussi de scandale, devaient être étroi- 
tement surveillées. 

Le sixième groupe a trait aux abus qui naissaient 
du mauvais choix des prêtres. 

Le septième traitait de la simonie et de ses 
conséquences ; des falsifications de testament, des 
limites du droit de tester imposées aux clercs. 

« bamt-Père, disaient encore les cardinaux 
tous les étrangers sont scandalisés quand, entrant 
dans Samt.Pierre, ils voient célébrer la messe par 
des prêtres sales et ignorants, vêtus d'habits sacer- 
dotaux SI déguenillés qu'on ne pourrait les porter 
dans une pauvre maison. Tu as pris le nom de 
Paul, imite la charité de Paul. Nous espérons que 
tu as ete élu pour ramener dans nos cœurs le nom 
du Christ oublié du peuple et de nous, prêtres. » 
fee résumant, les commissaires recommandaient 
au pape d'empêcher que désormais « on tirât profit 
des clés » car le Christ avait ordonné : « gratis 
accepistis et gratis date » ; ils lui recommandaient 
en outre ne pas conférer l'épiscopat aux cardinaux, 
dabohr certains ordres, d'imposer à Rome la 
décence aux prélats et de choisir des prêtres 
c( dignes de leur ministère et capables de l'exercer 
et non pas trop jeunes, ignorants et sans moralité ». 
Les neuf membres signèrent ce « conseil » dans 



PONTIFICAT DE PAUL III. 31 

l'ordre de leurs préséances; les suggestions qu'il 
contenait représentaient bien le sentiment de 
chacun d'entre eux comme de tous ceux qui 
souhaitaient le redressement des griefs formulés 
contre l'Église romaine. 

Qui avait tenu la plume? On a vu dans le 
Concilium le style et la façon du cardinal Carafa; 
c'était « de sa farine », disait-on. Contarini y 
collabora sûrement puisque ses idées s y trouvaient 
exprimées; au surplus, c'était lui qui avait ins- 
piré au pape sa conduite en cette circonstance. 

Le Concilium fut présenté au souverain pontife 
au cours d'un consistoire solennel qui se tint, le 
9 mars 1537, au Vatican dans la vieille salle dite 
du « perroquet vert » où tant d'événements 
s'étaient déjà accomplis ; la plupart des cardinaux 
y assistèrent; Contarini donna lecture du texte, 
Sadoleto ajouta un commentaire, Aleandro 
demanda imprudemment qu'un exemplaire en fût 
remis à chacun des cardinaux afin qu'ils puissent 
l'étudier et y proposer des modifications avant que 
la rédaction définitive en fût fixée; il était indis- 
pensable en effet que le texte en fût revisé de 
près puisque ce rapport devait servir de base aux 
délibérations du concile dont l'ouverture était 
fixée au 23 mai. 

Mais, le 12 [avril 1537, le pape renvoyait en 
novembre l'ouverture du concile et, comprenant 
que si l'élaboration d'un programme complet de 
réformes avait été relativement facile, l'applica- 
tion n'en pouvait être^que^ malaisée, il chargeait 



i 



32 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA REFORME. 



PONTIFICAT DE PAUL III. 



33 



uue aauvâlle commissian composée de Carala, 
Contarini, Sinionetta et Ghinucci, de préparer 
dans le détail les mesures à prendre. Cependant 
Contarini était rempli d'espoir; le 12 mai 1537 il 
écrivait à Pôle : « Le pape a commencé l'œuvre 
de réforme... presque tous les cardinaux en sont 
partisans, j'ai grand espoir de voir nos efforts 
aboutir. » 

La commission s'attaqua premièrement à la 
ce daterie ». C'était trancher dans le vif. La daterie 
était le tribunal qui était chargé d'octroyer, dare^ 
les dispenses, les absolutions, les autorisations de 
mariage, les bénéfices, les annates, les pensions, 
les coadjuto reries...; confondu quelque temps 
avec la Chancellerie, ce service avait dû en être 
détaché ; il était le plus important et de beaucoup 
le plus productif de la Curie ; en corriger le fonc- 
tionnement eût été supprimer d'un coup la plupart 
des pratiques abusives qui étaient reprochées au 
Saint-Siège, mais en même temps tarir la source 
la plus abondante de ses bénéfices. Tout de suite 
les difficultés matérielles se présentèrent comme il 
advient inévitablement quand on passe des vues 
générales aux réalisations pratiques. Ce tribunal, à 
cause de son rôle même, employait un grand nom- 
bre de personnes (plus de mille au xviii* siècle); 
ne convenait-il pas que leur travail fût payé par 
ceux qui en profitaient? Dans quelle mesure? Ne 
fallait-il pas payer aussi la valeur spirituelle de la 
grâce obtenue? Mais alors on rouvrait la porte à 
tous les abus. Les adversaires du projet et de 



•fl 



toute réforme faisaient remarquer au pape que, 
en modifiant le régime de la daterie, il reconnais- 
sait que les réclamations des réformistes étaient 
fondées et que cette concession serait exploitée 
par eux comme un aveu; qu'en outre il condam- 
nait les errements de ses prédécesseurs. A quoi 
Contarini répliquait que l'on ne pouvait défendre 
toutes les actions de la papauté et que s'amender 
était le meilleur moyen d'acquérir un bon renom. 

On en était là et la réforme semblait déjà quel- 
que peu compromise lorsqu'un événement survint 
qui la fit sombrer. On apprit que le Concilium 
aureum venait d'être divulgué; des exemplaires, 
imprimés à Milan et même à Rome, circulaient 
dans le pays; on en envoyait en Allemagne; 
Morone en avait reçu un à Prague ; dès le mois de 
mars 1538 il s'en vendait partout en Italie. 

Comment aurait-on pu, au reste, espérer qu'un 

document de cette importance, copié sans doute à 

une cinquantaine d'exemplaires, resterait secret^? 

Quelle arme entre les mains des adversaires du 

Saint-Siège ! 

Les protestants d'Allemagne avaient aussitôt 
traduit et répandu le texte du Concilium dont ils 
exploitèrent les aveux ; le Strasbourgeois Johannes 

N. 

1. Il y avait à ce moment quarante-quatre cardinaux. En 
effet trente-cinq cardinaux participèrent au conclave de 
Paul III, lien nomma vir^gt jusqu'en 1537, mais il en était alors 
mort onze, il en restait donc quarante-quatre. Il faut ajouter 
aux copies qui leur furent remises individuellement, un certain 
nombre de copies supplémentaires. On arrive donc bien au 
chiffre approximatif de cinquante. 

LA RJÉFORME EN ITALIE. — II. q 



e: 



34 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



PONTIFICAT DE PAUL III. 



35 



Sturm le publia avec une préface adressée aux 
cardinaux dans laquelle il les engageait à redresser 
hardiment les abus; Luther en donna une édition 
allemande avec des commentaires d'une violence 
extrême à l'adresse du pape, de l'Eglise et de la 
religion catholique ^ 

Cependant la commission poursuivit ses tra- 
vaux; il fallait, outre la daterie, modifier dans son 
organisation et son fonctionnement la chancel- 
lerie, la pénitencerie, la rote, les tribunaux ecclé- 
siastiques; les quatre commissaires ne pouvaient 
suffire à la tache, Paul III en nomma au prin- 
temps de l'année 1539 quatre autres, Ridolfî, De 
Cupis, Gampeggio. Cesarini; la commission ainsi 
accrue se partagea en quatre sous-commissions. 
Dans un consistoire tenu le 15 mars 1539, le pape 
avait insisté sur la nécessité d'aboutir prompte- 
ment en vue du concile mais la question des 
a compositions^ » était difficile à régler; il s'agis- 



1. De Plolis écrivait de Rome au cardinal Gonzaga, à la date 
du 24 juin 1538 que le jour même où il lui avait envoyé un 
exemplaire du Concilium (3 juin) ordre avait été donné par le 
gouverneur au libraire qui les possédait de n'en plus vendre, 
mais cet ordre était arrivé quand la plupart des exemplaires 
étaient déjà écoulés. D'ailleurs Plotis ajoutait qu'une nouvelle 
édition venait de paraître à Milan. Solmi. Bull. Senese di St. 
Pallia, 1908, p. 32. 

2. Quand, à la mort d'un prélat, on ne pouvait, pour 
cause de guerre ou autre, réunir ceux de qui dépendait la nomi- 
nation de son successeur, son supérieur « recommandait - 
l'église à quelque ecclésiastique qui devait en défendre les 
intérêts sans recevoir de ce fait aucun avantage personnel. Il 
arriva que ces administrateurs provisoires devenaient commen- 
dataires de fait et qu'on ne s'occupait plus de pourvoir l'église 
d'un titulaire. Ces - cures nominales » transformées en « béné- 






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f 

1 



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sait de supprimer une des principales ressources 
du Saint-Siège; Contarini soutenait que le pape, 
en tant que pape, ne devait rien faire pour de 
l'argent, mais ses collègues ne partageaient pas 
complètement son avis ; ils ne voulaient pas trop 
appauvrir l'Eglise et estimaient que c( le prêtre 
doit vivre de Fautel ». La commission ne put par- 
venir à trouver une solution; cet échec n'empê- 
chait pas pourtant qu'on s'occupât des autres 
« tribunaux » et que Carafa ne continuât sa cam- 
pagne; il aurait voulu, par exemple, qu'on 
s'abstînt désormais d'attribuer deux diocèses à un 
même prélat; lui-même avait jadis renoncé à celui 
de Chieti et à celui de Brindisi. Or le pape venait 
d'accorder l'évêché de Narni à son neveu Sforza 
qui occupait déjà ceux de Parme et de Corneto. 
De telles concessions aux anciennes habitudes ne 
pouvaient que rendre vaine l'entreprise dont il 
avait chargé la commission de réforme. Aussi son 
ardeur s'était-elle ralentie; au commencement de 
l'année 1540, elle n'avait encore pris aucune 
décision; l'hostilité augmentait autour d'elle; les 
fonctionnaires de la Curie, les cardinaux qui sen- 

fices gratuits » furent souvent conférées à des personnes étran- 
gères ou à des cardinaux. Telles étaient les compositions. 

Les • compositions » dont disposait la daterie sont énumérées 
dans un rapport daté de juin 1546 : 

commendes pour les monastères, les prieurés, les couvents, 
coadjutoreries avec future succession, 
translations de pensions, 
réserves, 

dispenses pour les mariages, 
pensions..,. 
Avch, Vat. Ann. VI, vol. XXXIV, col. 82. 




3d 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



taient leurs revenus menacés alors que le coùt de 
la vie augmentait^ tous ceux qui profitaient des 
abus, cabalaient, s'efforçaient de faire échouer les 
essais de réforme, jetaient le ridicule sur les com- 
missaires; on les traitait de « chiétins » à cause 
de l'évêque de Ghieti, Carafa, qu'on regardait 
comme leur inspirateur'^. 

D'autre part les nonces insistaient auprès du 
pape pour qu'on fît quelque chose et Paul III, 
qui avait de la diplomatie, cherchait à contenter 
chacun et à ne pas arriver à une crise; le 
21 avril 1540, il faisait inscrire dans les procès- 
verbaux de l'assemblée consistoriale que sa 
volonté était que Ton terminât l'affaire de la 
réforme de la Curie et des tribunaux, et, le 
6 août, il fut déclaré officiellement que la réforme 
de la pénitencerie était terminée. Pour ce qui 
était de la Chancellerie, on fit une enquête appro- 
fondie, on rechercha les ordonnances anciennes, 
on examina le rôle des fonctionnaires du haut en 
bas de la hiérarchie ; la besogne parut si compli- 
quée que le pape porta de huit à douze le nombre 
des commissaires; en même temps il permettait à 



1. Gomme il a été dit (!'• partie, p. 136) la valeur de l'argent 
baissait depuis 1520; les monnaies d'argent, le grosso, le testone 
valaient 10 p. 100 de moins. 

Pallavicini raconte qu'au seul bruit de la réunion possible 
d'un concile les charges vénales tombèrent pour ainsi dire à 
rien. Cité par G. Monod dans Revue Historique, année 1916, mars- 
avril, p. 285. 

2. On avait, de même, appelé théatins les « clercs réguliers » 
parce que le même Garafa avait contribué à leur fondation et 
que Ghieti portait jadis le nom de Theate. 



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I 



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PONTIFICAT DE PAUL III. 



37 



ceux qui étaient atteints par ces mesures d'exposer 
leurs doléances et ils profitèrent largement de 
l'autorisation. 

Il ne semble pas qu'en ce qui concernait les 
indulgences, la commission ait réussi même par- 
tiellement; elle se heurta à d'insurmontables diffi- 
cultés. 

La réforme de la prédication fut moins ardue; 
Contarini rédigea des instructions pour les prédi- 
cateurs dans lesquelles il leur recommandait moins 
d'emphase, moins de recherche, une simplicité 
plus évangélique et plus à la portée de la majeure 
partie de leur auditoire. 

La commission n'osa sans doute pas prendre de 
parti au sujet de l'obligation à la résidence qui 
touchait à tant d'intérêts divers mais le pape, à 
qui il n'échappait pas que le crédit de l'Église ou 
tout au moins du clergé, ne pouvait être relevé 
que par la présence des évêques et des curés au 
milieu de leurs ouailles, prit l'affaire en main. Le 
13 décembre 1540, il convoqua plus de quatre- 
vingts archevêques et évêques et les mit en devoir 
de regagner leurs diocèses. La plupart protestè- 
rent. La commission examina leurs réclamations 
et passa outre; le 11 février un délai de vingt 
jours leur fut accordé pour gagner leur résidence, 
ils n'en tinrent pas compte; le 22 novembre et le 
9 décembre, le pape insista, en consistoire, pour 
obtenir le règlement de cette question. Mais bien 
des cardinaux y étaient opposés. Enfin la bulle 
réglant la question de résidence et dont le cardinal 



il 



38 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



PONTIFICAT DE PAUL III. 



30 



Ridolfî avait élaboré le texte, fut approuvée et 
signée mais, contre l'attente générale, elle ne fut 
point publiée et les papes suivants durent plus 
d'une fois rappeler aux prélats leur devoir de 
résidence jusqu'au jour où le concile de Trente 
eut à s'occuper de cette question. 

En 1541, Paul III interdit l'abus des excommu- 
nications^ 

Plusieurs commissaires moururent vers ce 
temps, Ghinucci en juillet 1541, Aleandro le 
1" février 4542, Cesarini le 13 février, Gontarini 
le l**^ septembre, Laurerio un peu plus tard. 
Paul III pourvut à leur remplacement et, parmi 
les nouveaux commissaires désigna Sadoleto, 
mais la disparition des initiateurs ne laissa pas de 
rendre moins active et moins énergique l'action 
de la commission. 

Le 12 mai 1542, la bulle de réforme du per- 
sonnel de la Curie avait été approuvée en consis- 
toire'2 et le 14 juillet 1542 les cardinaux Garafa, 
de Gupis et Ridolfî reçurent pleins pouvoirs pour 
l'appliquer; Garafa remplit même son office avec 
tant de zèle que Paul III dut intervenir pour le 
modérer. 

Le 2 juin 1542 eut lieu une promotion de 

1. Ce ne fut toutefois qu'à la fin du concile de Trente qu'un 
décret fut promulgué à ce sujet; encore y est-il à peine parlé 
de Tabus des excommunications. Pallavicino, vol. II, p. 1018. 

2. Le 22 décembre 1534, le pape avait établi par la bulle 
« Provide considerans • la liste de ceux des serviteurs du Saint- 
Siège qui auraient le droit de revendiquer le titre et les privi- 
lèges des « familiers et commensaux habituels • du souverain 
pontife. 




cardinaux uniquement italiens; sur huit élus, trois 
étaient des partisans d'une réforme, à savoir 
Morone qui fut emprisonné par Paul lY comme 
complice des hérétiques, Tommaso Badia, confes- 
seur de Gontarini, et Gregorio Gortese, huma- 
niste distingué, esprit littéraire très ouvert aux 
idées nouvelles. 

En novembre 1542, le vicaire général Filippo 
Archinto fut chargé par Paul III de l'épuration et 
de la réforme du clergé romain; la réforme de la 
Pénitencerie semblait en bonne voie. 

Mais les questions de personnes venaient sans 
cesse à la traverse ; la crainte de pousser dans le 
parti de l'opposition, c'est-à-dire vers le protes- 
tantisme ceux dont les intérêts se trouvaient lésés 
par les réformes, rendait circonspects non seule- 
ment le pape qui l'était par nature, mais aussi 
ceux-là mêmes qui, au début, s'étaient montrés les 
plus fougueux partisans de la suppression des abus 
et d'une réforme intérieure de l'Eglise. 

Paul III, d'autre part, multiplia les brefs des- 
tinés à ramener les moines et les nonnes à une 
discipline morale qui, on l'a vu, leur faisait grave- 
ment défaut. Dès le 9 novembre 1534, il écrivait à 
l'évêque de Bologne, Alessandro Gampeggio, plus 
tard cardinal, que des personnes dignes de foi 
l'avaient informé de la conduite scandaleuse des 
nonnes du couvent de S. Gaterina que le pape 
Glément VII avait déjà dû expulser de leur cou- 
vent et qui y étaient rentrées de force, en chassant 
l'abbesse et les nonnes par lesquelles elles avaient 



i 






40 PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 

été remplacées et dont la vie était exemplaire. 
L'évêque était en conséquence chargé de chasser 
une seconde fois les a intruses » sans le fracas 
d'un procès et simplement après vérification des 
faits. 

Le 25 janvier 1535, le pape réformait par une 
huile l'ordre entier des clarisses tant en Italie 
qu'au dehors. A la suite, dit-il, des guerres, des 
épidémies et d'autres calamités publiques, cet 
ordre si austère était tombé dans une grande disso- 
lution; il convenait donc d'en faire sortir les 
nonnes et les abbesses corrompues, de fermer dans 
les couvents les fenêtres par des grilles, de modifier 
les parloirs, de telle façon que les religieuses 
fussent désormais empêchées de commettre des 
fautes « non seulement en esprit mais par le 
corps »^ 

Le même jour, Paul III dut prendre à l'égard 
des nonnes du couvent S. Christina de Bologne 
des mesures aussi rigoureuses qu'envers celles du 
couvent S. Gaterina. Expulsées comme elles, 
elles étaient revenues et menaient une vie scanda- 
leuse, mais pour celles-ci le pape charge le moine 
visiteur camaldule auquel il confie le soin d'exé- 
cuter ses ordres, de les répartir séparément une 
par une ou deux par deux dans des couvents de 
règle et de maintien plus sévères. En marge du 
bref se lit l'annotation suivante : « Sa Sainteté a 
accordé qu'on élimine enfin de ce couvent toutes 

1. Archiv. Vat. Arm., 40, vol. L, n. 434. 



PONTIFICAT DE PAUL III. 



41 






i 



les immondices et qu'on transfère en des lieux où 
elles ne pourrront assouvir leur luxure les nonnes 
coupables non pas deux par deux comme le 
bref en donne l'autorisation, mais une par une 
seulement^ » 

Le 18 avril 1535, le pape, ayant appris que les 
carmes de l'observance de Mantoue avaient de 
mauvaises mœurs et des tendances luthériennes, 
charge le vicaire de la congrégation de remettre 
les moines coupables au gouverneur de Civita- 
Vecchia afin qu'il les emploie sur les galères en 
ayant recours, si besoin était, au bras séculier^. 

En 1536, un grand nombre de nonnes du Mila- 
nais, abusant du droit qu'on leur avait donné de 
se rendre d'un couvent h un autre, sortaient la 
nuit et provoquaient du scandale^. ** 

En 1536, les Génois supplient le pape de ramener 
les religieuses de la ville au sentiment de leurs 
devoirs^. 

Le 2 janvier 1^38, deux bénédictins reçoivent 
mission d'aller visiter et réformer les couvents de 
l'ordre de Saint-Pierre de Pise qui existaient dans 
le Trentin et dont les moines se livraient aux 
pires désordres, dérobant les biens de l'Église, 
sortant en armes, commettant des crimes abomi- 
nables, se livrant aux vices les plus coupables et 
méprisant toute autorité. 

4. Archiv. Vat. Arm., 40, vol. L, n. 434. 

2. Archiv. Vat. Arm., 40, vol. LI, n. 320. 

3. Archiv. Vat. Arm., 44, vol. II, n. 306. 

4. Archiv. Vat. Arm., 41, vol. IX, n. 2. 



42 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



ki 



PONTIFICAT DE PAUL III. 



43 



La bulle a Ex démenti » du 7 avril 1539, consta- 
tait que, malgré les dispositions de Léon X et de 
Clément VII, nombre de carmes, oublieux de 
leurs devoirs religieux, abandonnaient leurs cou- 
vents, soit sous le prétexte qu'ils avaient été con- 
traints très jeunes à prendre l'habit, soit que leur 
penchant les entraînât; quelques-uns entraient 
dans d'autres couvents, souvent en y apportant 
leurs biens, la plupart se mêlaient à la vie du 
siècle et rejetaient définitivement le froc. Et 
Paul III interdisait qu'il en fût désormais ainsi. 

Le 14 juin 1539, le pape commande au cardinal 
Pisano de ramener dans la bonne voie, certaines 
nonnes des diocèses de Padoue et de ïrévise 
lesquelles, y compris les abbesses, ayant « secoué le 
frein de la pudicité », menaient une vie étrangère 
à la religion, introduisaient dans la clôture des 
personnes suspectes et donnaient un scandaleux 
et dangereux exemple. Cependant neuf ans plus 
tard, en 1548, l'évêque de Lavello puis de Bologne, 
Tommaso Stella, écrivait au cardinal Cervini pour 
lui signaler le désordre dans lequel vivaient les 
moines et les moinesses du diocèse de Trévise^ 

Les tergiversations du pouvoir pontifical, les 
empêchements opposés à toute espèce de réforme, 
la scandaleuse conduite du clergé en général profi- 
taient à la cause protestante. L'hérésie gagnait du 
terrain. A Rome, en février 1549, cinq moines 

1. Florence, Archivio di Stato, Carte Cerviniane, filza 43, 
c. 120. 









prêchaient avec succès et sans aucun empêche- 
ment en faveur de la Réforme. L'un deux, l^alla- 
vicino, qui ne déguisait guère ses opinions, 
enthousiasmait la foule et déjà certaines gens 
frivoles s'inquiétaient, voyant que les esprits se 
tournaient de plus en plus vers les choses sérieuses ^ 
Mainardo accusé d'hérésie se faisait absoudre par 
Paul III et venait prêcher à Rome. Loyola, qui 
trouvait son orthodoxie douteuse et craignait 
surtout pour le Saint-Siège l'effet de ses paroles 
enflammées, le dénonça mais faillit être pris 
sérieusement à partie par les Romains. A Modène, 
Grillenzone réunissait clans « l'auberge des Lettres » 
tous ceux que séduisaient les idées importées 
d'outre-monts; la fermentation y était grande 
comme dans toute la région avoisinante. A Naples, 
Valdès, Vermiglio, Flaminio, soit par la prédi- 
cation, soit par leurs entretiens familiers, augmen- 
taient de jour en jour le nombre de ceux qui 
souhaitaientun changement. AMilan, Celio Secondo 

1. Le 18 novembre 1534, à Rome, le frère Jean Pachart, aUe- 
mand de l'ordre des prédicateurs, fut interrogé dans le cabinet 
d'un notaire, comme cela se pratiquait souvent, à propos d*un 
autre Allemand, Jean Anghelart, accusé d'être luthérien et 
apostat. Il expliqua qu'il le connaissait depuis près de trente 
ans, qu'il faisait partie de l'ordre des prêcheurs et qu'il avait 
souvent célébré la messe; en Tannée 1525, lors des soulève- 
ments agraires suscités en Allemagne par • la rage luthé- 
rienne » il avait embrassé les opinions nouvelles, s'était habillé 
d'un costume séculier et « adonné aux arts laïques », ayant fait 
le métier de forgeron. On l'avait vu se promener dans les rues 
de Rome, professant ouvertement ses opinions, refusant de 
célébrer la messe et de retourner dans son monastère. Personne 
ne l'avait inquiété. Un serrurier, Foche, Allemand lui aussi, 
dépose dans le même sens. InvestigationeSt vol. VIII, (pi. 258. 



W't^^l'^W^ 



44 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



enseignait librement. A Viadana, on discutait sur 
les images saintes, sur le jeûne, sur la confession, 
sur le libre arbitre. A Ferrare, Renée de France 
luttait avec adresse et souvent avec succès pour 
protéger les hérétiques, calvinistes ou luthériens, 
qui accouraient de toutes p< rts chercher un 
refuge auprès d'elle ; l'Académie avait pris nette- 
ment position. Il en était de même à Florence, en- 
Savoie, en Vénétie. Rien ne semblait plus devoir 
arrêter le flot montant. 

La propagande par les livres devenait plus 
intense. Mélanchton écrivait en 1540 que des 
librairies entières de livres hérétiques passaient 
en Italie; il en entrait par la Savoie, venant de 
Genève et de Lyon, par la Vénétie, venant d'Alle- 
magne, par le Milanais, venant de Suisse. On dut 
faire surveiller les ports du royaume de Naples. 
En outre, il s'en imprimait journellement en 
Italie. C'est vers ce temps que parut le Pasquin 
en extase et le Beneficio. A Rome, à Florence, 
les librairies se déclaraient ruinés si on interdisait 
le commerce des ouvrages protestants. La polé- 
mique religieuse devenait plus vive ; les contro- 
versistes catholiques entraient en scène, mais ils 
étaient moins nombreux, moins persuasifs, semble- 
t-il, que leurs adversaires. D'ailleurs, il faut le 
dire, leur rôle était parfois difficile. Jamais, on l'a 
vu, les fautes du clergé n'avaient été plus criantes 
et n'avaient offert plus de prise aux critiques. 

Les passions s'exaltaient. Les hésitants comme 
Vérgerio se tournaient définitivement du côté des 



iêi 



-I 



PONTIFICAT DE PAUL III. 



45 



réformateurs; les convaincus comme Ochino, s'exi- 
laient. 

Ce n'est pas que la papauté ne fît rien pour 
intimider les hérétiques. Dès les prenûers temps 
de son pontificat, Paul III avait envoyé de for- 
melles instructions dans ce sens aussi bien aux 
membres de son clergé qu'aux pouvoia's civils. Le 
20 décembre 1534, l'archevêque de Bologne, 
Gio. Maria del Monte, lui donnait l'assurance qu'il 
poursuivrait de tout son pouvoir les hérétiques, 
les schismatiques et autres rebelles à l'Église^ 

Le 19 janvier 1535, la duchesse de Savoie ayant 
demandé le secours du Saint-Siège contre l'hérésie, 
Paul III donna pouvoir au dominicain Girolamo 
de Turin, inquisiteur, de poursuivre en cette 
qualité, même les prédicateurs de l'ordre des 
pères prêcheurs qui seraient suspects à ses yeux; 
l'archevêque de Turin devait le seconder. Une 
correction apportée à la minute de cette lettre 
montre de quel mystère étaient entourés tous les 
actes de l'Inquisition; le rédacteur avait écrit: 
Dilecla in Christo fllia nobilis mulier Beatrix 
ducissa Sabaudiœ nobis nuper exponi fecit\ ces 
mots furent remplacés par sicut accepimus afin 
que l'auteur de cette révélation demeurât inconnu 
bien que son rang dût la mettre à l'abri de toute 
crainte de ce chef, à ce qu'il semble"^. 

Le 9 juin 1535, le pape ordonnait à l'évêque de 
Castres résident à Vicence, de hâter le procès de 

1. Archiv. Vat. Arm., 40, vol. 41, n. 326. 

2. FoNTANA, Doc. Val. y p, 143. 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



PONTIFICAT DE PAUL III. 



47 



Sîgismondo Germano, accusé de propager l'hé- 
résie dans la région et retenu depuis longtemps 
dans les prisons de la ville; en même temps il 
invitait l'évêque à faire une recherche diligente 
des autres hérétiques qui se trouveraient dans son 
diocèse ^ 

A Milan, les prisons s'ouvrirent pour la pre- 
mière fois devant les hérétiques en 1533; quel- 
ques-uns furent « réconciliés » après qu'on les 
eût fait assister à un sermon dans le dôme ; deux 
marchands durent s'exiler; d'autres eurent à 
donner caution de leur repentir et s'engagèrent à 
mener une vie religieuse. Cependant un certain 
pombre de personnes, se couvrant de décisions 
particulières prises en leur faveur, échappaient à 
la juridiction des inquisiteurs et profitaient de 
cette impunité pour discuter ouvertement les 
questions religieuses. Paul III révoqua ces privi- 
lèges ^. 

Le 26 juin 1536, ordre est donné à l'évêque de 
Modène, Morone, que le pape croyait être à Milan, 
et au dominicain Tommaso Maria Beccadelli, pro- 
vincial de Lombardie, d'empêcher les nobles du 
Milanais, « aussi bien les hommes que les femmes », 
de se réunir en conventicules pour s'entretenir de 
doctrines hérétiques telles que celles des c< pauvres 
de Lyon^ » ou des béguines; le père Battista de 

1. FoNTANA, Doc. Vat.y p. 145. 

2. FuMi, Inquisizione, p. 183. 

3. On attribue aux Vaudois comme fondateur Pierre Valdo 
de Lyon qui se dépouilla de tous ses biens et trouva des imi- 
tateurs. 



N'^; 



Crème* était, disait le pape, l'instigateur de ce mou- 
vement contre lequel l'évêque Morone et le pro- 
vincial étaient appelés à sévir avec toute la rigueur 
nécessaire, en faisant même appel au bras sécu- 
lier^. Le pape ayant appris que Morone ne rési- 
dait pas à Milan, écrivit aussitôt au vicaire de 
l'archevêque de Milan et à l'inquisiteur milanais, 
à la date du 12 juillet, de se substituer à lui ^. 

En 1536, parut à Venise un nouveau bréviaire 
dû au cardinal Francesco Quinones, le confesseur 
de Charles-Quint. Le pape accorda le privilège de 
sa vente à trois libraires romains, Antonio Blado, 
Tommaso dit « De Funchio » et Antonio Sala- 
manca, pendant quatre ans (3 juillet) ^. 

Le 18 avril 1537, le nonce à Venise était chargé 
d'arrêter le frère Agostino de Trévise, appartenant 
à l'ordre de Saint-Augustin, lequel avait prêché 
hérétiquement à Sienne durant le carême pré- 
cédent^. 

Le 17 décembre 1537, le pape informe le nonce 
à Venise d'un fait singulier. Un frère mineur con- 
ventuel, Bartolommeo Fonzio, professeur, avait 
émis dans des réunions qu'il tenait chez lui, à 
Venise, des assertions qui sentaient à ce point 
l'hérésie qu'il fut dénoncé; il s'était sauvé pour 
se soustraire à l'Inquisition et était allé chercher 
refuge à Rome! Le pape l'avait fait arrêter; en 

1. Il avait fait partie de la congrégation du Divino Amore, 

2. FoNTANA, Doc. Vat., p. 151. 

3. FoNTANA, Doc. Vat., p. 152. 

4. Archiv. Vat. Arm., 41, vol. 3, fol. 135. 

5. FoNTANA, Doc. Vat., p. 155. 



iS 



PROCHES ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



conséquence lu Curie demandait à l'inquisiteur 
de Ven.se de lu. envoyer les pièces du procès '. 

Le 21 septembre 1339. tous pouvoirs étaient 
donnes au cardinal Grimani pour pur.^er de liié- 
res.e es diocèses d'Aquilée, de Concordia et de 

Le 14 juillet 1540, Tévêque de Venosa est invité 
à procéder contre Evangelista de Florence, soi- 
disaiU frère mineur, qui avait prêché contre les 
indul^^ences dont le produit était destiné à la con- 
struction de Saint-Pierre et qui, pour se défendre 
avau broudlé l'évêque et le marcjuis de Lavello'; 
Le 25 novembre de la même année 1540 le 
pape recommandait au gouvernement vénitien de 
-re disparaître l'hérésie de Vicence où devait se 
tenir le prochain concile et d'y interdire les dis- 
eussions sur le libre arbitre et la prédestination ^ 
Le cardinal Ercole Gonzaga, qui gouvernait 

on u "r ÏÏ'.' '' '' ""'^ ''''^ -'^^^^ -"- 
sui ton de ceux qui ont charge de commander 
aux autres que de s'occuper des choses spiri- 
tuelles et d empêcher que quelque opinion fatale 

t contraire à l'Eglise romaine ne vienne à prévl 
mlnifeL^" ^«^«^q^ence, il interdisait toutes les 
manifestations du protestantisme. Ordre fut donné 

<^^s^:^:^^^"^o^^^^^ '«"- ^" -^-e jour sur 

en 1562. Il fut exécuté'prst'r"d tir ^^8^'^ 
2. FoNTANA. Doc. Vaf., p. 374. ^' ^^' 

à. FoNTANA, Doc. Vat., p. 377. 
4. FoNTANA, Doc. Val., p. 380 



PONTIFICAT DB PAUL III. 



40 



un peu plus tard (1543) de livrer les livres défendus 
sous peine des galères K 

Le 17 février 1542, défense est faite à tous les 
ecclésiastiques de Vérone de lire des livres héré- 
tiques sans l'autorisation de l'évéque, même s'ils 
avaient obtenu antérieurement cette autorisation 
à Rome 2. 

La même année, le moine Francesco prêcha à 
Pavie à l'occasion de la Pentecôte et sa thèse fut 
que, pour l'obtention du salut, la grâce avait le 
plus d'importance, puis venait la foi et en troi- 
sième lieu venaient les bonnes œuvres; il laissa 
aussi percer des doutes sur le purgatoire. L'Inqui- 
sition le réprimanda et il se soumit ^. 

Le 28 mars 1544, le pape recommande aux 
moines bénédictins du Mont Cassin d'écarter avec 
soin ceux d'entre eux qui seraient atteints par 
l'hérésie luthérienne et d'user d'une grande cir- 
conspection dans le choix des confesseurs et des 
prédicateurs^. 

Le 31 juillet de la même année, défense est faite 
aux bénédictins de S. Giustina de Padoue, de lire 
des livres luthériens ^. 

Le 7 février 1545, il est recommandé au car- 
dinal évêque de Mantoue, Ercole Gonzaga, de 
poursuivre « ces laïcs qui, ignorants des lettres 
et de la théologie, manquant de culture et s'occu- 

1. Davari, Archiv. Stor. Lombardo, Milan, 1879, an. VI. p. 556. 

2. Fontana, Doc. Vat., p. 385. 

3. FuMi, Inquisizione^ p. 185. 

4. Fontana, Doc. Vat., p. 394. 

5. Fontana, Doc. Vat., p. 396. 



LA REFORME EN ITALIE. 



II. 






50 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



pant d*art mécanique, se mêlent pourtant de dis- 
puter des choses de la foi et mettent ainsi leur 
salut et celui d'autrui en périP ». On peut con- 
clure de cette lettre que l'hérésie avait fait de 
grands progrès jusque dans les classes inférieures 
à Mantoue; les traités hérétiques y étaient très lus 
de laveu même du Saint-Siège et les partisans 
des doctrines protestantes, non seulement pro- 
fessaient ouvertement leurs opinions mais s'occu- 
paient de faire des prosélytes^. 

Le 25 décembre 1545, l'évêque Luigi Liponani 
transmettait au cardinal Farnèse une lettre adressée 
par les protestants de Home « au très révérend 
père en Christ dom Martin Luther ^ », ce qui 
montre qu'il y en avait un certain nombre et qu'ils 
s'étaient associés. 

Le 3 juillet 1547, le vice-légat de Romagne 
reçoit l'ordre d'étouffer l'hérésie luthérienne qui 
vient d'apparaître à Faenza en se faisant aider de 
deux prédicateurs de foi éprouvée. Le vice-légat 
ne réussit guère dans son œuvre, car Faenza 
devint promptement, comme on verra, un foyer 
de protestantisme \ 

En 1547, Melchiorre Crivelli était inquisiteur à 
Milan et accomplissait si bien sa besogne, que le 
sénat écrivait au pape qu'avec un tel homme, c'en 
serait bientôt fait de l'hérésie ; en peu de temps, il 

1. FoNTANA, Doc. Vat., p. 397. 

2. Seckendorf, Liv. III, sect. XXXIII, § V, état de l'Eglise 
en 1545. 

3. Tacchi-Venturi, p. 329. 

4. FoNTANA, Doc. Vat., p. 402. 



r 



PONTIFICAT DE PAUL III. 5f 

déclara hérétiques plus de cent ouvrages. Or, un 
de ces ouvrages avait pour auteur un franciscain 
de Gênes du nom de Cornelio. L'inquisiteur écrivit 
à son monastère de le lui livrer; le prieur refusa 
malgré la menace d'une amende de 500 ducats; 
alors l'inquisiteur déclara qu'il le ferait prendre 
de force et un conflit allait s'engager entre les 
deux autorités comme il arrivait si souvent, quand 
heureusement le moine se soumit K 

Jusque-là il n'y avait pas eu d'exécutions à 
Rome. A vrai dire, la papauté eut toujours une 
tendance à se montrer plus indulgente envers les 
adversaires qu'elle avait près d'elle, sous ses yeux 
et à sa discrétion, que pour ceux qui étaient loin- 
tains. C'est ainsi qu'elle n'employa qu'exception- 
nellement à l'endroit des juifs résidant dans les 
Etats pontificaux la sévérité qu'elle ne désapprou- 
vait pas de la part des souverains des autres pays. 
Le nonce Délia Casa avouait qu'il s'était trouvé 
dans quelque embarras, quand la Seigneurie véni- 
tienne lui avait demandé si la cour de Rome 
employait elle-même les mesures de rigueur dont 
elle exigeait l'application sur les terres de la 
République^. 

Pourtant, vers la fin du pontificat, il y eut deux 
exécutions, toutes deux d'étrangers. Le 21 sep- 
tembre 1546, celle d'un Français, Jérôme; au 
mois de mars 1547, celle d'un Espagnol, Jaime 
Enzinas. Il ne semble pas qu'il y en ait eu d'autres. 

4. FuMi, Inquisizione, p. 188. 
2. BUSCHBELL, p. 152. 



»2 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



Après la mort de Paul III, survenue le iO no- 
vembre 1549, éclata un tumulte populaire ainsi 
que c'était si souvent le cas lors des interrègnes 
pontificaux. Les caporioni firent mettre en liberté 
des Bolonais que l'Inquisition avait incarcéréa. 

l'évêque nacchianti 

« 

Le cas de Févêque Nacchianti montre bien quel 
était l'état des esprits sous le pontificat de Paul lil; 
il est à rapprocher de celui de Vergerio bien que 
les deux existences aient pris, après la crise, un 
cours tout différent. 

Nacchianti, natif de Florence, était entré dans 
l'ordre des dominicains en 1518, après avoir 
étudié à l'université de Bologne^; savant et élo- 
quent, il fut appelé bientôt à professer Ja philo- 
sophie dans le monastère de S. Maria délia 
Minerva qui était de son ordre; c'était pour ainsi 
dire le centre de l'organisation inquisitoriale et, 
chose singulière, il y prêcha de façon à inquiéter 
ses supérieurs sur son orthodoxie, mais le pape 
Paul III, qui appréciait sa dialectique, le prit sous 
sa protection et, loin de le détourner des contro- 
verses religieuses, il l'engagea à prendre part aux 
discussions qui avaient lieu en sa présence, lui 
allouant une pension annuelle de 15 écus. En 
1544, il lui attribua l'évêché de Chioggia près 
Venise; Tannée suivante, à la demande du pape 



4. G. BuscHBBLL, Reformation, p. 135. 



l'évêque nacchianti. ' 53 

sans doute, il était mandé par le nonce à Trente 
pour y prendre part aux délibérations du concile- 
faute d'argent il ne put s'y rendre tout d'abord;' 
on lui en fournit et il siégea dès le commence- 
ment des délibérations; ce fut pour entrer en lutte 
contre le Saint-Siège; il alla même jusqu'à 
déclarer que l'Ecriture sainte l'emportait sur les 
traditions apostoliques, proposition qu'il dut 
rétracter (5 avril 1546); il subit des interrogatoires 
et dut aller à Rome; peu s'en fallut qu'on le 
transférât au diocèse d'Alife dans l'Italie inférieure 
ce qui équivalait pour lui, disait-il, à un arrêt de 
mort; il se déclara malade et incapable de subvenir 
aux frais du déplacement; comme beaucoup 
d'ecclésiastiques, Nacchianti fut toute sa vie dans 
une situation gênée ; malgré les nombreuses sources 
de revenu qu'elle s'était créées, l'Église ne parve- 
nait pas à assurer l'aisance ni même le nécessaire à 
tous ses ministres, loin de là. Cependant Tommaso 
Stella, qui finit par obtenir la succession de Ver- 
gerio à Capodistria, intriguait contre Nacchianti 
dans l'espérance de se faire attribuer l'évêché de 
Chioggia. Un maître d'école, Erculano. était à la 
tête de ses détracteurs et répandait sur son ortho- 
doxie les bruits les plus fâcheux ; les dénonciations 
se multiplièrent; le Saint-Siège envoya un enquê- 
teur qui entendit de nombreux témoins^ (décem- 
bre 1548). D'autre part, des nobles tels que 
Nicolao Bembo et Contarini, prenaient son parti 

i. Quaranté-huiC à Chioggia. 



94 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



et accusaient l'enquêteur de prêter les mains aux 
menées de Stella avec lequel il se serait abouché. 
Nacchianti vint à Home où son affaire avait été 
évoquée: on ne peut savoir ce qui en résulta, les 
pièces du procès demeurent ensevelies dans les 
archives de l'Inquisition romaine; ce qui est cer- 
tain, c'est que son évêché lui fut laissé; il en était 
titulaire quand il mourut en 1563; bien plus, il 
assistait à la 3* session du concile dont aupara- 
vant Délia Casa cherchait énergiquement à 
l'éloigner. Peut-être ce revirement fut-il du au 
changement de pontificat. Paul III était mort le 
10 novembre 1549 et son successeur voulut faire 
preuve de mansuétude envers un membre éminent 
de l'épiscopat qui n'avait qu'incidemment adhéré 
aux idées nouvelles et qui pouvait être ramené 
dans le giron de l'Église. 



DEBATS ET DECRETS RELATIFS A LA JUSTIFICATION 

L'un des faits importants du pontificat de 
Paul III est la solution donnée par le concile à 
l'épineux problème de la Justification. 

La réunion du concile avait été laborieuse^ 

Le 4 juin 1536, le pape en avait fixé l'ouverture 
au 25 mai 1537 par la bulle « Ad dominici gregis 
curam » ainsi qu'il a été dit. 

Le 30 mai, cette date était prorogée. 

Le 8 octobre 1537, le concile était convoqué à 
Vicence pour le 1" mai de l'année suivante. 

" 1. Ehses, vol. IV. Documenta annorum i536'1S45. 



DEBATS SUR LA JUSTIFICATION. 



55 



Le 23 avril 1538, nouvelle remise 
Le 31 mai 1339, le concile était renvoyé à une 
date indéterminée. 

Le 29 juin 1342, la bulle «/„^Vfo nostrir>, datée 
du 23 ma. précédent, convoquait le concile pour 
la Toussamt; Parisi, Pôle et Morone devaient le 
présider. 

Le 6 juillet 1543, la date de convocation est 
renvoyée à une époque indéterminée i par la bulle 
« Etsî cunctis ». 

Le 6 novembre 1343 enfin, Paul III décide en 
consistoire que l'ouverture du concile aura lieu le 
13 décembre suivant. Outre les légats, quatre 
archevêques, vingt évêques, cinq généraux d'ordre 
assistèrent à cette cérémonie qui fut entourée d'un 
grand apparats Le nombre des membres qui 
allaient prendre part aux premières délibérations 
étaient, on le voit, petit et justifiait les critiques 
des adversaires du concile qui soutenaient qu'une 
s. pauvre assemblée ne pouvait guère représenter 
1 universalité des chrétiens^. Néanmoins les discus- 
sions y furent tout de suite minutieuses, érudites 
et approfondies; on fit preuve parfois aussi, il est 
vrai, de plus de finesse et de subtilité que de logique • 
l'esprit de dispute l'emporta à l'occasion sur là 
raison et à trop argumenter sur le sens précis et la 

1. • Usque ad bellorum sedationem . 
VOL Ir'' "'"• "*"' "• ^"- P*--"^'"". ™'- I. P- SOO. Raynaldus, 
3. En octobre 1546, huit archevêques, trente-huit évêoues 



56 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



valeur des mots, à trop insister sur les détails, on 
finit par embrouiller les questions les plus simples 
et par égarer la discussion ainsi que s'en plaignit 
plus d'une fois Tun des présidents du concile, le 
cardinal Del Monte, le futur Jules III. C'est ce qui 
arriva, par exemple, à propos de l'obligation ^e la 
résidence, on le verra plus loin. Les Pères du 
concile n'avaient pas impunément derrière eux 
cinq siècles de scolastique. 

L'une des premières questions qu'on aborda, fut 
celle de la Justification (séance du 21 juin 1546); 
les présidents la mirent en délibération immédia- 
tement après qu'eut été voté le « décret » sur le 
péché originel; elle était, en effet, le corollaire de 
cette première décision et, en outre, il importait 
d'établir dès l'abord la doctrine que l'Église devait 
imposer à ce sujet car la Justification était, comme 
le disait plus tard Cervini, « le tronc d'où par- 
taient d'un côté toutes le» erreurs des hérétiques, 
de l'autre toutes les vérités des fidèles ». 

Mais s'il était urgent de mener rapidement à 
bien cette discussion, il n'échappait à personne 
qu'elle serait hérissée de difficultés dogmatiques 
et même terminologiques ainsi que le prévit dès 
le premier jour le eardinal Pôle, qui d'ailleurs 
s'abstint bientôt de prendre part aux délibérations. 

De graves contestations surgirent, en effet, dès 
qu'il s'agit de déterminer de quelle façon seraient 
condamnées les fausses opinions de Luther, de 
Zwingle et des autres héritiques touchant la justi- 
fication. Les uns voulaient que ce fût d'une 



DEBATS SUR LA JUSTIFICATION. 



57 



manière générale, les autres soutenaient qu'il 
valait mieux réfuter séparément chaque proposi- 
tion erronée, « le devoir du pasteur étant de 
discerner soigneusement les vérités d'avec les 
erreurs, d'autant plus que la moindre des herbes 
prise pour bonne peut être un poison mortel ». 
Parmi ceux qui préconisaient cette manière de 
procéder, il en était qui n'avaient d'autre objet 
que de faire traîner en longueur les travaux du 
concile afin qu'on ne pût aborder les autres ques- 
tions telles que la réforme du clergé. D'autre part, 
la crainte de creuser un fossé infranchissable entre 
les dissidents d'Allemagne et l'Église romaine si 
l'on fixait de façon définitive et trop précise la doc- 
trine catholique sur ce point capital, portait les 
membres du concile qui relevaient de l'Empire, à 
souhaiter également un ajournement plus ou moins 
déguisé ; or ils se trouvaient être fort nombreux ; 
il en résulta que la seconde méthode prévalut. 

On donna publiquement comme motif de cette 
décision que l'opinion publique pensait « qu'il 
était utile d'examiner toutes les opinions des 
Luthériens afin de pouvoir condamner, après 
mûre discussion, celles qui auraient été reconnues 
blâmables ». Mais un danger était à craindre que 
signala le cardinal Pôle; il disait qu'en examinant 
et en discutant de trop près les opinions hérétiques, 
on risquait de s'égarer dans un dédale de subti- 
lités, de perdre de vue la vérité et d'être entraîné 
hors de la voie orthodoxe, et il citait le cas de 
Pighi qui, pour combattre l'erreur de Luther sur le 



58 PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 

péché originel, était tombé.dans celle de Pelage^ 
Les cardinaux Pietro Pacecco et Cervini (Santa 
Groce) intervinrent et firent observer que la ques- 
tion de la Justification étant des plus délicates et 
n'ayant jamais été traitée auparavant ni par les 
conciles ni par les Pères de l'Église, il convenait, 
pour travailler avec méthode, que des théologiens 
établissent nettement les points à discuter et les 
bases de la controverse. 

Une commission de théologiens « mineurs » fut 
donc chargée de préparer la discussion confor- 
mément à un formulaire préparé d'avance; ce 
questionnaire comprenait six articles résumant le 
débat^ : 

1° Qu'est-ce que la Justification tant en ce qui 
concerne la signification du mot, qu'en ce qui con- 
cerne l'essence de la chose et qu'entend-on par 
« l'homme se justifie »? 

^ 2° Quelles sont les causes de la Justification, 
c'est-à-dire que fait Dieu etqu'exige-t-on delapart 
de l'homme? 

3° Comment faut-il entendre la parole de Tapôtre 
que l'homme se justifie par la foi? 

4° Dans quelle mesure les œuvres contribuent- 
elles à la Justification avant ou après; comment 
interviennent les sacrements? 



Jrii.fr / ''^ P"^^'^' ^ ^^^'^ "" P«" P'"S tard, en 1549. un 
traité Conlroversim-ym prœcipuarum... explicatio contenant un 
chapitre ou il émettait sur la justification une opinion inter- 
médiaire entre les opinions luthériennes et catholiques. 
2. Pallavicini, vol. I, p. 663. Ehses, vol. V, p. 2 7. 



DÉBATS SUR LA JUSTIFICATION. 59 

5" Quelles circonstances précèdent, accompa- 
gnent et suivent la Justification? 

6^ Les dogmes à établir doivent-ils s'appuyer 
sur les Ecritures, les conciles, les Pères ou les 
traditions? 

Au cours de la discussion qui s'engagea dans la 
commission sur ces articles, le 22 juin 1546, de 
sérieuses divergences apparurent; un frère mineur 
de l'Observance, Parisini, déclara que les œuvres 
n'étaient méritoires que par le mérite du Christ, c^ 
qui était se rapprocher sensiblement de la thèse 
luthérienne ^ Un franciscain définit la Justifica- 
tion; « Faire d'un impie un pieux, d'un injuste un 
juste », définition qui fut par la suite généralement 
acceptée; un autre moine soutint que l'homme a 
sa part dans^la Justification ; lorsque Dieu frappe, 
nous lui ouvrons ; cependant notre volonté n'est 
pas nécessaire et Dieu peut nous 'sauver malgré 
nous. Plusieurs orateurs distinguèrent deux justi- 
fications, la première qui mène de la faute à la 
justice, la seconde qui perfectionne la justice. Le 
théologien espagnol, Alfonso Salmeron, jésuite, 
proposa une longue réponse à chacune des six 
questions posées, explication qui résumait les 
débats; il invoquait Aristote et Platon et subdi- 
visait la Justification en catégories; la Justification 
avait quatre degrés et finissait par devenir « un 
droit à la gloire ». Dieu, d'après lui, est l'auteur 
absolu de notre Justification mais non sans une 

1. Ehses, vol. V, p. 262 et suiv. Pallavicini, p. 670. 



60 



PROGRÈS et EXTINCTION DE LÀ RÉFORME. 



intervention du Christ. Puis il définit la foi car si 
la Justification s'obtient par la foi, il fallait savoir 
ce qu'est la foi et cette discussion devint presque 
une controverse de linguistique car Salmeron 
étudie le sens du mot dans la langue hébraïque et 
en grec; il réfute lopinion de Calvin que la foi 
ne va pas sans la charité; étudie les conditions 
que doit remplir le pêcheur justifié; il lui faut 
l'espérance, la crainte, la contrition et les sacre- 
ments; il examine les différentes sortes d'oeuvres en 
invoquant surtout saint Paul comme il convenait. 
A la question : « Qu'est-ce qui précède la Justifi- 
cation? Il répond ; la foi et la pénitence. — Qu'est-ce 
qui l'accompagne? — L'infusion des dons c'est-à- 
dire la foi, l'espérance et la charité. — Qu'est-ce 
qui la suit? — La paix. » 

L'exposé des opinions se poursuivit les jours 
suivants; de nombreuses définitions de la Justifi- 
cation furent proposées : 

Révélation du divin conseil. — Droiture resti- 
tuée. — La rémission des péchés et l'acquisition 
de la grâce. — Amélioration du sujet... Un Espa- 
gnol déclara que la Justification était le change- 
ment de péché en grâce par l'intervention du 
Saint-Esprit dont il n'avait jamais été question 
jusqu'alors. 

Un théologien s^efforça de résumer les débats 
et il les compliqua singulièrement en proposant 
des « doutes » ; par exemple comment pouvons- 
nous mériter une augmentation de la grâce si, du 
consentement de tous, nous ne pouvons mériter 



DÉBATS SUR h^ JUSTIFICATION. fif 

la grâce elle-même? Pourquoi saint Paul a-t-il 
attribué plus d'imporUnce dans l'acquisition de la 
grâce à la foi qu'à l'espérance, à la charité et à la 
pénitence? 

Les séances de la commission se prolongèrent 
jusqu'au 30 juin où eut lieu une « congrégation » 
générale du concile qui prit connaissance des 
solutions proposées et renvoya la discussion au 
6 juillet; à cette séance et aux suivantes chaque 
assistant lut son avis. Dans l'opinion générale, 
les œuvres et les sacrements étaient indispensables 
pour l'obtention de la Justification ainsi que la 
volonté libre du pêcheur, la foi seule étant insuf- 
fisante. Cependant on continua à proposer des 
définitions de la Justification et les nuances devin- 
rent infinies. 

Nul ne contestait que la foi j ustifie, mais on n'était 
toujours pas d'accord sur la nature de la foi en elle- 
même. On soutenait qu'il fallait la définir ; m La 
confiance aux promesses de Dieu, — une ferme 
créance en tout ce que Dieu a révélé, — la con- 
science... » Seule la définition de Luther que <i la 
foi justifiante est une confiance et une créance qu'a 
le chrétien que seb péchés lui seront pardonnes en 
vertu des mérites du Christ » fut unanimement 
rejetée. 

L'archevêque de Sienne, Francesco Bandini, 
soutint qu'il convenait d'attribuer la Justification 
uniquement à Dieu et aucunement à l'homme. 
L'évêque de Cava, S. Felice, qui fut plus tard 
véhémentement suspecté d'hérésie, affirma que la 



■■-«, 



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62 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



foi est tout; l'évêque de Mylopotamos, Zannettini, 
le traita d'ignorant et d'elFronté et il s'ensuivit un 
pugilat au cours duquel S. Felice arracha une 
partie de la barbe de son interlocuteur, ce dont il 
dut aller s'excuser à Rome K Saraceni, en proposant 
un moyen terme, sembla devoir rallier tous les suf- 
frages comme il arrive toujours quand la longueur 
d'une discussion a suffisamment fatigué l'attention 
des interlocuteurs et embrouillé une affaire; d'après 
lui les œuvres qui profitent à la Justification et au 
salut, dépendant de la grâce et en même temps 
sont nôtres. Mais d'autres opinions se produisirent 
et la discussion reprit de plus belle; le 6 juillet, 
l'évêque de Sinigaglia exposa que, ce qui appar- 
tient à l'homme, c'est de ne pas mettre obstacle et 
de ne pas résister à l'aide divine. On s'échauffa sur 
l'hypothèse suivante : « Si quelqu'un se présente 
devant le tribunal de Dieu avec la Justification 
infuse et les mérites acquis en vertu de cette 
Justification, a-t-il un titre suffisant au salut éternel 
ou lui faut-il de surcroît l'imputation de la Justifi- 
cation du Christ^? » Le général des servites soutint, 
dans la séance du 16 juillet (1546) que la « Justice » 
de Dieu ne peut avoir besoin de l'aide des hommes ; 
il faut donc que l'homme soit justifié intérieure- 
ment pour qu'il puisse agir justement, laquelle 
justification se fait par la foi. La Justification est la 
rémission des péchés avec l'acquisition de la double 
justice, a Que fait Dieu dans la Justification? Il 

1. Ehses, vol. V, p. 357. Zannettini dit le grec. Voir p. 336. 

2. Pallavicini, p. 700. 



DÉBATS SUR LA JUSTIFICATION. 63 

incite l'homme extérieurement et intérieurement 
par une faveur spéciale. En ce qui concerne les 
infidèles, il les pousse premièrement à entendre 
1 Evangile... » 

Il y eut ensuite une âpre contention sur les 
paroles fameuses de l'apôtre « que la foi seule 
justifie ». 

Seripando, archevêque de Salerne et général 
des augustins\ distinguait deux justifications 
(19 août 2), lune par laquelle l'homme d'impie 
devient pie sans que les œuvres y soient pour rien; 
l'autre qui fait que l'homme chemine justement 
dans la voie des prescriptions divines ; c'est le 
Saint-Esprit qui nous fait ce don; dans ce cas, 
les œuvres sont nécessaires à la justice. Puis il 
posa une question. L'homme reçoit-il d'abord la 
justification et après les œuvres justifiantes ou 
d'abord les œuvres? Le jésuite Jaime Laynez vota 
contre la proposition de Seripando et motiva son 
vote par des explications qu'il développa si lon- 
guement qu'elles prirent l'ampleur d'un traité^. 

On se divisa sur la foi oisive et la foi vive, la 
foi morte et la foi efficace. Pouvait-on dire que la 
foi opère seule s'il est vrai qu'elle est jointe à la 
charité? Ambrogio Catarino^ soutint que, sans 
l'assistance spéciale de Dieu, l'homme ne saurait 
accomplir aucune action qui ne soit un péché^, de 

1. Cardinal en 1560 (31 janvier), mort en 1563 (16 avril). 

2. Ehses, vol. V, p. 828. 

3. Pallavicini, p. 702. 

4. Voir première partie, p. 155. 

5. On se souvient que c'était l'opinion de Savonarole. 



64 



PROGRES ET EXTINCTION DE LA REFORME. 



sorte que toutes les œuvres de ceux que Dieu 
n'appelle point à la connaissance de la foi comme 
les œuvres de ceux qui sont en état de péché, sont 
de vrais péchés, quand même elles sembleraient 
excellentes. Qui les loue, les considère seulement 
dans Tapparence; qui en examinera les conditions, 
y découvrira de la méchanceté. Catarino con- 
cluait que Luther n'était point à condamner sur ce 
point mais sur les articles relatifs aux œuvres qui 
suivent la grâce prévenante et préparent à la justi- 
fication. 

Le dominicain Soto* s'éleva avec violence contre 
cette opinion parce que, disait-il, elle impliquait 
que l'homme n'est pas en liberté de bien faire ni 
capable de réaliser sa fin, ce qui était nier le 
libre arbitre à l'imitation des luthériens. Il soute- 
nait que l'homme peut, avec ses propres forces, 
observer tous les préceptes de la Loi et que toutes 
les œuvres ne sont pas des péchés, or qui accom- 
plit la Loi et ne fait que des œuvres moralement 
bonnes, évite tout péché ! Pourtant il faisait une 
restriction, disant qu'autre chose est de se garder 
de chaque péché, autre chose de les éviter tous 
ensemble. 

Les frères mineurs répondaient que si Dieu 
n'accordait pas la grâce à quiconque fait tout ce 
qu'il lui est possible pour l'obtenir, il serait 
« injuste, partial et meilleur aux uns qu'aux 
autres », et ils ajoutaient que ce serait une grande 

i. Théologien et confesseur de Charles-Quint, évoque de 
Ségovie dont il était originaire. 



DÉBATS SUR LA JUSTIFICATION. 



65 



absurdité d'admettre que Dieu ne fait nulle diffé- 
rence entre un qui vit moralement bien et un 
autre qui vit plongé dans tous les vices. 

En ce qui concernait « les préparations », tous 
les théologiens tombèrent d'accord qu'après le 
premier mouvement divin, il naît en nous une 
certaine crainte du péché, et ils blâmèrent Luther 
qui affirmait que cette crainte est mauvaise puisque 
c'est Dieu qui exhorte et excite le pécheur à con- 
sidérer son péché. 

Quant à l'essence de la grâce, il fut déclaré que 
Luther avait erré en soutenant premièrement que 
« la grâce et la justice ne sont autre chose que la 
volonté divine, que les justes n'ont aucune justice 
inhérente en eux et que leurâ péchés ne sont point 
ieffacés 'mais seulement remis », secondement que 
« notre justice n'est rien que l'imputation de la 
justice du Christ et que les justes ont besoin d'une 
continuelle justification ». 

Le 23 septembre (1546), un projet de décret fut 
soumis au concile établissant la doctrine cano- 
nique en ce qui concernait la Justification; onze 
points étaient exposés; en même temps vingt 
et une propositions hérétiques étaient frappées 
d'anathème ; aussitôt d'autres formules furent 
apportées et la discussion s'engagea le 27 sep- 
tembre sur ces textes. Les questions de mots qui 
avaient d'autant plus d'importance que l'on 
n'argumentait qu'à l'aide de citations, se renouve- 
laient sans cesse; des modifications, des additions, 
des suppressions sans nombre furent réclamées et,' 



LA REFORME EN ITALIE. 



II. 



66 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



le 12 octobre, il ne restait presque rien du texte 
soumis au concile, aussi le 21 un autre texte 
fut- il apporté. 

Une commission étudiait en même temps la 
question de la certitude de la grâce et celle de la 
justice imputative, c'est-à-dire accordée, et de la 
justice inhérente, c'est-à-dire antérieure, in utero 
comme l'expliqua un des membres du concile ^ 
D'après les uns l'homme justifié, s'il avait con- 
servé sa Justification inhérente et accompli de 
bonnes œuvres, pouvait se présenter devant le 
tribunal de Dieu avec elle et sans avoir besoin de 
recevoir une autre Justification, mais ce sentiment 
fut vivement combattu. Cette controverse occupa 
de nombreuses séances, finalement ceux qui opi- 
nèrent que la justice inhérente suffit sans nouvelle 
imputation de la Justice du Christ l'emportèrent 
de beaucoup sur les partisans de l'opinion con- 
traire. Le cardinal Del Monte, l'un des présidents 
du concile, exposa à l'assemblée générale du 
29 octobre (1546) le résultat des délibérations. 
Le 6 novembre un troisième texte définissant la 
Justification, les conditions de son obtention et 
ses effets fut soumis au concile en même temps 
qu'une série « d'anathèmes », et la discussion 
recommença « non sans grave péril pour l'unité 
de TEglise et grand détriment des âmes ». Du 
9 novembre au 1*" décembre, on examina ces 
propositions. 11 fallait se garder de donner prise 

1. Ehses, vol. V, p. 523. 



DEBATS SUR LA JUSTIFICATION» 



6T 



aux critiques des hérétiques et ne pas laisser passer 
un seul mot qui pût leur servir d'argument, c'est 
ce qui rendait le travail des Pères particulièremen 
ardu bien que quelques-uns d'entre eux trouvassent 
qu'on prenait une peine inutile et que « si les 
choses propres le sont pour les gens propres, pour 
les gens souillés tout est souillé ». 

Plusieurs séances furent consacrées au commen- 
cement de janvier à discuter si « la crainte pré- 
cède l'espérance dans la préparation à la Justifi- 
cation ». 

Enfin le 13 janvier (1547) un « décret » sur la 
Justification fut voté; deux légats, deux cardi- 
naux, dix archevêques, quarante-sept évêques, 
deux abbés, cinq généraux d'ordres, des moines 
augustins, servites, des mineurs conventuels et 
des observantins au nombre de trente-deux, des 
théologiens séculiers (sept Espagnols et un 
Français) prirent part à cette séance. 

La déclaration du « saint synode » est en seize 
articles comme les rédactions précédentes ^ Elle 
déclare que : 

1° Depuis la chute d'Adam les hommes sont 
souillés et naissent « les fils de la colère » et 
ne peuvent se laver de cette tache ni se délivrer, 
bien que leur libre arbitre soit demeuré intact 
quoique atténué^. 



t. Ehses, vol. V, p. 792. Cf. Sarpi, p. 205. Pallavicini, vol. 1, 
p. 091 et suiv., p. 112. 

2. On avait longtemps discuté sur ce mot; dans la première 
rédaction il y avait « blessé ou malade ». 



6S 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



2" C'est pourquoi Dieu envoya son fils parmi 
les hommes pour racheter les juifs qui vivaient 
sous la loi et permettre aux nations qui ne sui- 
vaient pas la justice de concevoir la justice. 

3° Bien qu'il soit mort pour tous, tous cepen- 
dant ne jouissent pas du bienfait de sa mort; il 
est réservé à ceux-là seuls auxquels le mérite de la 
Passion est communiqué. De même qu'on ne 
contracte le péché d'Adam que si l'on naît de sa 
descendance, de même celui qui ne renaît pas ea 
Christ ne se justifie pas. 

^'^ La Justification est la transformation de l'état 
où naît l'homme fils d'Adam à l'état de grâce et 
d'adoption parmi les fils de Dieu ; cette transfor- 
mation ne peut s'opérer sans le baptême ou le 
désir de le recevoir^ 

5° Le commencement de la Justification vient de 
la grâce prévenante du Christ, c'est-à-dire de sa 
vocation. Ceux qui, parleurs péchés, étaient enne- 
mis de Dieu, deviennent par sa grâce adjuvante 
et excitante disposés à rechercher leur Justification. 
Sans la grâce de Dieu, on ne peut accéder de par 
sa libre volonté à la justification et, quand il 
appelle ceux qui étaient ennemis de Dieu par leurs 
péchés, il les dispose à la recevoir. 

6*» Ceux-là sont aptes à acquérir la justification 
avec l'aide de Dieu qui croient aux vérités révélées 
et aux promesses divines et premièrement que 

1. Lors de la rédaction du décret, un certain nombre de 
Pères avaient trouvé superflus les trois premiers articles on 
leur expliqua qu'ils servaient de préparation à celui-ci 



DÉBATS SUR LA JUSTIFICATION. 



69 



l'impie est justifié par la grâce de Dieu et par 
la rédemption, et qui, comprenant qu'ils sont 
des pécheurs, frappés par la crainte de Dieu et 
confiants dans sa miséricorde, espèrent que 
Dieu leur sera prospice à cause de son fils, 
laiment comme la fontaine de toute justice et 
détestent les péchés. 

7*^ La Justification suit cette préparation qui 
n'est pas seulement la rémission des péchés mais la 
sanctification et la rénovation intérieure de 
l'homme par l'acceptation volontaire de la grâce 
laquelle fait que l'homme devient d'injuste juste, 
d'ennemi, ami. Chacun reçoit sa justification sui- 
vant sa mesure car le Saint-Esprit la répartit à 
chacun selon ses mérites et selon la disposition 
et la coopération de chacun. Personne ne peut 
être juste si le mérite de la Passion du Christ ne 
lui est communiqué. En même temps que, par 
cette justification, l'homme reçoit la rémission 
des péchés, il reçoit aussi les trois dons de la 
foi, de l'espérance et de la charité. On dit avec 
raison que la foi sans les œuvres est morte et 
oisive. 

8° L'apôtre (saint Paul) a dit que l'homme est 
sauvé par la foi et gratis (Rome, III, 24); il faut 
entendre par ce passage, comme l'a toujours 
enseigné l'Église catholique, que la foi justifie 
parce qu'elle est le commencement du salut, la 
hase et la racine de toute justification sans laquelle 
il est impossible de plaire à Dieu, et l'on dit que 
ce don est gratuit parce que rien de ce qui précède 



70 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



la Justification, soit la foi, soit les œuvres, n'assure 
la grâce elle-même ^ 

9" Il est nécessaire de croire que les péchés ne 
peuvent être remis sans l'intervention du Christ; 
il est hérétique de penser qu'on possède la certi- 
tude de la remise des péchés; même ceux qui 
sont véritablement justifiés ne doivent pas penser 
qu'ils le sont. 

10** Ceux qui sont justifiés et amis de Dieu vont 
de vertu en vertu, se renouvellent de jour en jour 
et mortifient leur chair. 

11** Personne, même étant justifié, ne doit se 
croire libre de ne pas observer les commandements. 
Dieu ne commande pas des choses impossibles et 
ses commandements sont destinés à nous apprendre 
que nous devons faire ce que nous pouvons. Les 
justes peuvent commettre des péchés légers et 
quotidiens qu'on appelle véniels sans cesser d'être 
justes. Dieu ne déserte pas ceux qu'il a justifiés 
par sa grâce si eux-mêmes ne l'ont déserté, c'est 
pourquoi nul ne doit se reposer sur sa seule foi. 
Ceux-là sont les adversaires de la foi qui prétendent 
que le juste prêche au- moins vénalement dans ses 
bonnes œuvres ou même mérite les peines éter- 
nelles. 

12° Personne ne doit, tant qu'il vit, chercher à 
percer les mystères de la prédestination ni penser 
que le juste ne peut plus pécher ou, s'il pèche, 
qu'il est certain de la rémission, car personne ne 

1. C'était un des articles sur lesquels on avait le plus discuté. 



DEBATS SUR LA JUSTIFICATION. 



7t 



sait, à moins de révélation spéciale, quels sont 
les justifiés. 

13* Que ceux qui peuvent être debout veillent 
à ne pas déchoir et qu'ils travaillent à leur salut 
dans la crainte et le tremblement, dans les œuvres, 
dans les larmes, dans les aumônes, dans les orai- 
sons, dans les jeûnes et la chasteté. 

14° Ceux qui, par leurs péchés, ont perdu la 
grâce peuvent la recouvrer, par la pénitence. Cette 
pénitence après la chute est bien différente de celle 
du baptême, car elle ne se contente pas de la 
cessation des péchés et de leur détestation, mais 
elle demande la confession des péchés, les jeûnes, 
les aumônes et tous les exercices de la piété. 

15° La grâce se perd par l'infidélité et par les 
péchés mortels même si on ne perd pas la foi. 

16° La Justification reçue se conserve et perdue 
so récupère par l'accomplissement des bonnes 
œuvres; la vie éternelle est accordée à ceux qui 
font le bien jusqu'à la fin et espèrent en Dieu, c'est 
l'accoraplissement d'une promesse qui leur a été 
faite. Cependant notre justification ne nous est 
point propre et il en faut exclure la justice de 
Dieu, la justice que nous appelons propre parce 
qu'elle nous est inhérente étant celle de Dieu qui 
nous la communique par l'intervention de Jésus- 
Christ. 



72 



PROGRES ET EXTINCTION DE LA REFORME. 



ANATHÉMATISMES* 
CONTRE CEUX QUI SOUTIENNENT QUE : 



L'homme peut être justifié par ses propres œuvres, 
sans la grâce. 

La grâce n'est donnée que pour aider les hommes 
à vivre dans la justice et à mériter plus facilement 
la vie éternelle. 

Le libre arbitre, instigué par Dieu, ne coopère 
en rien à l'acquisition de la grâce; il n*y saurait 
non plus résister. 

Depuis le péché d'Adam, le libre arbitre n'existe 
plus. 

Il n'est pas au pouvoir de l'homme de mal faire ; 
Dieu accomplit les mauvaises œuvres comme les 
bonnes. 

La crainte de l'enfer qui nous éloigne du péché 
et nous porte à recourir à la miséricorde divine, 
est un péché. 

L'impie est justifié par la seule foi sans qu'il 
soit besoin qu'il fasse acte volontaire. 

L'homme est justifié par la seule imputation de 
la justice du Christ ou par la seule rémission des 
péchés sans la grâce et la charité. 

La foi justificative n'est rien autre chose qu'une 
confiance en la miséricorde de Dieu. 

Pour obtenir la rémission des péchés, il est 
nécessaire de croire qu'ils sont remis. 

1. 11 y en a trente-trois dont on trouvera ici la substance. C'est 
en somme l'exposé de la doctrine protestante. 



DEBATS SUR LA JUSTIFICATION. 



73 



L'homme est absous et justifié parce qu'il en a 
la conviction absolue. 

L'homme une fois justifié ne peut plus pécher. 

La justification n'est ni conservée ni accrue par 
les bonnes œuvres, elles en sont seulement le fruit 
et la marque. 

Le juste pèche dans toutes ses actions. 

Le juste ne doit point espérer de récompense 
de ses bonnes œuvres. 

Les bonnes œuvres sont tellement des dons de 
Dieu qu'on ne peut les imputer à mérite aux jus- 
tifîés^ 



1. Sarpi, p. 205. Ehses, vol. V, p. 717, 791. 



III 

PONTIFICAT DE JULES III 
(7 féyrier 1550-23 mars 1555.) 

APOGÉE DU MOUVEMENT PROTESTANT 



Le cardinal Giovanni Maria de Ciocchi del Monte^ 
qui prit le nom de Jules III, n'était guère plus 
capable que son prédécesseur de sauver le catho- 
licisme dans l'imminent danger où il se trouvait. 

Né le 10 septembre 1487, il avait par conséquent 
soixante-trois ans quand, après un conclave qui 
dura du 29 novembre 1549 au 7 février 1550, il fut 
élu par un hasard de scrutin contre l'attente et au 
grand désespoir de chacun. Les craintes des con- 
clavistes furent bientôt justifiées. Non seulement 
le pape se laissa aller à son goût pour la bonne 
chère, les banquets somptueux, les divertissements, 
mais il s'entoura de gens d'une moralité médiocre 

1. Sa famille était originaire de Monte Sansovino près 
Arezzo. 



76 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



et s'abandonna à un favoritisme déhonté^ « Il est 
de nature emportée et peu enclin à la bienveillance 
mais sa colère passe vite quelque grande qu'elle 
ait été dès qu'il se met à raisonner, écrivait en 
1551, Matteo Dandolo, orateur de la République 
vénitienne^. Je crois pouvoir affirmer qu'il ne hait 
personne mais, en revanche, il n aime personne, 
si ce n'est le cardinal Innocenzo del Monte, son 
neveu par adoption. Il s'est montré fort généreux 
envers les cardinaux de Mantoue et de Trêves qui 
votèrent pour lui au conclave, i» Il en fut de même 
à l'égard de l'évêque de Pavie, Girolamo de Rossi, 
auquel il fit payer une somme de 10 000 écus qui 
lui était due et que le pape précédent lui avait 
constamment refusée; cette générosité était d'autant 
plus méritoire que Jules III avait eu un différend 
avec lui au concile de Trente. 

Innocenzo del Monte passait pour le fils naturel 
de son frère et le pape l'affectionnait au point que 
la médisance se donnait libre carrière à son sujet. 
Sans éducation et sans mœurs, ce garnement qui 
était âgé de dix-sept ans au moment de son éléva- 
tion à la pourpre (30 mai 1550), avait mené jus- 
qu'alors et continua à mener après son élection, 
une vie des plus dissolues ; on l'appelait le t singe » 
parce que son rôle, dans la maison du frère du 
pape, consistait à donner des soins à un singe; ce 
sobriquet lui resta quand il fut cardinal. Jules III 

1. Panvinio. Hist. délie Vite de Sommi Pontifici, Venise, 1612, 

2. E. Alberi, Relazioni, Ser. II, vol. UI, p. 353. 



PONTIFICAT DE JULES III. 



77 



lui accorda les légations de Bologne et des Roma- 
gnes, les abbayes de S. Saba, de Miramondo, 
de Grottaferrata qui rapportaient 36 000 écus et 
d'autres abbayes de moindre importance ^ Par 
la suite, Jules III le combla encore de nouvelles 
faveurs et le légitima comme fils de son frère, 
lui attribuant le nom de Del Monte. Son frère 
Balduino, de deux ans plus âgé que lui, reçut la 
ville de Camerino avec son territoire et le fils 
de celui-ci fut nommé gonfalonier et capitaine 
général de l'Église; en outre, l'empereur Charles- 
Quint lui fit don, à la requête du pape, des villes 
de Novare et de Citta di Penne confisquées à la 
famille de Paul IIF. 

Jules III nomma aussi cardinal un fils de sa 
sœur, Roberto de Nobili, qui n'avait lui que 
treize ans (1553)! Mais il se trouva que ce choix 
fut heureux. Un auteur a rangé Roberto parmi « les 
hommes illustres qui ont mieux aimé perdre la vie 
que la chasteté ». Il mourut d'ailleurs à dix- 
huit ans^. Deux autres des neveux du pape, Cris- 
toforo del Monte et Fulvio délia Cornea, furent 
également nommés cardinaux (1551)*- 

La politique de Jules III envers le protestan- 
tisme fut incertaine. Presque aussitôt après son 

i. MoRONi, Diz, TOI. XXXI p. 166. E. Novaes. vol. VII, p. 59. 

2. MoRONi, Du, vol. XL VI, p. 154. 

3. Jean Liron, Singularités historiques, Paris, 1738, vol. IV, 
p. 29. A quatorze ans, il était bibliothécaire de la bibliothèque 
du Vatican. 

4. Moro.ni, DiZj vol. XXXI, p. 168. 



78 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA REFORME. 



élection, il prit quelques mesures de répression ; 
le 18 avril 1550, il autorisa le nonce à Venise, 
Lodovico Beccatelli, à procéder contre les héré- 
tiques « même jusqu'au sang et à la mutilation 
des membres » extrémité dont l'Eglise s'abste- 
nait généralement*. Quelques jours plus tard, le 
pape édictait une défense d'imprimer, vendre, 
acheter, lire ou posséder des livres hérétiques, 
avec un délai de soixante jours aux possesseurs 
pour les remettre aux inquisiteurs, quelles que 
fussent les autorisations antérieurement accor- 
dées (29 avril 1550)^ Toutefois ce fut surtout 
par la douceur et par l'indulgence que Jules III 
s'efforça de ramener les dissidents; il leur ouvrait 
toutes grandes les portes du pardon. Le jour 
même où il publiait l'édit qu'on vient de citer, 
un autre édit déclarait que « les fidèles tombés 
dans l'hérésie et que la honte d'une pénitence 
publique empêchait de se rétracter » pourraient 
recevoir l'absolution si dans un délai de trois 
mois, ils se présentaient personnellement devant 
l'inquisiteur de la ville où ils habitaient afin 
d'abjurer leurs erreurs. Quant à ceux qui per- 
sisteraient dans leur perversion, ils seraient pour- 
suivis et punis sans rémission. En même temps, 
défense était faite aux magistrats civils d'entraver 
l'œuvre de l'Inquisition « même dans les meil- 
leures intentions^ » (29 avril 1550). 

1. FoNTANA, Doc, p. 4H. 

2. FoNTANA, Doc. y p. 412. 

3. FoNTANA, Doc, y p. 415. 



PONTIFICAT DE JULES III. 



79 



Le 21 juillet (1550), l'évêque de Modène rece- 
vait le droit de pardonner aux hérétiques repentants 
et, en même temps, de sévir contre les confesseurs 
et surtout contre les prédicateurs suspects de 
s'écarter de l'orthodoxie. 

Comme les prescriptions précédentes n'étaient 
pas observées en ce qui concernait llnquisition, 
le pape publia une bulle <c Licet a diversis » le 
15 février 1551, dans laquelle il menaçait de l'ana- 
thème et de l'excommunication majeure ceux qui 
continueraient à ne pas tenir compte de ses 
volontés. Le 3 juillet 1551, il autorisait le car- 
dinal Durante à absoudre les hérétiques qui vien- 
draient à lui*. 

L'exemple de l'évêque de Bergame, Vittorio 
Soranzo^, est caractéristique; l'Inquisition lui 
reprochait ses tendances luthériennes et ses rela- 
tions avec la marquise de Pescara, Vittoria 
Colonna, qui passait alors aux yeux de l'Église, 
pour avoir été une dangereuse tentatrice au point 
de vue de la foi; elle avait chargé Soranzo de 
remettre comme fidei-commis au cardinal Pôle 
un legs de 9 000 ducats ; en outre il s'était opposé 
aux investigations que l'inquisiteur Michèle Ghis- 
lieri (Pie V) avait été chargé d'opérer dans son dio- 
cèse. L'énergie et la ténacité de Ghislieri Tavaient 
néanmoins emporté malgré l'appui que l'évêque 



1. FoNTANA, Doc., p. 420. 

2. Évêque de Bergame de 1547 à 1558. Gams, p. 778. 



80 



PROGRES ET EXTINCTION DE LA REFORME. 



avait reçu de ses administrés et, en 1552, il fut 
amené à Rome prisonnier et incarcéré au château 
Saint-Ange. Or, deux ans après, en 1554, Jules III 
le releva de « toute suspicion » et lui accorda 
son pardon afin que « l'église de Bergame retrouvât 
son époux ». Par prudence, car ses rétractations 
pouvaient bien n'être pas très profondes, on lui 
donna un vicaire sûr*. 

Il y eut très peu d'exécutions. En 1552, Galeazzo 
da Trezzo de Milan, fut poursuivi parce qu'il 
se refusait à admettre l'existence du purgatoire, 
combattait l'efficacité de la confession et trai- 
tait d'idolâtrie le culte des saints. Il se serait 
rétracté si on ne lui avait imposé les plus dures 
pénitences, comme de réciter des psaumes devant 
le maître autel, de lire son abjuration en 
public à toutes les grandes fêtes, de se confesser 
une fois par mois.... Alors il fut déclaré relaps 
et livré au bras séculier; mais le juge demanda 
sa grâce ; en réponse l'Inquisition déclara tous 
ses biens confisqués. Lorsqu'on le fit venir 
devant le tribunal pour entendre sa condamna- 
tion, il s'écria qu'il ne lui avait jamais été 
permis de s'exprimer librement et de manifester 
SOS sentiments et, comme l'inquisiteur lui deman- 
dait s'il considérait qu'adorer l'hostie était une 
dévotion condamnable, il répondit qu'il le prou- 

1. Article C. Corvisieri^ dans Archiv. Soc. Rom. Stor. Pat. 
1881, vol. III, p. 289. Cantù, Eretici, vol. II, p. 423. D. Bernini, 
Stor. délie Eresie, vol. IV, p. 490. Archiv. Vat. Arm., 41, vol. LXX, 
n« 93, 94, 292... 



•"^""►"■f t- --^ 



PONTIFICAT DE JtJLËS IIÎ. gj 

verait par les Saintes Écritures. Un groupe de 
gentilshommes et de bourgeois l'entouraient. Le 
gouverneur qui était présent, se borna à dire au 
moine inquisiteur de répéter sa question et Galeazzo 
fit la même réponse. Ramené dans la prison, il 
cherchait à convaincre ses geôliers et ceux qui 
Tallaient visiter. On ne put le sauver et il périt 
sur le bûcher. 

^ Une querelle s'éleva entre la municipalité et 
rinquisition au sujet du payement des frais de 
l'exécution qui se montaient à onze écus. La muni- 
cipalité voulait qu'ils fussent prélevés sur le pro- 
duit de la confiscation des biens du coupable dont 
profitait l'Inquisition et celle-ci prétendait que la 
condamnation, étant le fait du bras séculier, la 
dépense en incombait à la ville ; il fallut pour 
mettre fin à ce différend, que le podestat payât 
les onze écus de ses propres deniers ^ 

Une autre exécution eut lieu à Rome peu après; 
le 4 septembre 1553, Giovanni Buzio de Montai- 
cino^, de l'ordre des conventuels, qui avait com- 
paru dans l'église S. Maria sopra Minerva avec onze 
autres hérétiques et s'était refusé à abjurer, fut 
conduit au Campo di Fiore qui allait être, avec le 
pont Saint-Ange, le lieu ordinaire des supplices 
de ce genre^. Il s'était distingué comme professeur 
de théologie à Paris, à Milan, à Bologne où il 
rencontra un farouche contradicteur, Cornelio, qui 



1. FuMi, Inquisizione, p. 209. 

2. Maccric et Cantù l'appellent par erreur Mollio. 

3. C'est là que fut brûlé Girolamo Bruno le 17 février 1600. 



LA RÉFORME EN ITALIE. 



II. 



6 



82 



t>ROGRÈS Et EXTINCTION DE LA REFORME. 



se fit plus tard son délateur. Arrêté sous le pon- 
tificat de Paul III, il fut reconnu innocent et alla 
prêcher à Naples. On racontait qu'il avait dit à 
un de ses amis, Girolamo Ranchi, auquel il deman- 
dait s'il avait lu le livre de Bullinger intitulé : 
De Origine Erroris. « Si vous n'avez pas d'argent 
pour l'acheter, arrachez-vous Tœil droit pour en 
trouver et lisez-le de l'œil gauche. » 

Un tisserand, Giovanni Teodori, qui avait nié 
le purgatoire et l'efficacité des indulgences, par- 
tagea son sort. Les autres s'étaient rétractés. 
Montalcino refusa jusqu'au bout de reconnaître 
rÊglise romaine, néanmoins il n'eut pas à monter 
sur le bûcher et fut pendu avant d'être brûlé ainsi 
que son compagnon^ De hautes interventions 
s'étaient manifestées en sa faveur mais ce fut 
en vain^. 

De telles exécutions relevaient plutôt les cou- 
rages qu'elles ne les intimidaient; à Venise on 
refusa longtemps d'accorder au Saint-Siège le 
supplice, du moins public, des impénitents parce 
qu'on redoutait l'effet que produisait sur la foule 
leur mépris de la mort. 

En fait le mouvement réformiste prit sous le 
pontificat de Jules III une extension extraordi- 

1 D Orano 'p. 1. Uistona de Montalcino,, s. 1., 1554, plaq. 
Luioi Carcereri, Riforma nel ducato di Vrbino, Vérone, 1911, 
p. 7. Buzio, d'après lui, aurait été poursuivi en 1547 pour s être 
introduit subrepticement dans un couvent. 

2. Archiv. Val. Lfitt. de Prinripi, vol. XXI, fol. 60, 152. 



L'aPOOÉIS du mouvement PROTESTANT. 



S3 



naire. L'élan qui était en lui donna alors son plein 
effet; ce fut le moment de son apogée. L'hérésie 
« se glissait partout », comme le disait naguère 
Clément VIL Paolino Bernardino de Lucques 
affirmait dans la préface de son livre Concordia 
Ecclesiastica (1552) que dans la plupart des villes 
italiennes, le luthéranisme triomphait et que 
chacun, loin d'admettre avec humilité les dogmes 
imposés par l'Église, « prétendait en raisonner et 
les juger avec sa propre science ». Les promoteurs 
de l'agitation pouvaient, à bon droit, s'applaudir 
du nombre de leurs adhérents. Sans doute il y 
avait, de part et d'autre, quelque exagération; 
les partis se plaisent à comprendre dans leurs 
rangs les douteux, les indécis. Il était, au surplus, 
avantageux aussi bien pour les catholiques que 
pour les protestants, de proclamer que les idées 
nouvelles gagnaient tout le pays, car les uns 
faisaient ainsi ressortir la gravité du péril et 
l'urgence d'y porter remède, les autres exaltaient 
leurs succès. Incontestablement il existait un peu 
partout des groupements importants de luthériens 
mais qui n'étaient pas constitués en communautés, 
il ne faut pas l'oublier* ; il y en avait à Venise, 
à Padoue, à Vérone, à Ferrare, à Modène, à 
Forli, à Faenza, à Milan, à Pavie, à Florence, 
à Sienne, à Viterbe, h Lucques, à Pérouse, en 
Savoie, à Naples, à Palerme, à Rome. 



1. On ne rencontre guère de pasteurs et d'églises constituées 
qu'au Piémont et dans le royaume de Naples. 



84 PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 

Les médecins comme les moines étaient des 
agents actifs du protestantisme; Giovanni Muralto 
alla à Genève, s'y lia avec Servet et rapporta 
à Crémone ses doctrines. Berardo Appiani, 
médecin à Pallanza, professait qu'il ne croyait ni 
au purgatoire, ni à la présence réelle, ni au libre 
arbitre; il possédait chez lui beaucoup de livres 
interdits ainsi que des traités de magie; son 
influence à Milan était grande; traduit devant le 
tribunal de l'Inquisition, il promit d'abjurer mais 
s'enfuit; il fut arrêté et mis en prison mais il put 
s'échapper avec un autre hérétique, grâce à la 
connivence de nombreuses personnes, et l'on dut 
se borner à le brûler en effigie^ 

Jamais la prédication protestante n avait été 
si véhémente ni si répandue. Carnesecchi par- 
courait ritalie semant la parole hérétique; on 
r écoutait avidement; il appelait les protestants 
a les élus de Dieu » . Curione professait sans entraves 
à Pavie. A Crémone, les prédicateurs parlaient si 
librement que le podestat et les inquisiteurs 
s'alarmèrent et décidèrent de faire « des procès 
secrets ». A Côme, un des moines chargés de 
prêcher le carême ne cachait pas ses sympathies 
pour le luthéranisme; le vicaire de l'évêque et 
l'inquisiteur se concertèrent pour l'empêcher de 
poursuivre sa prédication, mais l'opinion publique 
était contre eux; le moine fut prévenu et s'enfuit 

1. FuMi, Inquisitionel'v- 227. Muralto affirmait que tou* les 
médecins de Crémone étaient incroyants. 



L APOGEE DU MOUVEMENT PROTESTANT. 



85 



à Milan où le clergé et la bourgeoisie prirent sa 
cause en main en sorte qu'on n'osa pas l'inquiétera 
On verra d'ailleurs plus loin combien les Milanais 
étaient peu disposés à laisser l'autorité inquisi- 
toriale agir chez eux à sa guise. Le clergé séculier 
y était, au surplus, en guerre avec l'Inquisition à 
tel point que Jules III dut retirer la direction des 
procédures inquisitoriales aux dominicains pour 
les confier à un chanoine du chapitre de l'église 
de la Scala (1553)^ 

La tragédie du Libre Arbitre avait paru en 1546 
eiYAnatomia délia Messa en 1552; la controverse 
religieuse s'éveillait; Muzio attaquait Ochino, 
Vegerio, Betti ; Catarino les réfutait point par 
point; les débats de ce genre étaient attentivement 
suivis par tous ceux qui s'intéressaient aux choses 
de l'esprit et de la foi ; la preuve en est dans le 
nombre d'ouvrages polémiques publiés à cette 
époque. Flaminio venait de commencer la publi- 
cation de ses paraphrases, Paleario donnait ses 
Orationes (1552), Valdès son Alfabeto (1546) et 
ses Considerazioni (1550), Ochino ses Sermones 
(1543) et son Epistola (1543), Vergerio ses mul- 
tiples traités, Vermiglio sa Déclaration.... 

Tout contribuait à surexciter les passions. Il 
n'était bruit que des tourments de Spiera qui, 
depuis que l'Église l'avait obligé à rétracter ses 
erreurs, était tenaillé par la terreur de la damna- 



1. FumI, Inquisizione^ p. 216. 

2. FuMi, Inquisizione, p. 210. 



86 PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 

tion éternelle ^ U autres que Vergerio durent en 
subir le contre-coup. 

L'humanisme n'était pas encore devenu hostile 
à l'influence protestante; les causes qui allaient 
rendre incompatible aux Italiens l'esprit protestant 
commençaient à peine à se dégager. 



1. Curione venait de publier sa vie en 1550. 



IV 

PONTIFICAT DE PAUL IV 
(23 mai 1555. — 18 août 1559.) 

Condamnations. — Le Saint-Office. — (Excursus. Envahisse- 
ment du palais du Saint-Office en 1849). — Fonctionnement 
des tribunaux inquisitoriaux. — L'Index. ~ Lutte contre 
rinquisition espagnole à Naples. -— En Sicile. — Les ordres 
monastiques nouveaux. Les Théatins. — Les Barnabites. — 
Les Angéliques. — Les Capucins. — Les Jésuites. 

Ainsi quand Paul IV monta sur le trône pon- 
tifical, la situation était grave; elle devait surtout 
le paraître aux contemporains ; ils pouvaient croire 
que l'idée protestante allait réellement l'emporter 
dans le pays entier. 



S'il avait régné, Marcel IP aurait été, sans nul 
doute, un excellent pape et eût puissamment 
contribué à réformer l'Église; ennemi du luxe 
jusqu'à envoyer à la fonte la vaisselle d'or dont se 
servaient ses prédécesseurs, très sobre, s'abstenant 
de toute faveur à Tégard des siens, il éloigna son 
frère de Rome et refusa une audience à ses fils; 

1. Marcello Cervini ne pouvait manquer d'être pape; un astro- 
logue Tavait annoncé à son père. 



88 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



recherchant la simplicité^ et voulant même sup- 
primer la musique dans les cérémonies religieuses, 
projet auquel il ne renonça que grâce à Tinter- 
vention de Palestrina^, plein d'ardeur et de bonnes 
intentions, il se serait assurément employé à 
réformer le clergé et aurait mis fin aux abus dans 
la mesure du possible, mais son pontificat dura 
vingt jours; il mourut le l*' mai 1555, âgé de 
cinquante-quatre ans. 

€ J'avais prié, écrivait Girolamo Seripando, 
pour que les mots sublimes d'Eglise, de concile, 
de réforme, fussent relevés du mépris où ils étaient 
tombés ; par cette élection, je considérai mon 
vœu comme rempli, mon espérance comme devenue 
une réalité. » 

Après huit jours de conclave, les cardinaux 
élurent le 23 mai (1555), Gian Pietro Carafa qui 
avait les mêmes tendances et dont la vie avait été 
une lutte sans relâche contre les protestants. 

On le disait prédestiné au trône pontifical ; sa 
mère Vittoria Camponesca avait confié avant sa 
naissance au duc de Pagliano, qu'elle savait qu'elle 
portait en elle un futur pape. 

Alors qu'il était au service d'Alexandre VI, celui-ci 
l'envoya un jour chercher en toute hâte une cas- 
sette qu'il avait coutume de porter comme une 

1. NovAES, Elementi délia Stor. de sommi Ponte fici, Rome, 
1822, vol. VII, p. 99. Panvinio, Hist. délie Vile de sommi Ponte fici^ 
Venise, 1612, p. 598. 

2. G. Casoioli, La Vita... di Gio di Pierluigi Paleslrina , Rome» 

1894, p. 67. 



< 



PONTIFICAT DE PAUL IV. 



9» 



sorte de talisman et qui contenait une hostie; 
c'était la première fois qu'il l'oubliait; lorsque 
Garafa pénétra dans la pièce où elle était déposée, 
il la vit entourée d'une gloire de lumière; en 
même temps le pape lui apparut gisant inanimé 
au milieu d'un cercle de cardinaux qui s'occu- 
pftieat de lui désigner un successeur. Or, k ce 
moment même, Alexandre VI mourait de la mort 
presque foudroyante et mystérieuse que l'on 

sait^ 

Une autre fois Carafa éteignit un incendia en 
faisant le signe de la croix et en jetant dans les 
û^aimes, selon la coutume romaine, un Agnus Dei 
qu'il avait bénit. 

Bien qu'il eût, au moment de son élection, 
soixante-dix-huit ans, il n'en restait pas moins vif 
à poursuivre ses desseins et des plus ardent sur 
tout ce qui touchait à la défense de la catholicité. 
Maigre de visage, la barbe courte, le nez petit, 
les yeux perçants, son aspect répoudait à son 
caractère. Il était entier dans ses idées, emporté 
dans son langage, n'admettant guère la réplique, 
s'irritant même contre ceux qui ne partageaient 
pas entièrement ses sentiments. « Il est véhément 
en toute chose, disait de lui l'ambassadeur vénitien 
Navagero, mais surtout en matière d'inquisition ; 
c'est l'offenser gravement que de lui recommander 
un coupable. Il a fixé trois jours par semaine 

1. E. Alberi, Relaz, Amb. Veneti, Ser. II, vol. III. p. 377...; 
vol. IV, p. 50. NovAES, Panvinio, ut supra, Antonio Caracciolo, 
De Vita Pauli IV, Cologne, 1612. 



90 



PROGRES ET EXTINCTION DE LA REFORME. 



pour les consistoires, deux pour les signatures; il 
y manque souvent mais il est très régulier aux 
séances du Saint-Office quelles que soient, d'autre 
part, ses occupations; le jour où la ville d'Ana- 
gni fut prise par les Impériaux, chacun à Rome 
se rappelant les horreurs du sac de 1527, fut saisi 
de terreur, lui cependant se rendit, comme si de 
rien n'était, au tribunal de l'Inquisition et s'occupa, 
sans montrer aucun émoi, des affaires pendantes. » 

Il parlait avec éloquence, possédait une science 
théologique et canonique réellement admirable, 
une instruction étendue, une mémoire prodi- 
gieuse; on disait qu'il savait par cœur presque 
toute la Bible et certaines gloses; il s'exprimait 
avec facilité en italien, en espagnol, en latin et en 
grec; ses mœurs étaient irréprochables et on lui 
reconnaissait une parfaite droiture. Il avait grand 
soin de sa personne et passait fort longtemps à sa 
toilette. Navagero affirme qu'il restait trois heures 
à table et buvait beaucoup. Il était Napolitain. 

Issu d'une famille de haute origine et assez 
ancienne, il gardait dans son maintien et dans 
ses gestes une dignité qui en imposait. « Il mar- 
chait sans paraître toucher la terre », écrivait 
Navagero. Sa naissance lui donnait d'ailleurs plus 
d'orgueil que sa supériorité intellectuelle. Aussi 
la plupart des membres du Sacré Collège le redou- 
taient-ils non moins à cause de sa morgue que de 
son caractère; son élection causa donc une vive 
surprise et de l'inquiétude même à ceux qui, après 
avoir cherché à faire élire les cardinaux Pôle et 



PaNTIFICAT DE PAUL IV. 



91 



Morone, tous deux bienveillants aux idées nou- 
velles, avaient en dépit d'eux-mêmes, porté leur 
voix sur cet intraitable adversaire non pas d'une 
Réforme mais des réformateurs. Comme il arrive 
si souvent, le choix de ce prélat de combat, qui 
constitua un acte décisif dans l'histoire de l'Église, 
ne fut nullement le résultat d'un concert prémé- 
dité ; et ceux qui y contribuèrent n'en comprirent 
sans doute point toute la portée. 

La population romaine fut consternée; elle 
sentait qu'un autre régime allait commencer. 
^ Comme ses prédécesseurs, mais avec une tout 
autre allure, Paul IV se proposa d'anéantir le 
luthéranisme, d'une part en opérant les réformes 
qu'il jugeait compatibles par l'esprit de l'Église, 
et en redressant les abus, d'autre part en sévissant 
contre ceux qui, malgré ses invites, persisteraient 
dans leur opposition. Dès le 20 juillet 1555, il 
adressait au général des frères mineurs de l'obser- 
vance un bref où il disait : « Comme notre intention 
la plus formelle est que la foi catholique fleurisse 
sous notre règne et que la dépravation hérétique 
soit, grâce à nos efforts, écartée loin des fidèles 
de l'Eglise, nous veillerons avec vigilance à faire 
rentrer dans l'étable du Seigneur ceux que les 
ruses du diable en avaient écartés et à imprimer 
plus fortement dans le cœur des fidèles le zèle et 
l'observation de la foi; quant à ceux qui, conduits 
par la perversité de leur âme, auront persévéré 
dans leur mauvais dessein, ils subiront un châti- 



92 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA REFORME. 



ment qui servira aux autres d'exemple. » Le pape 
ajoutait qu'il venait de charger un certain nombre 
de cardinaux du soin d'expliquer ses intentions 
aussi bien en Italie qu'au delà des monts, et qu'il 
leur avait donné à cet effet des pouvoirs très 
étendus. Que si Paul IV faisait appel non à l'en- 
semble du clergé mais à des cardinaux, c'est qu'il 
se défiait des prêtres en général, ainsi que le 
donne à entendre son biographe Caracciolo. Il 
soupçonnait, non sans raison, quantité d'évêques, 
de vicaires, de prélats, de moines et même cer- 
tains membres de l'Inquisition, de n'être pas sans 
quelque sympathie à l'égard des hérétiques; 
cependant lui-même n'entendait pas les traiter dès 
l'abord sans merci; il autorisa le général des 
frères mineurs à les accueillir avec indulgence 
s'ils reconnaissaient leurs erreurs d'un cœur 
repentant et demandaient à les abjurer; il per- 
mettait même qu'on révoquât les excommuni- 
cations, anathèmes et autres censures portés 
contre eux^ 

La bulle a Cum quorumdam » du 7 août 1555, 
rendait générales ces dispositions. Paul IV y 
spécifiait les dogmes dont la négation constituait 
l'hérésie, à savoir : le dogme de la Trinité, le 
dogme de la consubstantialité du Père, du Fils 
et du Saint-Esprit, de la conception immaculée, 
de la rédemption par la mort cruelle de Jésus sur 
la Croix, et il ajoutait que ceux qui, dans un laps 

1. PoNTANA, Hoc. Vat.y !oc. cit., p. 428. 



^^^■■ 



PONTIFICAT DE PAUL IV. 



9i 



de trois mois et avant d'avoir été dénoncés ou 
poursuivis, feraient une abjuration sincère et se 
repentiraient, obtiendraient la rémission de leurs 
fautes. 

Les mesures prises contre la propagation 
de l'hérésie se succédèrent avec rapidité. Le 
8 août (1555), le pape interdisait aux hommes et 
même aux femmes, à moins de licence spéciale, 
l'entrée du couvent de S. Vito à Ferrare car on 
lui avait rapporté que les nonnes en étaient 
entachées d'hérésie. Le 21 septembre, il défendait 
à trois évêques du royaume de Sardaigne d'en- 
traver l'action des tribunaux inquisitoriaux^ 

Ferrare inquiétait le pape; c'était, avec Modène, 
un centre d'hérésie et le duc, partagé entre des 
sentiments divers, ne lui semblait pas suffisam- 
ment ardent pour la cause de l'Église; toutefois 
il n'osait pas le presser de façon trop impérieuse 
pour ne point exciter sa susceptibilité. Aussi 
est-ce avec des précautions infinies et peut-être 
quelque ironie qu'il lui demande, le 1" octo- 
bre (1555) de lui livrer quatre hérétiques. « Il y a 
dans la ville de Modène, lui écrit-il, un certain 
nombre d'hérétiques si pernicieux que, si l'on n'y 
met bon ordre, la ville entière court risque d'être 
infectée. Ta Noblesse Tignore totalement, pensons- 
nous, sans quoi ton dévouement envers nous dont 
tu as toujours fait profession, n'aurait jamais pu 
le supporter. Nous te prions donc, dès que tu 



1. FONTANA, p. 433. 



94 PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



auras lu cette lettre et sans en parler à personne, 
excepté à ceux qui auront à exécuter tes ordres, 
de faire arrêter et livrer à notre vice-légat à 
Bologne, les hérétiques dont voici les noms. » Ces 
suspects étaient Bonifazio Valentini, préposé dans 
la cathédrale de Modène, Filippo Valentini, le 
libraire Antonio Gabaldino et Lodovico Castel- 
vetro dont le rôle fut si important à Modène. 

Le 24 novembre 1555, le pape adressa au duc 
une autre lettre, celle-ci dépouillée de formules 
propitiatoires, dans laquelle il réclamait l'arresta- 
tion de deux Allemands dont l'évêque de Brescia 
lui avait signalé l'arrivée imminente mais dont il 
n'avait pu lui fournir le nom. « En te conformant 
à nos désirs, ajoutait le pape, tu mériteras notre 
gratitude et tu te rendras agréable à Dieu^ » 

Au mois de juin de l'année 1557, Paul IV fît 
un coup d'éclat que seul pouvait risquer un 
homme ayant son autorité et son zèle ardent. Sur 
son ordre, on enferma au château Saint-Ange 
comme suspects d'hérésie le cardinal Reginald 
Pôle, le cardinal Morone, l'évêque de Gava, San- 
felice, l'évêque de Modène, Foscarari, et Luigi 
Priuli; c'était en partie l'entourage de Vittoria 
Golona; Pôle avait été son plus fidèle ami, Morone 
l'un de ses plus assidus correspondants, Priuli 
son confident; à l'exemple de Vittoria, un esprit 
profondément pieux avec une nuance de suavité 
et un grand désir de voir la pureté chrétienne 

\. FoNTANA, p. 434, 436. 



PONTIFICAT DE PAUL IV. 95 

régner dans l'Église, animaient ces hommes de foi 
indiscutable et de haute intelligence ^ 

A Priuli, on reprochait précisément de s'être 
laissé séduire par les théories captieuses de la mar- 
quise; il avait fait partie, comme le pape, de 
Tassociation du divino amore; on ne pouvait donc 
l'accuser d'être un ennemi de l'Église ; de fait le 
seul grief précis qu'on releva contre lui fut une 
correspondance avec un seigneur napolitain dans 
laquelle l'utilité de la messe était mise en doute. 

Il en était de même du cardinal Pole^; ce lettré 

^'^^^'''^''^^^^y Arcbiv. Soc. Rom. St Patria, an III, 1880, 

2 Reginald Pôle, né le 3 mars 1500, était le flls de Richard 
Pôle et de la comtesse de Salisbury, fille du duc de Clarence; 
celui-ci était frère des rois Edouard IV et Richard III; Pôle se 
trouvait donc cousin du roi Edouard V et de la reine Elisabeth, 
bôiant rendu a Padoue pour y achever ses études théolo- 
giques, Il y nt la connaissance de Bembo, de Contarini, de 
çarara, de Longueil, d'Erasme et prit si grand goût à la culture 
Italienne qu'il passa en Italie une partie de son existence. II 

îfu'^*. Jr'îwJ?*'''^ *^^ *^2^- S* désapprobation du divorce 
d Henri VIII fut cause qu'il dut quitter définitivement l'Angle- 
terre; Il se rendit à Avignon puis à Padoue où il vit Sadoleto 
et ha amitie avec lui. En réponse à une lettre du roi Henri VIII 
dans laquelle celui-ci justifiait son second mariage. Pôle com- 
posa son traité sur l'Uriité de l'Eglise qu'il lui dédia. Paul III le 
créa cardinal le 22 décembre 1536. Le roi de France refusa de 
le recevoir comme légat, à la demande de Henri VIH; on a 
même assuré que celui-ci avait soudoyé des assassins qui 
vinrent en Italie pour le tuer; ce qui est cerUin c'est que 
sa mère et l'un de ses frères furent mis à mort en Angleterre 
par ordre du roi. Au concile de Trente dont il fut l'un des 
présidents, il défendit la croyance à l'Immaculée -conception. Il 
s'en fallut peu qu'il n'obtînt la tiare au conclave de 1550; ce fut, 
dit-on, parce qu'il avait estimé qu'un acte aussi important ne 
pouvait s'accomplir de nuit que Jules III, dont les partisans 
s'étaient ressaisi, fut élu le lendemain matin. Le pape l'envoya 
auprès de Marie Tudor dès son avènement, en 1553, et il s'ai> 



96 



PROGRES ET EXTINCTION DE LA RÉFORME, 



délicat qui préférait Platon à Aristote, les lettres 
latines aux obscurités de certains livres de casuis- 
tique, qui, issu de sang royal, unissait la distinc- 
tion physique à celle de l'esprit, ne pouvait 
s'empêcher de réprouver les plaisirs grossiers où 
se plaisaient tant de membres du clergé ; avec Vit- 
toria Colonna il avait souvent rêvé d'une Église 
pure et idéale, mais il n'en avait pas moins pris 
ouvertement parti contre la Réforme en Angleterre. 
Ses ouvrages sur la justification, l'autorité du 
souverain pontife, le concile, ne contiennent rien 
qui ne soit correctement orthodoxe, bien que l'un 
d'entre eux, publié précisément en 1555, ait une 
préface de Vergerio^ Au concile de Trente il s'était 
montré le soutien du pouvoir pontifical et le pape 
venait de le nommer évêque de Canterbury. Néan- 
moins on lui reprochait ses tendances, sa liaison 
avec Flaminio, son indulgence envers les prêtres 
mariés, sa complaisance à l'égard des princes 
protestants, quelques propos dangereux, d'avoir 
« pensé hérétiquement » sur le libre arbitre et la 
justification ainsi qu'il avait paru au concile, de 
s'être trop affectionné à Carnesecchi, « hérétique 
reconnu » ; enfin on insinuait que la marquise de 

pliqua à rétablir le culte catholique en Angleterre. En 1555, 
Paul iV le remplaça, comme légat, par le cardinal Peto. Il 
mourut le 16 novembre 1558 à Rome, presque le même jour que 
la reine Marie. L. Beccatello, Vita R. P<fli, Venise, 1569. 
P. G. Lee, Reginale Pôle, Londres, 1888. Sa correspondance avec 
Morone et d'autres se trouve dans les State Papers, Venise. 

1. Pro Ecclesiœ Unitatis Defensio^Slràshourg, 1555. Le Discorso 
di Pace parut peut-être à Rome cette même année; l'édition de 
Venise, de 1558, serait alors la deuxième. 



PONTIFICAT DE PAUL ÏV. ^ 

Pescara, dont la fréquentation passait alors pour 
une preuve certaine d'hétérodoxie, avait été pour 
lui plus qu'une amie, ce qui était une indigne 
calomnie pour tous deux. 

En ce qui concernait Morone, les chefs d'accu- 
sation étaient plus nombreux et cependaht comme 
Pôle, Morone avait été un prélat exemplaire^- 
dans ses nonciatures, dans sa légation auprès de 
1. empereur Charles-Quint de même que dans la 
direction de son diocèse de Modène, il s'était tou- 
jours montré le défenseur avisé du Saint-Siège^- 
il avait failli présider la séance d'ouverture du 

i. Giovanni Morone, né en 1509, avait été créé évéoue d.^ 
Modene en 1529, par le pape Clément VII qui pensakainsi se 
concilier son père, le fameux chancelier du duc de Zan 
Cependan comme le pape avait promis cet évéché égarementà 
Ippohto d'Esté, fils du duc Alfonso, Morone ne put fn prendre 

fpiro'ou'r'lurdo'"' ''r ^^^^^^^^^ avoir' convenTave 
ISa i .^ n donnerait en compensation une rente de 
400 écus (5 juillet 1532). Il réforma le couvent des augusLes 

aL^«^H""'"-fT\ ^"" P''^"^^^^^^ '^^^ ^"t de rempHr des 
ambassades; il fut envoyé en France auprès de François I- 

pour le décider à la paix, en Bohême, auprès de Ferdinand p' roi 
des Romains, a Spire et à Innsbruck, auprès de Gharles-Ouin? 
Paul m l'avait chargé en 1535, le 26 juin, de sur^eilTerL d" "^^^ 
loppement de Phérésie à Milan. En 1537, il établit dans un 
monastère les récollets qui auparavant n Wnt pas de 
demeure particulière; en 153», il appela les capucins'e les 
logea dans son palais. Paul III Je fit cardinal le 2 juin 1542 et le 
nomma protecteur des royaumes d'Angleterre et de Hongrie 
de l'archiduche û'Autriche et de plusieurs ordres monastkiues' 
Le successeur de Paul III, le pape Jules III, l'envoya en ?55 à 
fit/ d'Augsbourg En 1550. il avait résigné son évêché au 
frère dominicain Egidio Foscarari, d'origine bolonaise arrêté 
con.me lui, avec cette condition qu'il en r%rendrait possession 
SI Foscarari prédécedait; Morone 3e réservait 700 ducats de 
pension et la collation des bénéfices. Nicola Bernabei Xa cf4 
cardinale G. Morone, Modène. 1885. Corvisiehi. loc cu! 
2. Tacchi-Venturi, p. 35, n. 1. 

LA RÉFORME EN ITALIE. H. 7 



98 



PROGRES ET EXTINCTION DE LA REFORME. 



concile de Trente bien qu'il eût ^lors à peine 
trente- trois ans. 

L'Inquisition lui reprochait entre autres choses 
d'avoir, étant à'Modène, fréquenté l'hérétique Jean- 
Baptiste Scott, d'avoir affirmé qu'il était le repré- 
sentant du pape seulement au point de vue tem- 
porel, d'avoir fourni de l'argent aux hérétiques 
pauvres de Bologne, d'avoir accueilli dans sa 
maison quantité d'hérétiques. D'autre part de 
nombreux témoins attestaient que ses paroles le 
rangeaient parmi les ennemis du Saint-Siège. Il 
avait exprimé l'opinion devant le cardinal de Men- 
dosa que le décret du concile touchant la justifi- 
cation était mal rédigé et devrait être amendé. Il 
avait facilité la fuite d'un hérétique et lu d'après le 
conseil de Scott, le livre de Luther sur les juifs 
{Von den juden und ihren lugen, iôôi)^ il s'était 
même entretenu de cet ouvrage avec l'inquisiteur 
auquel il avait proposé de se charger de l'expurger 
pour convaincre, avec son aide, les juifs de leurs 
erreurs. Il avait conversé « hérétiquement » avec 
Davidico. 

Il avait envoyé à Modène quand il en était 
évêque des personnes soupçonnées véhémentement 
d'hérésie, le frère Bartolommeo et le frère Pergula 
entre autres; il avait permis au frère Bernardo, 
qui en avait déposé, de lire des livres défendus. 
Le Bénéfice de la mort du Christ par exemple. 
Etant nonce à Bologne, il avait favorisé les étu- 
diants protestants en leur permettant de porter 
des armes sous le prétexte qu'ils pouvaient se 



PONTIFICAT DE PAUL IV. 9g 

trouver exposés à de mauvais traitements. Il avouait 
s être montré négligent dans la répression de 
I héres,e a Mantoue mais s'en excusait en disant 
qa ,1 avait ete arrêté par toutes sortes de difficultés 
e ajoutait qu II avait fait désigner pour le rem- 
placer un homme de science sûre et plein d'énergie 
toscarari arrêté en même temps que lui). On 
1 accusait en outre d'avoir été en commerce fréquent 
et amical avec la marquise de Pescara, avec Ochino 
avec des Vaudois, d'avoir favorisé Carnesecchi 
après quil eut été poursuivi par l'Inquisition au 
temps de Paul III, d'avoir confisqué avec Tinten- 
tion d en profiter, des livres hérétiques contenus 
dans deux caisses adressées à un libraire de Modène 
d avoir fait imprimer le traité du Bénéfice du Christ 
par un imprimeur modenois, d'avoir fermé un 
puits dont l'eau passait pour posséder des vertus 
miraculeuses, d'avoir professé au concile les doc- 
trines luthériennes touchant le libre arbitre, la^râce 
et la justificat^ion, d'avoir publiquement exprimé 
1 opmion que les abus de l'Eglise avaient donné en 
partie raison aux attaques des protestants d'Alle- 
magne, d avoir à plusieurs reprises professé qu'il 
ne faut pas invoquer les saints, d^avoir recom- 
mande aux prêcheurs qu'il envoyait dans les églises 
de parier surtout du Christ et peu des saints, d'avoir 
soutenu que le prêtre ne peut absoudre lui-même 
le pénitent dont il reçoit la confession mais qu'il 
doit simplement le déclarer absous. 

On disait que le cardinal Pôle avait exercé sur 
Morone la plus détestable influence et que c'était à 



•cts 



100 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA REFORME. 



cause de lui que Morone professait des doctrines 
condamnables au sujet de la Justification. 

Il semble bien que l'influence de la société 
naissante de Jésus n'ait pas été complètement 
étrangère à la rédaction de l'acte d'accusation; 
Morone avait chassé de Modène le fameux P. Sal- 
meron^ quand il était venu y prêcher, sous prétexte 
que ses doctrines ne lui convenaient pas^ ; d'ailleurs 
le rédacteur de l'acte d'accusation insiste sur les 
humiliations qu'eut à subir à cause de ce fait le 
cardinal. « Il a dû, est-il dit, demander pardon à 
Salmeron et, ayant reconnu qu'il avait erré, il 
s'est excusé devant le P. Laynès du scandale et 
de l'injure dont il était coupable^. » 

Dès le 7 octobre (1557) le pape assista à une 
« congrégation extraordinaire » de l'Inquisition 
où l'affaire du cardinal devait être traitée; on 
avait « admis » le cardinal à se défendre et il 
venait de recevoir pour trois jours l'autorisation 
de communiquer avec le dehors; d'autre part les 
cardinaux s'occupaient de questionner à nouveau 
les témoins qui avait déposé contre Taccusé. Le 
cardinal Ghislieri, qui fut le pape Pie V, inter- 
rogeait personnellement Morone et conduisait âpre- 
ment l'instruction ; elle se poursuivit pendant une 
année ; le 8 octobre 1558, les familiers de l'Inqui- 

1. II avait joué un rôle considérable au conseil de Trente. 

2. Les jésuites étaient venus s'établir à Modène en 1543; 
le P. Alfonso Salmeron y travailla deux ans; toutefois la 
première maison ne fut ouverte qu'en 1553, à cause des résis- 
tances du parti protestant. 

3. GoRvisiERi, ut supra. 



PONTIFICAT DE PAUL IV. |oi 

sition jetèrent en prison un des serviteurs du 
cardmal et fouillèrent sa maison de fond en comble • 
quantité de papiers furent saisis. Le lendemain' 
on arrêta son secrétaire qui fut enfermé dans la 
geôle de la Ripetta*. 

Les confessions qu'on arracha au cardinal ser- 
virent grandement à inculper le cardinal Pôle. 

Le pape avait imposé à Morone un régime très 
dur; il semble qu'il fut placé dans un de ces ter- 
ribles cachots creusés dans l'épaisseur des anciens 
murs romains et où ne pénètre ni air ni lumière; 
1 obscurité affecta à ce point sa vue qu'il ne pou- 
vait plus lire que de très gros caractères; sa nour- 
nture lui était strictement mesurée. 

Durant deux ans, il ne comparut pas devant ses 
juges; enfin, le 6 mai 1559, le pape lui fît savoir 
que, s'il sollicitait son pardon après s'être rétracté, 
il accueillerait sa demande avec bienveillance à 
quoi Morone répondit qu'il demandait non pas 
grâce mais justice. Alors on lui accorda trois mois 
pour préparer sa défense et un avocat lui fut dési- 
gnée Cependant Paul IV mourut et son successeur 
Pie IV s'empressa de consulter le Sacré Collège 
sur la suite à donner au procès; Morone avait 
des ennemis; le consistoire dans lequel cette ques- 
tion fut débattue dura neuf heures, mais finalement 
le pape put proclamer Morone lavé de tout soupçon 

fol^Z^^tVV''''''' o' l'Inquisition. God. Vat. Urb., 1038. 
roi. 291, 342. Manzoni, Processo di P. Carnesecchi. 

lificalî''^"' ^''^'''' ^''^' "' ^' ^^* '^''""' ^' *^*^' ^^ ^«"« J"S- 



102 PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



propter faisant hœresis imputationem. Les témoins 
qui avaient déposé contre lui étaient déclarés avoir 
fait de fausses déclarations parce qu'on les avait 
subornés (16 mars 1560)^ 

Quant à Tévêque de Modène, Foscarari, sa mai- 
son avait été complètement pillée par les sbires au 
moment de son arrestation ; retenu longtemps lui 
aussi en prison sans qu'on le jugeât, il ne fut 
rendu à la liberté que sous le pontificat de Pie IV 
après avoir été absous. L'évêque de Gava avait pu 
sortir de prison dès le 22 août 1559 mais à la con- 
dition de se présenter devant le Saint-Office dès 
qu'il en serait requis. 

Le 20 juillet 1558, le pape promulgua une bulle 
« Postquam divina bonitas » par laquelle il défendait 
aux moines qui avaient fait leurs vœux ayant l'âge 
légal ou les avaient renouvelés depuis, de sortir 
désormais de leur clôture sous quelque prétexte 
que ce fût; défense était faite également aux 
moines de passer dans un autre ordre à moins 
que ce ne fût dans un ordre de règle plus rigou- 
reuse. De même qu'il avait infligé aux juifs un 
signç diacritique, de même il obligeait les apostats 
et les moines qui auraient désobéi à ses ordres à 
porter sur leurs coiffures des lisérés blancs de la 
largeur d'un doigt et bien visibles; ces prescrip- 
tions étaient sanctionnées par des peines sévères ; 
menace du bras séculier, privation de bénéfices.... 

I. Cod. Vat. Urb., 1038, fol. 138. 



PONTIFICAT DE PAtJL IV. 



103 



Néanmoins Paul IV ne crut pas en avoir encore 
fait assez; il voulut annuler tout ce qui avait pu 
être décidé dans le passé et tout ce qui pourrait 
être décidé à l'avenir de nature à entraver son 
œuvre. La bulle du 15 février 1559 <k Cum ex apos- 
tolatus officio » qui réitérait les menaces contre les 
hérétiques et les schismatiques, déclarait en même 
temps que les actes des prélats de tout ordre, 
évêques, cardinaux, chefs d'ordre, qui avaient été 
ou seraient soupçonnés d'hérésie, voire même les 
papes qui auraient encouru ce soupçon avant 
leur élection, devraient être considérés comme 
nuls et n'ayant jamais existé (§6). Le pape privait 
en outre ces prélats de leurs dignités séculières ou 
spirituelles et déclarait € qu'ils devaient être évités 
de chacun et privés des consolations humaines ». 
Trente-trois cardinaux contresignèrent cette bulle. 
Le 31 octobre 1558, plus de deux cents moines 
avaient été jetés en prison; sept étaient francis- 
cains, les autres dominicains; le 5 novembre, 
trente-cinq autres subirent le même sort; les uns 
furent enfermés comme des criminels de droit 
commun à la prison de la Corte Savella, les 
autres au Capitole. Leur faute était d'avoir 
dépouillé le froc et repris la vie séculière sans 
avoir abandonné la cléricature, en attendant qu'une 
bulle, dont la publication avait été annoncée, 
réglât leur sort^ 

Le Milanais était envahi de prédicateurs des- 



1. Bertolotti, / Martiri..., p. 21. 



M PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA REFORME. 

(îéndus de Suisse et surtout du canton des Grisons; 
Thérésie y avait de nombreux adhérents et les 
prisonniers de l'Inquisition trouvaient des intelli- 
gences au dehors; ainsi un moine de l'ordre de 
Saint-Ambroise, Claudio di Pralboino, s'était 
procuré de faux papiers grâce auxquels il avait pu 
sortir de prison. Le pape ordonna, le 20 mai 1556, 
au cardinal MadruciS de rechercher les com-^ 
phces de cett^ évasion et de s'opposer par tous 
les moyens à la diffusion des doctrines luthé- 
riennes^ Le !•' juin il destituait le coadjuteur de 
révéque de Bergame, le chanoine Giulio Augusto, 
parce qu'il s'était abstenu de comparaître devant 
les cardinaux inquisiteurs; ceux-ci l'avaient déjà 
frappé d'excommunication pour n'avoir pas 
répondu à leur citalion. 

Poursuivant son système de répression dans 
les diverses parties de l'Italie, il annula « car il 
est opportun d'annuler ce que l'expérience 
montre devoir être annulé », la prescription par 
laquelle son prédécesseur, Jules III, avait établi 
que, dans le royaume de Naples, les biens des 
hérétiques ne seraient pas confisqués^ (20 juil- 
let 1556). 

Il prescrivit de mettre tout en œuvre pour arrêter 
un nouveau fugitif des prisons de l'Inquisition mila- 
naise, hérétique et apostat^ (1" août 1556). 



toNTIPICAT DE PAUL IV. 



105 



i. Il était le représentant du roi d»Espagne à Milan. '" 

2. FONTANA, p. 438. 

3. FONTANA, p. 442. 

4. FoNTANA, p. 442-443. 



'.. 






Cependant à Rome même, un Gascon, Ber- 
nardin, vivait en hérétique sans être aucunement 
molesté ; au vu et au su de tous, il mangeait de 
la viande le vendredi et le samedi, n'allait jamais 
à réglise et ne cessait de blasphémer. Il comparut 
le 26 mars 1557 devant le tribunal du gouverneur 
mais ce fut pour avoir frappé à coups de bâton un 
Piémontais^ 

Le 22 avril 1559, l'évêque de Lésina, Orazio 
Greco, fut emprisonné « à la Ripetta », c'est-à-dire 
au palais de l'Inquisition, sur le soupçon d'hérésie î 
on parla de le priver de ses dignités et de ses 
bénéfices ; toutefois il ne semble pas que les accu- 
sations portées contre lui fussent bien prouvées car 
les juges renvoyèrent l'affaire ad informandum'^. 

Comme on l'a vu, Paul IV avait, au début de 
son pontificat, ouvert la voie aux protestants qui 
se rétracteraient mais, devant le peu de succès de 
cette tentative, il résolut d'agir avec sévérité; le 
31 mars 1556, il adressa une missive au porte- 
étendard de la justice et aux anciens de la ville de 
Lucques pour les informer que, le délai de trois 
mois accordé aux hérétiques pour se réconcilier 
avec l'Eglise étant expiré et l'hérésie persistant 
dans la ville, il convenait de laisser toute liberté 
et même il était nécessaire de venir en aide au 
Saint-Office romain afin « d'extirper radicalement 
cette tache 3 ». * 



1. Investigationes, vol. LlV, fol. 177. 

2. God. Vat. Urb., 1039. Avvisi, ad. an., p. 28. 

3. FONTANA, p. 437. 



loe 



PnOGRÈS ET EXTINCTION DE LA REFORME. 



" En même temps Paul IV essayait de réaliser 
quelques-unes des réformes qui lui semblaient 
compatibles avec Tordre catholique en même 
temps qu'il pourvoyait à la répression des scan- 
dales trop souvent impunis jusque-là. La suspen- 
sion des séances du concile entravait d'ailleurs 
toute réforme importante. 

Le 8 février 1556, il avait assemblé les cardi- 
naux et les évêques présents à Rome et tiré au 
sort les noms de vingt-quatre cardinaux et trente 
évêques qu'il chargea de lui présenter des propo- 
sitions; six commissions furent constituées. Les 
Romains, qui connaissaient le caractère autoritaire 
du souverain pontife, murmuraient que les com- 
missaires méritaient plutôt le nom de cavalli spal- 
lati, chevaux bâtés que celui de coiTieri, coursiers, 
ayant un tel maître*. 

Il promulgua un édit sur l'habillement des 
ecclésiastiques; d'autre part, « il coupait peu à 
peu les jambes à la Pénitencerie », comme on 
disait à Rome, c'est-à-dire qu'il lui retirait succes- 
sivement ses prérogatives telles que le droit 
d'accorder des dispenses de mariage et des dis- 
penses pour les attributions des biens ecclésias- 
tiques; en sorte que les membres de cette congré- 
gation voyaient leurs bénéfices décroître avec 
rapidité^ (16 octobre 1557). 

Paul IV fit beaucoup aussi pour remédier à 
l'inconduite du clergé. Quand il monta sur le 

i. Cod. Vat. Urb., 1038. Avvisi, fol. 140. 
2. Cod. Vat. Urb., 1038, fol. 21i. 



PONTIFICAT DE PAUL IV. 



107 



trône le relâchement des mœurs y était encore 
très grand. 

En l'année 1553, c'est-à-dire deux ans avant 
l'élection de Paul IV, Balduino del Monte écri- 
vait à son frère Jules III une singulière lettre dans 
laquelle il lui annonçait que l'année précédente 
il s'était occupé de marier la fille de l'évêque de 
Città di Castello, Vitellozzo Vitelli (qui fut nommé 
cardinal l'année suivante) et lui avait remis en 
dot une somme de 500 ducats qu'il espérait bien 
que le trésorier pontifical lui rembourserait ^ 

En 1555, le vicaire de Polignano, près Modène, 
était publiquement accusé des pires méfaits; il 
vivait sans vergogne avec une femme dont il avait 
un fils, il avait frs^ppé des clercs, il vendait aux 
bouchers, aux boulangers, aux taverniers, le droit 
de travailler les jours de fête^. 

Au mois de septembre 1555, un chanoine de 
Saint-Pierre fut surpris chez une courtisane, 
Antea, habitant près de l'Ortaccio, c'est-à-dire au 
champ de Mars, non loin des ruines du mausolée 
d'Auguste^. 

Un autre prêtre, don Angelo de Veterani, est 
accusé devant le gouverneur, le 2 janvier 1556, 
d'avoir donné asile à deux moines coupables 
d'homicide*. 



1. Archiv. Seg. Vat. Lett. de Principi, vol. XXI, col. 13. 

VI VI r^f r^^*^°^^® **" ^^ octobre 1555. Investigationes, vol. 
•A.LV1U, fol. 115. 

TOI* XLVnr^fo'r'"^^ **" ^^ septembre 1555. Investigationes, 
4. Investigationes, vol. L, fol. 3. 



1Ô8 PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 

En cette même année 1556, le pape fut informé 
que « des personnes ecclésiastiques avaient commis 
des excès dans la province de la Campanie ». Il 
fit ouvrir une enquête que l'on dirigea principale- 
ment contre l'évêque de Ferentino, Aurelio Tibal- 
deschi, dq l'ordre des hospitaliers de Saint-Jean. 
Il fut avéré que le 11 mars, dans son église 
cathédrale, en présence de plusieurs chanoines et 
du Corps du Christ, il avait frappé de coups de 
poing et violemment malmené le doyen du 
chapitre, puis il Tavait poussé avec de grandd 
cris jusqu'aux prisons où il l'avait fait enfer- 
mer. Il s'agissait d'une amende que Tévêque avait 
voulu imposer à un autre chanoine. 

Cet évoque était, dirent les témoins, joueur et 
blasphémateur; on lui attribuait une fîlle. Sa 
parenté avec le pape Jules III lui avait valu sa 
nomination*. 

Le 4 septembre 1556, les ermites Augustins de 
Gênes furent chassés de leur monastère par ordre 
du pape et remplacés par d'autres car ils menaient 
une « vie corrompue et infâme » et « leurs méeurs 
de même que leur dépravation hérétique méri- 
taient un châtiment » que la République avait 
sollicité. %- ' 

En avril 1557, deux prêtres se prennent de que- 
relle dans la rue, en viennent aux mains, roulent 
par terre et se menacent de leurs poignards^. 

1. Archiv. di Stato, Roma, Atti de! governatore Sec. Xyi» 
Pro. 32, fasc. 13, fol. 728 et suiv. 

2. Interrogatoire du 2 avril. Investigationes, vol. L, fol. 196. 



• X 



PONTIFICAT DE PAUL IV. 



109 



En mars 1559, l'évêque de Polignano> Pi^rro 
Antonio Casamassima auquel son oncle avait cédé 
son siège quinze ans auparavant, fut enfermé 
d'abord à la Corte Savella puis au fehâteau Saint- 
Ange pour avoir été surpris en compagnie d'une 
courtisane juive. Il y avait cinq ans quHl la 
connaissait; ils se rencontraient tantôt che» elle, 
tantôt chez l'évêque ainsi qu'en déposa la femme, 
Elle fut condamnée à être battue de verges dans 
lés rues de la ville \ dépouillée de tout ce qu'elle 
po8sé(dait et chassée des États pontificaux, condam- 
nation que les Romains estimèrent excessive car 
«lie payait au gouvernement une taxe de 200 écus 
pour avoir le droit d'exercer sa profession. Quant 
à l'évêque, il fut condamné à la prison perpé- 
tuelle; durant les six premiers mois, il devait 
n'être nourH que de pain et d'eau, ce qiii le mit 
au désespoir^. 

Que le pape ait en partie réussi à triotopher de 
ces désordres, grâce à son énergique ténacité^ Je 
passage suivant d'un rapport adressé en 1560 aii 
sénat vénitien par son ambassadeur Luigi Moce- 
nigo, permet de le penser. « La cité, de Home, 
dit^l, en comparaison de ce qu'elle avait été sous 
les pontificats précédents, ressenable à un moûas- 
tère; si l'on pèche encore, c'est en secret alors 
qu'auparavant nul ne se cafchait pour tnàl faire^ 
pas même les évêques et les cardinaux. » Cinq ans 

i. Sur Cô suppute, voir noirt oiïvtage CouHiisanef et Boudons. 
2. Cod. Vat. Urb., 1039, fol. 24 et suiv. Archiv. di Stato, Roma, 
Attidel Governat., XVI sec, Prot. 48, fasc. 1. 



110 PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 

plus tard, sous le pontificat du pape Pie IV, 
l'envoyé vénitien Giovanni Soranzo décrivait 
ainsi au sénat, en 1565, la vie des prélats romains * : 
a Le cardinal Borromée vit saintement '^ et ne 
se montre généreux qu'envers ceux qui lui 
ressemblent, aussi les prêtres mènent-ils une 
existence fort décente, du moins en public, 
s'abstenant de tout plaisir; on ne voit plus de 
cardinaux en masque ou à cheval, ni se pro- 
menant par la ville en carrosse accompagnés de 
femmes, comme cela se pratiquait il n'y a pas si 
longtemps; ils vont seuls en carrosse stores 
baissés; les banquets, les chasses, tous les diver- 
tissements ont cessé; les prêtres portent tous le 
vêtement ecclésiastique. » 

Il est vrai que, dans un document daté de 1564 
et intitulé Disordini da rimediare in Roma ^. il est 
dit, tout au contraire : « On n'a presque rien fait 
pour obliger les prêtres à rester à leur place. Ils 
vont dans le costume qui leur plaît. Rien n'a été 
fait non plus quant au concubinage, les choses 
sont même pires qu'avant. En ce qui concerne la 
vie des moines et des moinesses, on voit des 
choses qui crient au Ciel et cependant on n'y met 
nul obstacle. Des églises, on fait des places 
publiques et des tréteaux; il en est ainsi même 
dans l'église Délia Minerva. » 

Pourtant il semble bien que le biographe de 

1. £. Alberi, Relazioni Amb. Venetiy Ser. II, vol. IV, p. 58. 

2. II habitait encore Rome à ce moment. 

3. Archiv. Seg. vaL, Arra. XI, vol. XGI, c. 327, 



PONTIFICAT De PAUL IV. 



111 






Paul IV, Antonio Garaccioli, n'avait pas tort de 
le qualifier de Reparator labantis catholicœ fidei et 
Sirleto, le précepteur de ses neveux, de Tappeler 
dans son oraison funèbre Christianœ pietatis 
asserlor atque restaurator. 



CONDAxMNATIONS. 

Les exécutions commencèrent dès la deuxième 
année du pontificat. 

Un étudiant de l'Université de Padoue, Pom- 
ponio da Nola, que l'on disait disciple de Valdès, 
avait été arrêté et emprisonné à Venise (1556); ses 
interrogatoires ne laissaient aucun doute sur sa 
participation aux « erreurs luthériennes * ». Paul IV 
le réclama à la République vénitienne par l'inter- 
médiaire du nonce et, après en avoir longuement 
délibéré, le conseil des Dix consentit, malgré 
l'usage qui voulait que les sujets de la Répu- 
blique fussent jugés sur son territoire, à le laisser 
extrader; le pape remercia avec tant de chaleur 
l'envoyé vénitien à Rome qu'il semble bien que 
l'Inquisition tenait de façon particulière à cette 
capture. Pomponio fut donc conduit à Ravenne et 
de là à Rome où il arriva en mars 1556. Sa 
condamnation ne tarda pas, car on assurait alors 
au Saint-Office qu'il fallait a couper avec la hache 
ce qui pouvait nuire à la partie saine ». Le 

1. DoMENico Berti, Di Gio. Valdès e di alcuni suoi discepoli 
Rome, 1878, p. 22. Orano, p. 5. Plas loin, p. 549. * 



r 



112 PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 

19 août, il fut conduit sur la place Navona; 
tout en marchant au supplice, il chantait les 
psaumes de David; comme il avait refusé d'en- 
tendre la messe et de se confesser, il subit le 
supplice des impénitents; on l'inonda de poix et 
d'huile bouillante mais il continua jusqu'à son 
dernier souffle à chanter le Te Deum Laudamus, 
11 avait vingt-quatre ans. Sa fermeté et sa rési- 
gnation jointes à son extrême jeunesse émurent 
vivement les Romains^ 

Le 5 juin 1556, fra Ambrogio de Cavoli, un 
Milanais, détenu à la Torre di Nona, fut pendu 
puis brûlé sur la place Campo di Fiore; on ne 
recueillit pas ses cendres que le bourreau dispersa 
avec celles du bûcher -. 

Le 20 juin suivant on brûla, mais en effigie 
seulement, cinq hérétiques dont un scrittore apos- 
tolico qui, cités devant le Saint-Office mais pré- 
venus à temps, s'étaient tous enfuis ^, 

Le 15 juin 1558, Gisberto diMilanuccio Poggio, 
de Cività di Penne, fut brûlé sur la place Giudea^ 

Le 3 septembre 1558, mourut dans sa prison 
pendant qu'on instruisait son procès, Bartolommeo 
de Bénévent accusé d'avoir prêché hérétiquement 
à M odène ^ 

Entre le 7 et le 15 février 1559, trois hérétiques 



1. D. Orano. p. 5. Bkrtolotti, p. 19. 

2. D. Orano, p. 4. 

3. Cod. Vat. Urb., 1038, fol. 141. 

4. D. Orano, p. 6. 

5. Cod. Vat. Urb., 1038, fol. 337. 



LE SAINT-OFFICE ET L'iNQUISITION. 113 

périrent dans les flammes sur la place Navona; 
Antonio di Calella Grosso de Rocca di Policastro, 
Lionardo di Paolo da Meola de Pontecorvo et 
Giovanni Antonio del Bo de Crémone ^ 

Le 4 août 1559, il fut payé 10 carlins au bour- 
reau pour avoir conduit à travers la ville Gio. 
Batta Vicentino « avec la langue attachée » et un . 
mors dans la bouche en punition d'avoir mal parlé 
de saint Pierre alors qu'on l'interrogeait devant le 
tribunal de l'Inquisition 2. 

Paul IV mourut le 18 août 1559. 



LE SAINT-OFFICE ET L'iNQUISITION. 

L'énergie de Paul IV put d'autant mieux se 
déployer qu'il disposait de moyens dont ses prédé- 
cesseurs étaient dépourvus. 

Etant cardinal il avait été frappé des imper- 
fections de l'Inquisition italienne, comparée à 
l'Inquisition espagnole qu'il avait vu fonctionner 
alors qu'il était nonce à Madrid (1536). Les domi- 
nicains à qui était confiée la direction des tribu- 
naux inquisitoriaux n'avaient rien fait pour assurer 
l'unité et l'autorité de cette juridiction. Dans 
bien des villes il y avait trois inquisitions distinctes, 
se jalousant et se contrecarrant réciproquement, 
l'inquisition de l'ordinaire, c'est-à-dire celle de 
l'évêque, l'inquisition locale et l'inquisition pontî- 



1. D. Orano, p. 7. 

2. Bertolotti, p. 27. 



LA RÉFORME EN ITALIE. — II. 



8 



114 PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 

ficale. Carafa songea donc à modifier en Italie le 
régime de l'Inquisition et, s'il ne lui donna pas la 
forme espagnole par suite de l'opposition violente 
qu'elle rencontra partout, à Naples, à Palerme, à 
Milan, et qui alla jusqu'à Tinsurrection, du moins 
lui communiqua-t-il une allure toute nouvelle. Ses 
fonctions d'inquisiteur à Venise l'avaient préparé 
à cette tâche. Il proposa donc au pape Paul III 
d'instituer à Rome une congrégation dont l'auto- 
rité s'étendrait sur tout le pays et même au delà et 
dont le rôle consisterait à unifier l'action de l'Inqui- 
sition et à en intensifier l'activité. Paul III hésita 
longtemps. Les procédés des juges inquisitoriaux 
n'étaient pas pour lui plaire; en outre il appréhen- 
dait, non sans raison, que l'introduction du 
système que préconisait Carafa ne soulevât par- 
tout et à Rome même des protestations. Paul III 
se flatta constamment d'ailleurs, comme on sait, de 
ramener les hérétiques dans le giron de l'Église 
par la persuasion et les bons procédés. 

Cependant il lui fallut céder car les idées nou- 
velles gagnaient sans cesse du terrain à Rome 
comme dans le reste de la péninsule. Par la bulle : 
a Licet ah initio i> datée du 21 juillet 1542, il insti- 
tua une congrégation composée de six cardinaux 
qui, avec le titre de « commissaires et inquisiteurs 
généraux pour les pays en deçà et au delà des 
monts j), avaient pouvoir de procéder « contre 
tous ceux qui s'écartaient de la foi catholique ou 
l'attaquaient et contre les suspects », de les 
rechercher par tous les moyens, soit ouvertement 



LE SAINT-OFFICE ET L'INQUISITION. 



115 



soit secrètement, en se conformant aux coutumes 
locales ou en s'en affranchissant, par voie d'inqui- 
sition ou d'investigation, de désigner pour cette 
fin tous les magistrats et tous les auxiliaires qu'ils 
jugeraient utiles et de faire appel au bras séculier; 
les membres de cette congrégation avaient le droit', 
en outre, de priver de leurs bénéfices et de leurs 
dignités les ecclésiastiques qui se montreraient 
indociles à leurs volontés, d'avoir recours au bras 
séculier et de juger en dernier ressort. 

En fait, non seulement les hérétiques mais les 
Sarrasins, les juifs relaps, les apostats, les blasphé- 
mateurs, les bigames, les sorciers et les faiseurs 
de sortilèges de même que les adultères et tous 
ceux qui avaient comnais quelque crime contre la 
morale étaient placés sous la juridiction de cette 
congrégation. Déjà, le 14 janvier 1542, le pape 
avait soumis aux inquisiteurs tous les ecclésiasti- 
ques à l'exception des évêques ^ Toutefois il était 
rappelé dans la bulle constitutive que le rôle de 
la congrégation consistait « non à interpréter ou à 
modifier les articles de foi, mais à châtier ceux qui 
les mettaient en doute ». 

Les six cardinaux désignés pour former cette 
congrégation furent Carafa, comme il convenait, 
le dominicain Giovanni Alvarez de Tolède, l'audi- 
teur Pietro Paolo Parisio, le maître du Sacré 
Palais, Tommaso Badia, le dataire Bartolommeo 
Guidiccioni et le servite Dionisio Loveri. 

1. BuUarium, vol. VI, p. 318. 



H6 PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA REFORME. 



Plus tard, par la bulle « Cum nos per nostrmn » 
de mai 1564 \ qui portait à huit le nombre des car- 
dinaux membres de la congrégation, Pie IV décida 
que le vote de la majorité engagerait la congré- 
gation entière; bien plus, deux ans après, en 1566, 
il permit qu'une décision fût prise même s'il n'y 
avait que deux membres présents, ce qui était un 
privilège exceptionnel dont aucune congrégation 
ne jouissait^. Parmi les cardinaux faisant partie 
de la congrégation, il n'y en avait que quatre qui 
eussent le titre de Cardinales générales hereticae 
pravitatis. 

Plus tard le nombre des cardinaux inquisiteurs 
fut porté à douze; des prélats leur furent adjoints 
ainsi que des laïques « versés dans la connaissance 
du droit »; le général de l'ordre des prêcheurs y 
prit place également ainsi qu'un représentant des 
mineurs conventuels. 

Le pape Sixte V détermina et accrut les pou- 
voirs de la congrégation par la bulle a Immensa 
aetemi » de février 1587. Elle se réunissait trois fois 
par semaine, le lundi au palais de l'Inquisition, 
le mercredi dans le monastère de S. Maria sopra 
Minerva, le jeudi au Vatican ou au palais de 
l'Inquisition, en présence du pape, Coram Sanctis- 
simo ; à cette séance se discutaient les affaires qui 
avaient été préparées dans les deux séances précé- 
dentes; chaque cardinal était appelé à opiner, lé 



1. Bullarium, vol. Vn,;^p. 298. 

2. Bulle "Cum felicis recordationis • . ^uWarmw, vol.VII,p. 502. 



LE SAINT-OFFICE ET L'iNQUISITION. 117 

plus jeune donnant le premier son avis; le souve- 
rain pontife décidait. 

Après la mort du pape Paul III, la congrégation 
du Saint-Office avait continué à fonctionner. Le 
17 juillet 1550, le pape Jules III établit un trai- 
tement de 12 ducats par an en faveur du notaire 
de l'Inquisition qui n'en recevait pas auparavant; 
ce poste était à vrai dire peu envié comme on 
verra *. 

Le 18 mars suivant (1551), il publia un bref des- 
tiné à assurer l'indépendance des juges inquisito- 
riaux dont l'autorité était sans cesse contestée par 
les magistrats locaux. « Il a été prescrit aux officiers 
civils, disait-il, d'aider et de favoriser les repré- 
sentants de l'Inquisition; défense leur est faite 
d'entraver leurs travaux ou de s y immiscer sous 
peine d'être considérés eux-mêmes comme héré- 
tiques. Cependant non seulement en Italie mais 
partout ailleurs, on les a vu intervenir tantôt sous 
prétexte d'assurer la justice, tantôt sous couleur de 
piété. Voulant porter remède à ce danger, nous 
enjoignons au pouvoir séculier de même qu'aux 
personnes privées, de s'abstenir désormais de toute 
tentative de ce genre sous peine de châtiments 
sévères^. » 

Dès son avènement, le pape Paul IV étendit et 
fixa les pouvoirs du Saint-Office par une série de 

i. Archiv. Seg. Vat. Div. Camer., voJ. CLXII, fol. 7. 
2. Archiv. Seg. Vat. Regesto Vat. 1792, c. 472. 



V 



«18 PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 

décisions dont la première porte la date du 1" sep- 
tembre 1555. Dans la deuxième qui est du 1" octo- 
bre 1555, il déclarait que « l'office de la sainte 
Inquisition » devait l'emporter sur tous les autres 
et que chacuu était tenu de lui prêter son concours. 

Dans les décisions ultérieures les juges inqui- 
sitoriaux étaient autorisés à appliquer la torture 
quand les accusés ne répondaient pas de façon nette 
et précise et toutes les fois qu'ils le jugeaient con- 
venable ^ 

Dans la suite, les membres des tribunaux inqui- 
sitoriaux furent exonérés des droits d'octroi sur les 
comestibles destinés à leur usage; le 11 octo- 
bre 1561, Pie IV ordonnait aux douaniers de la 
ville de ne plus les prélever'^; le 27 novembre 15G4, 
il accordait au <:< majordome » du palais de l'In- 
quisition deux rubbio de sel gratuitement pour lui, 
sa « famille » c'est-à-dire son personnel immédiat 
et les prisonniers pauvres dont il avait la garde^. 

Le 3 avril 1566, Pie IV transféra à la congré- 
gation du Saint-Office la cité et la citadelle de 
Conca avec ses revenus ^. 

Le 20 novembre 1567, Pie V renouvelait l'exemp- 
tion des droits sur le vin, les aliments et les mar- 



1. L. Pastor, Allgemine Dekreten, dans Ilislorisches Jahrbuch 
vol. XXXIII, p. 479 et suiv. 

2. Div. Camer, vol. CCXII, fol. 2. 

3. Div. Gamer, vol. CCXVl, fol. 172, Le rubbio équivalait à 
610 livres ou à 217 kilogrammes. 

4. Bulle « Dum inter arcana » du 3 avril 1566. Archiv Vat 
Siynatarum, Xnn 52, vol. 5, fol. 7. Gf.MouoNi, Diz. Erud.,vo\ \ 
p. 119. Conca est une petite ville de la campagne romaine 



'^Wt*^' 



LE SAINT-OFFICE ET l'iNQUISITION. HQ 

chandises destinés au palais et aux ministres de 
l'Inquisition*. 

Toute importante qu'elle fût, la congrégation du 
Saint-Office et les tribunaux qui en dépendaient, 
n'eurent pas au commencement de local particu- 
lier; Carafa dut insister longtemps pour en obtenir 
un ; il n'y parvint que onze ans après la création 
de la congrégation, en 1553, à la fin du règne de 
Jules III. Le palais qu'on lui attribua, lequel n'était 
au reste qu'un bâtiment fort exigu, se trouvait 
tout près du quai de Ripetta, ce qui permettait 
d'amener secrètement par eau les prisonniers; il 
n'était pas éloigné non plus du château Saint Ange 
et de la prison Tor di Nona^ où étaient placés les 
accusés que l'on ne conservait pas dans les prisons 
mêmes de l'Inquisition ou que l'on voulait sou- 
mettre à un régime plus sévère. Le gouvernement 
pontifical n'acheta pas ce palais mais le loua pour 
dix ans, à un marchand de bois du nom de Anto- 
niotti au prix de 150 écus par an (acte du 19 sep- 
tembre 1553); le cardinal Carafa signa le bail en 
sa qualité de grand inquisiteur; les cardinaux 
Rodolfo Pio, Giovanni Alvarez, Giacomo Puteo et 
Sebastiano Pighini contresignèrent l'acte^. 

1. Div. Camer, vol. CGXXXII, fol. 11. 

2. On Torredi Nona. Sur cette prison, voir l'étude définitive 
I il^J'^S ^^'««TT' *ians Archiv. Soc. Rom, di Storia Pat., 

vol. XXXIX, 1916, fasc. III, IV (155-156). L'acte de rente spécifie 
très exactement l'emplacement de ce palais : « Près du port 
de Ripetta. sur la route qui mène au mausolée d'Auguste .. . 
11 existe encore. Il est tout voisin du palais Borghèse ' 

3. Rome, Archiv. Not. Distrettuale, Atti S. Perellii Prot. 12. 
loi. 187. 



120 PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA REFORME. 



Le palais, qui allait devenir le siège du Saint- 
Office, se composait d'un rez-de-chaussée oii l'on 
établit les prisons, et d'un premier étage composé 
de trois salles qui furent affectées aux tribunaux ; 
comme dans la plupart des palais romains, les pla- 
fonds, très élevés, étaient ornés de grands caissons; 
la façade comptait cinq fenêtres. Quelques maisons 
adjacentes, petites et sordides, servirent d'habita- 
tion aux familiers de l'Inquisition et probablement 
aussi de prisons supplémentaires^. 

Telle était la hâte du cardinal Carafa de voir la 
congrégation et les services qui en dépendaient 
installés en ce logis qu'il paya de ses deniers, 
raconte son biographe Caracciolo, les ferrures et 
les serrures des portes des prisons^. 

Avant la fin de l'année ce palais servait de local 
à l'Inquisition. En effet, il est qualifié à cette date 
de « Palais de l'Inquisition » dans un acte relatif 
à l'incarcération du « secrétaire et agent » de la 
République de Raguse auprès du pape ; ce n'était 
pas, au vrai, pour cause d'hérésie, mais parce 
qu'il s'était battu avec Tarchidiacre de la Répu- 
blique au cours d'une discussion « politique et 
religieuse »; il avait reçu un coup violent sur 
l'œil; ce fut lui pourtant qu'on mit en prison^. 

Aussitôt élu, Paul IV agrandit le palais de 
l'Inquisition en même temps qu'il donnait encore 

1. D. Gnoli, dans Fanfulla délia Domenica, an. XIV, 1892, n. 6. 

2. Cf. B. Amante, Giulia Gonzaga, p. 299. 

3. Interrogatoire recueilli par un notaire. Archiv. di Stalo, 
Atti del Governatore, Sec. XVI, s. pag. 



LE SAINT-OFFICE ET l'iNQUISITION. 



121 



plus d'extension et une impulsion plus forte aux 
tribunaux qui dépendaient de cette congrégation ; 
aussi a-t-on cru que c'était sous son pontificat que 
le Saint-Office avait été établi en ce lieu; la Cham- 
bre apostolique dépensa, dit-on, plus de 12 000 écus 
en travaux d'installation ^ Vers la fin de son pon- 
tificat, le 4 maru 1558, le pape louait deux mai- 
sons voisines moyennant 100 écus par an pour y 
établir des prisons^. Les prisonniers commençaient, 
en effet, à devenir très nombreux, moins cepen- 
dant qu'au temps de saint Pie V où l'on ne savait 
plus où les mettre. Il est vrai que les attributions 
du Saint-Office s'étendaient sans cesse. 

On déposait dans le palais de l'Inquisition les 
pièces à conviction, les livres saisis...; lorsque 
mourut en 1557 le cardinal Giovanni Alvarez de 
Tolède, l'un des inquisiteurs, sa bibliothèque fut 
transportée au palais de l'Inquisition car, en rai- 
son de ses fonctions, il lui était permis de posséder 
des livres hérétiques et il s'agissait de les recon- 
naître et de les détruire. L'examen fait, ceux qui 
n'étaient pas défendus furent remis par le commis- 
saire général de l'Inquisition au supérieur de 
l'ordre de saint Dominique^. 

Désirant assurer la continuité de son œuvre, le 
pape, dans un consistoiretenule 20 décembre 1558, 
nomma le cardinal Alessandrino, le futur saint 
Pie V, grand inquisiteur, en lui conférant le droit 

1. Cod. Vat. Ottob., 619, fol. 122. 

2. Rome, Archiv. Distrettuale, Atti Severo, prot. 15. fol. jL5. 

3. Ibid.y Atti D. Graziani, prot. 16, fasc. Il, fol. 14. 



122 



PROGRES ET EXTINCTION DE LA REFORME. 



de rester en fonction même en cas, de vacance du 
Saint-Siège bien que toutes les autres charges se 
trouvassent alors suspendues parce qu'on les con- 
sidérait comme des mandats personnels du souve- 
rain pontife. 

Les Romains étaient hostiles à l'Inquisition; il 
en fut de même d'ailleurs à peu près partout en 
Italie; cette juridiction, recevant l'impulsion du 
Vatican, dépouillée des formes et des garanties 
auxquelles on était si fortement attaché dans tout 
le pays et que les statuts municipaux de la plupart 
des villes réglaient avec tant de minutie, et se 
substituant aux juridictions locales, ne pouvait 
manquer de sembler au moins importune à tous. 
Chaque fois que l'occasion s'en offrit, l'opposition 
se manifesta. 

Lors des désordres qui suivirent la mort de 
Paul IV, en août 1559, le peuple se porta vers le 
palais de l'Inquisition dont les salles furent sac- 
cagées ; les envahisseurs s'emparèrent du vin, du 
grain, de l'argent qu'ils trouvèrent; on brisa le 
mobilier dont la plus grande partie appartenait en 
propre au cardinal Alessandrino ; celui-ci, de même 
que le commissaire de l'Inquisition fra Toramaso 
Scotti, Giovanni Brittone et plusieurs des juges 
furent poursuivis, frappés à coups de bâton, jetés 
en prison; les envahisseurs lacérèrent ou détrui- 
sirent les documents et les dossiers, brûlèrent les 
livres qu'ils trouvèrent; lînalement ils mirent le 
feu au palais. Carnesecchi, qui devait quelques 



LE SAINT-OFFICE ET L 'INQUISITION. 123 

années plus tard, passer de longs mois dans les 
prisons de l'Inquisition et périr sur le bûcher, 
écrivait de Venise, le 2 septembre, à sa confidente 
et disciple Giulia Gonzaga : « Votre Seigneurie aura 
appris que la sainte Inquisition est morte de cette 
même mort qu'elle avait coutume d'infliger aux 
autres, je veux dire par le feu; voilà un événe- 
ment bien digne de remarque et d'où l'on peut 
inférer qu'il ne plaît pas à la divine providence que 
cet office soit exercé désormais avec la même 
rigueur qu'auparavant. j> Soixante-douze héréti- 
ques dont plusieurs hérésiarques furent rendus à 
la liberté^ Toutefois le peuple qui, dans ses 
révoltes contre le Saint-Siège n'en demeurait pas 
moins attaché à son culte, exigea d'eux le ser- 
ment de croire « en bons chrétiens ». La foule se 
porta ensuite vers la maison de Claudio délia Valle, 
notaire de l'Inquisition, et la mit à sac, puis elle 
se dirigea vers le couvent de la Minerva. « J'ai 
vu, écrit Luigi Mocenigo, le peuple se ruer à grands 
cris vers le monastère de la Minerva où se trou- 
vaient les frères dominicains qui sont au service 
de l'Inquisition et que les Romains détestent pour 
cette raison au point que leur demeure aurait été 

1. Diario de Vincenzo Bello, romain, commencé le !•' sep- 
tembre 1558. Archiv. Stor. Not. Capit. Cred. XIV, vol. VII, p. 212. 
« Plus de quatre cents prisonniers furent élargis -, dit l'envoyé 
llorentin. Florence, Arch. Mediceo, Filza 20 di Residenti Toscani 
a Roma, lettres des 18 et 19 août. P. Nous, Guerm deyli Spagnoli, 
notes de Volpicelli, Archiv. Stor. ItaL, Sec. I, vol. 12,' 1847. 
Interregno dalla morte di Paolo IV al pontificato di Pio IV. Bibl. 
Vat. Cod. Ottoboniani, 439, fol. 201 et Cod. Vat. 8685, fol. 358. 
Relation de Antonio Giudo. 






i I 
f 



y 



IilM^A . 






124 PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 

incendiée sans l'intervention du cardinal Giuliano 
Cesarini^ » 

Gomme il arrivait toujours à Rome, Tefferves- 
cence populaire dura peu; le calme se rétablit 
et l'on en vint bientôt aux témoignages de repentir. 

Une instruction fut ouverte par ordre du gou- 
verneur contre les fauteurs des désordres. 

Le notaire Aloisi de Torre convoqua chez lui, 
comme c*était la coutume, une femme qui habitait 
non loin du palais de l'Inquisition et lui demanda 
si elle avait assisté à l'incendie et au pillage. Elle 
répondit que oui et cita, comme y ayant pris part, 
un marinier et un verrier; elle les avait vus 
emporter du palais du vin, de la farine, de l'huile, 
du grain, des couvertures, des matelas, du sel ! 
Elle ajouta qu'ils chassaient à grands coups de 
pieds ceux qui voulaient participer au pillage; 
ils avaient des gens pour les aider. Elle n'avait vu 
délivrer aucun prisonnier (6 mars 1560). 

Au sujet du pillage de la maison de Claudio 
délia Valle, un orfèvre fut interrogé. Il avait 
vu deux mille personnes l'assaillir; des gentils- 
hommes la défendaient. Un regrattier raconta 
qu'il avait acheté d'un des émeutiers, moyennant 
10 écus, une statuette de la Fortune qu'on lui dit 
antique, afin de la présenter à un Français qui 

1. E. kLBERiRelaz., Ser. II, vol.IV, p. 26. Cf. Diario di Angelo 
Massarelli dans Concilium Tridentinum, Concilii Tridentini Dia- 
riorum, Illust. Merkle, vol. II, Fribourg, 1911, p. 332. Diario di 
Francesco Firmano, Ibid., p. 315. Aussi, Ribier, Lettres et 
Mémoires, vol. II, p. 827. Lettre de M. d'Angoulêrae, ambassa- 
deur de France au cardinal de Lorraine en date du 18 août 1559. 



LE SAINT-OFFICE ET L 'INQUISITION. 



125 



était artiste; or il se trouva que c'était précisé- 
ment ce Français qui l'avait sculptée et vendue 
comme antique à Claudio délia Valle ^ (8 mai 1560). 

La commune se résigna à rembourser les dom- 
mages et une expertise fut commencée; le cardinal 
et « d'autres personnes » présentèrent des récla- 
mations que le conseil capitolin s'efforça de 
réduire; on discuta et l'on négocia jusqu'au jour 
où le pouvoir pontifical mit le conseil en demeure 
d'aboutir; alors dans la séance du 30 août 1560, 
les conservateurs proposèrent ' « afin qu'on n'en 
parle plus », dit le procès- verbal, de verser aux 
plaignants une indemnité de 15 000 écus qu'on se 
procurerait en faisant un emprunt à 8 p. 100 
gagé par la gabelle dite des Études qui n'était 
autre que la taxe sur les vins étrangers ^. 

La congrégation du Saint-Office fut réinstallée 
dans son palais restauré; elle y était fort à l'étroit; 
aussi, dès que le grand inquisiteur, Alessandrino 
devint pape (Pie V), il s'occupa de lui affecter un 
autre local. L'ancien palais fut abandonné. En 
1593, il appartenait à Giovanni Paolo Galant! et 
l'on en parlait comme du lieu « où avait été jadis 
l'Inquisition ». Par la suite, on s'en servit comme 
d'une écurie et à présent, les grilles des fenêtres de 
la façade ayant disparu, le sinistre palais est 
devenu une boutique d'antiquaire. 



1. Archiv. di Stato, Roma, Investigationes, vol. LXV, fol. 129 
et suiv. 

2. Cod. Vat. Urb., 1039, fol. 71. Archiv. Stor. Capit., Cred. I, 
vol. 21, fol. 43. 



V 



■1 



120 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA REFORME. 



LE SAINT-OFFICE ET L'iNQUISITION. 



127 



Pie V choisit, pour y établir Tlnquisition, un 
palais situé près de Saint-Pierre, un peu plus haut , 
que la sacristie, à côté de ce qui fut longtemps la 
caserne des chevau-légers. Le cardinal Lorenzo 
Pucci l'avait édifié au temps de Léon X ; après sa 
mort, en septembre 1531, il avait passé à ses héri- 
tiers. Le 9 mai 1566, le pape en acheta les deux 
tiers à Alessandro Pucci et à ses cousins Roberto, 
Ascanio et Horatio, au prix de 6000 écus payables 
à la banque des héritiers de Baldassare Olgiati au 
mois de juillet suivant. Le dernier tiers fut payé 
3 000 écus à Lorenzo Pucci le 26 juin 1567. 
Il semble, par les termes de cession, que même 
avant cette acquisition, le palais était déjà affecté 
à l'Inquisition^ 

Dès le 18 mai 1566, par la bulle « Sollicitœ 
nostrœ » le pape l'attribua au Saint-Office en sti- 
pulant qu'il ne pourrait être aliéné. 

Le lundi 3 septembre 1566, le vicaire du cha- 
pitre de Saint-Pierre présida en grande céré- 
monie à la pose de la première pierre, soit qu'on 
eût abattu complètement l'ancien palais, soit qu'on 
se fût borné à y apporter d'importantes modifica- 
tions pour l'adapter à sa nouvelle destination^; 
de nombreuses cellules y furent ménagées^; plus 

1. Roma, Archiv. di Stato, Segret. di Caméra, Prot. 1454. 

2. L'inscription rapportée un peu plus loin déclare que le 
palais fut construit « a fundamentis » mais les inscriptions sont 
destinées autant à magnifier qu'à commémorer les événements. 

3. God. Vat. Urb., 1040, fol. 282. Le 15 avril 1568, il fut versé 
à fra Oberto de Plaisance, commissaire de l'Inquisition, 784 écus 
pour dépenses faites dans le palais du Saint-Offlce. Dep. Gen.^ 
1567, fol. 44. 



tard il y en eût soixante, réparties sur trois étages, 
petites, basses, mal éclairées. Le palais existe 
encore; son aspect extérieur qui n'a guère dû 
changer, est sévère ; la porte est demeurée telle 
quelle, lamée de bronze; une cour intérieure, 
entourée de galeries, occupe le centre du palais 
conformément au plan dont on ne se départissait 
jamais à Rome. 

Comme les travaux avançaient trop lentement 
au gré du pape, il enleva tous les ouvriers occupés 
à la construction de Saint-Pierre pour les faire 
travailler à l'achèvement du nouveau palais inqui- 
sitorial (octobre 1566); trois ans après il était 
achevé, et Pie V put y faire placer l'inscription 
commémorative suivante ^ : 

« Plus V. P. M. GONGREGATIONIS SaNGTAE InQUI- 
SITIONIS DOMUM HANC QUA HoERETICAE PrAVITATIS 
SECTATORES CAUTIUS CARCERENTUR A FUNDAMENTIS IN 
AUGMENTUM CATHOLICAE RELIGIONIS EREXIT. AnNO 
MDLXIX. » 

Le palais, du moins en ce qui concernait la 
geôle, se trouva bientôt trop étroit, car on y 
gardait les hérétiques condamnés à la prison per- 
pétuelle, et le nombre en était grand. Sixte V dut 
faire construire de nouveaux cachots 2. 

Urbain VIII transforma quelque peu le palais, 

1. FoRCELLA, Isc, vol. XIII, p. 173, n. 330. Cf. p. 186, n. 376 
Cf. Cod. Vat. Urb. 1040, fol. 295. L'architecte, qui conduisit les 
travaux, fut peu^être Nanni di Baccio Bigio qui travailla long- 
temps pour Pie V et la Chambre apostolique. G. Vasari. Flo- 
rence, 1857, vol. XIII, p. 125. 

2. Cod. Vat. Urb., 1054. 



128 PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA REFORME. 

du moins en ce qui concernait les dispositions 
intérieures. 

(Excursus.) 

LE PALAIS DU SAINT-OFFICE EN 1798 ET EN 1849. 

F 

La République ayant été proclamée à Rome le 
24 mars 1798, le marquis Claudio délia Valle ^ fît 
marteler, au nom du nouveau gouvernement, les 
armes de Pie V sur le palais du Saint-Office ainsi 
que l'inscription qu'il y avait apposée. Le 21 juillet 
on brûla quantité de dossiers et de documents 2. 
Tant que dura l'occupation française, l'Inquisition 
cessa de fonctionner, du moins au point de vue 
confessionnel. En 1815, le pape rétablit dans ses 
fonctions la congrégation du Saint-Office ; il trans- 
féra les prisons au couvent de la Minerva mais 
en 1825, Léon XII les rétablit dans l'ancien palais ^ ; 
toutefois on n'y plaça plus que des ecclésiastiques 
coupables de fautes contre la morale ou la disci- 
pline. « On les enfermait, moins pour les châtier 
que pour les empêcher de continuer à mal faire », 
disait-on^. • 

1. C'est exactement le même nom c(ue celai du notaire de 
rinquisition dont le palais fut saccagé en 1559. 

2. D. SiLVAQNi, La Corte e la Società romana, Florence, 1881, 
vol! III, p. 484. Bibl. Casanatense, Coll. Bandi, an 1798, n. 182. 

3. MoRONi, Diz. Erud., vol. IX, p. 268. 

4. Lorsque les prisons furent forcées on n'y trouva qu'un 
évêque, un prêtre et un moine. Correspondance du journal 
V Univers, n° 836 du vendredi 13 avril 1849; la lettre est datée 
du 4 avril. Elle est reproduite et commentée dans le Times, du 
14 avril, p. 6. 



t 



LE PALAIS DU 9AIMT-0FFICE EN 1798 ET EN 1849. «29 

Le 27 mars 1849 la Constituante romaine 
décréta, sur la proposition du ministre Sterbini, 
que le tribunal du Saint-Office serait aboli à 
jamais, le palais rasé et qu'à son emplacement on 
élèverait une colonne pour l'instruction de la pos- 
térité'. La ville était en émoi à la suite des événe- 
ments de Lombardie et de la défaite de Novare 
(23 mars 1849) ; on était prêt à en venir aux extré- 
mités; le 29 mai le triumvirat composé de Maz- 
zini, Armellini, Safi, prit le pouvoir; le 1" avril 
le peuple se porta vers les prisons de l'Inquisition 
et en rompit les portes ; ce fut sa prise de la Bas- 
tille. L'imagination y aidant, on vit d'horribles 
spectacles qui servirent à surexcitera fureur popu- 
laire. Dans les cachots, des chaînes, de lourds 
anneaux de fer, l'usure des dalles rappelaient les 
souffrances des condamnés ; sur les murs on lut 
des instructions telles que celles-ci : « Le caprice 
et la scélératesse des hommes ne parviendront 
jamais à me séparer de ton Église ô Christ, ma 
seule espérance! » Le souvenir des condamnations 
à l'immuration si fréquentes au xvi' siècle, fit qu'on 
s'imagina avoir trouvé cinq squelettes murés dans 
la paroi d'une prison. Un squelette de femme con- 
servant de beaux cheveux noirs remplit les spec- 
tateurs d'horreur. Dans chaque salle se tenait un 

tJ'^' *^.*'f'.' "'■'■''^'* ''" ""»«?«'-o. 22 juin 1913. Le palais ne 
fut point détruit n. la colonne érigée; toutefois un auteur 
romain, H.nto Michelangelo, commémora cette décision par une 
allégorie dans son ouTrage Don Pirlone a Roma, vol. II, pi. I2s. 
Une autre allégorie, pi. 126, rappelle l'ouverture des prisons. 

LA RéFORMB EN ITALIE. — H. Q 



130 PROGRÈS KT EXTINCTION DE LA RÉFORME. 

homme qui reaseignait les visiteurs sur sa desti- 
nation et sur les atrocités qui sy étaient accom- 
plies: quelques aventureux pénétrèrent dans des 
caveaux où. à la lueur des torches, ils décou- 
vrirent des restes humains et des vêtements en 
lambeaux, un collier de femme et un chapeau de 
fillette, des frocs de moines, des paniers contenant 
des médailles et des rosaires, enfin des langes 
d-enfants>. Les partisans du régime pontifical 
affirmèrent qu'on avait vidé un charnier voisin 
Dour offrir aux visiteurs ce spectacle et, qu en y 
Regardant de près, on aurait trouvé parmi ces 
débris surtout des os de chiens et de poulets. 

On chercha inutilement les instrumente de tor- 
ture; ils avaient disparu, dit-on, depuis 1815 ; il ne 
restait que l'anneau qui avait servi pour 1 es ra- 
pide et l'emplacement destiné à l'épreuve du feu. 
^ Une foule immense vint visiter ces prisons ; eUe 
se porta de là vers le monastère des dominicains 
de la Minerva pour chercher une vengeance et s. 
quelques carabiniers ne s'étaient trouvés là fort à 
Join?, les moines auraient couru grand risque de 
fa vie et le monastère eût été mis à sac. Un prê re 
fut entouré et menacé, et dut prononcer une allo- 
cution patriotique sous le porche d une église . 

,. G. MxHOOXx.. Boma . W^„, Turin, m8^cap.xx.x. p.^«.^. 
o // Positiva, Rome, 3 avril 184y. ^ ^ ji Con- 

temvoraneo, «ome, 4 avril '"»-^^J„t'"B„,eydier. Paris, 1851, 
Home des années IS*^-'*^" P" f.^"" i./„„„i,i:,one, Rome, 1850. 

rcnce. 1868-1869, vol. III. p. 331, 



FONCTIONNEMENT DES TRIBUNAUX INQU.SITORUUX. ,3. 

Un décret daté du surlendemain déclara que le 
palais du bamt-Office servirait désormais à abriter 
les familles pauvres moyennant une redevance « 
Toutefois une partie des bâtiments devint une 
caserne. Les prisons furent détruites ainsi que les 
salles des tribunaux. On épargna ce qui restait des 
Vattr *^"' gouvernement fit transporter au 

Lorsque Pie IX rentra dans Rome, il rendit à la 
congrégation du Saint-Office son palais mais non 
tous ses pouvoirs ^. 

Pendant 1 occupation française, des troupes y 
furent logées. ^ ^ 

Actuellement le palais est employé comme habi- 
tation pnvée. 

KONCTIONNEMENT DES TRIBUNAUX INQUISITORUUX. 

D'une façon générale et sans tenir compte des 
différences locales, l'organisation et le fonctionne- 
ment des tribunaux inquisitoriaux étaient ainsi 
règles en Italie 3. 

J^Journal Ues Débats du lundi ,6 avril ,849. Moniteur mêm. 
2. MoRONi, Diz. Erud., vol. XVI p 223 

inquisuoribuTt::::; %t!É' ^Z^^'f ''^ -«"'- 

pir<.toriun, Inguùilorum cr^lz-- F^^^Zf'LlTn'"''' 
m Aedibus P. R. «SST p»,»r,= a, •• "«"««ci Fegnx. Rome, 

mourut en 1612 et écrivif n.,. n" ''""^"'"'' '^'' «»'« «mi 
11 annota également îe ûLLTr" ' v""'"' '" '''n<J"isition. 
COME. Rome 158* rf<!.„c '»?"«;'<»•"'". de Bebnakdo de 
VenisV <\7r D n S'"*"" Episc, Théorie Praxis Haereseos 
Venise, 1573. Pa„. BaiLLAND, Tractatus deHeretiois et s^^. 



132 



PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 



Les juges devaient avoir plus de trente ans, 
souvent même plus de quarante et être théolo- 
giens ou canonistes et de foi éprouvée; ils jouis- 
saient du privilège d'être exonérés de toute taxe 
excepté celle sur les chevaux, de n'avoir pas à 
payer de dîme sur leurs bénéfices; ils avaient le 
pouvoir d'accorder des indulgences de vingt à 
quarante jours, « d'interpréter » les décisions du 
Saint-Siège de même que celles du pouvoir sécu- 
lier, de se faire livrer les hérétiques réfugiés dans 
les églises, même si l'évêque s'y opposait. U était 
interdit de les excommunier excepté dans quelques 
cas particuliers; ils avaient droit au titre de Très 
Révérend; il leur était permis de lire et d'auto- 
riser la lecture des livres hérétiques. 

Lyon, 1536. Paolo Sarpi, Trattato délie Materie beneficiarie, 
Mirandola, 1676. Cesare Caréna, Traclatus de Officto SS. Inqui- 
silionis, Lyon, 1669. Ph. Limborch, Historia Inquisttionis, 
Amsterdam, 1692, dont Morone dit : Op^a curiosache passa- 
corne scritta con moite verità {Diz. Erud, vol. XXXVl, p. 46, 
Sloria delV Inquisizione, Florence, 1849. Histoire des Inquisitions, 
Colocne. 1579, tirée des Mémoires historiques de L. Elites Uupin 
et d'autres ouvrages par l'abbé Gl.-P. Goujet. H. Plettembero, 
Notitia Congregationum et Tribunalium Cnriae Romanae Hil- 
desheim, 1673. De Romani Ponlificis potestate et delegata Inqut- 
sitorum, auctore Ludovico a Paramo Boroxensi, Regni Sictlia 
j7wuisitori,mien,\^n.ELisEO^lxsisi,SacroArsenale,orceroprat- 

tica delV Officio délia S. Inquisizione , con Vinserzione di alcune 
reqole falle dal P. Inquisitore. T. Monghini Domenicano, e di 
diverse annotazioni del dottore Gio Pasquatone Fiscale délia 
Suprema Générale Inquisizione di Roma, Roma, 1705. 

La bibliothèque de la Minerva contient quelques manuscrits 
décrits par Charles Molinier (voir Bibliographie) qui sont relatifs 
à la procédure inquisitoriale ; ils datent d'une période anté- 
rieure à la création du Saint-Office, du xiii* et du xiV sièc e, 
mais semblent avoir été encore en usage durant tout le xvi« siècle. 
La liste des cardinaux du Saint-Office de Pie V à Paul V se 
trouve : Bibl. Vat. Cod. Ottoboniani, 2498, fol. 262. 



FONCTIONNEMENT DES TRIBUNAUX INQDISITORIAUX. 133 

Les juges inquisitoriaux pouvaient s'adjoindre 
des laïques et les obliger même par la contrainte, à 
accepter les fonctions qu'ils leur conféraient. Ils 
avaient pour auxiliaires des « qualificateurs » dont 
le rôle consistait à apprécier les actes et les opi- 
nions reprochés aux accusés et à décider s'ils 
étaient : hérétiques, scandaleux ou téméraires 

Un avocat fiscal rédigeait les actes d'accusation 
et les signifiait aux inculpés, contrôlait les déposi- 
tions, examinait les ouvrages saisis, suivait la pro- 
cédure et s'assurait que les condamnés subissaient 
leur peine; il gérait les biens qui avaient été con- 
hsques au profit du tribunal. L'avocat fiscal devait 
être « honnête », diligent, instruit des règles du 
droit; il devait connaître les bulles et les brefs 
pontificaux. 

Les notaires ou secrétaires jurés étaient choisis 
parmi les notaires séculiers ou bien parmi les 
notaires ecclésiastiques'; leur fonction était de 
consigner par écrit les actes du Saint-Office ainsi 
que ceux des tribunaux inquisitoriaux et les dépo- 
sitions des témoins; ils rédigeaient les pièces de 
la procédure. Ils étaient tenus au plus grand 
secret. 

Un trésorier était chargé de recevoir, à l'exclu- 
sion de toute autre personne, les revenus apparte- 
nant à 1 Inquisition aussi bien que les sommes qui 

ZlTesecl^J:L^,T '"^"^ ""*= '*' ''"ï"is"«"rs manquent de 
VoTcldenat^wl^' '^!"- P«:™«'<l'en prendre des séculiers. 
L onice de notaire inquisitorial était, en effet, fort déconsi- 



*%■?■ 



131 PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA RÉFORME. 

lui étaient dues ; sa comptabilité devait être minu- 
tieusement contrôlée. 

La plupart de ces personnes habitaient le palais 
du Saint-Office. 

Les familiers de Tlnquisition avaient pour mis- 
sion d'exécuter ses ordres; il leur était permis de 
porter des armes, mais ils ne pouvaient en faire 
usage que dans l'exercice de leur ministère. 
C'étaient aussi des espions; ils étaient tenus de 
dénoncer les suspects et, s'ils s'abstenaient de le 
faire, étaient considérés eux-mêmes comme sus- 
pects. Il existait dans plusieurs villes d'Italie, à 
Bologne, à Milan, des espèces de confréries dont 
les membres prenaient le nom de Grocesegnati et 
dont le rôle était de dénoncer et c d'exterminer » 

déré, dit le pape, et beaucoup répugnaient à l'exercer. En 1585, 
le notaire de l'Inquisition à Mantoue recevait 12 écus d'or 
par an. 

Salaires de quelques-uns des membres et employés du Saint- 
Office. 

Année 1567 
ou un pea postérieure. 

Le P. commissaire recevait par an ... . 420 écus. 

Le P. assesseur — — .... 480 — 

Le P. fiscal — — .... 240 — 

Le notaire et ses clercs recevaient par an. 384 — 

L'archiviste recevait par an 144 — 

Le secrétaire — — 160 — 

Le capitaine — — 176 — 

Le chapelin — — 60 — 

Le médecin — — 25 — 

Le chirurgien — — 10 — 

Gardiens, barbiers, scribes recevaient, . . 67 — 

Bois et fagots 78 — 

Vêtements, linge, papier, encre, grilles des 

fenêtres, bûchers, environ 2 766 — 

(Cod. Barberiniano, LV, I.) 



FONCTIONNEMENT DES TRIBCNAtJX INQUISITORIAUX. ,33 

les hérétiques. En retour, il leur était accordé de 
grands avantages i. 

êt!lZll'^'T ^"" P"'""' **" Ilnquisition devaient 
être d honnêtes gens « car ceux qui ne sont cas 
honnêtes méritent d'être gardés pltôt que d étr 
I?s tris:: " '": ''"^ «-toutenj;int dlpêch 
tj IZT" '^l '^«"'"""iq^e'- entre eïx ou 
avec le dehors. Défense était d'ailleurs faite à . 
ceux-c. sous menace de la torture, de parler ou 
décrire à qui ce fût^ Les sbires chargés de con- 
duire au château Saint-Ange les Lusés ne 
devaient s en retenir sous aucun prétexte avec les 
gardiens de la forteresse. A partir de 1371 les 
geôliers qui se rendaient auprès des prison^i s 
tS^TuTr T ?'" --Pagner'd-urr 
feaint-Office avec des armes «. 

Les inculpations étaient de deux sortes suivant 
leur gravité, de levi ou de vehementer. 

S. 1 hérésie avait été purement mentale, un 
îu s'en d r'^r ''''* '' ^''''' '^■^''«""dre celui 

Desparoleshérétiques.prononcées sans intention 
hérétique, ne constituaient pas le crime] d'hérésie. 

Sil„„''e°'' "" ""' '" "•' ' •'" =«J«' 1»n« >e chapitre relatif à 

AtUgemine Deirelen, p 507 ét^509 '""""""■ ^- Pa"ob. 

3. Ibid, 



À 



136 PROORèS ET EXTINCTION DE LA REFORME. 

La possession de livres hérétiques donnait lieu 
non à l'inculpation mais au soupçon d'hérésie; 
celui chez lequel ils étaient découverts était pour- 
suivi de levi. Cependant le cas était grave pour lui 
car, s'il se trouvait dans le nombre des ouvrages 
anonymes, et c'était le plus souvent le cas, il cou- 
rait le risque qu'on lui fît subir la torture pour 
l'obliger à dire qui en étaient les auteurs. Les 
juges n'acceptaient guère l'excuse souvent pré- 
sentée que les livres avaient été apportés par 
quelque personne malveillante. Un des théoriciens 
de l'Inquisition, qui écrivait à Venise en 1639, le 
P. Paolo, énumère onze raisons suffisantes pour 
défendre la lecture et la possession des livres 
hérétiques^. 

Étaient considérés comme fauteurs d'hérésie : 
les évêques et les inquisiteurs qui ne punissaient 
pas les hérétiques; les princes temporels qui 
n'ordonnaient pas leur emprisonnement;' toutes 
les personnes qui leur venaient en aide soit en 
leur fournissant des aliments, soit en les aidant à 
se cacher, soit en leur donnant des conseils ; tous 
ceux qui entravaient Faction du Saint-Office. 

Étaient considérés comme hérésiarques ou 
« maîtres d'erreuV », et punis de peines particuliè- 
rement sévères ceux qui enseignaient aux autres 
les doctrines hérétiques et ceux qui créaient ou 
mettaient en circulation des hérésies nouvelles. 



1. p. Paolo, Discorso delV Origine delV Ufficio delV Inqui- 
sizione, Venise, 1639, p. 175. 



. Y 



FONCTIONNEMENT DES TRIBUNAUX INQUISITORUUX. 137 

L'inculpation était établie « par dénonciation, 
.nquis.bon ou investigation «. L'inculpation était 
1 élément capital du procès; il semble que l'Inqui- 
sition ne procédait à ce premier acte qu'avec cir- 
conspection et en s'entourant de nombreuses 
garanties mais ensuite, elle n'admettait guère 
qu elle se fût trompée; l'inculpé devenait un sus- 
pect et les moyens qu'on lui laissait pour se 
défendre étaient très limités; l'inculpation abou- 
tissait à tout le moins à une abjuration et à une 
pénitence. D'ailleurs il suffisait qu'on fût resté un 
an sous le coup d'une excommunication sans venir 
à résipiscence pour devenir suspect de levi 

Il fallait un certain nombre de témoignages 
concordants pour mettre en mouvement la justice 
mquis.toriale. Toutefois le témoignage de per- 
sonnes réputées « infâmes » était admis, par 
exemple celui des femmes de mauvaise vie, des 
blasphémateurs habituels, des usuriers, des ivrognes 
excepté quand ils étaient en état d'ébriété, des 
saltimbanques, des faillis, des prodigues et des 
banms auxquels les magistrats du Saint-Office 
pouvaient délivrer des sauf-conduits « car les 
inquisiteurs sont au-dessus des juges séculiers et 
rien ne doit entraver les investigations relatives à 
la foi ». Dans certains cas, l'affirmation d'une 
seule personne suffisait*. 

vrier ffiT n"* .'"?*„''*. '"'"luisiteur de Pérouse du 14 té- 
7IZ ■ ^- ' P"'^ "*' '""'"* d'amener les femmes à faire d« 
dénonciations . en ayant soin de leur faire Comprendre com- 
bien les choses de l'Inquisition doivent rester se!rèC. 



• 0^<^i 



m*: 



138 PROGRÈS ET EXTINCTION DE LA REFORME. 

On posait, il est vrai, aux témoins les questions 
les plus minutieuses ; on les interrogeait sur leurs 
rapports avec les personnes qu'ils accusaient; on 
exigeait d'eux qu'ils expliquassent pourquoi ils les 
dénonçaient; on leur demandait s'ils avaient été 
poussés par leur confesseur, ce qu'ils avaient vu 
ou entendu de suspect.... Un notaire rédigeait leurs 
dépositions qu'ils devaient signer ou marquer 
d'une croix. Il leur était imposé de ne rien révéler 
au dehors de ce qu'ils avaient dit. Les faux témoi- 
gnages étaient punis d'une amende, d'une péni- 
tence, de l'exil, du pilori, de la fustigation, de 
Texil, ou bien même des galères et de la mort. 

Copie des dépositions était remise à l'accusé 
mais on y supprimait souvent ou on y dénaturait 
les noms des déposants ^ 

Les auteurs des traités sur l'Inquisition ne 
décident point si un fils peut dénoncer son père et 
une femme son mari. 

Les témoignages reçus et examinés, les juges 
se recueillaient, récitaient à genoux une prière, 
invoquaient le Saint-Esprit, après quoi celui 
d'entre eux qui présidait demandait aux autres si 
le crime d'hérésie leur paraissait avéré. S'il y avait 
doute, on faisait venir les qualificateurs. On exa- 
minait si l'accusé devait être jeté dans les prisons 

1. Ph. a. Limborch, p. 267. Voir plus loin ce qui est dit de 
rinquisition « à la façon espagnole » qui précisément tenait 
secret le nom des déposants contrairement à l'Inquisition épis- 
copale. En 1586, les cardinaux inquisiteurs décidèrent que dans 
des comptes rendus des procès, les témoins seraient désignés 
soit par une lettre soit par un chifTre. 



. FONCTIONNEMENT DES TRIBUNAUX INQUISITORIAUX. 139 

secrètes de l'Inquisition ou retenu dans sa propre 
maison ou enfermé dans un monastère s'il était 
ecclésiastique. Pour que son arrestation pût être 
décidée, il fallait qu'il y eût « au moins une demi- 
preuve certaine ». Le décret de capture ayant été 
décidé, on mandait l'accusé au Saint-Office d'où 
l'exécuteur le conduisait sous bonne escorte aux 
prisons. Ainsi on évitait tout éclat. Mais si l'on 
redoutait qu'il prît la fuite, il était arrêté chez